Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 4 (Suite)

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) Ordonné prêtre le 21 mai 1864, le P. de Bretenières avait, ce même jour, reçu sa destination pour la Corée et avait quitté Paris le 15 juillet suivant pour aller sembarquer à Marseille.
Add this
    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865)


    Ordonné prêtre le 21 mai 1864, le P. de Bretenières avait, ce même jour, reçu sa destination pour la Corée et avait quitté Paris le 15 juillet suivant pour aller sembarquer à Marseille.

    Le groupe de partants comprenait 10 missionnaires : les PP. Huin, Beaulieu et Dorie, qui, comme le P. de Bretenières, destinés à la Mission de Corée, devaient comme lui couronner par le martyre un apostolat de quelques mois seulement ; le P. Groussou, envoyé au Siam ; le P. Guerrin, qui, après 3 ans de mission à Canton, fut rappelé comme directeur au Séminaire de Paris, fut emprisonné pendant la Commune, entra en 1880 à la Grande-Chartreuse et mourut nonagénaire en 1928 ; le P. Lesserteur, qui fut successivement missionnaire au Tonkin, directeur au Séminaire de la rue du Bac, supérieur du Sanatorium de Montbeton et enfin supérieur du Séminaire de Bièvres ; le P. Verdier, missionnaire de Pondichéry et le P. Barré, missionnaire de Mysore.

    Le 19 juillet, les dix missionnaires sembarquaient sur le Saïd et arrivaient le 25 à Alexandrie ; de là le chemin de fer les conduit au Caire, puis à Suez, où ils montent à bord du Cambodge, qui doit les transporter à Hongkong. Cest à la veille darriver à Singapore que le P. de Bretenières reprend la correspondance et donne quelques détails sur la traversée.

    A bord du Cambodge dans le détroit de Malacca

    Le 17 août 1864.

    Bien cher Père,
    En quittant Singapour, je veux remettre au Père Groussou, qui va vous rejoindre, ce petit mot pour vous. Si N.-S. leût voulu, jaurais été bien heureux de vous revoir sur la terre ; mais je suis tout aussi heureux de ne pas vous revoir, puisque cest là sa volonté. La mission à laquelle il menvoie est bien belle et bien faite pour minspirer le désir davoir beaucoup de zèle et damour, afin dy travailler selon mes forces à faire connaître et aimer notre bon Maître. Jai un grand désir dy arriver, mais pour exercer notre patience et nous apprendre à rompre notre volonté, le Bon Dieu ne veut pas permettre que nous touchions avant 6 mois à ce sol désiré. Nous allons faire quarantaine à Shanghai, où jespère recevoir de vos nouvelles. Je vous demande une chose, et jespère que vous me laccorderez, cest que, comme en Corée il paraît quon ne peut recevoir de lettres quune fois lan, au mois de mars, vous ne laissiez point passer le moment et que je reçoive de vous une lettre chaque fois quil vous sera possible de mécrire. Vous savez que je ne suis quun pauvre misérable et, de plus, je nai point dexpérience ; puis je vais dans une Mission dont je ne connais pas les Missionnaires, et, quoique je voie bien que N.-S. devrait seul me suffire et quil ne faut jamais compter sur dautres que Lui, cependant vos lettres mont toujours fait du bien et je ne peux mempêcher de désirer en recevoir. Au reste, vous ferez à ce sujet ce que vous trouverez bon, je vous exprime seulement mon désir. Depuis que nous avons quitté Paris, notre voyage a été heureux ; nous avons pu avoir trois fois la sainte Messe sur la Méditerranée et trois fois sur la Mer Rouge ; mais depuis Aden la mer a toujours été si agitée quil nous a été impossible doffrir le saint Sacrifice, de sorte que depuis Marseille, plusieurs dentre nous, nont encore dit que deux fois la messe, au Caire et à Ceylan. Mais, puisque cest pour Jésus que nous supportons cette privation, nous ne sommes pas tristes, tant sen faut ; nous sommes aussi gais ici quau Séminaire et souvent nous chantons tous ensemble, surtout le soir. Le commandant de notre bateau est un chrétien de bonne trempe, à peine étions-nous arrivés à bord quil est venu de lui-même dire au P. Groussou (1) quil mettait une grande cabine à notre disposition, afin que nous puissions y dire la messe chaque jour. Nous avons aussi le docteur du bord qui est bon catholique et qui cherche très souvent à se trouver avec nous. Vous voyez que de toutes manières nous sommes fort bien partagés. Le P. Groussou, que vous allez bientôt connaître, a été un peu éprouvé par la traversée ; cest un bien bon confrère et, quoique nous ne layons connu que depuis un an, néanmoins nous laimons tous beaucoup. Vous prierez bien pour moi et je prierai bien pour vous.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Le P. Groussou était chef du départ, Après 2 années de mission au Siam, il rentra dans son diocèse de Montauban, où il mourut en 1899.


    Bien cher Père Rabardelle, je vous embrasse en N.-S., indigne que jen suis, et veux rester toujours bien uni avec vous pour sa plus grande gloire. +

    *
    * *

    A Pointe-de-Galles (Ceylan), les PP. Verdier et Barré, à Singapore le P. Groussou se sont détachés du groupe apostolique pour se rendre dans leur mission. Partis de Singapore le 19 août, les 7 voyageurs étaient à Saigon le 22 et à Hongkong le 28. Les quatre Coréens demeurèrent un mois à la Procure de cette ville et, grâce à la cordiale hospitalité du P. Libois, sy reposèrent des fatigues, de leur long voyage, tout en se préparant à en affronter dautres.

    Hongkong, 5 Septembre 1864.

    Bien Cher Père,
    Quand nous passâmes à Singapour, le Père Patriat (1) me causa bien de la joie en me .remettant votre lettre, car je ne sais pourquoi jéprouve toujours une joie particulière à chaque lettre que je reçois de vous ; aussi continuez à mécrire chaque fois que vous le pourrez. Quoique lon aime sincèrement et beaucoup tous ses confrères, vous savez bien vous-même que quelquefois on se sent plus porté à se rapprocher de lun que de lautre, parce que sa parole et ses exemples font plus dimpression et nous rappellent plus efficacement à N.-S.. Voilà pourquoi, en lisant votre lettre, je sentais mon cur aller bien à la joie et, tout en remerciant Dieu de tout ce quil a fait pour son pauvre enfant pécheur, je regrettais presque de ne pas vous avoir à côté de moi pendant ce voyage, durant lequel joublie si souvent N.-S., qui cependant menvoie lui-même et me garde lui-même à chaque pas. Il me semble que, pendant mes moments dégarement, vous mauriez plus dune fois réveillé de mon sommeil et porté mon cur à Dieu. Mais je suis toujours content de tout ce qui sest passé, puisque telle était la volonté de N.-S.. Dans la lettre que vous mécrivez, vous mexhortez à quitter la crainte servile que vous me voyez sans cesse témoigner. Il est vrai, et vous avez bien raison ; mais je vous avouerai que, malgré cette crainte, il me semble que je ne sens aucun trouble au fond de mon cur, ou du moins à de rares intervalles. Je vois mon chemin tout comme si javais lassurance de ne pas manquer mon coup et de toujours agir parfaitement. Je ne minquiète pas de lavenir, ni du passé ; je vais comme le cheval guidé par la bride et qui ne cherche pas à savoir où on le mène. Et si quelquefois, mais rarement, trop rarement peut-être, je ressens un peu de trouble et dinquiétude, cest quand il me vient des pensées comme celle-ci : Comment se fait-il quaprès avoir reçu daussi grandes grâces que Dieu men a faites, quavec une aussi sainte vocation que la mienne, quavec un aussi grand besoin du secours de Dieu pour vaincre daussi fortes difficultés, pour remplir fidèlement mes devoirs de missionnaire et de prêtre, pour devenir un saint, en un mot, comme je le dois, comment se fait-il que je reste aussi lâche, aussi faible, aussi peu ardent dans la prière, aussi occupé de la terre et attaché à la terre, aussi éloigné de Dieu et néanmoins aussi tranquille et aussi peu rempli dinquiétude ? Il est vrai quune pareille conduite est une énigme, nest-ce pas ? mais fiat voluntas Dei ! Ces moments deffroi ne durent jamais bien longtemps (à tort où à raison), et je cherche plutôt la pensée de limmense volonté de Dieu et de son immense amour pour nous. Vous voyez un peu ce quest ma vie ; mais continuez toujours à me reprendre sur ce point et sur tous les autres qui vous paraîtront répréhensibles.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Alors procureur à Singapore.


    Parlez-moi aussi, encore plus que dans vos précédentes lettres, de vos travaux dans votre mission, cela me fait beaucoup de bien ; je voudrais que vous ne fussiez pas si avare de détails sur ce point ; si le temps vous le permet, je voudrais des lettres plus longues ; il me semble que cela est facile à un missionnaire en mission. Je vous écris de Hongkong, où, nous quatre Coréens, par ordre du Père Libois (1), nous nous reposons de nos fatigues à venir. A la fin de ce mois, nous partirons pour Shanghai, doù, après quelques jours, une barque chinoise doit nous conduire en Mandchourie. Mgr Verrolles (2) nous attend pour le 10 décembre et sest chargé de nous faire arriver par une barque mandchoue jusquen Corée.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Napoléon Libois, du diocèse de Séez ; procureur à Macao en 1837, à Hongkong de 1847 à 1866, puis à Rome, où il mourut en 1872.
    (2) Emmanuel Verrolles, du diocèse de Bayeux ; missionnaire au Setchoan en 1830 ; évêque de Colombie, et Vicaire Apostolique de Mandchourie en 1838 ; mort en 1878.


    Nous ne sommes pas seuls ici, il y a encore les PP. Lesserteur et Huet (1), ainsi que les PP. Mathevon (2) et Dumoulin (3), qui nous ont accompagnés depuis Saigon ; ils vont attendre ici loccasion dentrer au Tong-King, où viennent darriver déjà heureusement les PP. Cosserat et Landais (4).

    Priez bien pour nous aussi, afin que Dieu nous conduise bientôt à notre chère Corée, si sa volonté est que nous travaillions là à le faire connaître et aimer. Priez surtout pour que mes immenses péchés ne soient point un obstacle à leffusion des grâces de Dieu sur moi-même et sur toutes les âmes qui me seront peut-être confiées un jour. Je me souviens de vous chaque jour au Memento de la messe ; si vous ny voyez pas dinconvénient, je voudrais bien que vous fissiez la même chose à mon égard. Que N.-S. vous donne sa paix et soit toujours avec vous. Votre indigne frère.

    J.-M. DE BRETENIÈRES.

    *
    * *

    Partis de Hongkong le 29 septembre, les 4 missionnaires de Corée arrivaient à Shanghai le 5 octobre et en repartaient le 7 pour le Leaotong, province méridionale de la Mandchourie, car lentrée en Corée était interdite aux missionnaires, ils devaient attendre là une occasion favorable pour y pénétrer secrètement. Mgr Verrolles les plaça temporairement dans un des postes de sa mission, où ils étudièrent la langue chinoise et attendirent des instructions de leur Vicaire Apostolique, Mgr Berneux.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Les PP. Lesserteur et Huet étaient, on la vu plus haut, les compagnons de voyage du P. de Bretenières.
    (2) Jean-Bte Mathevon, du diocèse de Lyon, missionnaire du Tonkin Occidental en 1854, confesseur de la foi ; provicaire en 1865 ; mort en 1885.
    (3) Marc Dumoulin, du diocèse de Lyon, missionnaire du Tonkin Occidental en 1863, provicaire en 1892 ; mort en 1902.
    (4) Les PP. Cosserat et Landais, arrivés récemment de France, attendaient à la procure de Hongkong une occasion favorable pour pénétrer au Tonkin Occidental. Le premier, du diocèse de Saint-Dié, fut provicaire en 1868 et mourut en 1897 ; le second, en 1885.


    Le P. de Bretenières passa ainsi 6 mois à Yang-kouan, station chrétienne que les missionnaires appelaient Saint-Hubert ou Le Soleil.

    Mandchourie, Notre Dame du Soleil,

    13 Avril 1865.

    Bien cher frère,
    Avec quel plaisir je vous appelle de ce nom, parce que je pense que vous conservez toujours pour moi lamour que lon a pour un petit frère cadet. Pour moi, je vous aime comme un petit frère, et chaque jour je ne puis mempêcher, à la sainte messe, de rappeler à N.-S. votre âme, afin quil achève en vous ce quil a commencé. Bien souvent aussi, et aujourdhui même, Jeudi-Saint, joffre le Saint Sacrifice pour vous, afin que votre cur, qui est déjà tout à Dieu, lui soit toujours davantage consacré. Cest un bonheur pour moi que de prier pour vous. Oh ! que je voudrais pouvoir être comme vous, une âme toute dévouée à N.-S.! Je vous porte envie : cest bien franchement que je vous parle, pardonnez-le moi. Quand je vois tant de confrères dont lâme pure est un objet de joie pour N.-S., comment ne sentirais-je pas les larmes me venir aux yeux, moi qui, en échange de tant de bienfaits reçus chaque jour, nai autre chose à offrir à N.-S. quun cur troublé et ingrat ? Cependant je suis bien loin de me décourager, et jai même bien de la joie au milieu de mon abaissement, car je pense que cest pour lenfant prodigue que le père de famille a fait tuer le veau gras, et je ne puis oublier de quel amour pour J.-C. a été rempli le cur de sainte Magdeleine. Peut-être un jour, quand Dieu le jugera convenable, mon misérable cur pourra-t-il laimer de toutes ses forces et réellement, tandis quaujourdhui jen suis réduit au simple désir.

    Jour de Pâques, 16 avril. Jai reçu hier votre lettre du mois de novembre dernier. Quelle chance davoir de vos lettres ! Cela ne marrivera peut-être pas si souvent désormais, mais quimporte ? écrivez-moi toujours, je vous prie ; quand même vos lettres attendraient quelque temps à la poste de la Corée, cela ne fait rien. Je puis à peine vous dire combien vos lettres me font de bien et me poussent. Toutes les difficultés du voyage, je les ai déjà bien ressenties, et elles ont fait chez moi une grande brèche. Combien il est difficile de conserver lesprit intérieur ! Quoique, par moments, il est vrai, il soit plus facile peut-être que dans toute autre occasion de rentrer en soi-même, le plus souvent notre âme et notre esprit soccupent trop activement de bien des choses inutiles.

    Létude de la langue est aussi un terrible écueil ; cela absorbe beaucoup, du moins moi, car je suis trop facilement porté, quand je fais une chose, à y mettre trop dempressement. Courage, me dites-vous, à lunion de Jésus. Oh ! comme cette parole me fait du bien et vient à propos pour me donner un peu délan ! Ma pauvre vie est bien misérable ici, au moral : je nai point le saint Sacrement, je nai point ces moyens extérieurs qui sont si précieux au Séminaire. Avec qui ouvrir son cur ? Ces pauvres Chinois sont si peu instruits quon ne peut presque pas leur parler du Bon Dieu, et même ce nest pas là quil faut chercher les paroles dencouragement. Je soupire après ma chère Corée, espérant y trouver ce que je ne fais pas ici ; mais cest illusion. Pourquoi ici ne puis-je pas servir Dieu comme je crois pouvoir le faire en Corée ? la faute est bien à moi seul. Je lis et relis votre lettre, et je ne trouve pas un seul endroit où vous ne me tanciez ; je le mérite bien cependant et vous demande de ne pas en perdre lhabitude.

    Il marrive de bien bonnes nouvelles des carrières de Sèvres ; je mamuserai bien à raconter tout cela au P. Calais (1). Cette toute petite uvre prend un peu dextension, dailleurs je suppose que le P. Bon (2) vous aura écrit, il était dans cette disposition quand je suis parti.

    Du Thibet, des nouvelles bien mauvaises, le petit Dubernard et le P. Félix Biet (3) y ont pu entrer, mais on pourchasse les missionnaires. Dans la Corée, il y a eu plus de mille baptêmes dadultes lan passé, mais quest-ce que tout cela à côté de ce que jentends dire du Sutchuen et du Kouytcheou ?

    Dans 8 jours je pars pour aller rejoindre mes trois confrères à N.-D. des Neiges (4) ; de là nous irons nous embarquer sur une petite jonque païenne, qui nous conduira jusquau lieu où la barque coréenne doit venir à notre rencontre.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Adolphe Calais, du diocèse de Nancy, missionnaire en Corée depuis 1860 ; entra en 1870 à la Grande-Trappe à Soligny (Orne) ; mort en 1884.
    (2) Henri Bon, du diocèse dAngers, était alors aspirant au Séminaire des M.-E. et était à la tête de luvre des Carrières. Missionnaire au Tonkin Occidental en 1868, il y mourut en 1894.
    (3) Félix Biet, du diocèse de Langres, parti pour le Thibet avec M. Dubernard, en 1864, quatre mois avant le départ du P. de Bretenières pour la Corée ; évêque de Diana et Vicaire Apostolique du Thibet en 1878 ; mort en 1901.
    (4) Notre-Dame des Neiges, ou Vallée fourchue ; nom donné par les missionnaires à la station chrétienne de Tchakeou.


    Serons-nous plus heureux que le P. Aumaître et les PP. Landre et Joanno (1) et tant dautres ? A la volonté de Dieu. Si nous échouons, ce seront bien mes péchés qui en seront la cause.

    Priez bien pour moi si vous nêtes pas mort chez vos Carians. Encore une fois, priez bien pour moi ; chaque jour à la sainte Messe, je vous nomme au Memento, et le 2 Juin, ne loubliez pas. Au reste, jai déjà dit bien des fois la messe pour vous. Adieu.

    Votre bien indigne confrère.
    DE BRETENÈRES
    M. ap. Corée.

    *
    * *

    Le 2 mai 1864, les 4 missionnaires sembarquaient pour la Corée : une jonque chinoise les conduisit de Tatsoang-ho (Mandchourie) à la petite île de Melinto, doù une barque coréenne les transporta dans le Naipo, au sud-ouest de la capitale : ils y débarquèrent le 26 mai, et trois jours plus tard le P. de Bretenières était à Séoul.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Jean-Marie Landre, du diocèse dAuch, et Pierre Joanno, du diocèse de Saint-Brieuc, partis ensemble pour la Corée en 1858, y moururent tous deux en 1863.


    J. M. J. Séoul, 29 Août 1865,
    Décollation de St Jean-Baptiste.

    Bien cher Frère,
    Que la paix de N.-S. soit avec vous. Je ne sais quand cette lettre vous parviendra, peut-être guère avant un an, et puis, maintenant que vous voilà parmi les Carians, on ne saura comment aller vous trouver. Mais nimporte ; jespère et je désire rester toujours en relation avec vous. Je ne pourrai probablement vous écrire quune fois lan, parce que les lettres ne passent la frontière quune seule fois chaque hiver. Que cela ne vous décourage pas. Vos lettres me font un bien immense et de plus je sais que je puis compter sur vos prières. Oh ! oui, restons toujours bien unis aux pieds de Jésus. Cette pensée mencourage souvent et lheure de sexte est bien lue.

    Depuis que je vous ai écrit, nous sommes heureusement entrés en Corée. Ça na pas été sans peine ; la Sainte Vierge nous a trois fois sauvés de la mer dune manière bien évidente, et la barque que Mgr envoyait nous chercher ayant été prise par les mandarins qui veillent aux côtes, ça été vraiment un trait de la divine Providence que lon ait pu trouver à temps une barque pour nous amener. Voici bientôt trois mois que nous sommes arrivés et depuis ce temps jai lavantage dhabiter à la capitale où réside Mgr Berneux, quoique pas dans la même maison, mais je vais souvent la nuit chez lui. Je ne pourrais vous dire combien je suis heureux dêtre souvent en rapport avec un homme comme notre évêque ; si je puis vous le peindre dun mot, je dirai que cest une sorte de saint Jean de la Croix ; un mépris admirable de la nature ; souffrances, privations, maladies, contradictions, tout cela ne lui fait rien et, au milieu de tout cela, une joie, une gaieté qui ne se dément jamais. Jai vu le P. Aumaître et le P. Calais, le cher P. Calais. Puis Mgr ma souvent parlé des autres confrères, et je suis plein de joie de retrouver ici une copie du Séminaire de Paris que jaimais tant : les mêmes rapports entre confrères, la même simplicité, la même familiarité ; on ne fait quun et, daprès ce que jai appris, il ny a ici quun cur et quune âme. Jen bénis la divine Providence, car cest un grand bienfait pour une mission et un grand avantage pour lédification de chacun. De plus, à cause de létat actuel de la religion, on est forcément réduit à une très grande pauvreté ; les objets les plus indispensables sont seuls conservés, car il faut souvent faire son paquet et déloger au plus vite. Et puis, quelques herbes et un peu de riz, avec cela on vit au jour le jour, comme les oiseaux du Ciel, sans soucis et plein de gaieté. En attendant que je sois un peu en état de travailler, je mène la vie la plus heureuse quil soit possible. Je suis dans une petite retraite, une toute petite chambre, au fond dune maison, et dont je ne sors jamais que quand je vais la nuit voir Mgr. Un très petit nombre de chrétiens viennent me voir de temps en temps, de sorte quà part les heures pendant lesquelles je travaille avec celui qui est chargé de mapprendre la langue, je suis toujours dans la solitude, et cela me fait beaucoup de bien, surtout après cette longue année de voyage, où je me suis dissipé... Je goûte ici la tranquillité du Séminaire, et je regarde comme une bien précieuse faveur que de pouvoir encore passer quelques mois de la sorte. Ensuite il faudra unir la vie de Marthe à celle de Marie, et louvrage ne manque pas ici ; mais je sais que bien des missionnaires conservent au milieu des travaux lunion avec N.-S., cela mencourage. Le travail de langue est bien aussi un empêchement au recueillement, cela préoccupe et revient souvent à lesprit dans les moments où lon voudrait sisoler de tout. Que notre pauvre nature est donc faible et misérable ! Mais N.-S. voit au moins le petit brin de bonne volonté quil a mis lui-même dans notre cur ; et puis, quoi quon fasse, pourvu quon se renouvelle souvent dans le bon propos de tout faire pour lamour de Dieu, cela suffit. Ce dont on sent bien le défaut, cest de la présence du Saint Sacrement. Si je pouvais, comme sainte Thérèse, voir toujours N.-S. des yeux de la foi, présent au fond de mon cur, cela me consolerait, mais je suis si volage ! Priez donc beaucoup pour moi, pauvre pécheur, afin que je mélève sans cesse vers Jésus. Je vous assure que je prie toujours pour vous, et peut-être avec plus de ferveur que jamais. Je vous souhaite de devenir un saint et daimer N.-S. de toutes vos forces.

    Votre indigne confrère
    J.-M. DE BRETENÈRES,
    M. A. en Corée

    Cest la dernière lettre que reçut le P. Rabardelle : six mois plus tard son saint ami donnait à Notre-Seigneur la preuve suprême de son amour : Majorem hac dilectionem nemo habet...

    Quant à lui, après 15 années de fructueux ministère au Siam, il rentra en France, dans son diocèse de Beauvais, fut nommé chanoine honoraire et mourut aumônier de lhôpital de Noyon le 23 mai 1904.

    (A suivre)
    1932/347-357
    347-357
    Bretenières
    France et Asie
    1932
    Aucune image