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Lettres des marches thibetaines

Lettres des marches thibetaines De la CHINE aux INDES à travers le THIBET.
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    Lettres des marches thibetaines
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    De la CHINE aux INDES
    à travers le THIBET.

    Dans cette randonnée de la Chine aux Indes à travers le Thibet, j’ai eu pour guides deux voyageurs, le Dr Mc Govern et Madame A. David Néel qui, partis, l’un du Sikkim et l’autre de la frontière sino-thibétaine, rejoignirent leur itinéraire à Lhassa. A l’automne de 1922, une Mission bouddhique composée de cinq membres avait obtenu de l’agent britannique au Sikkim l’autorisation de pénétrer au Thibet, mais à la condition expresse de suivre la voie ordinaire et de ne pas dépasser Gyantsé sans une permission spéciale du Gouvernement thibétain, permission qu’en leur qualité de Bouddhistes, nos voyageurs obtiendraient facilement, croyaient-ils. Ils ne furent pas peu surpris, durant leur séjour à Gyantsé, d’apprendre que leur visite à Lhassa était loin d’être désirée, et ils reprirent le chemin des Indes. De retour à Darjeeling, le Dr Mc Govern, que ne lie plus son précédent engagement, prépare son “voyage secret à Lhassa”. Dès le mois de janvier de l’année suivante, sous le prétexte d’excursionner au Sikkim, il remonte la vallée de la Tista, traverse la région des cols et entre au Thibet. En mettant le pied sur le territoire interdit, il dévoile son plan à ses suivants et leur annonce que Lhassa est le but à atteindre. Pour déjouer la surveillance, le voyageur se fait le domestique de l’un de ses serviteurs, qui ne tardera pas à prendre son rôle de maître au sérieux. Cependant la nouvelle de l’entrée subreptice de “l’indésirable” a été communiquée aux autorités thibétaines, qui ont donné ordre de lui faire rebrousser chemin. Malgré la surveillance, le Dr Mc Govern entrait dans la ville sainte à la veille du nouvel an thibétain, et sa bonne étoile le guidait tout droit chez le télégraphiste, un Sikkimois éduqué aux Indes qui lui procure un logement et le met en relation avec les membres du Conseil d’Etat et le Dalai Lama lui-même. Durant le séjour de l’étranger dans la capitale du Thibet, les autorités assument sa protection et, au retour, le font accompagner jusqu’au comptoir anglais de Gyantsé.

    Partageant la même foi que le Dr Mc Govern, une Parisienne, Madame David Néel avait, comme lui, un ardent désir de pénétrer dans la capitale lamaïque, désir rendu plus vif par de récentes déconvenues qu’elle attribuait à l’ingérence anglaise. Accompagnée d’un jeune lama, son fils adoptif, Madame David Néel arrivait, en octobre 1923, à la Mission Catholique de Tsedjrongt, où elle reçut un cordial accueil : c’est au Père Ouvrard, son hôte, que s’adresse l’adieu ému et reconnaissant qui ouvre le récit de ses aventures. A travers tout le livre et spécialement dans les premiers chapitres, l’auteur analyse les motifs de sa crainte, laquelle nous paraîtrait pour le moins exagérée, si ses précédents échecs ne l’expliquaient. Il est probable que le sexe du voyageur, sa qualité de pèlerine et aussi sans doute le fait que son voyage resta ignoré de ses amis les Anglais l’ont plus servie que son déguisement. Toujours est-il que son incognito fut découvert. Les échos, qui nous parvinrent sur les rives du Mékong, nous permirent de suivre ses traces durant la première partie de son voyage. Il faut lire le récit de cette aventure écrit d’un style alerte, émaillé de réflexions judicieuses et pleines d’humour. Serait-il téméraire de croire que ces souvenirs de voyage, en passant à travers le prisme du style, ont pris des couleurs plus brillantes ? Ils n’en gardent pas moins le mérite de nous faire respirer l’air pur et vivifiant des cimes et de nous apporter un réconfortant exemple d’endurance et de belle humeur.

    J’avouerai que, tout en ne restant pas insensible au récit des incidents ou accidents de voyage, aux descriptions de paysages ou aux charmes du style, je demande avant tout aux voyageurs de nous aider à mieux connaître les contrées qu’ils ont parcourues et de nous initier à la vie sociale et religieuse des peuples qu’ils ont rencontrés. Si “Mon voyage secret à Lhassa” et le “Voyage d’une Parisienne à Lhassa” n’apportent qu’une faible contribution à la géographie du pays (aussi bien le déguisement des voyageurs leur interdisait l’usage d’instruments de précision), ils nous donnent de précieux détails sur le Thibet actuel et sur le lamaïsme.

    A 50 kilomètres au Nord de Tsedjrongt, le col de la Pierre Blanche (Dokerla 4,500 m.), qui sépare le bassin du Mékong de celui de la Salouen, est la route des pèlerins qui viennent nombreux, chaque année, vénérer le Génie de la Neige Blanche (Kaoua Karpo). C’est par ce col que Madame David Néel et le lama Yongdun pénètrent au Thibet. Sac au dos, nos pèlerins n’avancent que lentement sur les pentes ardues du Dokerla. Sur les bords de la Salouen (Gyamo Ngueukhio) et dans la vallée de son affluent de gauche, le Eurkhio, la marche est facile et les hameaux sont relativement nombreux, mais on court le risque d’être dénoncé aux autorités locales par les villageois ou les passants trop zélés. Croyant avec raison qu’ils dérouteront plus aisément la police à mesure qu’ils s’enfonceront davantage dans le Thibet, nos voyageurs rentrent dans la vallée de la Salouen. De là deux pistes, l’une au Nord, l’autre au Sud, permettent de passer dans le bassin du Brahmapoutre. Madame David Néel choisit celle du Nord, qu’aucun étranger n’a suivie, et la fatalité s’acharne sur les pèlerins qui souffriront de la faim, de la soif et du froid avant d’entrer dans la vallée de Pomé ou Po méridional. Par surcroît d’infortune, la population de la vallée est en lutte contre le Gouverneur que lui a imposé Lhassa et le brigandage bat son plein. Madame David Néel et son compagnon n’en réalisent pas moins le projet qu’ils avaient à cœur, traversent tout le Pomé de l’est à l’ouest et atteignent le Brahmapoutre (Yarkhiotsang Po) au confluent de la rivière de Gyamda. Par une vallée récemment abandonnée ils remontent cet affluent, rejoignent à Gyamda la grand’ route de Chine à Lhassa et arrivent au terme de leur voyage, quatre mois après leur départ de Tsedjrongt.

    Avec Madame David Néel nous avons parcouru le Thibet des vallées ; le Dr Mc Govern nous conduira à travers les plateaux. De la passe du Serpola, au Nord du Sikkim (Ndjrémodiong), la caravane s’avance sur Khampadzong, le premier village thibétain. De là filant droit au Nord pour éviter le poste anglais de Gyantsé, où la police britannique fait bonne garde, elle arrive à Chigatsé, sur la rivière Niang, à quelques kilomètres de son confluent avec le Brahmapoutre. Le sentier longe ensuite le fleuve jusqu’aux falaises qui, en resserrant ses rives, les rendent impraticables, s’avance dans la vallée du Rong, qu’il remonte, et rejoint sur les bords du lac Yardjro ou Palté la route bien connue des Indes à Lhassa.

    Quand le voyageur, après avoir, des semaines durant, traversé les plateaux arides ou longé les étroites vallées du Thibet, découvre à un dernier détour du chemin le pinacle du Potala, il est transporté de joie et, comme jadis les croisés à la vue de Jérusalem, oublie ses fatigues. “Nous marchions à la file indienne, écrit le Dr Mc Govern, quand tout à coup l’horizon s’ouvrit devant nous et nous eûmes une vision de suprême beauté. Devant nous s’allongeait une avenue magnifique qui allait jusqu’à la ville dont nous pouvions voir au loin les édifices principaux et, sur notre gauche, nous avions une vue superbe du palais du Potala qui recouvrait toute la colline. ....L’aspect de sa façade était si impressionnant que j’en demeurai muet d’admiration”. — Et Madame David Néel, qui, un an plus tard venait d’une direction opposée, s’écrie : “Victoire, les dieux ont vaincu. Tsé Potala grandissait à vue d’œil, l’on distinguait nettement à présent les lignes élégantes de ses nombreux toits dorés, dont les angles aigus accrochant la lumière lançaient des éclairs”.

    Le premier moment d’enthousiasme passé, le lyrisme perd ses droits. “Pour un voyageur qui est au courant de l’histoire du Thibet dans le passé, des intrigues politiques dont il a été le siège dans les temps modernes, et qui est surtout familier avec le lamaïsme, un séjour à Lhassa est des plus intéressants ; d’autres y éprouveraient sans doute une déception”. — Le Potala qui se dresse sur une colline isolée, comme un îlot au milieu d’un lac, malgré sa fastueuse façade de 300 mètres, n’est qu’une agglomération de bâtiments s’étageant sans ordre. A l’intérieur, c’est une succession de temples et d’appartements privés, réunis par des corridors étroits et des escaliers en échelle ; l’aile gauche est même un collège, où se préparent les lamas fonctionnaires. De la terrasse supérieure du palais, le regard embrasse Lhassa et la plaine environnante. Avec ses maisons de briques durcies au soleil ou de pierres brutes passées au lait de chaux et terminées par des toits en terrasse, la capitale du Thibet ressemble à une ville arabe, dont les élégants minarets sont remplacés par d’immenses cubes de maçonnerie : temples ou monastères royaux, surmontés de toits aux angles relevés dans le style chinois. Au centre de la ville, le Jokhang, à la fois temple et siège du Gouvernement, est le plus imposant de ces monuments. La ville de Lhassa n’a que trois kilomètres de tour ; elle est sillonnée de rues assez larges et relativement propres. La rue principale ou “cercle intérieur”, qui contourne le Jokhang, est très animée ; du matin au soir elle est encombrée de pieux lamaïstes qui, par dévotion, en font le tour, ou par les vendeurs et acheteurs qui ont fait de cette voie sacrée la place du marché, En face du Potala, sur une colline jumelle, la colline du fer (Kiapori), se dresse l’école de médecine. Au-dessous se trouvent l’un des quatre monastères royaux (Kundéling) qui avaient naguère le privilège de choisir en leur sein le régent du Thibet, et le parc du Joyau (Neurboling), résidence du Dalai Lama, où “il nourrit une basse-cour singulière ; c’est une basse-cour où, tout comme dans les Parlements de quelques nations arriérées, les coqs seuls sont admis”. La plaine de Lhassa, qu’arrose la Rivière Heureuse (Kyikhie), aux eaux d’émeraude, et que bordent à l’horizen des collines dénudées, est parsemée de fermes, de châlets et de parcs plantés de saules. Au pied des collines du Nord, la lamaserie de Séra abrite dans ses murs plus de 5,000 lamas.

    J’ai eu la curiosité de relire la description, que nous fait le Père Huc, de Lhassa. Si le célèbre missionnaire revenait dans la cité des dieux, “Lhassa”, il la reconnaîtrait à coup sûr. Comme jadis, il y coudoierait Thibétains, Népalais, Cachemiriens, voire même quelques Russes, Asiatiques qui forment la population fixe, Mongols et Lamaïstes de l’Asie Centrale, qui affluent à certaines époques, dans La Mecque lamaïque, pour satisfaire leur piété ou pour les besoins de leur commerce. Il serait seulement agréablement surpris de n’y plus rencontrer le commissariat de la Chine qui le chassa de Lhassa, il y a quelque 80 ans et qui a dû à son tour quitter la place.

    Depuis l’exode des Chinois, le Dalai Lama a pris en main les rênes du Gouvernement. Il est aidé dans l’administration du pays par un conseil de ministres qui, par loyalisme ou par intérêt, adoptent les idées et les mesures du maître. L’un d’eux, Tsarong, Commandant en chef des troupes thibétaines, que le Dr Mc Govern compare à Bismarck, au baron Ito et à Mussolini, semble, d’après lui, appelé à jouer un rôle de tout premier plan dans les destinées du Thibet. Son histoire vaut d’être racontée. Nangang, c’est le nom sous lequel il était connu à Lhassa dans sa jeunesse, s’enfuit, dès l’âge de quatorze ans, en Mongolie, où il mena une vie d’aventures. Quand le Dalai, en route pour Péking, arriva dans cette contrée en 1904, il admit dans sa suite ce jeune turbulent assagi qui, par son intelligence, ne tarda pas à capter sa confiance. Nangang suivit son maître dans ses pérégrinations, visita le Japon et rentra avec le Lama à Lhassa, en 1908. Deux ans plus tard, devenu capitaine, pendant que le dieu-roi gagnait les Indes à marches forcées, il arrêtait, sur les bords du Brahmapoutre, les soldats chinois lancés à la poursuite du fuyard. En 1912, quand le Dalai Lama jugea le moment venu de rentrer dans sa capitale, Nangang organisa les milices indigènes et, avec leur concours, bouta hors du Thibet les troupes chinoises. Pour le remercier de ses loyaux services, le Souverain, en remontant sur le trône, lui transmit le titre et les biens du ministre Tsarong, massacré avec son fils durant les troubles, et, pour consolider sa fortune, le nouveau Kalun (ministre) prit en mariage la fille et la bru de l’ex-ministre.

    Si le conseil des ministres (Kagshag) est tout à la dévotion du Dalai, l’Assemblée Nationale (Ts’ondeu ), qui siège de temps à autre, forme au contraire l’opposition, car les lamas, qui la composent en majeure partie, n’ignorent pas que le Dalai, “lointain émule de Louis XI”, dans son désir d’unifier la contrée, menace l’indépendance de leurs monastères. Parmi les sujets du royaume, les uns acceptent volontiers d’être gouvernés dès ce monde par celui qui a pour fonction de leur assurer une heureuse transmigration dans l’Au-Delà, mais d’autres, beaucoup plus nombreux, ne goûtent nullement son ingérence dans leurs affaires temporelles. — “Les tribus, qui s’étaient réjouies de l’expulsion des Chinois, croyant jouir dorénavant d’une autonomie complète et être libérées de tout impôt, ne se sentent pas le moins du monde enclines à accepter comme maîtres des fonctionnaires de Lhassa pour leur faire la loi et surtout pour percevoir des contributions, dont le produit prend le chemin de la capitale”. Quoiqu’il en soit, le Dalai n’a pas encore osé s’attaquer à la puissance des lamaseries et n’a pu réussir à contrôler certaines tribus nomades ou autres, comme celle du Pomé, par exemple, qui a chassé le Gouverneur qui lui était imposé et massacré la garnison chargée de la soumettre, Dans les districts, au nombre de 53, nous dit-on, le Gouvernement Thibétain délègue deux fonctionnaires, l’un civil (tchrong Kheur) et l’autre lama (Tsé tchrong) pour se surveiller réciproquement, mais ils s’entendent généralement, comme larrons en foire, pour gruger le peuple et s’enrichir au plus vite.

    Cependant le Dalai et son homme-lige, le Kalun Tsarong, se sont efforcés d’introduire au Thibet quelques réformes. On sait que le télégraphe réunit Lhassa à Gyantsé et, par Gyantsé, aux Indes, mais on ne nous dit pas qu’il transmet en moyenne cinq télégrammes par semaine !

    Un service postal fonctionne régulièrement entre Chamdo et les Indes, viâ Lhassa et Gyantsé ; douze bureaux sont échelonnés sur cette ligne de 1.500 kilomètres. Ce service ne sert qu’à de rares marchands et aux employés du Gouvernement ; partout ailleurs on a encore recours au vieux système des courriers officiels.

    Et que dire du papier monnaie, “ce suprême indice de civilisation européenne”, que le Dalai a mis en circulation ? Hélas ! les “Barbares” préfèrent toujours à ce papier les espèces sonnantes et trébuchantes : lingots d’or ou d’argent, roupies indiennes ou chinoises, qui sont introuvables dans le Thibet Central. Elles ont pris le chemin des Indes, pour payer les armes et munitions made in England ! Il y a bien aussi la monnaie de billon et quelques rares pièces d’argent, mais le titre de ces dernières, frappées à Lhassa, est si bas qu’on est autorisé à croire que “le Gouvt. thibétain extrait son argent de vieilles boites en fer-blanc”.

    La loi a toujours été quelque chose de très vague au Thibet. Par respect pour la loi de Bouddha, le Dalai Lama a supprimé la peine de mort, mais la flagellation, la mutilation sont toujours en vigueur, ainsi que le banissement et surtout l’amende qui amollit les cœurs et les coups.

    Pour initier les Thibétains aux sciences pratiques, quatre jeunes gens furent envoyés en Angleterre et, après avoir achevé leur instruction, ils rentrèrent dans leur patrie. De ces quatre savants modernes, l’un a été assassiné par les fanatiques lamas, avant d’avoir même installé ses piles électriques ; un autre, qui était entré dans l’armée et pouvait espérer un brillant avenir, est mort ; un troisième est devenu postier, et le dernier, diplômé de l’Ecole des Mines, a trouvé le filon... : il s’est fait lama !! Le Gouvt. thibétain emploie encore à son service deux Sikkimois, en qualité de télégraphiste et d’interprète. Ce dernier a pour principal travail de traduire les nombreuses lettres que reçoit le Dalai Lama de ses fidèles de langue an glaise, qui lui demandent invariablement (in cauda venenum) de venir le saluer à Lhassa.

    Une autre innovation et la plus importante a été la création d’une armée nationale, équipée à l’anglaise et commandée par des officiers qui ont reçu un entraînement dans le camp britannique de Gyantsé. Cette troupe, qui a fait ses preuves en chassant les Chinois du Thibet Oriental, ne comptait que 5000 hommes en 1921, date à laquelle Sir Charles Bell, chargé de Mission à Lhassa, suggéra l’idée de porter l’effectif à 15.000. Il fut d’abord question d’incorporer dans cette nouvelle armée les jeunes lamas des monastères voisins, mais on craignit sans doute que ces recrues ne restassent trop attachées à leurs lamaseries ; c’est pourquoi cette proposition fut écartée et on vota la loi de la conscription. En principe chaque famille, qui avait plus d’un fils, devait en envoyer un à l’armée, ce qui diminuerait d’autant le recrutement des lamaseries ; mais cette conscription n’a pu être rendue obligatoire, parce que l’argent et les fournitures militaires font défaut, et jusqu’à ce jour les soldats thibétains sont des soldats de métier. Ainsi dans le camp de Lhamdun, à la frontière orientale, la plupart des soldats ont plus de dix ans de présence au bataillon et, comme leurs adversaires chinois du camp voisin, ils n’ont guère de militaire que le nom.

    En résumé, aucune de ces innovations n’a apporté une amélioration au sort du peuple, ni dans la capitale, ni dans les provinces. Il n’y a, à part un tronçon de deux kilomètres aux approches de Lhassa, d’autres routes que les anciennes pistes ; on n’a construit aucun nouveau pont et, bien plus, le pont de fer suspendu sur le Brahmapoutre, au temps de la domination chinoise, est hors d’usage. Il n’y a pas d’écoles officielles. Le service sanitaire fait aussi totalement défaut. Comme par le passé, les Lhassapa sont d’un sans-gêne répugnant ; en pleine capitale, on les voit encore couvrir de leurs ordures tous les terrains vagues. Le commerce est nul et les seuls objets qu’on puisse trouver sur le marché sont, avec le thé et les soieries venant de Chine, toute une pacotille d’origine anglaise ou japonaise. Après le départ des marchands et artisans chinois, les indigènes n’ont rien fait pour les remplacer et les seuls hommes de métier sont des Népalais et des Cachemiriens. Dans la journée la ville de Lhassa est assez animée, mais à la nuit chacun rentre prudemment chez soi ; il n’y a aucun éclairage, et les ténèbres favorisent les nombreux mendiants, qui se transforment en voleurs sous les regards plus que bienveillants de la police.

    Pour un étranger, un séjour prolongé à Lhassa n’aurait rien de bien intéressant : à l’auberge il n’aura qu’une chambre vide et, pour combustible, une hotte d’argol. En dehors de chez lui, qu’il se garde de griller une cigarette ou de fumer une pipe, le tabac à fumer est prohibé. Si, pour tuer le temps, il lui vient l’idée de taquiner la truite dans la rivière voisine ou de fureter les guérets à la recherche d’un lièvre, qu’il la repousse comme une tentation car, s’il se livrait à ce passe-temps, il pourrait se faire écharper. Il aura la ressource de baguenauder, de humer son thé au beurre et d’aspirer autant de prises de tabac qu’il voudra.

    Les nuages, qui du golfe de Bengale montent à l’assaut de l’Himalaya, ne pouvant franchir sa crête, s’amoncellent sur le versant méridional et se résolvent en pluies abondantes. Au Nord de cette formidable barrière, c’est la sécheresse, un vent que rien n’arrête, la désolation que l’altitude rend plus sévère encore. Pour se faire une idée exacte de la contrée, il ne faut pas toutefois oublier sa latitude, il faut se rappeler qu’à la hauteur du Mont Blanc on trouve des pâturages et que les vallées sont à 3.000 mètres d’altitude. La population est nomade sur les plateaux et sédentaire dans les vallées. Les nomades vivent presque complètement de leurs troupeaux, dont la viande et le laitage constituent leur nourriture, l’argol, leur unique combustible, le poil et la laine, la matière de leurs tentes et de leurs vêtements. Les habitants des vallées sont un peu plus favorisés ; en même temps qu’ils se livrent à l’élevage, ils cultivent l’orge qui est la base de leur nourriture. Pour tous une mixture de thé, de beurre et de sel, est le breuvage ordinaire, qu’ils remplacent parfois par une bière aigrelette et l’eau-de-vie d’orge. Partout aussi on fait une grande consommation de beurre : il entre dans le breuvage, remplace l’huile d’éclairage, sert à tanner les peaux et est employé en guise de cosmétique pour conserver aux cheveux leur couleur de jais et en écarter pour un temps les “totos”. Cet usage abusif du beurre donne au Thibétain une odeur sui generis qui n’est certes pas celle de la violette Houbigant et qui a sans doute contribué à sa réputation de saleté. Il n’entre pas dans mon intention de faire ici un plaidoyer pour la saleté, je ferai seulement remarquer qu’on n’éprouve pas à une haute altitude le besoin de se laver, que le combustible est trop rare pour qu’on l’emploie à chauffer l’eau de son “tub” et qu’enfin “la malpropreté aérée vaut peut-être bien notre propreté emprisonnée dans des vêtements étroitement ajustés”. Certains voyageurs affirment que la saleté est considérée par les Thibétains comme un porte-bonheur et qu’une couche de crasse préserve du froid ; je leur laisse la responsabilité de cette double assertion !

    La cellule familiale, qui est à la base de la société dans tout l’Extrême Orient, l’est peut-être plus encore au Thibet qu’ailleurs. Les règles matrimoniales sont dictées par le souci de préserver cette cellule : pour ne pas diviser les biens familiaux ou ne pas se priver du travail des enfants, on aura recours tantôt à la polyandrie, tantôt à la polygamie, bien que la monogamie soit la règle ordinaire. Par exemple, deux ou trois frères ne prendront qu’une seule femme, on ne donnera à deux sœurs qu’un mari, une jeune veuve deviendra presque toujours la femme d’un de ses beaux-frères, parfois même de son beau-père, un homme entre deux âges n’hésitera pas à épouser en même temps une veuve et sa fille nubile !! On a dit qu’il était de règle qu’une femme thibétaine eût cinq maris ; le cas peut se rencontrer, mais il est certainement très rare, comme, aussi bien, rares sont les familles où il y a cinq fils à marier. Et si le cas était fréquent, que deviendrait la grande majorité des filles laissées pour compte ? D’autres se demandent comment la bonne harmonie peut régner dans ces ménages si mal constitués. . Il faudrait être thibétain pour le savoir ; en tout cas il faut se garder de juger avec notre mentalité européenne. Comme la liberté des mœurs est grande, les mécontents et mécontentes peuvent chercher fortune ailleurs et la famille n’interviendra que si ses intérêts matériels sont en jeu.

    Les Thibétains sont hospitaliers, ils ouvrent leur porte à tous ceux qui se présentent, marchands, pèlerins ou mendiants ; ils les invitent à partager la fortune du pot.... à moins qu’ils ne s’invitent eux-mêmes à partager les provisions de leurs hôtes. Si, d’aventure, une famille, par peur de se compromettre, ferme sa porte au voyageur, les voisins, sans trop savoir pourquoi, en feront autant. En 1912, nos confrères, sur les instances du Commandant de la place de Batang, se dirigèrent vers le Yunnan. En route les muletiers les abandonnèrent ; il n’en fallut pas davantage pour que les portes se fermassent devant eux. Une famille amie, à laquelle les voyageurs demandaient du fourrage, les autorisa à prendre ce qui leur était nécessaire, mais le maître de maison monté sur son toit criait que les étrangers lui faisaient violence !

    Madame David Néel, préparée par ses études bouddhiques et guidée par son fils adoptif, un lama authentique, a saisi sur le vif les principales manifestations de la religiosité populaire, ce qui donne à son livre un cachet original. Nos deux voyageurs, qui ont adopté le vêtement des pèlerins, s’astreign6nt aux coutumes thibétaines, tournent autour des cairns, récitent la formule sacrée et lancent, au passage des cols, le cri de victoire. La lama Yongdun se prête volontiers aux désirs de ses clients et consulte les sorts avec un brio remarquable, faisant des réponses charitables et vagues à souhait.

    Le peuple thibétain est tenu dans une ignorance crasse de sa religion et doit avoir, en toute occasion, recours au ministère des lamas, qu’il considère comme les intermédiaires nécessaires entre l’homme et la divinité. Il leur prête le don de prophétie, le pouvoir de préserver des maladies, de commander aux éléments ou d’attirer les bénédictions célestes sur les humains et leurs troupeaux ; ses désirs s’arrêtent aux biens matériels. A la moindre affaire. il consultera les sorts ; les enfants eux-mêmes emmêlent leurs jarretières et les déroulent suivant un rite connu d’eux pour trouver une réponse à ce qui les embarrasse, un peu comme ailleurs on joue à pile ou à face. Récemment un Bouddha vivant, de nos amis, qui venait souvent à la Mission, désirait savoir si, comme le bruit s’en était répandu, les troupes chinoises entrées dans les Marches avaient tourné casaque. Le missionnaire, qui le connaît de longue date, lui répondit en riant qu’il n’avait qu’à consulter les sorts. Notre malin lama se tira élégamment de ce traquenard en répondant que les lamas, comme les médecins, ne peuvent être bons juges en leur propre cause. Mais qui ne voit qu’une pratique si générale ne puisse être aux mains des lamas peu scrupuleux un instrument de tyrannie. Il n’y a pas très longtemps, un brave homme qui avait amassé quelques économies se disposait à relever les ruines de sa maison ; il avait dans ce but coupé à la montagne voisine quelques pièces de bois. Or les lamas qui le surveillaient du coin de l’œil, consultés sur les causes de la sécheresse qui sévissait à cette époque, répondirent que le génie de la montagne se vengeait de la sorte de ce qu’on l’avait dépouillé de sa chevelure. Pour se réconcilier avec la divinité outragée, le pauvre homme dut abandonner ses matériaux, faire une généreuse aumône aux lamas et remettre ses travaux à plus tard. Le ministère des lamas consiste dans la récitation de textes et en exorcismes. On a recours à leur ministère pour conjurer la grêle, obtenir la pluie ou le beau temps.

    En cas de maladie, les lamas interviennent encore pour chasser les esprits nuisibles qui s’acharnent sur les hommes ou sur le troupeau, car les maladies ne peuvent être l’effet de causes naturelles. Mad. Néel nous explique pourquoi on ne laisse pas entrer un étranger dans la chambre d’un malade ; c’est que chacun de nous traîne après soi un nombre plus ou moins considérable de démons ; ceux-ci ne manqueraient pas de se jeter sur cette proie facile et d’aggraver son état. Au moment de la mort le lama est appelé pour guider les “consciences énergies” dans le Bardo, c’est-à-dire dans l’intervalle qui s’écoule entre la mort et la renaissance. Mad. David Néel nous cite encore quelques faits curieux de télépathie et nous introduit dans le Yogisme. Malheureusement il n’est pas toujours facile de la suivre et on se demande parfois où finit le rêve et où commence la réalité.

    Le Dr Mc Govern et Madame David Néel, à un an d’intervalle, eurent la bonne fortune d’arriver à Lhassa à l’époque du nouvel an et d’assister, l’un de sa chambre, où il est prisonnier d’Etat, et l’autre mêlée à la foule, aux fêtes qui se déroulent à cette occasion. Nous admirons en leur compagnie la fameuse exposition de fleurs ciselées dans des mottes de beurre, nous voyons défiler une légion de 10.000 lamas et chasser de la ville celui qui, moyennant finances, a accepté de jouer le rôle de bouc émissaire et de porter les péchés de l’année écoulée.

    J’ai vainement cherché dans “Mon voyage secret à Lhassa” et le “Voyage d’une Parisienne à Lhassa” la lueur, si faible fût-elle, qui annonçât l’aurore des temps nouveaux. Le Dr Mc Govern nous avoue qu’au cours de son voyage, il craignait par-dessus tout que “Bailey (le représentant anglais au Sikkim) se mêlât de ses affaires”, et Madame David Néel écrit : “Arrêtez-vous ici. N’avancez pas plus loin. Tel était l’ordre étrange qu’une poignée de politiciens occidentaux, se substituant au gouvernement de la Chine, se permettaient d’intimer aujourd’hui aux explorateurs, aux missionnaires, aux savants, aux orientalistes du monde entier, à tous, sauf à leurs agents qui parcourent librement le pays toujours dénommé “interdit”. En fait, non seulement le Thibet reste fermé, mais la zone interdite s’est étendue sur tous les districts enlevés aux Chinois en 1917-18. Le consul britannique, qui fixa à cette époque la frontière du Thibet Oriental, m’exprimait, à son retour, le regret que les troupes thibétaines d’invasion n’eussent pas occupé le territoire de Batang, ce qui, d’après lui, eût été le moyen le plus élégant d’introduire les missionnaires au Thibet. N’est-il pas permis de croire, au contraire, que le mot d’ordre était d’arrêter la conquête plutôt que d’admettre des étrangers dans la terre des Lamas.

    Yerkalo. Août 1928 F. G.


    1929/269-281
    269-281
    Anonyme
    Chine
    1929
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