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Lescrime de la huitième lune au Sheun-Tak.(Kouangtong)

Lescrime de la huitième lune au Sheun-Tak.(Kouangtong) La puissance du démon dans la Chine actuelle est-elle une vérité de fait ? Peut-être la relation suivante pourrait-elle apporter quelques éléments de réponse. Au lecteur dapprécier lui-même ces pages : elles sont dun témoin. Du 13 au 18 de la huitième lune, dans tout le Sheun-tak, au Kouangtong, séances nocturnes de boxe et descrime transcendantes.
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    Lescrime de la huitième lune au Sheun-Tak.(Kouangtong)
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    La puissance du démon dans la Chine actuelle est-elle une vérité de fait ? Peut-être la relation suivante pourrait-elle apporter quelques éléments de réponse. Au lecteur dapprécier lui-même ces pages : elles sont dun témoin.

    Du 13 au 18 de la huitième lune, dans tout le Sheun-tak, au Kouangtong, séances nocturnes de boxe et descrime transcendantes.

    La scène se passe au clair de lune, sur de larges espaces découverts, le plus souvent devant quelque grand temple dancêtres. Tout éclairage artificiel est prohibé, ce qui ne laisse pas que de corser le lugubre du spectacle.

    Lendroit choisi est purifié au préalable par combustion dencens et de lingots de simili monnaie, par aspersion deau lustrale, dans laquelle ont trempé des feuilles de Wong Pi. (Cookia punctata) .

    Tables et chaises sont disposées, prêtées par des particuliers, plus ordinairement par la mairie, ou le temple dancêtres. Sur les tables, des brûle-parfums, des gâteaux de la lune, des plateaux de friandises, du thé, des fruits ; ni vin, ni aliments gras.

    A côté sont piquées ou gisent à terre dix-huit sortes darmes offensives ou défensives léguées par lantiquité, et que lon a tirées de leur long étui : lances, piques, sabres, couteaux, hallebardes, tridents, bâtons, boucliers etc...

    Les directeurs du spectacle, hypnotiseurs, évocateurs, et les candidats à lhypnose font un pèlerinage préalable à la pagode du quartier pour y implorer la venue de lesprit possesseur. Les futurs escrimeurs viennent prendre place à lendroit où doit avoir lieu la séance. Ils sont tous là, les uns assis, la tête entre les mains, dautres sont couchés, chacun tient tout au long du corps larme de son choix. Parmi eux des adolescents, des jeunes gens surtout, mais aussi des hommes dans la force de lâge ; en attendant le moment solennel ils se recueillent ou sommeillent.

    Tout autour, des centaines de personnes silencieuses, haletantes, se tiennent respectueusement à distance ; un infernal concert de tambours, de cymbales et de gongs ouvre la séance, et appelle les esprits pendant que règne un lugubre silence.

    Les hypnotiseurs munis de trois bâtonnets dencens allumé, font des passes multiples tout autour de la tête, du corps, de lépieu de chacun des volontaires en expectative de possession. Ils les aspergent deau lustrale ; avec du papier simili monnaie ils flambent le bout de chaque épieu. Et à voix basse ils marmonnent de diaboliques formules dappel.

    Suivant les individus les opérations de passe sont plus ou moins longues : 10, 15, 20, 30 minutes. Lappel demeure parfois sans succès. Il est des réfractaires à la venue de lesprit. Le trop de force est un obstacle.

    Les non réfractaires sentent enfin comme un froid aux pieds, essayent parfois de balbutier quelques mots inintelligibles, perdent connaissance, tombent à terre en sommeil diabolique. Lâme de quelque ancien boxeur ou escrimeur célèbre est censée être entrée en lui, et va opérer par lui, substituée à lui.

    Deux ou trois des appelants soulèvent alors le sujet, le soutiennent, lemportent, lassoient sur un des sièges, face aux tables chargées de mets.

    Ce sont alors tous les raffinements de politesse employés à traiter le nouveau venu, hôte et maître du corps de lendormi : Maître, votre illustre nom ? Votre noble prénom ? Lillustre lieu de votre ordinaire séjour ? Mangez, buvez, nous vous en prions ! Excusez-nous de vous traiter si mal ! Daignez honorer notre vile assistance dune exhibition de votre art !

    Linvité daigne répondre enfin, il se proclame tel ou tel, maître en renom des siècles passés ; il sexprime en la langue de sa province dorigine, parfois il chante en cette langue incomprise dune assistance cantonnaise.

    Subitement il se lève, saisit au choix une des armes exposées, sélance dans larène et se met à jongler seul ou contre un partenaire ; en temps ordinaire des gens qui ignorent tout de cet art deviennent, sous limpulsion de lesprit, les plus habiles des escrimeurs.

    Aux premiers bonds des escrimeurs lassistance qui se tenait déjà à bonne distance sécarte encore, femmes et enfants, plus timides, ont soin de reculer aux derniers rangs. Malheur aux femmes enceintes, aux nouvelles accouchées nayant pas encore fait leurs relevailles du trentième jour, aux personnes en deuil dun père ou dune mère. Ces trois sortes de personnes sont impures ; lescrimeur les décèle à travers la foule, il les menace, les met en fuite et même parfois, dit-on, les poursuit jusque par-dessus les toits.

    Au cours de leurs passes les acteurs sont soutenus par laffreux tintamarre des cuivres et des tambours ; chacune des passes dure de cinq à dix minutes. Après une ou deux passes lescrimeur ou les escrimeurs tombent comme une masse sur le sol, sont comme morts et on les emporte. Autour de leur personne on doit faire de nouvelles et nombreuses passes dencens ; lentement et comme de mauvais gré lesprit escrimeur les abandonne ; peu à peu ils se réveillent tout abêtis, rompus de fatigue, les yeux hagards, sans souvenir aucun de ce quils ont dit ou fait.

    Disons quentre Maîtres possesseurs sélèvent des disputes homériques avec tout le répertoire le plus sordide des injures chinoises. Pour le cas, par exemple, dun manque dégards, dun manque à la préséance : Toi, un tel, mais tu as été mon élève, et tu voudrais men remontrer ? et tu aurais le front de te mesurer avec moi, tu aurais limpudence duser de passe-droit, descrimer avant moi! Ne suis-je pas le père de ton art, et tes capacités, nest-ce pas à moi que tu les dois ? Et le reste....

    Dans les combats à deux il peut arriver que lun des lutteurs blesse lautre par coupure ou contusion. La plaie saigne. Et cest alors quapparaîtrait davantage lintervention diabolique : Tu es blessé ? Quà cela ne tienne ! Le maître te tirera daffaire. Prends une pincée de terre à même le sol, applique-la sur la blessure. Et la boue apposée, de guérir, nous dit-on, de supprimer toute douleur, et de cicatriser aussitôt la plaie.


    Nous ne nous prononcerons pas sur la part respective de lhumain et du diabolique que peuvent receler ces faits étranges.

    Nier laction du démon nous paraît cependant difficile et téméraire. Il y a le lugubre du spectacle, linconvenance des propos, le manque de tenue pour ne pas dire la grossièreté fréquente et chez des gens habituellement réservés à létat de veille ; il y a les superstitions bien caractérisées dappel et de renvoi des esprits escrimeurs ; il y a lhypocrisie de leau lustrale, celle de la présence prétendue immonde de certaines personnes, il y a la présence décelée des catholiques croyants mêlés à la foule, neutralisant le succès de la séance et parfois priés de se retirer. Cette présence occulte est décelée en dautres séances de nécromancie : Il y a des chrétiens ici, dit la prophétesse voilée, je ne puis parler. Il y a les suites débilitantes de la possession, et parfois tout au long de la vie, pour les escrimeurs revenus à eux-mêmes ; il y a les cas de maladie, de mort, de guérison qui tiennent du prodige ; il y a la conviction générale que le 15 de la huitième lune et les jours voisins sont jours de congé pour les diables ou âmes des morts ; il y a le dicton courant quau cours de la huitième lune les barrières sont ouvertes aux esprits inférieurs, et quen ce mois ils viennent se promener dans le monde den haut. Au fait, les séances de boxe ou descrime nont lieu quau cours de la huitième lune, elles nont pas lieu et seraient inefficaces, affirme-t-on, au cours des autres mois.

    Daucuns en leurs apostoliques rêves proclament la Chine convertie : Douce illusion ! Sans doute, nexagérons rien ; ne nions pas le progrès accompli, reconnaissons une lente évolution de la mentalité païenne. De là à nier la puissance actuelle du diable en Chine, il y a loin. Cette puissance demeure réelle, immense, profondément ancrée sur la masse ignorante et curieuse. La Chine nest pas encore conquise au Christ.

    Août 1932.

    A. FABRE.


    1932/757-761
    757-761
    Fabre
    Chine
    1932
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