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Les premieres années de mission du bienheureux Laurent Imbert (1825-1831)

Les premieres années de Mission du Bienheureux Laurent Imbert. 1825-1831 Ce qui suit a été tiré principalement des Annales de la Propagation de la Foi. Le nom du P. Imbert revient souvent dans les premiers volumes de cette Revue où il a écrit de nombreuses et longues lettres et où dautres correspondances ont également parlé beaucoup de lui. Grâce à ces renseignements, on peut le suivre suffisamment pour esquisser à grands traits ses premières années de mission. Cest le but de ces pages.
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    Les premieres années de Mission du Bienheureux Laurent Imbert.
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    1825-1831
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    Ce qui suit a été tiré principalement des Annales de la Propagation de la Foi. Le nom du P. Imbert revient souvent dans les premiers volumes de cette Revue où il a écrit de nombreuses et longues lettres et où dautres correspondances ont également parlé beaucoup de lui. Grâce à ces renseignements, on peut le suivre suffisamment pour esquisser à grands traits ses premières années de mission. Cest le but de ces pages.

    Elles se proposent donc, après lavoir suivi dans les pérégrinations qui ont précédé son arrivée au Setchouan (caractères chinois), de situer, aussi exactement que possible, la partie de cette province quil a évangélisée, et de signaler ensuite les faits importants qui ont marqué son ministère.

    Si les Missions, qui lont accidentellement retenu avant son arrivée au Su-Tchuen, ou Setchouan, (caractères chinois) et qui ont ainsi bénéficié plus ou moins longtemps de son zèle et de ses travaux, lui doivent une reconnaissance et une confiance particulières ; à plus forte raison la Mission de Soui-Fou, ou Suifu (caractères chinois), où il fit ses premières armes, doit-elle lui vouer une dévotion spéciale. Cest, en effet, dans une portion considérable du territoire, qui devait contribuer plus tard à former le Vicariat Apostolique actuel de Suifu, quil a passé la première moitié de sa vie apostolique au Su-Tchuen.

    Outre les renseignements fournis par ses lettres, on trouve des preuves de son passage dans le souvenir, transmis par tradition, quont gardé de lui plusieurs stations, notamment Tié-lou-se (caractères chinois), vieille station chrétienne de larrondissement de Kien.ouy-hien (caractères chinois), et Sou-ki (caractères chinois), dépendant de Kiatingfu (caractères chinois). A Sou-ki la famille Mà (caractères chinois) a possédé longtemps un ornement de messe, ayant appartenu au Bienheureux ; elle lavait encore il y a une trentaine dannées.

    A Tié-lou-se, son nom, conservé par la tradition, figure sur une liste comprenant tous les prêtres qui ont visité cette station pendant ces cent dernières années. Cest une coutume parmi nos vieux chrétiens de parler souvent entre eux des prêtres quils ont connus ; généralement la liste nen est pas bien longue et ne remonte pas très haut. Le cas de Tié lou se est assez rare pour mériter dêtre signalé. Sans laide daucun écrit, il sest trouvé un chrétien dont la mémoire heureuse a pu retenir sans confusion les noms et les dates que les anciens avaient donnés aux générations suivantes. Pour le P. Imbert, date et nom correspondent parfaitement avec les renseignements que lon rencontre ailleurs. Son nom chinois était Lô (caractères chinois). Pourquoi, devenu Vicaire Apostolique de Corée, la-t-il échangé contre celui de Fan (caractères chinois) ? Sans doute parce que le P. Maubant, qui sy trouvait avant lui, portait déjà ce nom.
    oOo

    I
    Depuis son départ de Paris jusquà son arrivée
    au Setchouan.
    1820-1825

    Au dire du P. Imbert lui-même, Mgr Pérocheau 1 lappelait plaisamment le Juif errant2.

    De fait, peu de missionnaires sans doute ont, en si peu de temps, erré plus ou même autant que lui. Arrivé en Extrême-Orient après la longue traversée par le sud de lAfrique, il cherche pendant plusieurs années la porte de sa mission. Layant enfin trouvée, après cinq ans dattente et plusieurs déplacements, il reçoit un district qui mesure 80 lieues de long ; il le parcourt en tous sens pendant près de six ans et fait, entre temps, la navette entre Mgr Fontana et son Coadjuteur, Mgr Pérocheau, résidant, le premier à Tchen-tou (caractères chinois), le second à Tchong-king (caractères chinois), soit environ cent lieues lun de lautre. Jétais, dit-il, comme le courrier entre les deux Prélats, quand ils avaient quelque chose dimportant et de difficile à se communiquer 3. Il passe ensuite quelques années au séminaire de Mou-pin (caractères chinois) et, dans ce poste, quon croirait sédentaire, il lui arrive de visiter des malades à 15 lieues de distance 4. A peine installé, sa pensée sen va au loin, au-delà du Setchouan. Dès 1831, sa première année de Mou-pin, il écrit, en effet, au Séminaire de Paris quil ny restera pas longtemps, tout juste ce quil faudra pour bien établir le séminaire, et quensuite il devra reprendre ses courses. Il pourrait même se faire, ajoute-t-il, que, si vous, MM. les Directeurs, daignez accepter la mission de Corée, jerre un jour jusquaux extrémités orientales du continent. Fiat ! Fiat ! 5

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    1. Evêque titulaire de Maxula. Il avait été sacré à son départ de Paris, pour quil donnât la consécration épiscopale au nouveau vicaire apostolique, Mgr Fontana, dont il devint le Coadjuteur.
    2. Annales de la Propagation de la Foi. T. 5, p. 668-669.
    3. Annales de la Propagation de la Foi. T. 5, p. 668.
    4. T. 7, p. 673.
    5. T. 5, p. 669.


    Ce qui arriva six ans plus tard, en 1837. Cest là quun bourreau coréen arrête la course terrestre de linfatigable Juif errant, en lui ouvrant dun coup de sabre la porte du ciel. Il commençait déjà à regarder du côté du Japon 1.

    *
    * *

    Le P. Imbert est le 338me inscrit sur le Mémorial des Missions-Étrangères. Il quitta Paris le 20 mars 1820, âgé de 24 ans moins 3 jours, et sembarqua à Bordeaux le 1er mai seulement. Il avait pour compagnon de traversée le P. Pécot, qui mourut au Séminaire général de Pinang 3 ans plus tard.

    A Singapour il prit soin des chrétiens de cette ville. Ils étaient bien délaissés ; il semble avoir été le premier missionnaire qui se soit occupé deux 2. Les Protestants y avaient déjà pris pied et possédaient un temple et une école, plus heureux que les catholiques qui, eux, en 1821, navaient pas encore déglise, ni plus de prêtre depuis le départ du P. Imbert 3. Il ne put leur consacrer que quelques mois, 4 au maximum, qui iraient de novembre 1820 à mars 1821. En effet, de là il se rendit à Pinang pour remplacer pendant neuf mois un professeur malade 4 ; or, ayant quitté Pinang le 2 décembre 1821, il y serait donc arrivé au mois de mars précédent ; en comptant six mois de traversée, de mai à novembre 1820, il ne resterait plus, pour son séjour à Singapour, que le temps compris entre novembre 1820 et mars 1821.

    Le collège de lîle de Pinang, avec ses séminaristes qui étaient tous originaires du Setchouan 5, était alors comme une parcelle de cette province. Dune manière, le P. Imbert pouvait donc déjà se dire un peu chez lui, et le séjour quil y fit au milieu de Setchouanais, bien quil nait duré que quelques mois, lui fut dun grand appoint, car il lui permit de se livrer efficacement à létude de la langue chinoise.

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    1. Annales de la Propagation de la Foi, T. 13, p. 165.
    2. Mémorial des Missions-Étrangères, T. 2, p. 318.
    3. Ann. Prop. Foi, T 1, nº 4, p. 126.
    4. Mémorial des M,-E. T. 2, p. 318.
    5. Sur le nombre, il pouvait y en avoir des provinces du Kouy-Tcheou et du Yun-nan qui dépendaient alors du Vicariat Apostolique du Setchouan.


    Il est à peu près certain quil mena de front linstruction des séminaristes et ladministration des chrétiens. On ne pourrait guère expliquer autrement le touchant attachement que ceux-ci lui montrèrent à son départ et dont le P. Pécot rend compte en ces termes : Les chrétiens lont accompagné jusquà la mer, ils ont inondé ce cher confrère de larmes ; ils ne pouvaient détourner les yeux de la petite barque qui le conduisait au navire1.

    Il sembarquait sur un vaisseau anglais qui faisait voile vers Macao. Cétait le 2 décembre 1821 2. Un jeune théologien chinois, qui avait fini ses études à Pinang, sétait embarqué avec lui 3 regagnant sa mission. Le 10 février 1822, ils étaient à Macao 4.

    Macao était la porte par où les missionnaires du Setchouan et les autres avaient jusque-là, pour la plupart, pénétré en Chine. Le gouvernement chinois le savait fort bien, cest pourquoi il exerçait une police sévère sur les routes du Kouangtong. Le passage nétait jamais sans danger. A larrivée du P. Imbert, la route du Setchouan se trouva même fermée.

    Sans se décourager, il reprit la direction du Sud, passa en Cochinchine, puis monta au Tonkin. Il voulait savoir si, par cette voie, il ne pourrait pas atteindre le Yunnan et de là sa mission. Cétait litinéraire suivi par Mgr Pérocheau et, avant lui, en 1812, par le P. Fontana qui lavait couvert en deux mois. On savait que cétait la route la plus sûre, en ne tenant compte que de la police du gouvernement chinois ; mais, infestée de brigands, elle était dangereuse dune autre façon. En 1822, les choses se compliquèrent en outre dune longue rébellion et de troubles dans la partie du Tonkin avoisinant la Chine, de sorte que le P. Imbert ne put ni remonter ni traverser le Fleuve Rouge.

    Cependant, aussitôt averti de larrivée du P. Imbert en ce pays, Mgr Fontana lui avait dépêché deux guides 5. Que devinrent-ils ? Pendant plus de deux ans on nen eut aucune nouvelle. Ce silence était trop long pour ne pas laisser supposer une fin tragique. Cétait dautant plus à craindre quon savait que beaucoup de gens avaient été victimes des rebelles et que larrivée des courriers paraissait avoir coïncidé avec le commencement de la révolte. Dans ces circonstances, le mieux était, la paix rétablie, denvoyer dautres guides ; nous lisons dans une lettre de Mgr Fontana (22 sept. 1824) quil se proposait de suivre ce plan 6.

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    1. Ann. de la Prop. Foi, T. 1, nº 4, p. 127.
    2. 127.
    3. T. 1, nº 6, p. 11.
    4. Mémorial des M..E. T. 2, p. 318.
    5. Ann. Prop. Foi, T. 1, nº 6, p. 11.
    6. T. 2, p.256.


    Cest ce qui eut lieu 1. On était si las dattendre un missionnaire en route depuis si longtemps et qui narrivait jamais ! Tout le monde était dans linquiétude, à Paris comme au Setchouan. De plus, au Setchouan, où la Révolution française et ses suites avaient réduit le personnel missionnaire à des proportions alarmantes, on en avait le plus grand besoin ; en dehors des deux évêques, il ne restait plus que le vieux P. Escodéca de la Boissonnade, cassé, infirme, presque incapable de déplacement et de travail 2.

    Enfin, une lettre toute joyeuse de Mgr Pérocheau annonça au séminaire lheureuse issue de cette odyssée de cinq ans : le P. Imbert était arrivé au Setchouan au mois de mars 1825 ; sa santé sétait améliorée ; il parlait assez bien le chinois et il allait pouvoir commencer à exercer son zèle 3.

    De tous les missionnaires partis avant lui et destinés au Setchouan dès leur départ de Paris, le P. Imbert, avec ses cinq ans de voyage, détient le record de la lenteur.


    II
    Ses premières années de mission.
    1825-1830

    A la connaissance de la langue quil avait commencé dapprendre à Pinang et poursuivi en cours de route avec laide du séminariste quil ramenait, le P. Imbert joignait encore une certaine expérience. Il avait exercé le ministère des âmes en divers endroits, principalement au Tonkin pendant plus de deux ans 4. Rien ne sopposait, par conséquent, à ce quil fût mis tout de suite à la tête dun district. Mgr Fontana se trouvant au nord, son Coadjuteur dans la partie orientale et le P. Escodéca dans les montagnes de louest quil ne voulait pas quitter 5, le nouveau missionnaire était tout désigné pour être placé dans la partie méridionale, afin de ne pas laisser sans direction les prêtres indigènes de cette région.

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    1. Ce renseignement a été fourni par Mgr Verroles en 1843 dans sa relation du martyre de Mgr lmbert. Il ajoute que les premiers guides étaient morts. Ann. Prop. Foi, T. 16 p. 146.
    2. Ana. Pro p. Foi, T. 2, p. 256.
    3. T.2, p. 257.
    4. Mémorial des M. E. T. 2, p. 318.
    5. Ann. Prop. Foi, T, 4, p. 407.


    Cest là que nous le rencontrerons dès le début. Il devait y rester jusquà son départ pour le séminaire de Moupin, au commencement de mars 1831 1.

    Son district fut toujours très vaste, mais généralement plus long que large. Quoique ce district ait été modifié à plusieurs reprises, on voit le missionnaire se déplacer autour dune certaine zone, qui lui servait comme de pivot et quil conserva toujours. De ce centre les rayons se prolongeaient parfois fort loin, mais natteignaient jamais quune partie du Setchouan méridional. Il faut en exclure certainement le Kientchang et aussi, croyons-nous, toute la rive gauche du Tokiang (caractères chinois), depuis Tseyang (caractères chinois), jusquà Loutcheou (caractères chinois), ainsi que la région autour de cette ville, aussi bien que celle qui, au nord, sétend de Meitcheou (caractères chinois) à Tchentou, capitale de la province. Dans aucune de ses lettres, il nest fait mention de ces différents pays ; ils étaient, dailleurs, très excentriques par rapport au reste, et on ne voit pas quelles raisons on pourrait invoquer pour avancer une autre hypothèse, elle serait contredite par les rares renseignements géographiques contenus dans les Annales de la Propagation de la Foi et par les déductions qui en découlent naturellement.

    Ces renseignements sont épars dans les premiers volumes de cette publication et répartis sur plusieurs années. Après les avoir réunis, rapprochés et comparés, nous avons cru quon pouvait en tirer les conclusions qui suivent.

    A). 1825-1826.

    En septembre 1826, le P. Imbert écrit de Outongkiao (caractères chinois) : Cette année, (cest-à-dire celle de lexercice 1825-1826 2), mon district est de 80 lieues ; il est trop long et il a peu de largeur 3. A laide de cette information, essayons de chercher dabord la longueur.

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    1. Ana. Prop. Foi, T. 5, p. 670.
    2. Les Comptes-Rendus embrassent deux moitiés dannées consécutives.
    3. Ana. Pro p. Foi, T. 3, p. 373.


    Cette station, quon appelle aujourdhui Tchoukentan (caractères chinois), parce que léglise et la résidence se trouvent au marché de ce nom, est située à 8 lieues au nord de la sous-préfecture de Kien-oui (caractères chinois), à 4 au sud de Kiatingfou (caractères chinois), sur la rive gauche du Minkiang (caractères chinois), vulgairement appelé Fouho. Ouverte à lEvangile du temps du Bienheureux Dufresse, qui en parle dans une de ses lettres1, elle avait fait des progrès assez rapides, puisquelle comprenait déjà 200 communiants.

    Située au milieu de puits de sel, Outongkiao était un centre daffaires très important, à population très mélangée, dont le pourcentage venu des autres provinces était tellement élevé que la présence des étrangers nattirait aucunement lattention. Cest pourquoi le P. Imbert lavait choisie en 1826, pour y prendre quelque repos, comme étant lendroit le plus sûr de son district. Au dire du missionnaire, les habitants nétaient pas faciles à gouverner et exigeaient, de la part des autorités, beaucoup de précautions ; les chrétiens eux-mêmes se ressentaient quelque peu de lesprit dindépendance du pays et il fallait user à leur égard de douceur et de patience 2.

    Nous connaissons une autre station du P. Imbert, cest Souifou, alias Suifu. Le 1er septembre 1829, écrivant au P. Langlois, il lui dit : Je vous ai parlé dans mes précédentes lettres des bons exemples que donnent les confesseurs, condamnés à la cangue et à la prison perpétuelles dans la ville de Souifou 3.

    Ce terme de lettres précédentes, assez vague en lui-même, tel quel ne nous apprend pas grandchose. Mais considéré à la lumière des circonstances et suivant linterprétation qui en découle, il signifie, sans aucun doute possible : les lettres des années précédentes. En ce temps-là, en effet, lhabitude des missionnaires était de nécrire quune fois par an. Les lettres en question embrassent donc plusieurs années. Comme dans sa lettre du 1er septembre 1829, le P. Imbert relate les faits de 1828, il aura consigné dans les autres ceux des années précédentes, ce qui nous reporte au moins en 1826. Nous verrons, plus loin, lun de ces épisodes de la persécution inséré par Mgr Fontana dans son Compte-Rendu général de 1825-1826 4.

    Mais avec les deux points de repère de Outongkiao et de Souifou, distants lun de lautre de 30 lieues et quelques seulement, nous sommes loin davoir atteint le chiffre voulu de 80 ; de plus, nous n avons désormais pour nous guider aucune indication. Vers lequel des quatre points cardinaux faudra-t-il aller pour parfaire le chiffre en question ?

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    1. Ann. Prop. Foi, T. 3, p. 369, qui renvoie aux Nouvelles Lettres Edifiantes.
    2. T. 3, p. 369-370.
    3. T. 4, p. 415.
    4. T. 2, p. 259-260.


    Nallons pas à louest, pays des Barbares encore non évangélisés aujourdhui, car la zone qui sépare leurs montagnes des bords du Minkiang, est très peu profonde ; elle ne compte dailleurs presque pas de chrétiens en dehors de ceux qui sont échelonnés le long du fleuve.

    A lest nous ne trouverions pas davantage. Voici pourquoi. Dans la lettre où le P. Imbert déclare que son district est trop long et peu large, il ajoute : Lannée prochaine je dois mélargir de 30 lieues et me raccourcir de 30 1. Effectivement, nous le verrons sélargir en 1827, mais ce sera du côté est, car cest Tselieoutsin (caractères chinois), grosse agglomération à 30 lieues environ à lest de Outongkiao, qui constitue cet élargissement. Le P. Imbert lui-même a annoncé son arrivée dans cette localité dans les termes suivants : Le 6 janvier 1827, jarrivai à Tselieoutsin (Puits de leau coulante), après une marche de 18 lieues faite avec mes gros souliers à crampons de fer dun pouce de hauteur à cause de la boue qui rendait le chemin glissant 2.

    Mais, pourrait-on objecter, cette lettre ne signale pas positivement Tselieoutsin comme constituant lélargissement en question ; il est donc loisible de penser que le P. Imbert pouvait déjà être chargé de cette localité, par conséquent il reste toujours à prouver que lélargissement eut lieu à lest. Soit. Mais dun renseignement, tiré dune lettre du P. Voisin en date du 2 septembre 1828, suivant lequel M. Imbert eut la curiosité lannée passée, de voir ce phénomène (il sagit des puits à feu de Tselieoutsin) 3 , il est permis de déduire que le P. Imbert navait pas visité, avant 1827, les puits à feu de Tselieoutsin, et que, par conséquent, il navait pas dû davantage, avant la même année, visiter les chrétiens de cette localité. Il ne paraît pas admissible, en effet, quavec un esprit aussi en éveil que le sien, il ait séjourné ou seulement passé là en 1825 et 1826 sans aller voir ce phénomène unique si curieux, sans compter quil avait dans lun de ses chrétiens, lui-même propriétaire de puits, un introducteur tout trouvé 4.

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    1. Ann. Prop. Foi. T. 3, p. 373.
    2. T. 3, p. 377.
    3. T. 4, p. 410.
    4. T.3, p. 380.


    Toutefois si, ne trouvant pas ces déductions convaincantes, lon jugeait devoir englober quand même Tselieoutsin dans les limites primitives du district assigné au P. Imbert, il resterait que son élargissement de 30 lieues à lest de cette localité ne pourrait être obtenu, car, suivant quil a été déjà dit, aucune hypothèse nautorise à situer une partie du champ dapostolat du P. Imbert sur la rive gauche du Tokiang, rivière à lest de Tselieoutsin, dont elle nest distante que dà peine 10 lieues. Il ne serait pas davantage plausible de suggérer que ce nest peut-être pas à lest quil faut situer lélargissement en question, car alors la longueur du district serait forcément en direction générale est-ouest, et, dans ce cas, ce serait de raccourcissement quil faudrait parler. Or, le raccourcir dans ce sens de 30 lieues serait impossible, lespace nécessaire à une telle amputation faisant totalement défaut.

    Il résulte de ce qui précède que lélargissement du district du P. Imbert se fit à lest. Le corollaire obligé de cette démonstration est que la longueur cherchée de ce même district était en direction générale nord-sud.

    Reste à déterminer maintenant vers quel point : nord ou sud, il faut prolonger la ligne qui permettra datteindre les 80 lieues de long quavait primitivement le district du P. Imbert et dont nous avons repéré déjà un peu plus de trente.

    Un prolongement de 40 et quelques lieues au nord de Outongkiao lui ferait atteindre sinon dépasser Tchentou. Cest impossible ; même lhypothèse dun prolongement sensiblement inférieur est aussi à écarter pour la raison quil atteindrait une région naturellement comprise dans le rayon daction de Mgr Fontana ou de ses aides, établis à la capitale provinciale ou dans ses environs. Bien plus, daprès une lettre du P. Imbert 1, la ville de Kiatinfou, dont il fut chargé plus tard, nétait pas, à lépoque où nous sommes, englobée dans son district, quoique au nord et à 4 lieues seulement de Outongkiao. A plus forte raison doit-on faire la même supposition pour la sous-préfecture dOmeihien (caractères chinois) et la région au-delà.

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    1. Ann. Prop. Foi, T. 5, p. 664.


    La direction nord nous étant aussi interdite, cest donc au sud de Souifou quest la solution cherchée, et cest dans la région, dite Lanlouhien (caractères chinois) six sous-préfectures du sud), prolongement de la vallée du Minkiang par-dessus le Fleuve-Bleu, ou Yangtsèkiang (caractères chinois), que nous la découvrons. La région appelée Lanlouhien est constituée par les six sous-préfectures les plus rapprochées de Souifou, sur la rive droite du Fleuve-Bleu, et rangées contre la frontière de la province du Yunnan. Leurs noms sont : Kinfouhien (caractères chinois), Kuinlinhien (caractères chinois), Kaohien (caractères chinois), Konghien (caractères chinois), Hinouenhien (caractères chinois), Tchanglinhien (caractères chinois). Cette contrée, que le P, Imbert dénomme partie méridionale de Souifou 1, et dont, en 1830, il avait encore la charge, au moins partiellement, aurait ainsi fait partie de son district depuis le commencement.

    La profondeur du Lanlouhien proprement dit, à partir de Souifou dans la direction sud, peut ne pas atteindre tout à fait les 40 et quelques lieues en question, mais nous les obtiendrons et même les dépasserons largement en y ajoutant, soit le territoire de Yuinlinhien (caractères chinois), limitrophe du Lanlouhien, dont il est, en inclinant vers le sud-est, le prolongement naturel et comme une ramification ; soit, et de préférence, la région, ou tout au moins une partie, de la province du Yunnan dite Bas-Yunnan, au sud-ouest du Lanlouhien, qui faisait alors partie du Vicariat Apostolique du Setchouan.

    Comme preuves supplémentaires de lattribution du Lanlouhien avec le Bas-Yunnan ou Yuinlinhien au P. Imbert, nous avons le dispositif géographique du pays, qui, sinclinant vers la dépression du Fleuve-Bleu, forme un tout compact ; ensuite ladministration spirituelle de ces régions, où lon voit généralement les missionnaires chargés de visiter Souifou soccuper comme naturellement du Lanlouhien ; le voisinage enfin du probatorium, ou école préparatoire au petit séminaire, établi à Longki (caractères chinois), dans le Bas-Yunnan, à proximité de la frontière du Setchouan. Confié alors à un prêtre chinois, André Yang, il ne pouvait se passer complètement dune autre direction, suivant que nous lapprend une lettre de Mgr Fontana qui, dans les premiers temps, lavait mis sous la surveillance de son Coadjuteur, quoique celui-ci ny résidât pas 2.

    En largeur, le district du P. Imbert sétendait, entre Outongkiao et Souifou, de chaque côté de la rivière Min (Minkiang), limité à louest par les montagnes toutes proches des barbares Lolos et à lest par une chaîne de montagnes relativement peu élevées, formant ainsi un couloir très étroit ; dans le Lanlouhien il souvrait un peu plus en éventail, mais sans arriver à prendre dans lensemble un autre aspect que celui dun long boyau,

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    1. Ann. Prop. Foi, T. 4, p. 412.
    2. T. 2, p. 254.


    B). 1827

    Ce qui concerne 1827 est plus facile à fixer grâce aux renseignements fournis par le P. Imbert lui-même qui a signalé son arrivée aux Salines, ou Tselieoutsin, le 6 janvier 1827, et par le P. Voisin, qui nous montre le P. Imbert visitant les puits de feu de cette localité dans le courant de cette même année 1827.

    Tselieoutsin, subdivision de larrondissement de Fouchouenhien (caractères chinois), est à 24 lieues nord-est de Souifou. Cest aussi un centre très actif dexploitation de sel. Comme Outongkiao, il possède, en effet, de nombreux puits salants, éparpillés de tous les côtés dans un rayon de plusieurs kilomètres. Mais ce qui caractérise cette localité, lui donne sur sa rivale de louest un avantage considérable et fait sa célébrité, ce sont ses puits de feu qui lui permettent dévaporer leau salée sans employer le charbon. Le P. Imbert les décrit avec la même précision de détails que les puits à sel de Outongkiao 1.

    Au point de vue religieux, Tselieoutsin, avec ses trente communiants seulement, navait pas beaucoup dimportance. Sauf une famille, toutes les autres étaient dépourvues des biens de ce monde, ce qui, du point de vue chrétien, eût été négligeable, si elles navaient été très tièdes. Quant aux païens, dit le missionnaire, ils sont mauvais sujets et rapineurs plus quen aucun lieu de la province 2, ce qui nest pas peu dire.

    Cest le seul endroit de ces parages dont fasse mention le P. Imbert, ou du moins quon cite, parce que cest le seul où il y ait eu quelque chose de particulier à signaler. Mais à coup sûr, il navait pas été envoyé là pour cette unique station, dans un pays qui en renfermait plusieurs autres. Aussi toutes celles qui existaient à cette époque peuvent être fières davoir reçu sa visite, et cest un honneur que doivent revendiquer, non seulement les chrétientés comprises dans le triangle formé par Souifou, Tselieoutsin et Outongkiao, mais aussi celles qui, à lest, sont situées en dehors de ce triangle et dont certaines à une distance considérable. Parmi ces dernières il faut mentionner Tentsinkouan (caractères chinois) et Setsegai (caractères chinois), la première en bordure sud et la seconde en bordure nord de la région qui a constitué lélargissement du district.

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    1. Ann. Prop. Foi, T. 3, p. 369.376, (puits de sel) T. 3, p. 376-381 (puits de feu).
    2. T. 3, p. 380-381.


    Tentsinkouan, qui est un gros bourg à proximité de la ville de Fouchouenhien, dont elle dépend, et à environ 9 ou 10 lieues au sud-est de Tselieoutsin, sert dentrepôt, pour lexpédition par jonques au sel de cette dernière localité. Setsegai est un petit hameau, situé au milieu de montagnes assez élevées et peu habitées, qui forment lextrémité méridionale de la sous-préfecture de Jencheouhien (caractères chinois), et à proximité des lisières de plusieurs autres sous-préfectures. En raison de sa situation géographique et à lécart des agglomérations et des routes, elle servit, au XVIIIme siècle, de refuge en temps de persécution à Mgr Pottier. Sa distance de Tselieoutsin est denviron 18 lieues, ce qui donne à penser plausiblement que cest de cette station que partit le P. Imbert pour se rendre à Tselieoutsin, quand il y arriva le 6 janvier 1827 ; car cest, à lépoque, la seule station chrétienne connue dont la distance de Tselieoutsin soit sensiblement la même que celle dont il est question dans la lettre du Père, rapportée plus haut.

    Mais si les stations de Tentsinkouan et de Setsegai doivent revendiquer lhonneur davoir été visitées par le P. Imbert, à plus forte raison doivent le réclamer les chrétientés qui séchelonnent à proximité des routes de Souifou à Tselieoutsin et de Tselieoutsin à Outongkiao. Celle-ci, la plus longue des deux, traverse de part en part larrondissement de Yuinhien (caractères chinois), effleure celui de Tsinyenhien (caractères chinois) et passe non loin de ceux de Ouiyuenhien (caractères chinois) et de Jencheouhien. Que larrondissement de Yuinhien fût sous la juridiction du P. Imbert, cela ne doit souffrir aucun doute ; il en était de même de celui de Tsinyenhien et surtout celui de Ouiyuenhien qui, au nord de Tselieoutsin, nen est éloigné que de 6 lieues. Quant à la vaste sous-préfecture de Jencheouhien, qui, avec ses 72 marchés, est une des plus vastes de la province et arrive à moins de 8 lieues de la capitale provinciale, sauf la partie sud sur laquelle est située la station de Setsegai, tout porte à croire quelle dépendait dune autre juridiction spirituelle sinon de plusieurs.

    Au sujet du raccourcissement du district, nous devons conjecturer, faute de renseignements, quil dût forcément porter sur une partie du Lanlouhien. Nous verrons dailleurs que cette amputation fut apparemment éphémère.

    (A suivre) J. L. R.
    Miss. apost. de Suifu.
    1927/666-680
    666-680
    Anonyme
    Chine
    1927
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