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L'histoire d'un Monument. Yamaguchi, 1889-1926.

L'histoire d'un Monument. Yamaguchi, 1889-1926.
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    L'histoire d'un Monument. Yamaguchi, 1889-1926.

    Le 7 mars 1889 j'arrivais à Yamaguchi pour y établir une chrétienté, avec l'espoir d'y retrouver quelques vestiges de celle qu'y avait fondée saint François-Xavier 338 ans auparavant. Certes il m'avait été dur de quitter Kyôto, où, au milieu de bien des difficultés, j'avais essayé d'implanter, dans cette citadelle du bouddhisme japonais, la religion du Christ persécutée depuis 250 ans ; mais ce m'était une consolation de recueillir, pour ainsi dire, la succession du grand Apôtre du Japon et de travailler à mon tour dans une ville qu'il avait lui-même évangélisée.
    Depuis la Restauration impériale (1868), Yamaguchi avait perdu beaucoup de son importance et, bien que restée capitale de la province de Suwô et devenue chef-lieu du département qui porte son nom (Yamaguchi Ken), la ville n'était plus qu'un gros bourg ; mais des embellissements successifs lui ont rendu une partie de son ancienne prospérité : sur la colline de Kameyama un monument a été élevé à la mémoire des samurai du clan morts pour la cause impériale, une préfecture imposante a été construite, la 10e division militaire y a installé ses quartiers généraux, et la vieille cité a retrouvé son animation d'autrefois.
    J'étais installé depuis quelques semaines seulement dans une modeste maison du quartier Tamachi, lorsque je reçus une visite bien inattendue : c'était un vieillard, vrai type du samurai, qui, après un gracieux salut, me dit : \ J'ai appris qu'un étranger, un Français, est venu s'installer dans notre ville, et j'ai pensé vous être agréable en vous apportant la copie d'un document historique que j'ai retrouvé dans nos archives municipales : c'est l'acte de donation du terrain d'un ancien temple, le Daidô-ji, faite par le seigneur de Yamaguchi à un bonze européen nommé Xaverio, venu dans le pays il y a plus de 300 ans ". Et le bienveillant archiviste me lut alors une pièce ainsi conçue :

    Province de Suwô, district de Yoshiki, ville de Yamaguchi.
    Les bonzes venus des pays occidentaux pour répandre la loi du Bouddha sont autorisés à reconstruire le temple Daidô-ji et ses dépendances.
    20e année d'ère de Tembun (1551)
    8e mois 28e jour
    Suwô no Suke.

    Cette lecture souleva immédiatement une objection en mon esprit. " Mais, puisqu'il s'agit de répandre la loi de Bouddha, il ne saurait être question de François-Xavier ". "Au contraire, me répondit l'archiviste, cette expression est une preuve de l'authenticité du document, car, au temps des Shôgun Ashikaga, alors que la famille Ôuchi gouvernait la province de Suwô, il n'y avait pas d'autre terme pour exprimer la religion : tout rentrait dans la loi, dans l'enseignement du Bouddha. De plus, comme les nouveaux prêcheurs arrivaient de l'Inde, on était autorisé d'autant plus à croire qu'ils en rapportaient une secte bouddhique encore inconnue dans notre pays. Au reste, ce document a été reconnu comme bien authentique par des docteurs américains venus de Chicago il y a quelques années. Ils espéraient retrouver ici une copie de traduction de la Bible, dont il est question dans certains livres relatifs à votre Xaverio ; mais on ne trouva rien, la ville de Yamaguchi, ayant été brûlée à la chute des Ôuchi et étant demeurée en ruines pendant de longues années ". Nous cherchâmes ensemble à identifier l'emplacement de ce Daidô-ji : les vieillards interrogés à ce sujet nous indiquèrent des endroits différents ; trois ou quatre pourtant s'accordèrent pour le placer dans le quartier de Shimomiya, à la jonction d'un chemin conduisant au hameau de Yera ; mais de preuve certaine, aucune.
    Peu après mon arrivée à Yamaguchi je crus devoir me présenter au préfet, M. Hara Yasutarô, qui m'accueillit fort aimablement. " Je suis heureux, me dit-il, de vous savoir installé dans notre ville ; vous y trouverez des souvenirs, intéressants pour vous, relatifs à François-Xavier. J'ai été, à son sujet, couvert de confusion en Europe il y a une douzaine d'années. J'accompagnais alors, à titre de jeune secrétaire, l'ambassade du ministre Iwakura. Partout, en Portugal, en Espagne, en Italie, on me disait : "Ah ! Vous êtes de Yamaguchi ? Parlez-nous de saint François-Xavier, une gloire de votre pays. A-t-on conservé des souvenirs, des traditions, son église?" Et moi, qui n'en avais jamais entendu parler, je demeurais muet, bien humilié et ne sachant comment m'excuser. Mais, à peine de retour au Japon, je me suis procuré le Nihon-Saikyô-shi, traduction des lettres de vos anciens missionnaires, je l'ai lu et j'ai admiré le zèle, le dévouement de ces apôtres et particulièrement de François-Xavier. Continuez donc vos recherches, faites tout pour retrouver l'emplacement du temple Daidô-ji : je le ferai céder à votre mission ".
    Je sortis de cette visite tout réconforté et bien décidé à poursuivre mes investigations ; mais quatre années s'écoulèrent, pendant lesquelles toutes mes démarches demeurèrent sans résultat et je commençais à désespérer de voir jamais la lumière se faire sur ce point qui me tenait tant à coeur. Il aurait fallu retrouver une carte, un plan de la ville dressé au 16e siècle, et tous ceux que j'interrogeais à ce sujet étaient unanimes à m'affirmer l'impossibilité de pareille trouvaille, à cause des incendies qui avaient ravagé Yamaguchi durant les guerres civiles de cette époque.
    Or il se trouvait, dans mon quartier, un vieux samurai qui faisait profession d'enseigner à la jeunesse les méticuleux détails de la cérémonie solennelle de préparation du thé. Son métier lui donnait accès dans les meilleures familles de la ville. Un jour que je passais devant sa maison, il m'interpella : " Maître, dans le grenier (kura) d'une ancienne famille, un de mes amis a trouvé un plan de Yamaguchi datant de plusieurs siècles ; il l'a détaché d'un paravent sur lequel il était appliqué ". " Vous serait-il possible dobtenir qu'on me prête ce plan pour un ou deux jours ? " Lui demandai-je " J'essaierai ", me répondit-il. Et le lendemain, en effet, il m'apportait le précieux document, sur lequel je pus lire Daidô-ji, au quartier Shimo-Kanakôzu, à l'intersection du sentier qui conduit au village de Yera, ainsi que l'avaient dit quelques vieillards. Je me rendis aussitôt à l'endroit indiqué et je pus constater avec tristesse que le lieu sanctifié par la présence du grand Apôtre était devenu un vulgaire champ de légumes.
    Sur ces entrefaites j'appris que venait de paraître la Vie de saint François-Xavier par le Père Cros, S. J. Je me hâtai de me la procurer et, enthousiasmé à la lecture de cet ouvrage si bien documenté, je me mis en relation avec le savant auteur en lui adressant une relation des renseignements que j'avais pu recueillir sur place et particulièrement une copie avec traduction de l'acte de donation du temple Daidô-ji par Ôuchi Yoshitaka en 1551.
    Le Père Cros, en m'accusant réception de mon envoi, m'annonça qu'il avait fortement engagé la Duchesse de Villa-Hermosa, propriétaire actuelle du château de Javerio, à contribuer à l'érection d'une église sur l'emplacement du Daidô-ji.
    Je fis alors broder par des artistes japonais, sur une bannière, le texte exact du titre de concession, et cette bannière figura avec honneur aux fêtes célébrées à Javerio en octobre 1904. Cette attention toucha la Duchesse, qui promit de s'intéresser à Yamaguchi dès que seraient terminées les constructions entreprises à Javerio pour la basilique de Saint-François-Xavier et pour une Ecole apostolique. Elle ne tarda pas à tenir sa promesse en envoyant 6.000 pesetas pour contribuer à l'achat du terrain du Daidô-ji, laissant espérer la continuité de ses bons offices. Cet espoir, hélas ! Ne devait pas se réaliser : notre bienfaitrice mourut en 1905, et le P. Cros, qui avait été notre intermédiaire auprès d'elle, la suivit de près au tombeau. La somme reçue fut réservée religieusement et l'on dut attendre que la Providence nous vînt en aide pour conduire à bonne fin l'oeuvre rêvée.
    Le secours d'en-haut ne nous fit pas défaut. Le Supérieur des Jésuites de Shanghai envoyait 5,000 frcs. " pour l'oeuvre de Yamaguchi ". Mais une intervention inattendue allait grandement avancer nos affaires.
    Une noble Ecossaise, Lady Gordon, nièce du héros de Khartoum, s'était prise d'un vif intérêt aux choses bouddhiques. Elle avait traduit et commenté l'inscription de la fameuse stèle de Singan-fu et cherchait à concilier le bouddhisme avec le christianisme. Elle était alors à Tôkyô. Je lui écrivis en lui envoyant la Vie de Saint François-Xavier du P. Coleridge et lui faisant part de nos découvertes et de nos projets à Yamaguchi. La réponse fut une approbation enthousiaste de nos intentions et l'offre de la somme nécessaire pour l'acquisition du terrain sur lequel s'élevait autrefois le Daidô-ji ; en même temps la généreuse donatrice s'employait auprès de personnages influents pour nous faciliter l'achat de cet emplacement, compris alors dans l'enceinte d'une caserne.
    Peu après, en avril 1914, Lady Gordon faisait un voyage en Corée et, au retour, me donnait rendez-vous à Yamaguchi pour y conclure l'affaire. Sur des recommandations venues de Tôkyô, la noble étrangère fut reçue avec tous les honneurs : elle voulut être conduite au lieu indiqué comme la résidence de François-Xavier et, grâce à ses démarches, le soir même le titre de propriété était entre nos mains.
    En quittant Yamaguchi pour regagner Tôkyô, elle promit de recueillir à Londres la somme nécessaire pour élever un monument grandiose à la mémoire de l'Apôtre du Japon.
    L'année suivante, elle revint dans le sud pour assister aux fêtes du cinquantenaire de la découverte des chrétiens et à la bénédiction de la nouvelle église d'Urakami, dont elle fut fort impressionnée. Mais, à son retour à Tôkyô, un télégramme lui annonçait la mort de son fils, engagé dans l'aviation anglaise : elle s'embarqua aussitôt pour l'Europe et, jusqu'à la fin de la guerre, se dépensa, dans un hôpital de la Croix-Rouge, au service des malades et des blessés.
    Je ne devais plus avoir avec elle que des relations très espacées ; mais la Providence allait trouver d'autres collaborateurs à l'oeuvre projetée.
    Vers l'année 1900 j'avais baptisé à Yamaguchi une famille Aikawa, apparentée au Marquis Inoue. La Marquise douairière, fervente bouddhiste, s'employa à marier les deux jeunes filles de la maison, contre leur gré, à des païens. J'avais depuis lors cessé tout rapport avec elles, lorsque, un jour, je rencontrai leur mère, qui, m'assurant que l'on ne m'avait pas oublié, me demanda avec instances d'aller voir ses enfants : ma visite, disait-elle, leur serait une grande joie et un profit spirituel. Je me rendis donc chez l'une de ces enfants, Agnès, mariée à un Mr Kuhara, riche industriel de l'endroit. Je fus reçu, dans un salon luxueux, avec les témoignages les plus sincères de reconnaissance et de respect. J'en profitai pour donner quelques bons conseils à la pauvre enfant, jetée, contre sa volonté, dans une situation irrégulière au point de vue religieux, et l'engageai à se servir de sa fortune pour venir en aide à des oeuvres de charité qui lui attireraient la miséricorde du bon Dieu. Je la quittai un peu réconfortée et huit jours plus tard je recevais d'elle une lettre me remerciant chaleureusement de ma visite et m'annonçant que, après en avoir conféré avec son mari, elle mettait à ma disposition une somme de 10.000 yens pour le monument à ériger en l'honneur de saint François-Xavier.
    Le frère aîné d'Agnès, François Aikawa, avait été baptisé à l'âge de 11 ans, mais envoyé en Amérique pour y faire ses études, il avait fréquenté des protestants et abandonné toute pratique religieuse. Je me rendis aussi chez lui et le trouvai, après vingt ans de séparation, marié et devenu l'homme d'affaires de son beau-frère Kuhara. Lui aussi me reçut avec les marques d'une joie sincère et, après avoir réveillé bien des souvenirs du passé, il me redit la consolation que ma visite avait procurée à sa soeur et ajouta : " Agnès vous a donné 10.000 yens, permettez-moi de vous en offrir autant en mémoire de saint François-Xavier, mon Patron. Et poursuivez vos projets, lancez une souscription : elle réussira certainement, car toute l'élite du Japon regarde maintenant le saint Apôtre comme une gloire de notre pays.
    Non content de m'encourager, il se mit lui-même à l'oeuvre et me ménagea une entrevue avec le Préfet, qui, prenant l'affaire en main, s'inscrivit lui-même en tête de la liste de "Souscription nationale pour élever, au Daidô-ji de Yamaguchi, un monument à la mémoire de François-Xavier". Ma joie fut bien grande, mais fortement tempérée par la condition, qui me fut imposée, de recueillir moi-même les offrandes des souscripteurs. Je dus m'exécuter et me voilà devenu le " mendiant de S. François ".
    Je me rendis d'abord à Tôkyô, où ma première visite de quêteur fut pour M. Hara Kei, ancien élève de français à la mission catholique devenu premier ministre. Il m'accueillit fort aimablement et s'inscrivit sur la liste pour 500 yens en me disant : " Si l'on a cru devoir élever un monument à la mémoire du Commodore Perry, à plus forte raison en doit-on un à S. François-Xavier.
    Après lui je vis successivement les ambassades, les ministères, puis les personnages en évidence par leur situation ou leur fortune, et partout je reçus un accueil sympathique.
    A ce moment 1921 nous arriva la nouvelle du partage de notre Mission. Toute la partie occidentale du diocèse d'Osaka, depuis la préfecture d'Okayama, était cédée aux PP. Jésuites de la province d'Allemagne, et leur Supérieur, Mgr Doering, devenait Vicaire Apostolique de Hiroshima. Il s'agissait donc pour moi d'abandonner cette province de Nagato après y avoir installé les nouveaux missionnaires. Dure, certes, devait être la séparation, mais je ne doutais pas et ce m'était une consolation, que les fils de saint Ignace ne prissent à coeur l'affaire du monument à élever à la gloire de leur illustre prédécesseur en ces régions.
    Aussitôt arrivé au Japon, Mgr Doering visita sa nouvelle mission : j'eus l'honneur de le recevoir à Hagi et de l'accompagner dans les chrétientés, où les fidèles s'empressaient autour de lui, demandant avec instance un missionnaire à résidence au milieu d'eux. Malgré son désir de répondre à leurs désirs, le Vicaire Apostolique ne disposait pas d'un personnel suffisant pour occuper tous les postes ; aussi fut-il décidé, du consentement de Mgr Castanier, mon évêque, que je resterais encore à Hagi jusqu'à nouvel ordre.
    Peu après, M. Nakagawa, Préfet de Yamaguchi, convoqua les membres du " Comité du Monument " à une réunion, durant laquelle il fit lui-même l'historique du projet, pour la prompte réalisation duquel il demandait un concours effectif et persévérant.
    Me rendant à Hakodaté pour assister, le 28 octobre 1913, au 25e anniversaire de la fondation du monastère trappiste de Notre-Dame-du-Phare, je rendis de nouveau visite au ministre Hara pour l'intéresser à notre oeuvre, à laquelle son influence pouvait être d'un grand secours ; il me donna rendez-vous pour le 10 novembre, à mon retour du nord, me promettant de me présenter ce jour-là et de me recommander chaudement au club de la Chambre des Pairs, où je ne manquerais pas de trouver de généreux souscripteurs. J'acceptai volontiers la proposition et me réjouissais d'avance de la collecte espérée, lorsque, la veille même de mon départ de Hakodaté, un télégramme y apporta la terrible nouvelle : "Hara assassiné à Tôkyô". Le coup fut cruel pour moi : j'y voyais de nouveau l'intervention du diable pour entraver l'oeuvre qui me tenait tant à coeur !
    Il ne devait pas s'en tenir là. Dans une réunion du Conseil municipal de Yamaguchi, un violent débat surgit, dans lequel le Préfet jugea son honneur engagé, et, sûr de ses actes, répondit à ses détracteurs en donnant sur-le-champ sa démission. C'était une perte pour la province ; pour moi c'était un malheur, car M. Nakagawa avait fait de nos projets une affaire personnelle et nul mieux que lui n'était capable de la mener à bonne fin.
    Nommé à la préfecture de Kagoshima, M. Nakagawa fut remplacé à Yamaguchi par M. Hashimoto, un de ses amis d'enfance, à qui il recommanda instamment d'achever l'oeuvre commencée par lui. Sur ces entrefaites Mgr Doering étant venu à Yamaguchi, j'eus l'honneur de l'accompagner à sa première visite au nouveau préfet : celui-ci se montra d'une amabilité charmante, aborda lui-même la question du Daidô-ji, proposa à l'évêque de le conduire sur le terrain pour se rendre compte des mesures à prendre et l'assura de son concours le plus actif pour la réalisation de l'oeuvre en projet.
    En effet, quelque temps après cette entrevue, le Préfet me fit appeler : " Voulez-vous, me dit-il, que je vous montre les plans du futur monument : je les ai fait dresser par un de mes amis, qui est dessinateur au Ministère des Travaux publics ". Et il me met sous les yeux le dessin d'une grande croix de pierre avec, au milieu, le médaillon du Saint. Un moment je crus rêver : un Japonais païen, qui, sans la moindre suggestion de notre part, adopte pour modèle d'un monument public la croix, cette croix méprisée, détestée, foulée aux pieds pendant des siècles, la croix instrument ignominieux du martyre de tant de missionnaires et de chrétiens, la croix mise à l'honneur : quelle surprise et quelle joie ! Et quel chemin parcouru depuis les persécutions de 1870 !
    Après une nouvelle tournée de quêtes, je rapportais au Comité un portefeuille bien garni et rentrais plein d'espoir à Hagi, lorsqu'une déception imprévue vint encore contrecarrer nos plans. A Tôkyô le Ministère, mis en minorité, donnait sa démission et le Préfet Hashimoto, du même clan que les ministres sortants, était mis en disponibilité. Cette nouvelle me jeta dans une sorte de découragement. Deux fois déjà on m'avait promis un remplaçant à Hagi, et deux fois il avait été envoyé ailleurs. A ce moment de nouvelles recrues destinées à la mission de Hiroshima furent retenues à Tôkyô pour l'Ecole supérieure des PP. Jésuites. Je ne me sentis pas le courage de rester plus longtemps séparé de mes confrères : je demandai de regagner ma mission d'Osaka et, le 8 août 1924, j'arrivais à Kôbé. Quelques mois plus tard Mgr Castanier m'offrait le poste de Nara, que j'acceptai avec joie et où j'espère demeurer jusqu'à la fin de mes jours, qui ne saurait être bien éloignée.
    Mais je n'oubliais pas l'affaire du monument ; le Comité poursuivait son oeuvre, les travaux de terrassement préalable touchaient à leur fin.
    Au mois d'avril 1926, M. Kudara, préfet de Nara, m'informait que son collègue, M. Omori, préfet de Yamaguchi, devait venir bientôt à Nara et désirait avoir une entrevue avec moi au sujet du monument. Lorsque j'appris son arrivée, je me rendis à la préfecture : il m'annonça que, durant un voyage dans les provinces du sud, le Prince Impérial (aujourd'hui Empereur) devait venir à Yamaguchi et que le programme de sa journée comportait une visite à l'emplacement du monument ; comme il fallait qu'un interprète compétent fût là pour donner à Son Altesse Impériale tous les détails historiques relatifs à saint François-Xavier et à son séjour dans la ville, on me demandait d'assumer cette honorable fonction. Je ne pouvais refuser une telle mission : je m'inclinai donc et arrivai à Yamaguchi quelques jours avant la cérémonie, fixée au 24 mai. La fatalité voulut que, dans la nuit même du 23 au 24, un ouragan d'une violence inouïe, accompagné d'une pluie torrentielle, s'abattît sur la région : les décorations, la tribune préparée pour le Prince, furent emportées par le vent ; le programme projeté dut être modifié ; plusieurs visites, dont celle du Daidô-ji, furent supprimées. Le Prince envoya cependant son interprète et quelques officiers, qui me posèrent sur saint François-Xavier quelques questions auxquelles je répondis de mon mieux. Un des officiers nous exprima les regrets de Son Altesse de n'avoir pu venir elle-même et nous transmit ses voeux pour l'heureux achèvement du monument projeté.
    On sut évidemment que seul le mauvais temps avait empêché la visite du Prince ; aussi le retentissement dans le pays n'en fut pas moins considérable et pour la souscription, qui se continuait toujours, il en résulta de bonnes recettes.
    Les travaux touchant à leur fin, les invitations officielles furent lancées au mois de septembre et, le 16 octobre 1926, avait lieu enfin l'inauguration du monument, heureuse réalisation des désirs et des efforts de vingt années ! Le Bulletin, dans son numéro de décembre 1926, a donné un compte-rendu de cette journée, si glorieuse pour le vaillant pionnier du catholicisme au Japon : je n'en redirai pas les détails.

    ***

    Je voudrais pouvoir terminer là l'histoire du monument élevé à la mémoire de saint François-Xavier sur le sol même foulé par ses pieds 375 ans auparavant. Mais, pour être complet, je dois dire, à ma grande confusion, que cette histoire sérieuse se termine en une sorte de plaisanterie déplacée. A côté du grand monument, le préfet et les édiles de Yamaguchi ont jugé bon d'en édifier un petit : le buste d'un pygmée près de la statue d'un géant ! Mes protestations n'ont obouti qu'à le faire recouvrir temporairement d'un cloisonnage en planches, qui disparaîtra lorsque je disparaîtrai moi-même Le juste Juge ne m'imputera pas, je l'espère, une exhibition propre à m'humilier plutôt qu'à flatter ma vanité ! .....

    AIMÉ VILLION,
    Missionnaire d'Osaka.
    "
    1930/141-150
    141-150
    Villion
    Japon
    1930
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