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Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) 1

Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (1)
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    Lettres de Just de Bretenières (1862-1865) (1)
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    Après deux années détudes au Séminaire de Philosophie dIssy Just de Bretenières était entré, clerc tonsuré, aux Missions-Étrangères le 25 juillet 1861 : il devait y passer trois années, durant lesquelles il se lia dune amitié toute surnaturelle avec plusieurs aspirants, particulièrement avec ceux qui, plus avancés que lui dans leur préparation à lapostolat, devaient le devancer en mission et furent pour lui, au Séminaire, des guides et des modèles. Sa correspondance avec quelques-uns dentre eux commence dès le lendemain de leur départ et se termine quelques mois avant son martyre.


    I. Lettres au P. Rabardelle, missionnaire du Siam.

    Le premier de ces correspondants privilégiés est le P. Alfred Rabardelle, du diocèse de Beauvais, qui, ordonné prêtre le 14 juin 1862, partait de Paris le 18 août suivant pour se rendre dans la mission à laquelle il était destiné, le Siam.

    Ce départ comprenait 11 missionnaires, dont plusieurs devaient acquérir une certaine notoriété dans lhistoire de la Société : le P. Aumaître futur Martyr de Corée ; le P. Chausse, qui devint Préfet Apostolique de Canton ; le P. Péan, pendant 25 ans directeur au Séminaire de la rue du Bac, où il a laissé un profond souvenir, inséparable de celui du vénéré P. Delpech ; le P. Patriat, de maternelle mémoire, fondateur et premier supérieur du Sanatorium de Béthanie ; le P. Thiriet, longtemps supérieur du Séminaire de Saigon, auteur dun ouvrage très estimé, lExplication des Evangiles des Dimanches et fêtes, etc..

    (1) Le Bulletin a publié en 1929 (Nos de novembre et décembre) la correspondance de Just de Bretenières avec un de ses condisciples du Séminaire dIssy. M. Alfred Le Juge de Segrais, que sa santé obligea à retourner à lîle Maurice, sa patrie.
    Les lettres que nous reproduisons aujourdhui seront dautant plus intéressantes pour nos lecteurs quelles sont adressées à des missionnaires de la Société qui avaient été au Séminaire de la rue du Bac les confrères du futur Martyr. Elles sont aussi dautant plus édifiantes que, aspirant, prêtre ou missionnaire, il laisse parler son cur et manifeste en toute simplicité ses admirables vertus, particulièrement son humilité et son ardent amour pour Notre-Seigneur.
    (N.D. L. R.)


    Cest deux jours seulement après le départ de Paris, alors que les partants attendent à Marseille lheure de lembarquement que Just de Bretenières adresse au P. Rabardelle sa première lettre.

    Paris, 20 août 1862

    Mon Cher Petit,

    Voici donc déjà votre grand pécheur qui vient se jeter à vos pieds pour vous demander de prier pour lui. Si vous pouviez savoir combien jen ai besoin, combien je suis pécheur, vous auriez pitié de moi et vous demanderiez au Bon Dieu quil me pardonne et quil fasse que je laime tant que mon amour couvre mes péchés. Je suis confondu quand je rentre en moi-même et que je compare ce que je suis avec ce que sont ceux qui mentourent et ceux qui viennent de partir, et quand je me dis que cest ma faute si je ne suis pas comme eux. Depuis deux jours je fais mon examen de conscience et me trouve encore bien plus bas que je ne le croyais. Oh ! non, je naime pas le bon Jésus ; je rougirais si je disais le contraire, je suis attaché à la terre et je ne puis pas dire autre chose à ce bon Jésus : Jésus, faites donc seulement que je désire vous aimer ! Cest ma seule prière, je ne puis pas en faire dautre. Mais vous qui laimez, qui laimez tant, je vous prie, je vous supplie, aimez-le donc pour moi et demandez-lui que, moi aussi, jarrive un jour à laimer un peu. Je ne demande pas même de laimer autant que vous laimez, non, je nen suis pas digne, je ne lai pas mérité, cela est réservé à ceux qui sont saints comme vous ; mais pour moi, grand pécheur, si je pouvais laimer comme laiment les pécheurs, ce serait la plus grande faveur ! Cependant je nai pas même mérité cela et si vous ne le demandez pas pour moi, je ne lobtiendrai pas....

    Ayez pitié de moi, mon pauvre petit, oui, après votre départ jai vu combien peu jaimais ce bon Jésus, en sentant que, tout en me réjouissant de vous voir partir pour travailler pour lui dans les missions, il me restait au fond du cur de la tristesse en pensant que javais à continuer mon Séminaire et ensuite à travailler, moi aussi, comme missionnaire, sans recevoir à chaque instant, comme pendant ces derniers mois, des consolations en voyant vos exemples et en entendant vos paroles. Si je laimais, le bon Jésus, jaurais dautres sentiments. Quimportent donc ces consolations. Jésus nest-il pas infiniment plus aimable que tout ce que lon peut croire aimable ? Et nest-on pas infiniment plus heureux de laimer que daimer quoique ce soit ? Mais moi misérable, je ne laime pas, mais je veux laimer. Il faut une véritable conversion en moi. Je vois bien que cest ce à quoi Jésus veut me forcer : il veut que je me dépouille de tout. Eh bien ! quil le fasse en moi ; moi, je ne puis rien. Quil me retire tout ce à quoi je mattache, quil me prive de toutes consolations, vive Jésus ! Aussi au fond je suis bienheureux de me dire que je ne vous verrai plus dans cette misérable vie et que, si le Jésus permet que jaille un jour vous retrouver au ciel je naurai point à craindre que mon amour soit partagé. Il sera tout pour Jésus, comme je veux quil le soit, comme je voudrais quil le fût dès maintenant. Cest vrai, je voudrais bien naimer que Jésus. Mais si vous saviez combien je suis misérable et combien je suis loin de faire ce que je veux. A chaque jour je fais le contraire de ce que je devrais faire. Si je parle, je dis ce que je ne devrais pas dire, je parle pour me vanter, ou bien, par une fausse complaisance pour les autres, jagis par orgueil ; très souvent je nagis dune manière plutôt que dune autre que parce que je sais que jévite un blâme ou que je mattirerai quelque louange. Vous, vous ne connaissez pas tous ces ressorts de lorgueil, vous êtes au-dessus de cela, quoique vous puissiez dire ; mais priez néanmoins pour moi, misérable. Tout cela nest pas étonnant en moi, parce que je suis un grand pécheur, quoique je ne le voie pas encore autant que je le suis en réalité, ou, si je le vois ou le regrette, cest encore en grande partie par orgueil. Je regrette tout le bien et le bonheur dont je me suis privé et dont je me prive par mes péchés, et la tristesse que me cause la vue de mes péchés ne vient pas de la seule douleur davoir affligé ce bon Sauveur, qui a tout enduré pour moi et qui, dans son agonie, voyait davance combien je devais être ingrat. Que de motifs jaurais de ne mestimer rien du tout, de voir que je suis si misérable et si petit à côté des autres ! Et malgré cela, je mestime encore quelque chose, je ne suis pas insensible aux louanges ; quel amas de pourriture et de misère que mon cur !

    Vous, mon Petit, puisque vous voulez que je vous appelle ainsi, quoiquil soit bien singulier à moi de vous parler de la sorte, vous qui aimez, faites-moi ce que le mauvais riche dans les enfers demandait à Lazare de lui faire pour le soulager : trempez votre doigt dans la grâce et rafraîchissez mon pauvre cur. Mais je crains bien que vous ne le puissiez, car je suis si bas, et il y a une si grande distance de vous à moi ! Au moins, intercédez pour celui que vous appelez ici votre Petit, quoiquil soit impossible de connaître combien il a besoin de la miséricorde de Dieu. Je vous demande pardon de lennui que jai dû vous causer quelquefois en venant vous déranger si souvent ; je vous demande pardon pour les choses que je vous ai dites et qui ont pu vous causer de la peine ; je sais que je vous ai dit quelquefois des choses qui vous affligeaient, je vous en dis peut-être encore dans cette lettre, mais pardonnez cela à mon pauvre cur, qui, à la vue de sa misère, ne sait que gémir et estime heureux ceux qui ne sont pas tombés aussi bas que lui. Je voudrais que vous puissiez me fouler aux pieds dans un bourbier ; ce ne serait pas pour moi une humiliation, ce serait une grâce, une faveur, une consolation; je ne le mérite pas, je le sais.

    Partez donc, heureux missionnaire, ami de Dieu, âme privilégiée ; cest maintenant plus que jamais que vous allez pouvoir montrer à Jésus combien vous laimez. Maintenant que rien ne vous retient, vous allez vous sacrifier tout à lui. Peut-être jaurai un jour le bonheur de marcher sur vos traces. Si je pouvais aimer Jésus comme vous ! Un jour, quand vous serez martyr, rappelez-vous cette pauvre âme que vous laisserez derrière vous dans cette vallée de larmes. Vous connaissez mes désirs : quand vous arriverez au ciel, offrez-les au Bon Dieu ; peut-être alors maccordera-t-il de laver dans mon sang tous mes péchés. Hélas ! qui peut dire avec plus de raison que moi quil nest pas digne dune si grande grâce. Je vous demande encore une fois votre bénédiction, quoique je nen profite guère, et je baise en esprit vos pieds si beaux ! +

    La plupart des lettres de Just de Bretenières au missionnaire du Siam sont signées dune simple croix, rarement de nom.

    *
    * *

    Le P. Rabardelle ayant répondu de Marseille à la lettre de son jeune confrère, celui-ci lui écrit de nouveau quelques jours après.

    Paris, 27 Aout 1862.

    Mon Cher Petit,

    Je vous remercie de cette lettre que vous mavez écrite. Ecrivez-men quelquefois comme celle-là, car cest un fort bon coup de fouet que vous me donnez. Ecrivez-moi souvent, et surtout grondez-moi ; faites-moi des reproches sur ma lâcheté, car vous en avez bien le droit ; mon cur se serre quand je vous entends parler de vos crimes ; si vous parlez comme cela de vous, où trouverai-je des termes pour parler de moi ? Une chose seule retient mon courage à la vue de mes péchés, cest quun jour au jugement dernier, on verra combien est infinie la miséricorde de Dieu, sil fait grâce à un homme corrompu et misérable comme je le suis, car il faudra quelle soit bien grande ! Je ne me désespère pas du tout : au contraire, jai grande confiance, parce que Dieu est si bon ! Mais pour vous, ne vous faites pas dillusions sur mon compte. Je suis vraiment un hypocrite ici ; je sens que je le suis, et cependant je ne change pas. On ne me peut juger que sur la conduite extérieure, qui ne correspond pas du tout à ce que je suis à lintérieur, et cest, je vous lavoue, une de mes plus grandes souffrances au Séminaire, que de voir quelques saintes âmes comme vous se tromper ai grossièrement sur mon compte. Et moi-même, je me suis trompé si longtemps en vivant dans linsouciance ; ce nest que depuis quelques mois que mes yeux souvrent un peu et que je fais damères découvertes. Jamais je nai si bien compris quà présent, jamais je nai vu aussi clairement, jamais je nai cru aussi fortement et avec autant de raison que maintenant, quil y a une distance presque infinie entre moi, dune part, et mes confrères et vous, de lautre. Parce que je suis pécheur et grand pécheur, et que je nai pas même la vraie contrition de mes fautes, souvent, comme je vous lai peut-être déjà dit, je les regrette par égoïsme, et non par amour pour ce Jésus, qui sétait décidé à souffrir par amour pour moi, tout en sachant davance que je ne voudrais pas profiter de ses souffrances. Je naime pas, non, je le vois. Grondez-moi donc et, surtout quand vous parlez à N.-S., quand vous le recevrez dans votre cur, quand vous le tenez entre vos mains, alors noubliez pas la misère de mon âme et toutes mes faiblesses. Vous comprenez bien tout ce que je vous demande de demander pour moi ; eh bien ! commencez par là votre apostolat. Moi, de mon côté, quoique le Bon Dieu doive me trouver bien hardi de prier pour vous, je le ferai cependant et toujours de plus en plus, parce que certainement vous avez besoin que lon prie pour vous. Mais, heureusement pour vous, dautres que moi prieront et le feront avec plus de sainteté et plairont plus au Bon Dieu et vous obtiendront bien des grâces, vous qui êtes déjà si comblé, si favorisé. Oh ! que vous êtes heureux daimer Jésus comme vous laimez ! Chaque fois que je vous vois en souvenir, cela me reporte tout de suite avec une nouvelle ardeur vers laimable Jésus, et je le supplie de faire que jarrive à laimer de toutes mes forces, comme vous laimez. Pour me ranimer je nai besoin que de me rappeler les visites que jallais vous faire à votre portel quelquefois vous ne me disiez pas beaucoup de paroles, mais vous me portiez toujours tant vers le Bon Dieu, ou plutôt le Bon Dieu se servait de vous pour me faire aspirer vers lui si ardemment, que la seule pensée de ces heureux moments, que je considère comme des trésors pour moi, suffit pour me pousser, manimer, mexciter. Mais désormais le Bon Dieu ne veut plus me donner de ces moyens-là, de peur que je puisse me faire des illusions et que je cherche des appuis en dehors de lui. Désormais je vivrai plus solitaire, afin dêtre plus sûr de trouver le bon Jésus que je cherche ; jespère quil aura pitié de moi et quil me nourrira comme un faible enfant. Cest dans la solitude et le repos du cur que lon trouve celui quon cherche. Demandez donc que je sache être solitaire, afin dentendre la voix de Jésus, afin que, dès maintenant, dès le Séminaire, je ne donne à toutes mes actions extérieures, pour les bien faire, que ce quil faut dattention, tandis que mon esprit tendra toujours vers Dieu dans sa partie supérieure ; un missionnaire qui ne fait pas cela, je ne conçois pas comment il peut être bon missionnaire. Et si je ne me donne pas de cette sorte à Dieu dès à présent, comment le ferai-je plus tard, puisque la dissipation est si facile au milieu des occupations extérieures du Missionnaire ? Je vois que, dans toute cette lettre, je ne vous parle que de moi ; mais de quoi un pauvre misérable peut-il parler, si ce nest de sa misère. O Jésus, ô mon amour, ayez pitié de moi, et vous aussi, mon cher Petit, ayez pitié de moi ! Adieu, mon cher Petit, je vous embrasse dans le cur brûlant de N. S. : cest là que, en quelque endroit que le Bon Dieu menvoie, jirai vous retrouver, parce que vous y êtes toujours.

    Lembarquement des 11 missionnaires partants subit, sans doute, un retard, car la lettre suivante est encore adressée à Marseille, où ils étaient arrivés depuis près dun mois.

    (A suivre)
    1932/110-116
    110-116
    Bretenières
    Thaïlande
    1932
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