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LEtablissement du Christianisme dans lInde 3 (Suite)

LEtablissement du Christianisme dans lInde (Suite)
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    LEtablissement du Christianisme dans lInde
    (Suite)


    Le passage dans lInde, aux VIIe et VIIIe siècle, de missionnaires chrétiens nestoriens probablement, est attesté par la ressemblance dune des trois anciennes croix de pierre conservés dans lInde avec la fameuse croix découverte à Sin-gan-fu en Chine vers lan 1625, et portant une longue inscription en caractères chinois et en caractères syriens sur le développement de la religion chrétienne dans lEmpire du Milieu. Les trois croix conservés dans lInde se trouvent, lune à Meliapour (la description en a été donnée plus haut) ; les deux autres à Kottayam, chez les chrétiens syro-malabres, dans le Vicariat Apostolique actuel de Changanacherry.

    On conserve aujourdhui dans le séminaire syriaque à Kottayam, deux inscriptions gravées sur des plaques de cuivre, dont lune daterait de 774, et lautre de 824. La première est un titre de possession dune certaine étendue de territoire, accordi par Vira Raghava Chakravarti, un des Perumals, rôi de Kerala, à Ravikowan, probablement un chrétien syrien, bien que rien, ni dans le nom lui-même de Ravikowan, ni dans linscription, ne rappelle une origine syrienne ou ne fasse mention de la religion chrétienne comme étant celle du bénéficiaire de la donation. Ce Ravikowan semble avoir été le chef dune association de chrétiens, probablement de marchands syriens, connue sous le nom de Manigrâmam ; et lacte de donation lui conférait certains droits et privilèges, ainsi que plusieurs distinctions honorifiques. Linscription postérieure, de 824, est un nouveau titre délivré par Sthânu Ravi Gupta, confirmant à la même corporation de marchands les privilèges précédemment concédés par Vira Raghava, et en accordant de nouveaux.

    On ne sait rien de bien clair sur cette colonie Manigrâmam ; mais il y a lieu de croire que cétait une association de marchands syriens chrétiens, formant une petite principauté dans le territoire des Keralas ; cest au moins ce qui ressort de la tradition, car, au moins depuis lan 1500 environ, on a toujours considéré ces privilèges comme ayant été accordés aux colons syriens, et les inscriptions qui en portent témoignage ont toujours été conservées chez les chrétiens descendants de ces colons.

    En 883, lorsque lévêque de Sherborne, envoyé par Alfred le Grand, visita le tombeau de S. Thomas, léglise de Meliapour était administrée par les Syriens, sous la direction de leurs évêques nestoriens.

    Depuis cette époque jusquà larrivée des Portugais sur la côte malabare, on sait peu de chose sur lhistoire du Christianisme dans lIndes.

    Au XIe siècle, Bassava, le fondateur du Lingaïsme moderne, prêcha sa doctrine à Callianapur, où il résidait et qui était la capitale à la fois du Konkan méridional et du Kamataka. Le Christianisme sétait développé dans cette ville depuis les temps apostoliques et Callianapur était devenu depuis longtemps le siège de larchevêché syro-chaldéen. Le roi, étant Djaina, ne put souffrir les agissements de Bassava ; des dissensions sélevèrent, et, dans les troubles violents qui en résultèrent, le roi fut tué et la ville détruite. Le siège de larchevêché fut alors transporté à Angamaly, où il subsista jusquà la fin du XVIe siècle.

    La communauté syro-chaldéenne semble avoir été très florissante entre le IXe et le XIVe siècles. Daprès la tradition, les chrétiens auraient même eu la permission de se choisir un roi, dont la capitale était Villiarvattam, près de Udayamperin ou Diamper, petite ville à dix milles au sud-est de Cochin, et dont la dynastie séteignit vers le XIVe siècle. La tradition ajoute quà larrivée de Vasco de Gama en 1502, on lui présenta la couronne et le sceptre du dernier roi chrétien.

    Cest vers le XIe siècle que commencèrent les grandes Missions Apostoliques dans lAsie et dans lInde. Ce dernier pays, en effet, était alors considéré comme la route de la Chine et de toute lAsie centrale, et il en fut ainsi jusquau moment où le Mahométisme, ayant vaincu et attiré dans son sein tous les peuples de lAsie centrale et occidentale, ferma le passage aux prédicateurs européens (1). Dès 1176, le grand khan des Tartares, qui était lui-même chrétien, envoyait une ambassade au Pape Alexandre III. En 1245, Innocent IV envoyait dans toute la Tartarie des missionnaires dominicains et franciscains, et la religion chrétienne était librement prêchée et pratiquée dans tous les domaines du khan. Chrétiens syriens, romains, schismatiques, musulmans, idolâtres, tous vivaient mêlés et confondus à la cour des empereurs mongols, toujours empressés daccueillir de nouveaux cultes et même de les adopter, pourvu quon nexigeât de leur part aucune conviction et surtout quon ne leur imposât aucune contrainte. (2)

    Mais ces missionnaires ne faisaient tout au plus que passer par lInde. Marco Polo, retournant près de lempereur des Tartares avec des lettres du Pape Grégoire X, était accompagné de deux Frères Prêcheurs, Nicolas et Guillaume Tripoli. Ils virent à Meliapur une nombreuse communauté de chrétiens nestoriens ; une chapelle avait été construite sur la tombe de S. Thomas, et un monastère nestorien couronnait la colline dite Mont Saint-Thomas.

    En 1288, Nicolas IV envoyait de nouveau des Franciscains et des Dominicains chez les Tartares, et lun de ces missionnaires, Jean de Mont-Corvin de lOrdre de St-François, qui devint par la suite évêque de Pékin, écrit dans la relation de son voyage quil séjourna quelque temps dans lInde en se rendant de Tauris (Perse) à la Chine en 1291, quil demeura 13 mois à léglise de lApôtre S. Thomas et baptisa environ 100 personnes en divers lieux.


    (1) Laouënan, Brahmanisme, I, 474. (2) Abel de Rémusat, Mélanges asiatiques.


    En 1320, quatre Frères Mineurs, Thomas de Tolentino, Jacques de Padoue, Pierre de Sienne et Démétrius de Triflis, arrivaient à Tauris, pour de là se rendre en Chine. Un dominicain, Frère Jourdan Catalan, qui se trouvait à Tauris à ce moment, les accompagna. Ils traversèrent ensemble la Perse en longeant la côte orientale du Golfe Persique et, arrivés à Ormuz, ils sembarquèrent pour Coulam (ou Quilon), doù un autre vaisseau devait les conduire en Chine. Mais le bateau qui les portait fit relâche à Thana, en face de lîle Salsette, au nord de Bombay, où ils trouvèrent une quinzaine de familles nestoriennes et une église dédiée à S. Thomas. Apprenant quil y avait à Broach, au nord de Surate, dans le golfe de Cambaye, un grand nombre de chrétiens entièrement privés de prêtres et de sacrements, les Missionnaires y envoyèrent Frère Jourdan. Chemin faisant, Jourdan sarrêta à Supèra, où il y avait aussi une chapelle de S. Thomas, et à Surate, où il baptisa 90 personnes. Pendant ce temps, les 4 Frères Mineurs restés à Thana y furent mis à mort pour la foi par les Musulmans le 1er avril 1322. Leurs restes vénérés furent recueillis par Frère Jourdan, qui les déposa dans la chapelle S. -Thomas de Surate. Ils furent ensuite transportés par Odoric de Frioul un autre Frère Mineur, qui visita la côte de Malabar et Ceylan, quelques années plus tard, en se rendant en Chine, à Polombe ou Colombe, autre lieu de lInde, puis en Chine, dans lun des deux monastères que les Franciscains possédaient déjà à Zaiton (Fokien).

    Quant à Frère Jourdan, il continua avec courage ses travaux apostoliques et convertit un certain nombre dinfidèles. Bientôt de nouveaux missionnaires dominicains layant rejoint, ils se répandirent dans toute la presquîle méridionale, à Mangalore, dans le Mysore, sur la côte malabare, dans le Travancore, à Quilon, à Meliapur, et baptisèrent plus de dix mille infidèles.

    Voyant les progrès considérables de la foi dans ces pays, Jourdan partit pour lEurope en 1326, pour demander, au Pape de nouveaux missionnaires. Jean XXII, qui occupait alors le siège de S. Pierre, laccueillit avec bienveillance, le sacra évêque de Quilon en 1328, et, en 1330, le renvoya dans lInde avec de nombreux compagnons, choisis parmi les Dominicains et les Frères Mineurs. En même temps il lui donnait des lettres de recommandation pour les souverains de Delhi et de Quilon, et pour les chrétiens syriaques de la côte malabare. Jourdan, à son retour, sarrêta de nouveau à Thana, où, croit-on, il fut martyrisé par les musulmans vers lan 1336.

    Un Franciscain, Jean de Marignolli, visita aussi le tombeau de S. Thomas en 1349, en revenant de Chine. Dautres missionnaires, Franciscains et Dominicains, continuèrent luvre de Jonrdan ; ils convertirent et baptisèrent un grand nombre didolâtres, et reçurent également la couronne du martyre. Puis, peu à peu, lInde se ferma au passage des missionnaires ; les chrétientés fondées au prix de tant de labeurs par les Dominicains et les Franciscains disparurent, et lorsque, en 1498, les Portugais abordèrent dans lInde, ils ny trouvèrent pas dautres chrétiens que les Nestoriens du Malabar ; des églises établies au XIIIe et au XIVe siècle, le souvenir même avait disparu.

    V. De larrivée des Portugais
    à létablissement de la Mission du Maduré
    (XVIe XVIIe SIÈCLE).

    Cependant larrêt ne devait être que momentané. A la suite des Portugais poussés par lappât de lor, de nombreux missionnaires, partis à la conquête des âmes, vinrent reprendre luvre interrompue de leurs devanciers ; la croix reparut partout sur les plages de lInde : la bonne semence jetée à pleines mains par les ouvriers apostoliques, fécondée par leurs sueurs, et parfois arrosée de leur sang, produisit dabondantes moissons dâmes ; la lumière de la foi fit peu à peu reculer les épaisses ténèbres du paganisme, et le Christianisme simplanta, cette fois pour toujours, dans ces terres où le démon avait jusque là régné presque en maître absolu.

    En 1486, Barthélemy Diaz avait découvert le cap de Bonne-Espérance, ouvrant la route des Indes aux navigateurs européens. En mai 1498, Vasco de Gama arrivait en vue de Calicut ; il navait avec lui que les chapelains de sa flotte ; mais deux ans plus tard, une autre flotte, commandée par Cabrai, amenait huit Franciscains et autant de prêtres séculiers sous ta conduite dun vicaire épiscopal, afin de pourvoir aux besoins spirituels des premières fondations. Cabrai mouilla à Calicut et y établit un comptoir ; les Franciscains construisirent une chapelle et commencèrent leurs prédications. Malheureusement lentente entre les Portugais et les indigènes fut de courte durée. Les Musulmans, qui avaient déjà montré leur hostilité à larrivée de la première flotte en 1498, recommencèrent leurs intrigues ; ils circonvinrent le Zamorin ou roi de Calicut, en représentant les étrangers comme des pirates ; par suite de ces menées, une émeute éclata ; une cinquantaine de Portugais, qui se trouvaient dans la ville, furent massacrés, et parmi eux deux religieux. Cabral, dans le premier moment de la colère, résolut de tirer une vengeance éclatante de cet outrage ; il accorda quelques heures au Zamorin pour donner une explication de sa conduite ; mais lorsquil apprit que le roi lui-même était occupé à prendre sa part du pillage de la factorerie au lieu de venir présenter des excuses, lamiral portugais fit mettre le feu aux vaisseaux indigènes et canonna la ville. Calicut devait rester encore fermé pour un siècle à lévangélisation.

    De Calicut, Cabral se rendit dabord à Cochin, où il fut bien accueilli, et les Franciscains se remirent à luvre. Les flottes portugaises se succédaient, amenant toujours de nouveaux renforts aux premiers missionnaires. En 1503, des Dominicains arrivaient avec Varco de Gama ; les comptoirs qui séchelonnaient le long des côtes devenaient des stations chrétiennes possédant leurs chapelles et leurs prêtres, ceux-ci pris surtout parmi le clergé séculier. Parmi les religieux, les uns suivaient les flottes en qualité daumôniers ; dautres se lançaient à lintérieur des terres, comme le Franciscain Louis de San Salvador, qui, en 1502, alla prêcher la foi dans le royaume de Vijyanagar, ou allaient fonder de nouveaux centres à Ormuz, à Sokotora, à Colombo. En 1510, Albuquerque semparait de Goa ; les Franciscains et les Dominicains sy établirent, et des conversions sy firent, assez nombreuses.

    Mais toutes ces stations, échelonnées pour la plupart sur une étendue de côtes considérable, manquaient dunité et de cohésion. En 1510, après la prise de Goa, un Frère de lOrdre du Christ institué par le roi Denis au commencement du XIVe siècle, avait bien été installé à Goa comme chef hiérarchique de toutes les missions établies sur les nouvelles possessions portugaises, mais cétait un lien trop illusoire pour maintenir un plan densemble dans luvre dévangélisation sur un territoire aussi étendu et assurer la stabilité des uvres commencées. Des évêques venaient de loin en loin, comme commissaires royaux, visiter les postes établis, confirmer les fidèles et faire des ordinations ; mais ces visites irrégulières, pour salutaires quelles pussent être, ne pouvaient suppléer au manque dune surveillance plus locale et plus constante, et dune autorité plus définie.

    Aussi, pour remédier à ces inconvénients, le Pape Clément VII, sur la demande du roi de Portugal, établit en 1533 larchevêché de Funchal, dans lîle de Madère, lui donnant plusieurs suffragants, parmi lesquels, en 1534, lévêché de Goa. Le premier évêque de Goa mourut avant de quitter lEurope ; son successeur, Jean dAlbuquerque, nommé en 1537, devait gouverner léglise de Goa jusquen 1553.

    Le nouvel évêque arriva à Goa le 25 mars 1539, et se unit aussitôt résolument au travail ; mais, avec un territoire aussi étendu et un personnel aussi limité, la tâche était difficile. Le diocèse de Goa comprenait à ce moment : Mozambique, sur la côte africaine ; Mascate et Ormuz, sur le Golfe Persique ; près de Bombay, Bassein et lîle de Salsette, où les Franciscains avaient depuis 1530 une de leurs plus florissantes missions ; Surate et Damao, sur le golfe de Cambaye ; au sud de Gos, Cannanore, près de Mahé, dont la fondation remonte à 1502 près de Calicut, Tanor, puis Cranganore, la vieille chrétienté syro-chaldéenne, et Cochin, avec son couvent de Franciscains et son clergé ; dans le sud de la presquîle, Quilon 4ans le Travancore, et, sur lautre côte, entre le cap Comorin et Ramnad, la chrétienté des Paravers, fondée en 1530 par les Franciscains quy avait envoyés Michel Vaz, vicaire épiscopal de Goa ; puis, plus au nord, San Thomé de Méliapour ; enfin Malacca et les Moluques, à lextrémité des Indes Orientales.

    Pour suffire aux besoins de cet immense diocèse, les ressources étaient insuffisantes, mais surtout le personnel manquait. Déjà on avait songé à recruter un clergé indigène et, entre 1531 et 1535, le visiteur épiscopal de Goa avait ordonné quelques Indiens. En 1540, les Franciscains fondaient un séminaire à Cranganore ; en 1541, un autre à Goa. Mais encore fallait-il des maîtres pour former cette nouvelle milice, et des hommes éprouvés pour lencadrer ensuite et la diriger dans le ministère apostolique ; les religieux et le clergé séculier employés jusquici dans les différents postes ne suffisant point à cette double mission, on demanda à Jean III, roi de Portugal, denvoyer de nouveaux ouvriers.

    En 1493, Alexandre VI, sur la demande des cours de Madrid et de Lisbonne, avait tracé dun pôle à lautre la ligne de démarcation entre les possessions espagnoles et les possessions portugaises. Par la bulle du 12 mai de la même année, le Pape donnait aux Portugais le domaine temporel de toutes les terres conquises sur les infidèles ou qui le seraient lavenir à louest de cette ligne ; mais en retour, il enjoignait au roi de nenvoyer dans ces nouvelles possessions que des hommes probes, craignant Dieu, habiles et capables dinstruire les habitants des dits lieux dans la foi catholique et les bonnes murs.

    En 1500, le même Pape renouvelait ces dispositions et concédait au roi de Portugal le pouvoir de nommer des inspecteurs apostoliques jusque dans les Indes. En 1514 et en 1516, Léon X déclarait que toutes les églises situées dans les pays conquis et possédés, ou qui seraient conquis et possédés à lavenir par le Portugal, appartiendraient à lOrdre du Christ, et il accordait le patronage des dites églises aux rois de Portugal en leur qualité dadministrateurs perpétuels de cet Ordre. Paul III, établit lévêché de Goa (1534) et renouvela formellement le droit de patronage concédé précédemment aux rois de Portugal, mais en y ajoutant cinq conditions que le roi sengageait à observer (1539).

    Ce droit de patronage qui devait plus tard occasionner de si grands troubles, tout en constituant pour la couronne de Portugal un immense avantage, lui créait aussi des obligations, obligations que les premiers souverains tinrent à honneur de remplir. Cest pour satisfaire à ces engagements quen 1541 Jean III, ayant eu connaissance des besoins pressants du diocèse de Goa, priait le Pape dy envoyer de nouveaux missionnaires, choisis dans la Société que venait de fonder Ignace de Loyola. On demandait quatre missionnaires ; deux seulement purent être désignés, mais lun deux était François-Xavier. Larrivée de François aux Indes allait ouvrir pour ce pays une ère nouvelle dans luvre dévangélisation.

    François-Xavier arriva le 6 mai 1542 à Goa. Il alla aussitôt rendre ses devoirs à lévêque et lui présenta ses lettres de nonce, ajoutant quil nen userait quavec lagrément du prélat ; celui-ci, touché de cette humble démarche, répondit quil pouvait en toute liberté user de tous ses pouvoirs. LApôtre commença immédiatement sou ministère en soccupant des malades et des prisonniers de Goa, en enseignant le catéchisme au peuple, en travaillant à la conversion des pécheurs. Mais Dieu lappelait à dautres conquêtes ; quelques mois plus tard, le vicaire épiscopal Michel Vaz, qui, une dizaine dannées plus tôt, avait fondé la mission des Paravers et la voyait péricliter faute douvriers, envoya François à la Pècherie pour visiter les chrétiens et y prêcher la foi. Hélas! la mission était bien déchue ; les chrétiens savaient tout au plus quils étaient baptisés, et cétait tout. Là, comme à Goa, le grand mal étant lignorance religieuse, Xavier se mit surtout à catéchiser : cest le catéchisme, en effet, qui restera toujours son grand moyen dapostolat. Pendant deux ans, il travailla sans relâche, catéchisant, instruisant les anciens chrétiens et baptisant un grand nombre de nouveaux catéchumènes ; mais, il lui fallait des auxiliaires, et, en 1544, il ramenait de Goa quelques compagnons pour assurer la continuation de son uvre. Ayant ainsi pourvu aux besoins les plus pressants de cette chrétienté, Xavier partit au Travancore, où il baptisa en un mois plus de 10.000 personnes, tonte une caste. Laissant de côté pour cette fois sa méthode ordinaire, il avait cru devoir suivre le système de conversions en masse ; mais, afin dassurer la persévérance de ces nouveaux convertis, de concert avec lévêque de Goa, il établit et maintint au milieu deux des prêtres et des catéchistes pour les instruire dans leur nouvelle religion. En moins de 3 ans, sur la côte la Pècherie et au Travancore, Xavier avait gagné à Dieu environ trente milliers dâmes. Dautres pouvaient maintenant continuer son uvre dans ces deux Missions, et, en 1545, il partait pour Ceylan et les Moluques, où son zèle lui montrait dautres âmes à sauver.

    En janvier 1548, lApôtre débarquait de nouveau à Cochin. Son premier soin fut de visiter les Missions quil avait fondées au Travancore et à la Pècherie et dy distribuer les nouveaux missionnaires qui venaient darriver dEurope. Deux Pères devaient soccuper du Travancore : quant à la Pècherie, la Mission sorganisait rapidement : elle était divisée en trois districts, ayant chacun à sa tête un Père européen, assisté dun ou deux prêtres indigènes ; des catéchistes préparaient parmi les païens laction des missionnaires et, dans chaque chrétienté, un néophyte plus instruit réunissait les fidèles et présidait les exercices religieux. Satisfait de ce côté, Xavier rentra à Goa, où les affaires du Collège, qui avait été remis entre les mains des Jésuites, réclamaient sa présence; ces affaires réglées, il soccupa dinstaller un poste fixe à Ormuz, où les Dominicains et les Franciscains avaient déjà essayé de fonder un couvent, mais doù ils avaient été chassés par la guerre ; il prépara létablissement de collèges à Bassaim, Cochin et Quilon. Enfin il se sentait libre de partir pour le Japon, qui depuis longtemps lattirait. Ne sachant combien pouvait durer son absence, il nomma des supérieurs pour le remplacer dans lInde et, en mai 1549, il sembarquait pour le Japon.

    Xavier travaillait depuis deux ans dans ce nouveau champ quil sétait donné, lorsquil reçut les lettres patentes par lesquelles Ignace de Loyola constituait les Indes en province séparée, dont il le nommait provincial ; obligé, par suite, de rentrer dans lInde, il confia la Mission à lun de ses compagnons dapostolat et reprit le chemin de Goa, sarrêtant sur son passage à Malacca et à Cochin. De retour à Goa vers février 1552, il prit en main les affaires de la province, réglant les questions en litige, redressant les abus qui avaient pu se glisser ici ou là, réparant les erreurs, envoyant dans les différents postes de nouveaux missionnaires, donnant à tous des instructions pour la bonne administration et le développement des divers établissements et des missions.. Trois mois sécoulèrent dans cette tâche difficile et parfois délicate. Ayant ainsi réglé toutes choses et désigné un Supérieur pour le remplacer en son absence, il partit pour la Chine où, bientôt Dieu allait le rappeler à Lui, le 2 décembre 1552.

    En fait François-Xavier navait fondé dans lInde que deux vraies Missions : celles du Travancore et de la Pècherie ; mais, sur la ligne de stations quil avait trouvées à son arrivée dispersées le long des côtes sans unité et sans plan densemble, il avait établi une certaine base dopérations ; la plupart des postes étaient désormais rattachés les uns aux autres par une direction unique, et chacun deux pouvait et devait devenir un centre dapostolat ; en un mot, il avait donné un lien aux forces jusque là éparpillées des ouvriers apostoliques. Sans doute luvre était loin dêtre complète ; Xavier avait été un initiateur, ouvrant la voie et montrant la méthode : comme il laissait à ses successeurs le soin de développer les centres dapostolat quil avait créés, en augmentant peu à peu leur sphère daction et en poussant toujours plus loin leur pénétration dans lintérieur des terres, de même il sen remettait à eux pour continuer luvre quil navait fait que commencer et donner aux établissements et aux missions une organisation définitive. Au reste, ses espérances ne furent point déçues ; ceux qui vinrent après lui achevèrent lédifice dont il avait posé les fondements, ce quils firent, dailleurs, en sinspirant des instructions et des méthodes que lApôtre lui-même leur avait tracées.

    Peu après la mort de François-Xavier, son ami Jean dAlbuquerque, évêque de Goa, mourait aussi le 28 février 1553. Limmensité du diocèse, qui sétendait du cap de Bonne-Espérance à la Chine, ainsi que les progrès quy faisait le Christianisme, soulevaient des difficultés presque insurmontables pour son administration et rendaient la charge trop lourde pour un seul. Une division simposait ; mais cinq ans sécoulèrent avant que de nouveaux arrangements pussent être définitivement fixés. Enfin le 4 février 1558, le pape Paul IV élevait le siège de Goa au rang darchevêché métropolitain, et lui donnait comme suffragants les deux nouveaux diocèses de Cochin et de Malacca. Le Pape concédait en même temps au roi de Portugal le patronat des trois sièges et de tous les bénéfices qui y existaient ou qui y seraient fondés et dotés à lavenir par ce prince ou ses successeurs. Il fut stipulé que la dotation des deux nouveaux évêchés serait prise sur les revenus des villes de Cochin et de Malacca, qui dépendaient de la couronne de Portugal.

    Cependant les missionnaires continuaient leurs travaux, mais non pas sans que le démon sefforçât de ruiner leur uvre. Déjà, au temps de François-Xavier, la guerre ayant éclaté entre les Nayakkers du Maduré et le roi de Travancore : les soldats des Nayakkers, les Badages, comme on les appelait, sétaient précipités sur les plaines du sud, pillant et ravageant tout sur leur passage ; les chrétiens de la Pècherie avaient été obligés de senfuir ; plusieurs avaient été emmenés captifs, les autres dévalisés, affamés et sans vêtements, sétaient réfugiés sur les flots rocailleux de la côte. Cette première alerte avait passé assez rapidement ; mais, six ans plus tard, mine nouvelle invasion des Badages à la Pècherie faisait de nouvelles victimes ; un Frère Jésuite, Louis Mendez, nouvellement arrivé dans la Mission, était tué dans son église, au cap. Comorin, en essayant de défendre ses chrétiens. Sur la côte du Malabar, les chrétientés avaient aussi à souffrir de temps en temps du mauvais vouloir des rois et surtout de lantipathie des musulmans ; un autre Jésuite, François Lopez, tombait, en 1568, sous les coups des pirates musulmans.

    Mais un danger plus grand allait menacer jusquà lexistence même des nouvelles missions. Les empereurs mongols, qui avaient remplacé la dynastie afghane dans le nord de lInde, agrandissaient alors leurs conquêtes dans le Dekkan. Resté lennemi juré des Européens et des chrétiens depuis le jour où Cabral avait, en 1498, canonné sa capitale, le Zamorin de Calicut appelait les Mongols à son secours et, dans le but de chasser tous les Européens des côtes de lInde, il faisait avec les empereurs de Dehli un traité dalliance. Cétait en 1570. Lun des généraux mongols, Adelkan, savançait aussitôt sur Goa à la tête de 100.000 hommes. Pendant quil mettait le siège devant la ville, Nizam-ul-Muk, un autre lieutenant de lempereur, allait assiéger Châl, une importante station portugaise située non loin de Bombay et dans la quelle se trouvait un couvent de Dominicains. De son côté le Zamorin ne demeurait pas inactif : il allait tenter de semparer dune forteresse à deux milles au sud de Calicut et qui portait aussi le nom de Châl. Heureusement, malgré lénorme disproportion numérique des combattants, la bravoure et la discipline des Européens finirent par lemporter. Les lieutenants de lempereur se virent contraints de lever le siège des villes quils avaient investies et le Zamorin lui-même dut senfuir honteusement. Les Portuguais allaient pouvoir conserver jusquà la fin du XVIIe siècle leurs possessions sur la côte occidentale de lHindoustan et les missions chrétiennes, un instant menacées, allaient continuer leurs progrès.

    Vaincu, le Zamorin n en demeurait pas moins lennemi acharné des Européens et des chrétiens ; ici ou là on le voit susciter des troubles partiels au milieu desquels succombent les chrétientés naissantes ; les ennemis du nom chrétien, soutenus par le prince, immolent de nouvelles victimes, A Salsette, près de Goa, le Bienheureux Acquaviva est massacré en 1583 avec quatre autres Jésuites. Mais ces épreuves ne firent quenflammer le courage et exciter le zèle de leurs compagnons dapostolat. La foi continua ses conquêtes. En 1576 les Franciscains sétablissent, à Mangalore et font plusieurs conversions. En 1597, le roi de Calicut appelait lui-même les Jésuites dans sa capitale.

    En même temps les chrétiens syro-malabars, au nombre de 100.000 ou de150.000, abandonnaient lhérésie nestorienne à laquelle ils étaient attachés depuis plusieurs siècles et rentraient enfin dans le sein de lEglise catholique. Franciscains et Dominicains avaient, dès larrivée des Portugais, travaillé à cette réunion. Un évêque nestorien, Abuna Jacob, envoyé dans les Indes en 1504 par le patriarche Elias de Babylone, passait à lunité romaine et mourait chez les Franciscains en 1549. Les Jésuites fondaient vers 1575 ou 1580 un collège à Vaypikotta, près de Cranganore et, en 1584, ils y établissaient un séminaire pour la formation dun clergé pris parmi ces chrétiens. Cependant labjuration générale des Syro-Malabars neut lieu quen 1599. Larchevêque nestorien dAngamaly étant mort, Alexis de Menezès, archevêque de Goa, réunit alors un synode à Deamper. Cest dans cette petite ville, à 10 milles au sud-est de Cochin, que la réunion à lEglise romaine fut acceptée des nestoriens, tant par le clergé que par les chrétiens.

    Lannée suivante, le 4 avril 1600, le pape Clément VIII changeait larchevêché dAngamaly en évêché suffragant de Goa. Le siège du nouvel évêché était transporté à Cranganore, un Jésuite espagnol, Mgr François Roz, en était nommé le premier évêque. Aux nestoriens convertis on laissait leur ancien rite syro-chaldaïque.

    Ainsi la situation de lEglise aux Indes, au début du XVIIe siècle, était pleine de promesses. Les missions sorganisaient, les chrétiens augmentaient en nombre, et, pour suffire à leurs besoins, dans lancien évêché de Goa, avaient été créés les nouveaux diocèses de Cochin, de Malacca, de Cranganore. Bientôt celui de Cochin allait être scindé à son tour en deux pour former le diocèse de Mylapore. Sous lautorité des évêques les missionnaires du clergé séculier unissaient leurs efforts à ceux des religieux pour faire pénétrer plus avant la doctrine chrétienne. A mesure que le champ du travail sélargissait, les ouvriers accouraient plus nombreux ; grâce à leur zèle, à leurs travaux, à leurs souffrances, les espérances de François-Xavier allaient se réaliser : partout la Croix du Christ allait briller à côté des temples du démon.

    J.-B. CROZE.

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    1924/759-771
    759-771
    Croze
    Inde
    1924
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