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Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 6 (Suite et Fin)

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (Fin) III. Lettres au P. Bringaud, missionnaire de Birmanie. Jean-Baptiste Bringaud, du diocèse de Tulle, était depuis 1863 missionnaire en Birmanie : il y mourut en 1904. * ** J. M. J. Notre Dame du Soleil Mandchourie Jour de Pâques, 16 Avril 1865. Bien cher Frère,
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    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865)
    (Fin)
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    III. Lettres au P. Bringaud, missionnaire de Birmanie.

    Jean-Baptiste Bringaud, du diocèse de Tulle, était depuis 1863 missionnaire en Birmanie : il y mourut en 1904.

    *
    * *


    J. M. J. Notre Dame du Soleil Mandchourie
    Jour de Pâques, 16 Avril 1865.


    Bien cher Frère,
    Votre lettre du 18 septembre dernier vient darriver hier, samedi saint, et je nattends pas plus longtemps pour vous répondre ; javais bien peur que vous ne voulussiez plus mécrire, et je ne vous dirai pas la joie que vous me causez. Ah ! continuez à mécrire ; rappelez-vous toujours mes misères ; je suis toujours, et de plus en plus, le misérable que vous connaissez : pensez à cela quand vous mécrirez et figurez-vous que nous nous promenons encore au corridor du cinquième... le beau temps ! Celui-là est passé ; cen est un autre maintenant, et aussi bien pour moi que pour vous. Le bon Dieu vous envoie toujours des tribulations et des amertumes. Que vous me causez de joie quand je vous entends dire ; Tant mieux ! Oh ! certainement tant mieux, car cest là le vrai martyre et celui que N.-S. réserve à tous ceux qui laiment. Vous vous souvenez que, dès les premiers temps de mon séjour au Séminaire des Missions, vous me passâtes à lire la Vie de sainte Thérèse ; vous laviez lue déjà ; eh bien ! vous savez que celle-là disait à N. S. sans cesse : Ou souffrir, ou mourir, et elle na pas eu dautre martyre ; mais cen est un qui nest pas moins désirable que celui du sang, et celui-là est bien le martyre que nous venons chercher et que nous sommes sûrs de trouver en mission. Vous nêtes pas le seul, et, quoique mon fardeau soit infiniment plus léger que le vôtre, lexpérience ma prouvé combien il fallait peu de chose pour menlever la paix. Je vous le répète encore, je suis toujours le même mis.... que vous avez connu, qui a jeté un peu de poudre aux yeux à quelques-uns et qui sen est tiré de son séminaire en véritable hypocrite ; aussi, à la plus petite épreuve, le masque tombe et lhomme paraît ce quil est en réalité. Le Bon Dieu voit bien les curs, il voit que je désire de laimer ; mais il ne voit pas autre chose de bon, car il ny a rien. Priez bien pour moi, vous avez déjà tant prié, vous continuerez bien encore ; et, quand vous réciterez Matines, vous savez ?... et le 30 mai ! Au surplus, je vous dirai que, depuis que je suis ici, jai déjà plusieurs fois dit la messe pour vous, et de plus chaque jour, au memento, comme il a été convenu, vous me revenez à la pensée. Et ne croyez pas, comme vraiment vous avez lair de le supposer dans votre lettre, quil me faille pour cela même le plus petit acte de charité. Il suffit que je me rappelle nos anciens entretiens à Paris et tout le bien que la divine Providence ma fait par vous. Voyez-vous, cela ne pourra jamais seffacer de ma pensée ; ce souvenir mémeut chaque fois que je my reporte. Comment voulez-vous que je cesse de prier pour vous, de demander à Dieu quIl vous rende en bénédictions, cette charité, cette douceur que vous avez eues pour moi, pauvre misérable que jétais et que je suis, et plût à Dieu que je neusse jamais cessé de marcher suivant les bonnes paroles que vous madressiez alors que la grâce de N.-S. commençait à remuer mon pauvre cur. Le beau temps vraiment que celui-là ! Certes, pensez bien que je ne puis loublier, et si, par suite des circonstances, je me trouvais forcé à interrompre pendant plus ou moins de temps notre correspondance mutuelle, songez bien que pour le fond cela ne fait rien et que le principal, la prière, ne sera jamais interrompue.

    Je nai reçu aucune lettre du P. Dubernard depuis que je suis parti de Paris : loriginal, je le reconnais bien là. En revanche, le P. Biet mécrit du mois de décembre ; ils sont arrivés tous les deux, mais il paraît que la pauvre mission du Thibet est bien persécutée, peut-être seront-ils chassés.

    Pendant que vous mécriviez la lettre que je viens de recevoir, jétais à Hongkong et je vous en écrivais une de mon côté ; lavez-vous reçue ? Depuis lors, nous sommes partis à la fin de septembre pour Shanghai, et, après trois ou quatre jours à Shanghai, nous nous sommes embarqués de nouveau pour la Mandchourie ; il nous a fallu encore 21 jours de mer et nous avons eu trois tempêtes, dont la sainte Vierge nous a sauvés sans accidents graves. Dans 15 jours nous devons encore nous embarquer et, cette fois, sur une toute petite jonque païenne, qui nous portera à la rencontre de la barque coréenne. Il paraît que lentrée nest pas facile, mais N.-S. nous conduira où il voudra. Les nouvelles que nous avons reçues cet hiver de notre mission ne sont pas trop mauvaises ; en ce moment il ny a point de persécution. Les baptêmes dadultes, lan passé, ont dépassé le chiffre de mille ; les missionnaires sont malades dexcès de travail et ils nont pu suffire, dans le courant de lannée, à ladministration de tous les chrétiens. Cest déjà un grand fruit que celui-là, mais il ne le faut pas comparer avec ce qui se passe, par exemple, au Sutchuen de Mgr Desflèches, (1) où il sest inscrit jusquà 30 000 catéchumènes en un mois, et au Kouytcheou, où on parle de 60.000 conversions dans lannée qui vient de sécouler. Lesprit de Dieu souffle où il veut !

    Adieu ! mon bien-aimé frère, je vous appelle de ce nom, si indigne que je sois de le dire, mais cest quil répond si bien à ma pensée ! Adieu et Vive Jésus !

    Tout à vous en Jésus et Marie.
    J.-M. DE BRETENIÈRES
    M. ap. en Corée.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Eugène Desflèches, du diocèse de Grenoble, missionnaire du Setchoan en 1838, Coadjuteur de Mgr Pérocheau en 1844 ; Vicaire Apostolique du Setchoan Oriental en 1856 ; mort en 1887.



    J. M. J. Séoul 29 Août 1865
    Décollation de St Jean-Baptiste

    Bien cher Frère,
    Que la paix de N.-S. soit avec vous ! Je ne sais si vous aurez reçu une lettre que je vous écrivais, il y a quelques mois de Mandchourie. Quant à celle-ci, il se passera probablement beaucoup de temps avant que vous la receviez, si toutefois elle vous parvient, car il y a maintenant tant dobstacles entre vous et moi ! Mais quest-ce que cela fait ? De près comme de loin, nous resterons toujours bien intimement unis en N.-S. et nous nous soutiendrons mutuellement par la prière. Ce matin, je disais la sainte messe pour vous, et je vous avoue que je ne puis pas demander une grâce particulière, mais toujours la grande grâce daimer N..S. ; car, si une âme aime un tant soit peu N.-S., aussitôt ce bon Maître se complaît en elle et vient y habiter, et cette âme passe bien vite alors de la pauvreté à la richesse. Que je vous souhaite ardemment ce grand amour, mon cher Père ! que je souhaite que votre cur soit tout embrasé ! Vous souvient-il encore de la bonne volonté que le Bon Dieu nous donnait au séminaire, et du désir de la solitude quil nous inspirait pour pouvoir plus facilement nous recueillir et nous rapprocher de lui ; pour moi je vous assure que ce souvenir vaut souvent mieux pour mon bien que les meilleures lectures spirituelles, et que, quand je reporte mon esprit vers cet heureux temps, je me sens de nouveau tout enflammé de bons désirs. Je crois que cest une grande grâce de la part du Bon Dieu, car il nous faut de temps en temps, au milieu de notre misère, quelque chose qui nous secoue et nous relève de notre lâcheté.

    Que N.-S. nous pousse par un continuel désir dêtre à lui tout entier, de nous dépouiller de nous-mêmes, afin de ne plus mettre dobstacles à sa grâce ! Nous sommes si faibles quun rien nous éloigne de lui ; mais prenons courage et voyons une preuve de sa bonté en tout ce quil nous envoie, même et surtout dans les peines qui nous viennent de la part de ceux de qui nous les aurions le moins attendues. Je sais que vous avez bien des épreuves de ce côté-là, mon bien cher, mais aussi je pense que vous y reconnaissez cette preuve évidente que le Bon Dieu vous favorise plus que tous ceux qui ont moins à souffrir que vous. Jai souvent, sous les yeux, en disant mon bréviaire, une sentence de saint Jean de la Croix que le P. Kieffer mécrivit sur une image quil me laissa à son départ : Une heure de souffrance vaut mieux quune année de délices. Oh ! comme ceci est dit pour les Missionnaires ! Comme je voudrais la bien comprendre et la bien pratiquer, en acceptant toute peine, avec la paix et la joie dun Enfant de Jésus crucifié ! Que nous pourrions ainsi expier rapidement nos fautes, nos iniquités passées et acquérir de précieux mérites pour le Ciel ! Prions bien lun pour lautre, afin dobtenir de nous unir toujours à la volonté de Dieu et de ne faire attention à rien.

    Depuis que je vous ai écrit, nous avons fait heureusement notre voyage. La sainte Vierge nous a trois fois sauvés de la mer par une protection évidente, et la barque que Mgr nous envoyait ayant été capturée par un mandarin, cest un vrai trait de la divine Providence que lon ait pu trouver à temps une autre barque pour aller à notre rencontre. Nous sommes descendus à terre le soir, sans être vus de personne, et nous avons pu gagner tranquillement une chrétienté voisine. Depuis trois mois je me trouve à la capitale doù je vous écris. Mgr a placé les trois autres confrères dans les provinces pour apprendre la langue ; pour moi, il ma gardé à la ville, mais dans une autre maison. Cependant je vais de temps en temps, la nuit, lui rendre visite. Quoique les missionnaires se cachent toujours, il ny a pas de persécution véritable maintenant ; il ny a que des vexations locales de quelques mandarins, et cela nempêche pas les missionnaires de circuler, quoique avec précaution, et de faire leur administration. On mène pendant 9 mois de lannée une vie de vagabond, sans passer deux jours au même lieu, pour ne pas donner léveil. Et les trois autres mois, on les passe chez un chrétien, dans un village bien isolé ; puis on va voir quelque confrère voisin pour faire sa retraite, et le reste du temps on lemploie, les jeunes missionnaires, à se perfectionner dans la langue, les vieux, à composer des ouvrages pour les chrétiens ; car on a ici, dans le secret, à la barbe du Gouvernement, quatre imprimeries coréennes et une chinoise, qui inondent le pays de livres religieux, ce qui fait un bien immense et convertit beaucoup de monde. Presque chaque jour il arrive ici, à la capitale, des catéchumènes de diverses provinces où il ny a pas de missionnaires, qui viennent demander le baptême. Cela fait de fameux chrétiens, je vous lassure. Malheureusement on est toujours trop peu nombreux, tous les missionnaires travaillent le jour et une partie des nuits, les santés sont épuisées. Nous avons trouvé à notre arrivée le P. Aumaître et le P. Ridel dangereusement malades, maintenant ils vont un peu mieux. Quant à nos deux évêques, plus de vingt ans de mission et de misères ont usé leur santé ; malgré des maladies continuelles, ils font la même besogne que les missionnaires, et, quand ils ne peuvent plus marcher, on les porte. Ce sont de bonnes leçons pour nous autres, jeunes, souvent portés à nous écouter et à nous plaindre. Demandons à N.-S. de bien profiter de tout. Ici la pauvreté est extrême ; on est obligé de détruire presque tous les objets européens, sauf trois ou quatre livres et les objets de Messe ; aussi le bagage est léger. Puis, un peu de riz et dherbes ou de racines sauvages, voilà toute la pitance. Avec cela on a le cur gai et léger et on mène la vie la plus heureuse. Sanctifions-nous, et restons toujours unis de prières. Que N.-S. vous bénisse et vous fasse croître en son saint amour.

    Votre tout indigne confrère
    J. M. DE BRETENIÈRES,
    M. ap. en Corée.


    Souvenir au P. Bourdon, (1)
    sil est à votre portée.
    En mécrivant noubliez pas de mettre mon nom sur la feuille même de la lettre, si cest sous enveloppe ; car souvent les courriers de la mission enlèvent les enveloppes pour rendre les paquets moins gros et plus faciles à cacher en passant la frontière.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Charles Bourdon, du diocèse de Séez, missionnaire de Birmanie en 1863, Vicaire Apostolique de la Birmanie septentrionale en 1872 ; démissionnaire en 1887, il mourut à Singapore en 1918.


    IV. Lettre à M. Bon
    et aux membres de luvre des Carrières.

    J. M. J. A bord du Cambodge, 17 Août 1864.

    Bien cher Frère,
    Quoique cette petite lettre soit adressée au Père Bon, elle est bien pour vous tous qui visitez nos chers Carriers. Depuis longtemps javais le dessein de vous écrire, mais la mer étant sans cesse agitée, je nen trouvais pas la facilité, dautant plus que lexpérience me prouve que je nai pas les qualités nécessaires pour faire un coureur de mer. En ce moment nous avons assez de calme. Hier soir nous avons aperçu, pour la première fois depuis Ceylan, la terre, et maintenant nous suivons les côtes de lîle de Sumatra à 3 ou 4 lieues de distance ; cest grâce à ces montagnes que nous avons moins de vent.

    Eh bien ! comment cela va-t-il, Père Bon ? Croiriez-vous que bien souvent, quand je veux rire, je me représente mon grand Père Bon arpentant les bruyères de Sèvres, allant de droite et de gauche et causant avec ces braves gens, que nous aimions tous bien. Plus souvent que vous ne le croyez, je pense à vous et je munis à vous, et je demande à Notre-Seigneur de me faire participer encore un peu aux humbles fruits de notre chère petite uvre des Carrières. Jamais je ne pourrai perdre le souvenir des beaux jours que jai passés avec vous au milieu de ces bons ouvriers. Notre-Seigneur nous a fait une grande grâce en nous donnant cette précieuse occasion de faire un petit apprentissage des vertus apostoliques et surtout de la grande vertu dabnégation, quil nous devrait être bien facile de pratiquer quand nous voyons nos petits efforts nobtenir presque aucun bon résultat. Un autre fruit de notre petite uvre, et qui me tient bien au cur, je vous lassure, cest notre union de prière ; je compte beaucoup sur elle pour maintenant et pour lavenir, surtout afin que tous nous obtenions la faveur dêtre embrasés damour pour notre bon Maître et, comme je le lisais ces jours-ci dans le saint Office en une homélie de saint Augustin parlant de saint Laurent : Ut anima nostra ardeat amore, si non corpore ardeamus pro Christo.

    Quand vous mécrirez à Shanghai, parlez-moi un peu des ouvriers et de ce qui a été fait aux Carrières, vous me ferez bien plaisir ; vous me direz comment sest terminée laffaire de Follet. Avez-vous fait des catéchismes et à qui ? Et les deux mariages dont vous vous occupiez, sont-ils enfin terminés ? Voilà des questions un peu drôles, nest-ce pas; mais jaime beaucoup ces pauvres gens et tout ce qui les touche mintéresse.

    De notre voyage que vous dirai-je, si ce nest que jusquà présent il a été fort heureux sous les auspices de Notre Mère, lEtoile de la Mer. Le mauvais temps nous a privés de dire la messe à bord depuis Aden ; mais demain nous espérons avoir cette consolation. Deux dimanches et la fête de lAssomption sans messe et sans pouvoir recevoir Notre-Seigneur, cest là, la plus grande de nos épreuves ; mais cest pour lui que nous la portons, et alors le fardeau est adouci, tout en le sentant bien. Plus tard, quand vous serez dans la même punition, vous verrez de quelle douceur y est le souvenir de la vie du Séminaire avec toutes ses grâces. Bien souvent pendant la journée, je calcule ce que, au même moment, fait la Communauté, la messe, loraison, les offices, et je my unis de loin. A Ceylan, nous sommes descendus 24 heures à terre et nous avons été accueillis comme des frères par un bon missionnaire, le P. Benoît, avec qui vous ferez plus tard connaissance. Tous les missionnaires passant à Ceylan sarrêtent chez lui. Sa petite maison et son église sont à lentrée dun bois de cocotiers bien solitaire, et, pour nous rafraîchir, aussitôt après notre arrivée, le Père envoya un petit noir grimper sur un cocotier et nous abattre des noix. Vraiment ce pays est bien beau et on peut y admirer la main de la Providence.

    Deux heures avant que nous entrions au port, le P. Mellac (1) en sortait sur la malle pour Suez, de sorte que nous navons pu le voir ; cela nous a fait de la peine, nous aurions été bien heureux de le rencontrer.

    En terminant, je vous charge de bien prier pour la Corée, qui me semble encore aussi loin que quand jétais à Paris. Je vous embrasse tous, chers frères, et demeure bien uni de cur avec vous.

    J.-M. DE BRETENIÈRES
    M. ap. en Corée.


    Je prie le P. Bon de dire de ma part au Père Mercusot (2) que, si je ne lui ai écrit encore quun mot si court depuis notre départ, ce nest pas par mauvaise volonté ; je lui promets de lui donner bientôt plus longuement de mes nouvelles.


    (1) Jean Mellac, du diocèse de Toulouse, prêtre en 1852, partit pour le Siam en 1864 et rentra en France la même année.
    (2) François Mercusot, du diocèse de Dijon, était alors aspirant ; il partit en 1865 pour le Kouytcheou ; rentré malade en France en 1875, il y mourut en 1888.
    1932/590-598
    590-598
    Bretenières
    Corée du Sud
    1932
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