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Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 3 (Suite)

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (Suite) M. de Bretenières a reçu le sous-diaconat le 30 mai. Il fait part à son ami de ses impressions et lui demande des conseils et des prières. Paris, 16 Juin 1863. Mon bien cher Père,
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    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (Suite)
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    M. de Bretenières a reçu le sous-diaconat le 30 mai. Il fait part à son ami de ses impressions et lui demande des conseils et des prières.

    Paris, 16 Juin 1863.

    Mon bien cher Père,
    Merci pour la lettre que vous mavez écrite il y a quelque temps. Au milieu de tout ce qui doit occuper votre temps maintenant, il faut que vous soyez plein de zèle pour le salut des âmes, pour que vous trouviez encore quelques minutes à me consacrer. Puissiez-vous faire de moi, avec laide de N.-S., un bon missionnaire. Chaque fois que vous me parlez daimer Jésus, je sens mes entrailles se remuer, je sens croître mon désir de laimer, mais hélas ! il ny a pas deffet, il y a en moi toujours la même lâcheté, la même ingratitude, et ce cur qui reçoit si souvent N.-S. est bien souvent tout froid pour lui. Tandis que maintenant je ne devrais plus avoir dautre pensée que lui, je moccupe pourtant de beaucoup dautres choses, je mattache à toutes sortes daffaires et je méloigne de Jésus ; je sens que je lutte souvent contre lui ; tandis quil me demande de laimer, je le refuse. Et je sais que cette ingratitude même est une punition de mes fautes ; je suis le chien qui retourne à son vomissement. Jespère que vous avez dit la Ste Messe pour moi le jour de lOrdination, comme vous me lavez promis lan passé. Je nai pu mempêcher de penser à vous en ce beau jour. Ah ! si javais pu faire à Jésus une offrande comme celle que vous lui avez faite le jour de votre sous-diaconat et de la manière dont vous la lui avez faite, mais jétais trop indigne. Ce jour a été bien beau pour moi, jespère que cest N.-S. lui-même qui ma fait faire le pas, car jétais si heureux en ce moment que je ne me croyais plus sur la terre et je ne pouvais pas penser à ce que je faisais. Il me semble que ma vie est toute nouvelle, maintenant que je ne mappartiens plus, mais que jappartiens tout entier à Jésus. Priez beaucoup, afin que je ne rétracte jamais dans ma conduite ce que jai fait en ce beau jour. Je dis maintenant lheure de sexte en priant pour vous ainsi que je vous lavais dit il y a un an et ainsi que vous mavez promis que vous le feriez aussi pour moi. Je comprends que je nai quune chose à demander pour vous, et vous une seule à demander pour moi, lamour, Oh ! quis dabit mihi pennas sicut columb et volabo. La sainte indifférence à tout, labandon de tout, une seule pensée, toujours la même : Jésus.

    Ecrivez-moi et dites-moi ce que vous devenez au milieu des uvres extérieures, cela mintéresse pour lavenir. Non pas que jose me comparer à vous, mais, en apprenant en quelles choses vous trouvez des difficultés, je demanderai, à plus forte raison, à N.-S. la force pour maider à lutter dans ces difficultés. Faites-moi bien sentir là où est léchec et ce quil faut faire. Père, il ny a plus quun an avant que je sois prêtre ; navez-vous pas peur pour moi, vous qui me connaissez un peu, vous qui savez ma faiblesse ? Comment sera-t-il possible que Jésus mélève si haut, moi qui suis si pauvre et si plein dordures ? Je ne sais comment prier, je ne sais que dire ; cette vue de lavenir, chaque fois quelle se présente à moi, mépouvante et je sens déjà que je tremble. Priez donc pour ce pauvre pécheur, vous qui êtes prêtre et qui savez prier, priez pour moi et remerciez pour moi.
    Votre bien méprisable et chétif. +

    15 Juillet 1863.

    Mon bien cher Père
    Il y a dans votre lettre bien des choses qui me conviennent parfaitement. Il est très vrai que ce qui marrête toujours, cest lorgueil ; en effet je me réserve toujours quelque chose dans tout ce que je fais ; chaque fois que jagis en présence des autres, je fais toujours attention un peu à ce quon pensera de moi, et il y a une grande différence entre ma manière dagir en présence des autres et en particulier. Pour vous qui comprenez combien il y a de la vanité là-dedans, vous ne pouvez pas concevoir comment je puis ramper aussi bas, mais cest pour mon humiliation que N.-S. permet ces vices en moi, et je peux bien dire que je sens en moi deux hommes, misérable que je suis, moi qui ai si peu compris combien Jésus nous aime et combien je devrais laimer, tandis que la moindre des créatures marrête et mabsorbe ; je ne sais pas ce que cest que davoir de lamour pour Jésus et quand il vient à moi dans la sainte Communion, il ne trouve quun cur lâche et négligent, moi qui ne devrais jamais le perdre de vue ; sa pensée devrait dominer en moi toutes les autres pensées, et chacune de mes actions devrait lui être consacrée, être faite pour lui. Je sens un remords continuel, chaque fois que je nagis pas ainsi. Je ne me fais pas illusion, je sais très bien que jagis mal, mais je cède toujours par lâcheté. Hélas ! je ne fais guère plus defforts depuis mon sous-diaconat ; si, au moins, je mhumiliais de cela ! Il faut que vous priiez pour moi, afin que jaccepte ma misère avec humilité et en punition de mes fautes. Il me semble que cest là ce que le Bon Dieu veut que je fasse toute ma vie : être toujours en présence de ma misère et remercier N.-S. de ce que je suis incapable de quoi que ce soit.

    Quand vous mécrirez la prochaine fois, je désirerais, si vous le jugez à propos, que vous me disiez ce que vous pensez de la pauvreté du Missionnaire. Jai déjà parlé de cela deux ou trois fois au Père Albrand, mais je crois que je ne comprends pas bien ses idées là-dessus. Pour ma part, je nai jamais eu dans toute ma vie dautre idée que dembrasser un jour une vie pauvre, non seulement daffection, mais même effectivement. Sil y avait un ordre religieux uniquement consacré aux missions et dans lequel on fasse vu de pauvreté, je crois que ce serait celui qui maurait le plus attiré ; chaque nouveau jour me donne plus dardeur pour désirer la pauvreté ; il me semble que toutes les lectures que je fais, tout ce que je vois et tout ce que jentends, me dit : Tu es fait pour être dépouillé de tout, dans toute la force du terme ; naie avec toi que ce dont on ne peut se passer et prive-toi du reste. On me fait souvent des raisonnements pour me prouver quil suffit de la pauvreté affective. Mais il me semble quau fond de mon cur je sens si vivement quelque chose qui me dit daller plus loin, que tout ce que jentends ne me convainc pas. Je suis cependant bien résolu à suivre exactement et sans réplique tout ce que le Père Albrand me commandera de faire relativement à cela, au nom de la sainte obéissance, mais il ny aura que ce moyen-là pour me rassurer. Je me doute bien que je dis des bêtises et que je parle de choses auxquelles je ne comprends rien ; les missions mapprendront sans doute à pratiquer une bien plus parfaite pauvreté que, celle que je désire et que je comprends ; je ne suis quun aveugle et un orgueilleux. Si vous trouvez bon de répondre à ma demande, ce sera bien; si vous trouvez mieux de ne pas répondre, ce sera bien aussi, cela mest égal ; mais, dans tous les cas priez, priez N.-S. de ne pas abandonner un pauvre misérable comme moi.

    Je crois que le Père Dubernard (1) vous écrira et peut-être il vous parlera de votre chère uvre des carriers.

    Pour ma part, je mestime de plus en plus heureux davoir pu y travailler. Je trouve que cest un des meilleurs moyens darriver au recueillement : seulement il faudrait vouloir en profiter, mais je mets tant de négligence en tout ce qui regarde laffaire de mon salut, que je laisse sécouler les bonnes occasions sans savoir en profiter ; jai cependant sous les yeux pour cette uvre des carrières de bons exemples de la part de ceux que vous connaissez. Mais il ny a point de feu en moi, cest trop vrai, je le reconnais, chaque jour davantage. Cor Jesu flagrans amore nostri, inlamma cor meum atnore tui.

    Priez pour mon frère (2), si vous le voulez bien, et priez aussi pour moi, misérable pécheur, afin que je glorifie N.-S. par ma misère. +

    ___________________________________________________________________________
    (1) Jules Dubernard, du diocèse de Tulle, alors diacre ; parti le 15 mars 1864 pour la Mission du Thibet, où il mourut en 1905.
    (2) Christian de Bretenières, de deux ans plus jeune que Just, alors au séminaire dIssy.


    *
    * *

    M. de Bretenières annonce son ordination au diaconat, quil doit recevoir aux Quatre-Temps de Noël. Il répète combien il sintéresse à luvre des Carrières.

    Paris, 16 Novembre 1862.

    Bien Cher Père
    Il y a déjà longtemps que vous ne mavez pas écrit ; je pense que cela vient de ce que vous êtes bien occupé en mission, mais je ne crois pas que vous vouliez cesser dexhorter et de porter à Dieu celui que vous regardez en quelque sorte comme un de vos enfants spirituels. Je sens souvent le besoin de vous écrire, mais je suis toujours embarrassé chaque fois que je veux le faire, parce que je ne sais pas écrire ce que je pense. Lessentiel cest de vous rappeler de continuer à prier pour moi, pauvre misérable, qui foule tant aux pieds les grâces que N.-S. ma faites et qui mobstine, comme exprès, à me refuser à le suivre là où il veut me conduire. Je ne saurais vous faire comprendre combien, dans lannée qui vient de sécouler, je me suis montré rebelle en me dissipant en pleine connaissance de cause, et maintenant jen suis réduit à demander à N.-S. la ferveur et lardeur que javais la première année que jétais ici. Je me reporte au temps où vous étiez encore ici et, à cette époque, il me semble que je navais quune pensée, celle de me donner tout entier à N.-S.. Aujourdhui je nen peux dire autant ; beaucoup de pensées étrangères me tirent de tous les sens. Je sens toujours de plus en plus vivement que N.-S. demande de moi un recueillement continuel qui ne me quitte pas au milieu de quelque occupation que ce soit. Il est vrai que cette pensée me revient à chaque instant à lesprit, mais néanmoins elle ne me donne pas la force dêtre fortement uni à N.-S. dans le fond de mon cur, surtout quand il se présente quelque action qui demande un peu dattention ou qui mintéresse. Et, sil faut si peu de chose pour me dérouter maintenant, quest-ce que ce sera dans le voyage et ensuite dans la mission ? Je crois que vous pouvez à peine me comprendre, étant vous-même dans une tout autre position, parce que vous avez été fidèle à la grâce ; pour moi la grande raison pour laquelle je suis si faible, cest que jai renié si longtemps N.-S. que je ne mérite pas maintenant de mapprocher de lui. Et il me tient bien loin de lui, malgré les désirs qui me poursuivent. Mais je me considère comme très heureux et je nenvie pas une autre position. Oui, je nambitionne rien autre chose dici à la fin de ma vie que dêtre abject et pourri comme je le suis et de ne jamais rien valoir. Il faut quil en soit ainsi pour moi, afin de me tenir au niveau auquel je dois rester ; mon affaire cest de me tenir en paix au milieu de ma misère, selon une des paroles qui mont le plus frappé dans la récitation de loffice : In pace amaritudo mea amarissima.

    Vous voyez le pauvre état dans lequel je suis, mon bien cher Père. Puissé-je toujours bien laccepter pour lamour de N.-S.; mais de temps en temps la vue de ma misère est pour moi un fardeau bien pesant et bien amer. Demandez pour moi à N.-S. que je ne perde jamais de vue mes péchés et que je noublie jamais un seul instant de ma vie sa bonté et sa miséricorde. Dans un mois je vais avancer au diaconat, cela me paraît étrange, et un si saint état me semble comme incompatible avec mon état de dégradation ; mais je nai autre chose à faire quà y aller par obéissance. N.-S. achèvera son ouvrage ; mais, quand viendra le sacerdoce, quest-ce que ce sera ? Jespère que de temps en temps, au saint-Sacrifice, vous pensez un peu à moi pour mobtenir la grâce de me bien préparer : vous voyez combien jen ai besoin.

    La chère uvre des carrières va toujours son train ; vous noubliez pas non plus ces chers carriers que vous aimez tant, ni ceux de vos confrères qui vont les visiter. Je comprends combien vous aviez pu vous attacher à cette uvre, qui me semble si bonne pour lavancement des âmes ; cela a été pour moi une bien grande grâce que dêtre appelé à y prendre part, et jespère bien en profiter jusquà la fin de mon séminaire.

    Vous pensez, je lespère, à notre union de prières dans la récitation du saint Office ; pour ma part, cela maide à le réciter mieux. Puissiez-vous mobtenir par vos prières la sainte indifférence, sans laquelle il ny a rien à faire. Jai sous les yeux un bien beau modèle de cette vertu dans le P. Dubernard ; celui-là est bien mûr maintenant pour le sacerdoce.
    Tout à vous en N.-S. +

    *
    * *

    Annonce de lordination au sacerdoce et demande de prières.

    Paris, le 15 Avril 1864.

    Quoiquil y ait bien longtemps que vous ne mayez pas écrit, je ne peux pas cependant me résoudre à croire que vous voulez rompre toute relation avec une âme pour laquelle vous avez déjà tant fait par le passé. Jai toujours espéré que, non seulement pendant le temps que je resterai ici, mais encore et plus encore quand je serai en Mission, je pourrai vous écrire et recevoir de vous des lettres dont jai bien besoin. Peut-être que ce que je vous dis vous fait rire, puisque N.-S. doit bien amplement nous suffire et que cest notre faute si nous ne nous tournons pas toujours vers Lui. Pourtant je sens que je suis si faible que même le secours humain mest très nécessaire pour me retenir ; je le sentais bien quand vous étiez ici, je le sentais bien aussi quand javais auprès de moi le petit Père Dubernard ; mais je le sens encore plus depuis le départ de ceux à côté desquels il me semble que Dieu mavait placé pour que japprenne par leur exemple à marcher avec énergie et amour. Maintenant, surtout à cause de mon caractère un peu sauvage, comme vous le savez bien, je vis en quelque sorte comme un ermite, causant avec tout venant de toutes sortes de choses, excepté de celles qui moccupent, et, quoique je sente au fond du cur un besoin secret dune autre âme avec laquelle je puisse mouvrir, je nen trouve pas ; et dailleurs, après avoir été aussi ouvert que je lai été par le passé, surtout avec le petit Dubernard, je sens que je ne peux recommencer avec aucune de celles qui mentourent. Néanmoins je suis loin de me plaindre de cette espèce de solitude dans laquelle je me trouve, et il y a bien du charme à navoir que N.-S. pour témoin de ce qui se passe dans le cur. Et comment pourrais-je me plaindre, puisque dans six semaines jaurai déjà eu le bonheur doffrir le saint Sacrifice ? Oh ! que vous comprenez bien mon bonheur, vous. Je le sens, ce bonheur, mais je ne le comprends pas. Je sens la joie me venir de tous les côtés, mais je ne sais si je dois my laisser aller. Je devrais my laisser aller avec confiance, mais il y a là le souvenir du passé et de la vie que jai menée, et cela fait un si dur et repoussant contraste ! De stercore erigens pauperem ! Que mon âme est repoussante aux yeux de Dieu, et aux yeux des hommes, sils la voyaient ! Jai pensé quelquefois que, si vous ne vouliez plus mécrire, cela venait de ce que vous aviez fini par comprendre toute ma dégradation, que je mets tant de soin à cacher. Quelle lâcheté dans une âme si souillée que la mienne, que de vouloir encore déguiser ses honteuses souillures, quand mon bonheur devrait être de les faire connaître pour que les autres me traitent comme je le mérite ! Cest bien le dernier degré où puisse tomber une âme. Mais pourquoi donc me troubler de cela ? Tantôt je me laisse troubler, tantôt jai de la confiance et de la joie ; mais pourtant je crois encore que cest la joie et la paix qui dominent, malgré tant de tempêtes à lintérieur. Et bientôt joffrirai N.-S. en sacrifice, mais quelle folie pour moi ! Je suis si loin dêtre disposé pour cela et surtout davoir fait pour être prêt ce que jaurais dû et pu faire si facilement !

    Parlez-moi donc de votre bonheur à dire la sainte Messe ; parlez-moi donc de Celui qui a votre amour ; parlez-moi donc de votre âme et des grâces que Dieu vous a faites. Si vous voyiez quel bien vous me feriez, quel bonheur vous me causeriez, vous ne me refuseriez pas ma demande, peut-être trop hardie et trop indiscrète, surtout de la part dun si misérable. Mais je cherche partout : je nai pas de meilleur titre à invoquer, je le sens, pour vous demander cette faveur, que lexcès de ma misère. Dautres pourront invoquer laffection que vous leur portez, dautres les grâces que Dieu leur a faites ; mais moi, les grâces que jai méprisées. Je voudrais que vous vissiez le fond de mon cur. Malgré tout cela, laus, honor, jubilatio, gloria, salus Deo nostro Jesu ! Louez-le pour moi et en mon nom pour tout lexcès de grâces dont il ma comblé ; je le loue et le bénis en pensant à toutes celles dont vous devez être et dont vous avez été lobjet. Vive Jésus semper, semper, semper !

    R. de Bretenières
    (A suivre)
    1932/267-274
    267-274
    Bretenières
    France
    1932
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