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Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 2 (Suite)

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) Paris, 18 Septembre 1862. Mon bien Cher Petit,
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    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865)
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    Paris, 18 Septembre 1862.

    Mon bien Cher Petit,

    Je vous remercie du fond du cur des conseils que vous venez de me donner ; je vois bien que cest le Bon Dieu qui vous les a inspirés, car je sens quils me conviennent très bien. Répétez-moi souvent, quand vous mécrirez de mission, de tout quitter, de tout laisser pour naimer plus que le bon Jésus. Je sens au dedans de moi-même ma conscience qui me dit que je dois agir ainsi et qui me reproche de ne pas le faire, car ce nest pas par ignorance que je mattache à toutes sortes de jouissances vaines, dest par lâcheté ; je me laisse séduire, tout en me disant que je fais mal, et cela je le recommence tous les jours, et voilà ce qui marrête et me fait reculer, tandis quun peu de courage me ferait marcher bien vite. Et je vous dis cela sans fondre en larmes, moi que le Bon Dieu a cependant comblé de tant de grâces ! Je veux désormais faire plus defforts ; vous demanderez cela pour moi au Bon Dieu nest-ce pas ? Je veux me donner au Bon Dieu avec plus de confiance, comme vous me le dites, car je sens, en vérité, que je ne lui parle pas assez comme un pauvre enfant parle à son Père qui est tout pour lui ; mais jespère apprendre peu à peu à lui parler comme il faut ; je bégaie comme ceux qui commencent, voilà tout ce que je fais. Vous me dites aussi quil faut que je parle, et que jagisse plus franchement avec les confrères. Il y a en moi une sorte de timidité qui vient de lamour-propre et qui fait, je le sens bien, que je suis en général trop réservé à légard de beaucoup de confrères ; cela fait que je reste souvent à part et que je ne travaille pas autant que je le pourrais, à faire aimer le Bon Dieu autour de moi. Enfin je tâcherai aussi de me corriger là-dessus ; mais, encore une-fois, demandez cela pour moi à N.-S. que vous aimez bien, et jai grande confiance que vous mobtiendrez cela.

    Je pense que ce petit mot ira vous trouver sur le point de partir, sil narrivait déjà trop tard. En quittant ce pauvre pays où vous nous laissez, pauvres aspirants que nous sommes, dans lattente de ce jour de départ qui est arrivé pour vous, recommandez-nous bien à la Ste Vierge, afin que nous aussi nous fassions tous nos efforts pour nous sanctifier et bien nous préparer pendant le temps que le Bon Dieu veut bien nous donner pour cela. Vous savez toute ma misère, ou plutôt, vous ne lappréciez pas encore, mais vous pouvez toujours supposer combien jai à faire. Souvenez-vous de moi de temps en temps au St-Sacrifice, je vous remercierai bien un jour au ciel de ce que vous maurez obtenu de grâces. Vos lettres sont pour moi un sujet de méditation ; je les lis plusieurs fois afin de bien en profiter.

    Adieu, je suis tout petit à vos pieds, en Jésus et Marie. +

    *
    * *

    Au sortir de la retraite du commencement de lannée scolaire 1862-63, Just écrit à son ami sur le point darriver dans sa mission.

    Paris, 17 Octobre 1862.

    .Quant à vous, la principale raison pour laquelle je vous écris, cest que je ne veux pas vous laisser oublier, au milieu de tous les travaux que vous allez entreprendre, de prier toujours le Bon Dieu pour moi et de lui représenter toute ma misère, afin quil ait pitié de moi. Jai vu bien des choses tristes sur mon compte pendant cette retraite et, sur bien des points importants, il se trouve que je suis beaucoup plus mal encore que je ne lavais cru jusquici. Je sais que je vous ferai de la peine en vous disant que je sens en moi-même et que je vois par mes uvres que je naime nullement le Bon Dieu, mais tant pis, vous nen prierez que plus pour moi. Je suis plein dégoïsme, jattache de limportance à ce que les autres diront de moi, jestime mes actions comme bonnes, et puis tout à coup, chaque fois je fais un retour sur moi-même, je vois cette immense misère où je croupis

    Jai senti plus fort que jamais dans cette retraite le besoin dun détachement complet de tout ; jespère que le bon Jésus, qui sait bien que cest pour lui que je voudrais être ainsi, me fera tel et me changera, mais de moi-même je suis tout à fait impuissant ; priez donc bien pour moi. Noubliez pas que probablement jirai à la prochaine ordination, ce sera bien important pour moi, et dici là jai à peine le temps dy penser. Mais demandez surtout pour moi que je sois bien convaincu de cette pensée quaucune consolation nest Dieu et que je marcherai plus sûrement dans les sécheresses et les dégoûts.

    Vive Jésus et Marie auprès de qui jespère que nous serons tous réunis un jour !
    Quand vous mécrirez, attachez-vous toujours à me donner de bons conseils.

    Votre petit +

    *
    * *

    Depuis quelques années, une petite Association tenue secrète, avait été créée parmi les Aspirants pour travailler, les jours de promenade, à lévangélisation des ouvriers employés dans les carrières de Sèvres. Cette uvre des carrières soccupait des familles des ouvriers, leur procurait des secours, faisait le catéchisme aux enfants, etc..

    Les résultats de ce zèle étaient des plus satisfaisants. M. de Bretenières, dès quil connut lexistence de cette uvre, désira vivement en faire partie : on le fit attendre assez longtemps, mais enfin il y fut admis et il annonce à son ami cette heureuse nouvelle en même temps que celle de son appel aux Ordres mineurs, quil reçut à lordination des Quatre-Temps de Noël 1862.

    Paris, 14 Décembre 1862.

    Mon bien cher Petit,

    Car je continue à vous appeler de la sorte, puisque vous le voulez, malgré limmense distance que le Bon Dieu a mise entre votre âme et la mienne dans la voie spirituelle, et qui fait que je suis si petit et si peu de chose à côté de vous. Vous vous étonnerez peut-être que jattende à peine votre arrivée dans votre Mission pour venir vous rappeler, si déjà vous lavez oublié, que parmi tant dâmes saintes et ferventes qui, au Séminaire des Missions-Étrangères, savent aimer Jésus et vivre tout à lui, et dont lexemple est bien capable cependant denflammer les autres et de les entraîner, il y en a une chétive qui reste en arrière et qui cependant désire aussi de toutes ses forces aimer Notre-Seigneur, mais elle est ai faible ! Vous la connaissez bien, cette pauvre âme, puisque, avant votre départ, vous lui serviez dange gardien et que, quoique le Bon Dieu vous ait envoyé maintenant bien loin delle, vous veillez toujours sur elle, je lespère, par vos prières. Mais ne vous étonnez pas que je vous écrive si souvent ; dabord, vous men avez donné la permission ; mais ensuite soyez sûr que je nen profiterais pas, si je nétais intimement convaincu quen vous demandant de mécrire de votre côté, quand vous en aurez le temps, je vous demande une chose qui me sera très profitable ; car jai bien remarqué que les deux lettres que vous mavez écrites de Marseille, avant votre embarquement, mont tout ébranlé quand je les ai reçues, et je les lisais comme si le Bon Dieu lui-même vous eût inspiré ce que vous my disiez. Si vous le jugez à propos et si le Bon Dieu vous linspire, continuez à me donner de temps en temps de bons avis mais surtout parlez-moi de N.-S. et de la manière dont il faut laimer. Sans doute, cest une chose quon ne peut apprendre des hommes, ai lui, le bon Jésus ne sen mêle ; mais, quand la parole des hommes est conduite par Dieu, elle fait ouvrir loreille à la voix de Dieu : je pense que vous comprenez cela mieux que je ne peux vous le dire. Hélas ! je nen suis encore quau désir, et bien heureux si je désirais purement aimer Dieu ! Mais bien souvent je me suis aperçu que je nétais pas désintéressé dans mon désir et que je recherchais. Dieu non pas pour lui seul, mais pour le bonheur que jespérais trouver en lui. Quelquefois, quand je rentre froidement en moi-même, je finis par y trouver un tel chaos, tant de désordre, et vraiment si peu de chose pour Dieu, quil faut que je détourne vite les yeux et que je dise au Bon Dieu que je ne puis pas lui offrir autre chose quun très faible désir, et que, si lui ny met pas du sien pour me sanctifier, mon salut court grand risque. Il y a dans mon cur une misère si grande quelle est capable deffrayer, si le Bon Dieu ne soutenait pas : et dans les moments où je comprends un peu létendue de cette misère, lorsque je vois le nombre si immense de grâces qui mont été offertes et qui nont pas fructifié dans mon cur à cause de ma faiblesse, de ma lâcheté, de ma négligence, de mon ingratitude, je serais tenté de croire, si N.-S. navait tant damour pour nous, que jamais à lavenir ces grâces méprisées ne me seront rendues et que je me suis par ma faute privé des moyens de me sanctifier. Mais je vois bien que cest Satan qui me présente de temps en temps cette pensée pour me décourager ; aussi je nai dautre arme contre lui que de mabandonner tout entier à la miséricorde de Dieu, et alors je prends courage. Cependant, au milieu de tout cela, je ne perds jamais la paix, et cest encore une grande grâce de Dieu.

    Je crois que le Père Verchère (1) vous a écrit par la dernière malle ; il vous a peut-être dit la chance que jai eue dêtre admis dans votre association pour les carriers. En tous cas, sil ne vous la pas dit, vous en voilà instruit maintenant et, par conséquent, plus obligé que jamais à me soutenir par vos prières. Jai eu bien de la joie quand on ma fait cette grâce, que je vous avais demandée une ou deux fois pendant les vacances, avant votre départ ; vous ne maviez jamais répondu que par le silence, et maintenant je comprends pourquoi vous en agissiez ainsi. Enfin, maintenant que le Bon Dieu ma accordé cela, que je regarde comme une grande faveur, il me reste à le bien remercier et à bien profiter dune telle grâce. Jai relu bien des fois ce cahier que vous avez écrit, et je vous avoue que je ne peux jeter les yeux dessus sans me sentir tout ému ; car la vue de tout ce quil faut pour bien remplir cette uvre, et la pensée de la sainteté de ceux qui mont précédé sur le champ de bataille, fait ressortir tellement à mes yeux lénormité de ma misère et la différence quil y a entre eux et moi, que je ne puis faire autre chose que de demander à Dieu de ne pas permettre que ma présence fasse échouer cette uvre et quen introduisant un élément aussi mauvais que moi, ces chers confrères naient compromis toute leur affaire ; cette pensée-là est pour moi un bon coup de fouet, surtout quand je parcours ces lieux que, vous autres, vous avez tant de fois parcourus pour lamour de Jésus.

    Dans quelques jours dici jaurai le bonheur de recevoir les ordres mineurs, si le Bon Dieu le veut. Ce soir nous commençons la retraite pour lOrdination. Je ne doute pas que vous serez fidèle à la promesse que vous mavez faite de vous adresser pour moi à N.-S., plus particulièrement aux ordinations. Vous savez mieux que moi ce qui mest nécessaire pour arriver peu à peu à me donner sans réserve à N.-S.; vous le demanderez donc avec toute lardeur dont votre cur si brûlant est capable, et jai bonne espérance que vous mobtiendrez de faire un grand pas. Je voua ai écrit comme les idées me sont venues à lesprit, mais cela ne vous rappellera que mieux que je suis, comme vous me lavez dit, votre tout petit frère en misères, seulement bien misérable et bien pécheur en comparaison de vous. Vive Jésus, toujours ! +

    (1) Jean-Marie Verchère, du diocèse dAutun, parti le 16 mars 1863 pour la Mission de Canton, où il mourut en 1898.



    Paris, 15 Mars 1863.

    Mon bien cher Père,

    Ne vous étonnez pas ai je vous appelle de la sorte et si je ne vous dis pas mon bien cher petit, comme vous le vouliez en partant, car je sens de plus en plus combien je suis indigne de vous appeler de cette manière ; ce nest pas à un misérable pécheur comme moi, à un être de rien, de sadresser comme cela à vous. Pour cette raison vous me pardonnerez donc. Ne croyez pas que jen veuille parler moins franchement avec vous ; au contraire, et, si jen agis ainsi, cest pour que vous voyiez plus clairement le fond de mon âme et que vous soyiez plus pressé à porter remède à mes misères. Bien loin de vouloir méloigner de vous, je désire, au contraire, beaucoup plus que jamais, que vous me permettiez davoir recours souvent à vous. Mais je vous demande de ne pas vous faire dillusions sur mon compte et de me traiter comme je le mérite, cest-à-dire comme un homme enfoncé le plus possible dans la misère et dune manière telle que vous ne serez jamais capable de le comprendre. Quand vous mécrirez, si toutefois vous vous abaissez encore jusquà mécrire, mettez-vous bien en tête que vous parlez à un misérable, qui a abusé et qui abuse des grâces de Dieu de telle sorte que cela vous révolterait si vous le voyiez clairement maintenant, comme vous le verrez au jugement dernier. Oui, si vous le voyiez, vous ne voudriez plus avoir de relations avec moi pour ne pas vous salir contre moi. Il faut que vous preniez ces termes non pas comme une image, mais comme une réalité Car, sans parler de ma vie passée qui vous ferait horreur, ma vie présente seule, par le mépris constant que je fais de tant de grâces, ne me mérite pas dêtre traité autrement que je vous le dis. Je vois autour de moi des confrères qui ont répondu à lappel de Dieu, qui sont entrés franchement et courageusement dans la voie où Dieu les veut ; aussi ils marchent vite et dune manière sûre. Eh bien ! en présence de cela, je me sens profondément ébranlé ; je comprends aussi quil ny a quun chemin celui de lhumilité ; au dedans de moi-même, je sens quelque chose qui me fait voir quil ny a que ce moyen-là pour moi et qui me presse de lembrasser ; je prends, en spéculation, de fermes résolutions, mais je me brise contre ma nature et garde toujours le même orgueil indomptable. Je sens au dedans de moi quelque chose qui me pousse sans cesse à faire toutes mes actions pour Dieu, quelque chose de si intime que, même quand je suis dissipé, jentends cet avertissement continuel qui me condamne et qui me dit que, tant que je naurai pas tout mis de côté pour naimer que Dieu seul, je serai une âme errante et je ne répondrai pas du tout à ce que Dieu demande de moi. Je ne peux pas me faire dillusions là-dessus ; tout me dit que je mabuse quand je madresse ailleurs quà Jésus, et néanmoins je reste sans courage. Je vois toute la grandeur de mon ingratitude, car, certes, si je ne suis pas autre que je ne suis en effet, cest bien à moi la faute, les grâces ne mont pas manqué. Je proteste alors à N.-S. que je ne veux plus que lui, extérieurement jagis comme si je laimais, je me fais même quelquefois illusion là-dessus, mais lui ne sy trompe pas et il voit bien que souvent je loublie. Il ne me reste quune seule ressource, cest de lui dire toujours et quand même que je laime. Je laime au milieu de ma misère, je veux combattre contre tous mes vices et mes mauvais penchants, et il est vrai quau milieu de cette boue où je me traîne, je nai pas de désir plus grand que de laimer. Mais vous, vous êtes sans doute étonné de tant dingratitude, vous ne comprenez pas comment cela peut être : cest cependant comme cela. Ainsi, si vous ne voulez pas me répondre, je nen serai pas étonné ; car, si jétais en face de vous, je ne sais pas si, avec tous les péchés dont je suis couvert, joserais vous parler. Dun autre côté, je me réjouis de cette immense misère où je suis, parce quun jour elle fera paraître dautant plus la grande bonté de Dieu. Jespère que N. -S. me traitera comme lenfant prodigue en exauçant ce désir, qui me poursuit sans cesse, de laimer par-dessus tout et pour lui seul ; je ne sais pas dautre prière, je nai pas dautre désir, et je ne vous demande pas non plus de faire pour moi dautre demande, mais que ce désir augmente tellement en moi que je sois entraîné à chaque instant vers lamour. Vous voudrez bien me pardonner quétant déjà si dégoûtant, jaie encore osé vous écrire ; mais je vous ai parlé comme jaurais parlé à un père, je vous regarde devant Dieu comme un père pour moi. Je pense que, tout indigne que jen suis, voua voudrez bien devant Dieu madopter pour fils et, si vous ne voulez pas mécrire à la vue de tant de misères que vous ne vous attendiez peut-être pas à trouver en moi, jespère que vous voudrez bien ne pas me refuser vos prières et demander pour moi lamour. Soyez sûr que, malgré mes misères, je prierai toujours pour vous. Je vous baise les pieds en esprit, si vous me le permettez, mon bien-aimé père ; Exultavit spiritus meus in Deo salutari meo ! +

    (A suivre)

    1932/183-190
    183-190
    Bretenières
    France
    1932
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