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Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 5 (Suite)

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (Suite) II. Lettres au P. FéIix Biet, missionnaire du Thibet. * **
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    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (Suite)
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    II. Lettres au P. FéIix Biet, missionnaire du Thibet.

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    Quatre frères Biet ont appartenu à la Société des M.-E. Laîné, Joseph, fut jeté à la mer par les pirates chinois comme il se rendait, en 1855, dans sa mission de Mandchourie. Le deuxième, Alexandre, fut missionnaire du Thibet de 1859 à 1891. Le troisième, Félix, missionnaire du Thibet en 1864, puis Vicaire Apostolique en 1878, mourut en France en 1901 : cest à lui que sont adressées les lettres suivantes du P. de Bretenières dont il avait été le condisciple à Paris. Le quatrième, Louis, missionnaire de Birmanie en 1868, y fut assassiné en 1886.

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    J. M. J. Yang-Kouan, 27 février 1865

    Vive Jésus !
    Bien cher Frère F.
    Voici un moyen qui soffre de vous envoyer assez rapidement une lettre ; Mgr Verrolles se rend à Pékin, doù ceci, je crois, vous parviendra assez vite. Je me mets à vous écrire cette lettre avec bien de la joie, parce que jespère trouver dans vos réponses quelque chose qui mélèvera vers Dieu du milieu de mon assoupissement : car je connais maintenant par ma propre histoire ce que devient une âme qui na fait profession que de bouche dembrasser le détachement de J.-C.. Ainsi, quand vous mécrirez, comme jespère que vous le ferez, noubliez pas que vous parlez à un bien misérable pécheur, qui reçoit les grâces de Dieu sans sen mettre en peine, et qui se tourne toujours vers la créature pour se distraire à ce qui nen vaut pas la peine. Je recevrai donc vos lettres avec bien de la joie, si elles peuvent être un moyen pour moi de mexciter à être à lavenir plus fidèle ; et cest pour cette raison que je me dis, non pas que je regrette de nêtre pas plus près de vous, mais que je comprends (sans comparaison pour ma part,) pourquoi saint Maur avait tant de peine à séloigner de saint Bruno (1), et sainte Scholastique à quitter saint Benoît. Je crois que je trouvais trop de joie dans ces tranquilles entretiens avec certains confrères, et je my attachais trop : Aussi N.-S. a bien fait de men priver, dabord parce que je nen étais pas digne, et puis pour mapprendre à me graver dans le cur cette vérité que partout où lon trouve à se contenter ici-bas, là nest point Dieu.

    (1) Quandoque bonus dormitat.


    Si, au moins, bien pénétré de cette vérité, je me mettais à chercher Dieu en tout, avec un cur pur et fidèle ; mais le bon Maître voit toute ma misère, et le petit reste de bonne volonté quil me donne encore au fond de lâme, ne fait que me faire pressentir un peu plus le point où je suis descendu maintenant par suite de tant dingratitude de ma part. Je dis bien des blagues, nest-ce pas ?... Pour vous, comment vous portez-vous ? Je vous ai suivi de loin par la pensée et par le cur dans votre long et pénible voyage à travers la Chine. Daprès ce que nous avons appris à Hongkong, il paraît que la maladie vous a forcé de vous arrêter en route. Vous me ririez au nez si jallais dire que je vous plains, aussi je men garde bien ; tout au contraire, je vous en félicite, puisque N.-S. vous juge digne de laider à porter sa croix. Je me doute aussi quà cette heure il veut éprouver votre patience en vous faisant monter la garde à la porte de votre cher Thibet. Pour vous consoler, si besoin il y a, je vous dirai que nous sommes quatre en ce moment occupés à faire la même chose par rapport à la Corée. Pendant notre voyage depuis Shanghai jusquici, la tempête nous a jetés une fois jusque sur les côtes de cette terre promise, et nous en avons approché de bien près ; mais quand viendra le jour où nous y aborderons pour tout de bon ? Dieu seul le sait. Il est probable que dans deux mois et demi nous serons sur ses côtes à épier le bon moment. En attendant, nous prenons notre temps en patience au Leaotong où il ne fait pas chaud, je puis vous lassurer. Il y a deux jours, en revenant dune tournée où javais accompagné M. Métayer, auprès de qui Mgr Verrolles ma placé pendant notre séjour au Leaotong, nous avons failli périr de froid, gelés sur nos chevaux, ainsi que les hommes qui nous accompagnaient. Il y avait 27º de froid, ce qui est fort pour le 15 février. Mes trois confrères sont tous loin dici dans des chrétientés ; sils savaient que je vous écris, ils vous enverraient tous le salut, le Père Huin surtout que nous appelons Père la Joie. Je compte bien que vous noubliez pas notre union de prières. Pour ma part, comme les honoraires de messes ne me surchargent point par ici, je suis tout à fait libre de mes intentions, et je nai pas passé un mois depuis mon arrivée ici sans offrir pour vous le saint Sacrifice.

    Que N.-S. nous donne à tous de comprendre un peu son amour ! Adieu, bien cher frère en Jésus et Marie.
    Votre tout dévoué

    J. M. DE BRETENIÈRES.

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    J. M. J. Notre-Dame du Soleil Mandchourie
    Jour de Pâques, 16 avril 1865.

    Bien Cher Frère en Notre-Seigneur,
    Hier samedi saint, jai reçu votre lettre de décembre 64. Ah ! quelle ma fait de joie ! pour bien des raisons. Dabord parce quelle mapporte lassurance que vous priez beaucoup pour moi, pauvre misérable et que vous direz annuellement 6 messes pour moi. Mon cur bondit de joie en vous répondant que, moi aussi, je dirai annuellement 6 messes pour vous aux mêmes jours. Ce brave homme de saint Casimir ! Il me semblait sentir que vous priiez pour moi ce jour-là et je suis à peu près sûr que jai dit la messe pour vous ce même jour. Vous avez peut-être reçu une lettre que je vous écrivais il y a un mois et demi, et je crois que je vous disais que, depuis mon arrivée au Leaotong, jai dit au moins une messe par mois pour vous. Je ne dis pas que je nen ferai pas autant plus tard. Voyez-vous, en ces choses-là, on ne peut pas résister aux désirs du moment. Quand il vient en tête trop fort de prier pour un confrère, je me ferais scrupule de my refuser. Mais il est convenu que cela ne porte pas préjudice aux six jours fixés. Vive N.-S., qui nous donne tant de tribulations à supporter ! Au Thibet, vous en avez un paquet qui peut compter. Aujourdhui, saint jour de Pâques, jai dit la messe pour vous. Je voudrais bien que vous fussiez martyr : cest le cadeau que jai demandé pour vous, heureux, heureux que vous êtes ! que je voudrais donc en espérer autant ! Si vous accrochez cela, jajouterai chaque jour à ma prière ; Vénérable F.. priez pour moi, pauvre misérable ! Je vous en préviens à lavance, de peur que vous ne mentendiez pas ; ma voix ne serait pas assez forte, et là-haut vous aurez autre chose à faire que de penser à un pauvre mécréant comme moi.

    Je vous remercie encore de mavoir écrit ; si vous saviez comme cela ma fait de bien ! Je vous remercie, écrivez-moi quand vous le pourrez ; moi aussi je ne laisserai pas passer doccasion. Peut-être que dici à ce que la Corée soit ouverte aux Européens, ne pourrai-je recevoir vos lettres quune fois par an, vers le mois de décembre ; aussi ne vous étonnez pas si les réponses se font attendre, mais quest-ce que cela fait ? Heureux frère ! vous que le Bon Dieu a choisi pour souffrir ! Ah ! que je vous porte envie, moi à qui, depuis six mois, rien ne manque ici au Leaotong. Je ne sais ce qui mattend en Corée, mais peut-être que je nai pas la vertu nécessaire pour supporter quelque chose pour N.-S.; aussi je vis ici dans labondance. Mais encore, que la volonté de Dieu soit faite. Je voudrais bien être plein damour. Je voudrais bien ne penser quà N.-S.; mais enfin, qui sait si, à force de prier pour moi, vous ne viendrez pas à bout de mobtenir ces grandes grâces. Dici là, à défaut de vertus, ma profonde misère glorifie le Seigneur, qui, malgré mes péchés, daigne encore chaque jour descendre entre mes mains et dans mon cur.

    Je pars dici à 8 jours pour Notre-Dame des Neiges y rejoindre le Père Huin, votre compatriote ; les deux autres arriveront aussi de leur côté ; nous irons de là à la mer nous embarquer pour la Corée.

    Peut-être quand vous recevrez ces lignes serons-nous entrés. Peut-être pourrai-je dire pour vous la messe à la Trinité. Adieu, priez toujours bien pour votre petit misérable frère.

    J.-M. DE BRETENIÈRES
    M. ap. en Corée.


    P. S. Je mengage à dire 6 messes par an pour vous, cher père F...., aux fêtes suivantes :
    1º) S. Casimir 4 mars
    2º) Dimanche de la Très-Sainte Trinité
    3º) S. Bernard 20 août
    4º) S. Raphaël 24 octobre
    5º) Ste Cécile 22 novembre
    6º) Immaculée Conception 8 décembre

    Si je ne pouvais dire la messe le jour indiqué, je la dirais quam primum.
    Si vous mourez avant moi, je remplacerai ces six messes par six messes de mort, ou six messes daction de grâces si vous êtes martyr.
    Memento spécial à toutes les messes, et union plus spéciale durant loctave de lImmaculée Conception.

    J.-M. DE BRETENIÈRES
    M. ap. en Corée.


    Notre-Dame du Soleil-Mandchourie
    Jour de Pâques, 16 avril 1865.

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    * *

    J. M. J. Séoul, 26 Août 1865
    Fête renvoyée de saint Bernard.

    Que N.-S. soit avec vous, mon très cher, et vous remplisse de plus en plus damour pour lui ! Voici un des jours auxquels il est convenu que nous dirons la sainte Messe lun pour lautre ; je le choisis aussi de préférence pour vous écrire. Je ne pourrai probablement le faire quune fois tous les ans, parce quon na quune fois chaque année loccasion de faire passer les lettres à la frontière ; mais que cela ne vous empêche pas de mécrire chaque fois que vous le pourrez. Je naurais point osé à Paris vous demander pareille chose, mais maintenant je nhésite pas, car je sais combien les lettres de certains confrères sont propres à exciter les pauvres âmes languissantes. Vive donc le bon Jésus dans nos curs, et quil nous donne, à vous et à moi, ce qui nous rapprochera le plus de lui ! Je vous avoue que, quand je prie pour quelquun comme pour moi, je ne sais jamais demander quelque chose de spécial. Il me semble quil y a tant à demander, que nous sommes si pauvres enfin, que lon ne peut sarrêter à une vertu plut8t quà une autre. Aussi je demande, pour vous comme pour moi, lamour de Jésus, car à lâme qui aime, Jésus ne sait rien refuser, ou plutôt Jésus se complaisant en elle et venant habiter en elle, elle se trouve passer bien vite de la pauvreté à la richesse. Quil serait beau, nest-ce pas, mon cher père F...., que cela réjouirait N.-S. lui-même, si par nos faibles efforts, aidés de sa grâce, nous méritions la faveur de devenir ses amis particuliers !

    Il y a dans ce pays-ci beaucoup dâmes qui comprennent ce que cest que daimer N.-S.; aussi on se porte avec une admirable ardeur à la réception des sacrements. Depuis que je suis ici jai déjà vu des exemples que je trouve bien beaux, quoiquils se représentent souvent. Il y a quelques jours, une vieille de 60 ans passés venait de faire, à pied, bien entendu, plus de 70 lieues pour avoir le bonheur de faire la sainte Communion une seconde fois dans lannée. Il vient même des chrétiens de près de 100 lieues dici, jusquau nord de la Corée, qui sont uniquement poussés par le désir de recevoir les sacrements. Que sont donc les chrétiens de France, et nous autres, que sommes-nous donc, quand, tout en ayant chaque jour la faveur que ces âmes recherchent au prix de tant de fatigues, nous sommes encore si lents et si timides ? Grâce à N.-S., comme de pareils exemples font remuer les curs ! Peut-être en voyez-vous dautres dans votre Thibet, qui ne sont pas moins capables de vous faire du bien. Je vous dirai que, depuis que je suis entré en Corée et que je commence un peu à connaître cette mission, je me sens porté à remercier de plus en plus N.-S. qui ma envoyé par ici. Cette mission est tout à fait apte à sanctifier le missionnaire. Le Bon Dieu a mis cela à cur à tous ceux qui travaillent ici ; on voit bien que cest pour tous laffaire capitale, et je me sens plein de joie en retrouvant ici lesprit que jaimais tant au Séminaire des Missions-Étrangères, les mêmes rapports de fraternelle familiarité entre les missionnaires, la simplicité, lamour de la pauvreté et la grande union qui ne fait de tous quun. seul cur et une seule âme. Ici on est tout à fait en famille, quoiquon ne puisse se voir que rarement ; néanmoins on est en continuelle relation. Et puis, le genre de vie que lon est nécessairement obligé de mener et qui est en tout le même que celui des pauvres chrétiens du pays, contribue beaucoup à détacher lâme de toute vaine affection. Par la force des choses, on est obligé de réduire tout à fait à lindispensable le plus strict ce que lon possède et de détruire tout le reste, car le missionnaire na point de demeure fixe. Dabord pendant quelques mois de lannée, le missionnaire est en administration, cest-à-dire vagabond, et ne pouvant coucher deux fois de suite au même lieu pour ne pas donner léveil. Les trois autres mois, on les passe dans la maison dun chrétien ; les plus anciens missionnaires composent des ouvrages en coréen ou en chinois pour les chrétiens, ou bien des ouvrages destinés à aider les nouveaux à apprendre la langue ; et puis, on va chez un confrère faire sa retraite annuelle, on va, si lon veut, voir le Vicaire Apostolique, et ensuite on reprend sa besogne avec ardeur. Louvrage est immense, les conversions sopèrent de toute part. Les missionnaires ny suffisent pas. On travaille le jour et une partie de la nuit, en ne donnant que fort peu au sommeil. Il est arrivé à Monseigneur de rester deux mois consécutifs sans pouvoir prendre un peu de repos avant le lever du soleil. Aussi les missionnaires sont-ils tous épuisés. Nous avons trouvé à notre arrivée le P. Aumaître et le P. Ridel (1) très dangereusement malades ; Mgr Daveluy (2) est profondément miné par la maladie, mais il va toujours, et Mgr Berneux (3), épuisé par une fièvre continuelle, ne sen fait pas moins porter tous les jours à droite et à gauche dans la capitale, où il y a une chrétienté de 2000 âmes, pour donner les sacrements. Il vient à chaque instant des catéchumènes des provinces éloignées pour se faire baptiser, et jentends dire à Monseigneur que ce ne sont pas là les plus mauvais chrétiens. Ce peuple est très énergique ; du reste il en a fait preuve dans les persécutions ; partout on ne voit que des pères, frères, maris, enfants de martyrs. Mais, aux yeux de ces chrétiens, il ny a rien de si naturel que le martyre ; aussi il ne vient jamais à lidée de qui que ce soit de se vanter davoir eu des parents martyrs. En ce moment on a la paix, mais il faut rester dans lombre et Monseigneur appelle cela le sommeil du tigre. Notre Régent est un vrai Néron ; il fait tuer les hommes sans raison et pour son bon plaisir. Lan dernier, il lança un édit de persécution dans lequel les noms de tous les missionnaires avec les lieux où ils se trouvaient, puis les noms de tous les chrétiens les plus influents, étaient portés ; mais deux heures après, on ne sait pourquoi, il fut révoqué. Le bon Dieu seul connaît lavenir et sait ce quil y a de meilleur pour la mission. Et nous, pauvres petits ne désirons rien que de laimer de toutes nos forces et de le voir aimer et servir. Je vous écris bien longuement, mon bien cher frère, et vous dis bien des choses inutiles ; mais, au fond du cur, je vous souhaite bien ardemment dêtre tout à Dieu et de devenir un grand saint. Vivons damour et oublions le reste ; unissons notre volonté à celle de N.-S., laissons-le agir en nous et faisons mourir peu à peu tout ce qui lafflige dans notre cur. Que le bon Jésus vous bénisse et vous embrase de son saint amour. Votre tout indigne frère.

    J. M. DE BRETENIÈRES,
    M. ap. en Corée.

    (1 ) Félix Ridel, du diocèse de Nantes, missionnaire de Corée depuis 1860 ; échappa à la persécution de 1866 ; Vicaire Apostolique en 1869 ; mort en 1884.
    (2) Antoine Daveluy, du diocèse dAmiens ; missionnaire de Corée en 1844 ; Coadjuteur de Mgr Berneux en 1855 ; martyrisé le 30 mars 1866.
    (3) Siméon Berneux, du diocèse du Mans ; missionnaire au Tonkin Occidental en 1840, en Mandchourie en 1843 ; Vicaire Apostolique de Corée en 1854 ; mis à mort pour la foi le 8 mars 1866.

    P. S. 7 novembre 1865. Je ferme ma lettre ; le P. Huin, que jai vu il y a quelques jours, vous envoie mille amitiés. Quel bon confrère quand on le connaît. Les conversions augmentent. Je commence un peu ladministration des sacrements : depuis quelques jours, jai baptisé une trentaine dadultes. Vive Jésus, notre tout, notre amour !

    (A suivre)
    1932/429-436
    429-436
    Bretenières
    France
    1932
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