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Les Négrilles et autres Peuplades aborigènes ou sauvages de la Presqu’île Malaise

Les Négrilles et autres Peuplades aborigènes ou sauvages de la Presqu’île Malaise AVANT-PROPOS A son dernier passage à Taiping, à la veille de reprendre le chemin de l’Europe, le Père Paul Schebesta, S. V. D., me laissa un manuscrit avec prière d’en demander l’insertion dans le Bulletin de la Société.
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    Les Négrilles et autres Peuplades aborigènes ou sauvages de la Presqu’île Malaise
    AVANT-PROPOS
    A son dernier passage à Taiping, à la veille de reprendre le chemin de l’Europe, le Père Paul Schebesta, S. V. D., me laissa un manuscrit avec prière d’en demander l’insertion dans le Bulletin de la Société.

    Lui-même expose les raisons qui lui ont dicté cette démarche ; tous lui sauront gré de l’attention délicate qui lui a fait prendre la plume et ne liront pas sans intérêt ces quelques pages sur un sujet jusqu’ici à peine touché. Avec le temps paraîtront des ouvrages où le Père exposera et discutera plus longuement le résultat de ses recherches au milieu des Négrilles de la Péninsule Malaise.

    Les Négrilles sont considérés par le monde savant comme étant la race la plus primitive du monde entier. En Asie on les trouve aux Andaman, en Malaisie et dans la partie Nord-Est des Philippines, où ils sont connus respectivement sous les noms de Mincopis, de Semangs et d’Aëtas.— “La vie sauvage, a écrit Edw. Taylor, n’est que la continuation à notre époque de l’état social de l’âge de la pierre”. Or, plus un peuple est sauvage, moins il s’est laissé pénétrer par les peuples barbares ou civilisés qui l’environnent, plus son étude offre d’importance au double point de vue de l’ethnographie et de la science des religions.

    Le nom du Père Schebesta a été mentionné dans le Bulletin de la Société (Nº 38, Février 1925), où étaient reproduites quelques lignes d’un article publié par le Père dans le nº du 20 octobre 1924 des Etudes. Les confrères de la Mission de Malacca que les circonstances ont mis en rapports plus suivis avec “l’explorateur sauvage”, de longtemps n’oublieront son égalité d’humeur et son entrain, qui faisaient de lui un si charmant compagnon, ses conversations si intéressantes et son intrépidité qui n’avait d’égale que sa confiance en la divine Providence.

    Le Père Schebesta a, en effet, accompli toutes ses pérégrinations à pied, sans autre compagnon qu’un cuisinier indien (que je me hâte de ne recommander à personne), lequel ne tarda pas à le lâcher et fut remplacé par un Malais. Ses bagages étaient des plus réduits, bien qu’ils comprissent phonographe, appareils photographiques et divers instruments scientifiques. Aussi point n’était besoin d’une nombreuse caravane pour transporter ce mince bagage. Trois sauvages, quatre au plus suffisaient, et le Père allait ainsi de tribu en tribu, de la côte est à la côte ouest, vivant au milieu des sauvages, apprenant leurs dialectes, étudiant leurs mœurs, interrogeant les plus vieux sur les croyances et le folklore de leur tribu, collectionnant tout ce qui était de quelque intérêt au point de vue anthropologique, ou ethnographique, soignant les malades, ne les guérissant pas toujours, mais se faisant leur ami.

    Un jour, après quatre semaines d’exploration dans le centre de la presqu’île, il débouche dans le Kelantan, sur la côte est, et se présente chez un planteur établi sur les confins de la forêt, lui demandant l’hospitalité pour la nuit : “Je viens du Haut-Pérak, dit-il ; j’ai traversé la chaîne montagneuse; pourriez-vous me donner un coin où nous loger, moi et mes gens ?” — Le planteur semble faire plutôt grise mine : — “Où sont vos éléphants ?” demande-t-il enfin au Père. — “ Mes éléphants, répond celui-ci, riant de tout cœur, les voilà”. Et il montrait au planteur, qui n’en voulait croire ses yeux ni ses oreilles, son factotum malais, Lebai, et ses quatre misérables porteurs négrilles.

    Les débuts n’avaient pas été encourageants. A son premier voyage, je l’accompagnai pour le présenter au capt. H. Berkeley, District Officer du Haut-Pérak, un catholique, et l’aider, autant qu’il me serait possible, à nouer ses premières relations avec les Négrilles. Dès le soir de notre arrivée, nous allions faire visite à un campement de sauvages venus de la forêt pour aider les Malais à la récolte du riz. M. Berkeley leur expliqua le but de notre voyage et dit de nous tout le bien qu’il put imaginer ; finalement nous les quittâmes sur la promesse que quelques sauvages viendraient le lendemain nous chercher pour nous conduire dans les différents campements de leur tribu. Le lendemain, à l’heure dite, et bien longtemps après, pas un chat. Inquiets, nous nous rendons au campement : nous n’y trouvons qu’un vieux sauvage à la peau toute ridée, qui nous explique que la tribu, ayant entendu dire par les Malais que nous venions pour leur couper la tête, avait pris la poudre d’escampette. Le jour suivant, ayant descendu la rivière Pérak dans l’espoir de nous aboucher avec une autre tribu plus en aval, nous fîmes encore buisson creux. Personne sous les abris, et la cendre déjà froide des foyers nous prouva que les habitants avaient dû déguerpir la veille,

    Décidément les débuts s’annonçaient plutôt mal, et le Père Schebesta commençait à broyer du noir. Qu’arriva-t-il ? C’est que, après être revenus à notre point de départ, alors que nous venions de quitter notre barque et regagnions à pied nos pénates, deux infortunés petits bonshommes aux cheveux crépus vinrent, à un détour du chemin, tomber dans nos bras. Ils en faillirent mourir de peur ; on voyait littéralement leur cœur battre la chamade sous leur peau bronzée. Pauvres “gosses”, car c’étaient, à les voir, bien plutôt des enfants que des hommes. Nous nous empressâmes de les rassurer, ouvrant nos bagages et leur donnant à pleines mains tabac et allumettes, miroir et colliers de perles, et leur expliquant ce que nous attendions d’eux. La conquête fut vite faite. Je me permis d’attacher moi-même au cou de l’un d’eux le collier de perles qu’il gardait à la main, et il se mit à rire de toutes ses dents: — “On va me prendre pour un gamin”, me dit-il en malais. Je sus plus tard, lors d’un deuxième voyage où j’allai passer quelques jours dans leur camp, qu’il était marié et que, dans sa tribu, ce n’était point la coutume pour les gens mariés de se parer ainsi. Le lendemain, le Père Schebesta commençait sa première expédition ; la glace était brisée.

    Chose digne de remarque : si nous avions réussi à nouer des relations avec les sauvages du premier campement, le P. Schebesta faisait fausse route, car ces sauvages-là n’appartenaient pas à la race négrille. La divine Providence avait donc bien arrangé tout pour le mieux, et dès les débuts.

    Taiping, 8 septembre 1925.

    René CARDON,
    Missionnaire de Malacca.

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    LES NÉGRILLES
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    Depuis tantôt dix-huit mois, j’ai parcouru en tous sens les forêts de la Presqu’île Malaise. Malgré une grande fatigue, résultat de ma vie vagabonde, il ne me reste qu’à remercier le bon Dieu, car j’ai la satisfaction d’avoir complètement réussi dans les recherches ethnographiques que j’ai pu conduire parmi les diverses peuplades avec lesquelles il m’a été donné de prendre contact. Je quitte donc le royaume du tigre avec un cœur plein de reconnaissance envers la divine Providence pour la protection si manifeste dont elle m’a entouré au milieu de multiples dangers. Un autre motif encore m’incite à écrire ces quelques lignes : le désir de dire aux membres de la Société des Missions-Étrangères de Paris combien grande et sincère est ma gratitude pour l’aide qu’ils m’ont apportée dans mes travaux et l’hospitalité toute fraternelle que j’ai trouvée chez tous, chaque fois que, au retour d’une de mes longues expéditions en forêt, je venais chercher un repos si nécessaire, car, je l’avoue bien simplement, ma vie a été des plus dures.

    Nul doute que ce ne fût grosse imprudence, presque folie de ma part, que de me lancer seul en une telle entreprise. Si j’avais su d’avance les fatigues qui devaient être miennes, peut-être le cœur m’eût-il manqué et eussé-je fait prudemment machine en arrière. En tout cas, je ne me sens actuellement nul enthousiasme pour de nouvelles randonnées dans les forêts de Malaisie, ne fût-ce qu’à cause du souvenir que je garde des moustiques et des sangsues, mes persécuteurs les plus enragés.

    Notre Saint Père le Pape Pie XI avait daigné porter un très vif intérêt à cette expédition parmi les peuples primitifs de la Presqu’île de Malacca, et il le prouva de gracieuse façon en accordant des subsides pour qu’elle fût menée à bien et en donnant à l’explorateur une bénédiction toute spéciale. Je partais seul pour un monde qui m’était complètement inconnu, faisant un véritable saut dans les ténèbres les plus noires. Une étoile, pour ainsi dire, guidait mes pas : une lettre de S. G. Mgr de Guébriant, l’éminent et vénéré Supérieur de la Société des Missions-Étrangères de Paris. Vers Sa Grandeur vont mes tout premiers et très sincères remercîments. Cette lettre me montrait la route à suivre et la porte où frapper, si je voulais avoir quelques chances d’aborder des, peuplades dont on ne connaissait guère jusqu’ici que le nom. La route me mena chez le P. Pagès, le très digne Recteur du Collège Général de Penang, et c’est à la porte du P. Cardon que j’allai frapper. Ce dernier est, en effet, missionnaire dans le Pérak-Nord, où les peuplades primitives, les négrilles que j’avais charge d’étudier, ont leur habitat. A tous deux, merci !

    Enfin il m’a semblé tout naturel que, pour exprimer publiquement à tous mes sentiments de gratitude et l’assurance de mon fidèle souvenir, je m’adresse au Bulletin de la Société des Missions-Étrangères de Paris, sûr que cette si intéressante publication accepterait d’être mon porte-voix, mon haut-parleur, et m’aiderait ainsi à remplir ce que je considère comme un devoir. 1

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    1.—Bien que jusqu’ici le Bulletin ait eu pour principe de ne publier que des travaux émanant des Confrères de la Société des M.-E, il s’en écarte volontiers en faveur du R. P. Shehesta, à qui il adresse ses meilleurs remerciements pour cette très intéressante communication. (N. D. L. R.)


    Si donc, et je tiens à le répéter, mon expédition ethnologique fut un réel succès, c’est aux divers membres de cette Société avec lesquels je me suis trouvé en rapports que j’en suis pour une large part redevable.

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    Un troisième motif aussi, je ne le cache pas, me fait prendre la plume. Je voudrais faire voir à ceux qui sont encore aveugles, de quelle importance est l’ethnologie par rapport à la science des religions. Cette science, relativement récente, de ce fait que les savants catholiques lui ont imprimé un élan tout nouveau, en la libérant de l’esprit sectaire, anti-religieux, dans, lequel les savants en iste l’avaient voulu emprisonner, ne peut trouver de base solide que dans les études, les recherches faites par les missionnaires. Personne, en effet, mieux que le missionnaire, n’est à même d’apporter sur les peuples qui l’entourent des informations sûres. Partageant leur vie de chaque jour, il s’attache par devoir à l’étude de leurs institutions sociales, de leurs conceptions religieuses, car il sait que mieux il connaîtra leur mentalité, plus il sera en mesure de se faire à eux, selon la parole de l’Apôtre, et à même de les amener à la vraie foi. Cette supériorité du missionnaire sur l’explorateur, en tant que source d’information, ne peut être niée. Celui-ci n’est qu’un passant, qui ne peut ni tout voir, ni suffisamment approfondir ce qu’il voit ; on ne lui accordera donc pas la même créance qu’à celui-là. Voilà pourquoi les savants ethnographes catholiques tiennent à ce que le missionnaire se départisse de la réserve où trop souvent il se tient renfermé, qu’il donne le récit de ses expériences personnelles, publie le résultat de ses recherches et fournisse ainsi à l’apologétique un instrument de toute première valeur. Aussi longtemps qu’elle fut abandonnée aux mains des incrédules, l’ethnographie ne servit qu’à attaquer la religion, à la battre en brèche. Les savants catholiques l’ont prise à leur tour, cette arme qui devait tuer la religion, et les coups qu’ils ont portés à l’assaillant lui ont appris que la Foi ne s’en portait pas plus mal et s’entendait tout aussi bien avec l’ethnographie qu’avec les autres sciences. Mais, pour que cette arme soit d’un acier bien trempé, il faut que les investigations soient menées sans hâte, poussées aussi à fond que les circonstances et le temps le permettront, et qu’on se garde surtout de vouloir faire servir bon gré mal gré les résultats obtenus à étayer un système échafaudé d’avance.

    Dans le cas où les missionnaires, pour diverses raisons, n’auraient pu encore pénétrer chez certaines peuplades, la nécessité s’impose alors d’envoyer quelqu’un qui soit à même de conduire les recherches les plus importantes, les plus nécessaires. Ce fut la raison qui décida de mon envoi dans la Presqu’île Malaise et fit de l’ancien missionnaire d’Afrique un explorateur dans l’extrême sud du continent asiatique.

    Le nombre des missionnaires est actuellement fort réduit dans la Mission de Malacca, comme dans beaucoup d’autres, hélas ! et ce n’est que tout juste s’ils peuvent suffire à l’évangélisation de la population indienne et chinoise établie principalement sur une certaine profondeur au long de la côte occidentale de la Péninsule. Sauf sur deux points, à Ayer-Salak (dans le territoire de Malacca) et à Batang-Labu (dans celui des Negri-Sambilan), où deux chrétientés existent déjà parmi les sauvages (Jakuns), tout le reste de la population aborigène reste pour le moment hors d’atteinte. Il convient aussi d’ajouter que la population de ces tribus, appartenant à trois races différentes, Négrille, Sakai et Jakun, est très raréfiée et se replie graduellement vers l’intérieur, battant en retraite devant la civilisation envahissante. De plus, la disparition de ces races, et très probablement l’absorption de l’une d’elle, les Jakuns, par l’élément malais, est à envisager pour un avenir relativement prochain. Quant à la race négrille, appelée généralement Semang, la plus intéressante au point de vue anthropologique, puisqu’elle est la vraie race aborigène, elle s’éteindra complètement.

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    Je vais essayer maintenant, dans une esquisse aussi rapide que possible, de faire connaître ces peuplades, celles spécialement qui appartiennent à la race Semang ou Négrille, et le résultat de mes recherches parmi elles.

    Au nord de la Presqu’île, depuis Trang et Patalung, en territoire siamois, jusqu’aux bords de la rivière Perak, dans l’Etat malais auquel elle a donné son nom, se trouvent les Négrilles, les Semangs. Les régions centrales où se dresse la chaîne de hautes montagnes qui forme l’ossature de la presqu’île malaise sont leur lieu d’habitat.

    Les Négrilles sont de petits bonshommes de couleur foncée, aux traits enfantins, avec un nez fortement écrasé et des lèvres rappelant celles des nègres d’Afrique, d’où leur nom de Négrilles, (negro : nègre ; negrito : petit nègre). Pour achever la ressemblance, leur crâne est couvert de cheveux absolument crépus. Tels sont les caractères principaux qui, au premier coup d’œil, les différencient des Sakais, leurs voisins du Sud, dont la stature est plus élevée et les cheveux ondulés. On peut considérer le Négrille comme le vrai type de l’homo simplex. Dans ses mœurs, il est, on le verra, bien moins corrompu que beaucoup de ses cousins de la machine ronde, soit sauvages, soit civilisés. Ces petits hommes errent dans les fourrés impénétrables de la forêt, le beau jardin du Bon Dieu, avec les grands fauves comme compagnons. Les tubercules, les fruits sauvages et, quand la chasse a été bonne, quelques oiseaux ou petits mammifères (écureuils, rats, etc.) composent leur menu de chaque jour. Une fois qu’on a lié connaissance avec ces pygmées, on s’attache à eux comme à des enfants. Loin de moi, bien entendu, de ne vouloir leur reconnaître que des qualités ; ce ne sont pas des anges, mais je ne veux pas non plus que l’on en fasse des bêtes, comme d’aucuns l’ont prétendu. Ils n’ont rien d’ex-quadrumanes, devenus bimanes perfectionnés, mais ayant conservé de la brute tous les bas et violents instincts. Et toutefois combien misérable est la vie des Négrilles, de toutes la plus primitive ! Mais le degré de perfection matérielle auquel s’est haussé un être humain n’est pas nécessairement adéquat à celui de sa culture morale. Si la sauce fait le poisson, le froc ne fait pas le moine. Un individu, une race, ne valent que d’après l’intensité de la vie spirituelle, de la vie de l’âme. Chez ces primitifs, chez ces enfants de la forêt, je l’ai découverte, cette vie, et elle m’est apparue comme une fleur sauvage au vif éclat et riche de parfums.

    Les Négrilles sont nomades dans la plus entière acception du mot. La maladie de la “bougeotte” les tient si fort qu’elle ne leur permet jamais de rester longtemps au même endroit. Leurs habitations et leur mobilier sont, de ce fait, d’une architecture et d’un style des plus sommaires et des plus simples. Une sorte de paravent incliné, fait de larges feuilles et qui repose sur deux perches, sert de maison. Quelques bâtons, ou mieux quelques gros bambous fendus en deux ou en quatre et posés sur le sol forment le plancher, sur lequel on s’accroupit le jour et l’on s’étend la nuit. Quant au mobilier, il se compose des armes de chasse d’abord, soit la sarbacane, soit l’arc, là où il est resté en usage. Ajoutez-y le parang, sorte de long coutelas malais, adopté par presque toutes les tribus (et aussi par les Sakais et les Jakuns) à cause des services qu’il rend quand il s’agit de se frayer un chemin à travers les lianes et !es ronces de la forêt. Aux nodosités des branches qui forment la légère charpente de l’abri pendent dès hottes flexibles tressées en rotin, des sacs tressés avec la feuille du pandanus et qu’ornent le plus souvent des dessins géométriques en blanc, noir et rouge, d’un effet très artistique : c’est un peu, sauf le fini d’exécution, ce que l’on trouve dans la sparterie malaise. Hottes et sacs servent à la récolte des tubercules et des fruits, et aussi, lorsqu’on décampe, à emporter les menus objets qui représentent toute la fortune de la famille. Ce bâton, avec un bout pointu et souillé de terre, qui s’appuie dans un coin de la “cabane”, est la bêche dont on se sert pour extraire du sol les tubercules enfouis parfois jusqu’à trois pieds et même davantage de profondeur. Nos Négrilles n’ont pas d’autre instrument agricole. Comme seaux pour puiser l’eau au torrent ou à la rivière, ils se servent de gros bambous, qu’à chaque changement de pénates ils abandonnent avec la hutte-abri. Le matériel abonde dans la forêt, qui permet d’en fabriquer de nouveaux, et toujours au meilleur marché. Le bambou est indispensable au Négrille, à ce point que l’on peut dire qu’on ne trouve pas l’un sans l’autre. Le Négrille n’en est point encore à l’âge de la pierre polie, il est resté à l’âge du bambou. Avec le bambou, il fabrique sa sarbacane, ses fléchettes, dont il trempe la pointe dans le poison de l’ipoh, son carquois et le peigne enrichi de dessins gravés, que son épouse plante comme ornement dans la broussaille de cheveux crépus qui se dresse si drôlement en houppette au sommet de son crâne rasé. Aux jours de grande fête, Madame y ajoute, en guise de diadème quelques fleurs, deux ou trois bandelettes faites d’écorce d’arbre battue, et la voilà prête pour la danse. C’est encore le bambou qui fournira l’orchestre d’instruments pour accompagner les séances chorégraphiques et les vocalises des Caruso de la tribu. Les musiciens, accroupis, frappent alternativement et en cadence sur un morceau de bois l’extrémité de deux tubes de bambou : cela fait “clic-cloc, clic-cloc” un peu comme des sabots sur un sol gelé, mais avec un timbre plus doux, et nos petits Négrilles, bercés par cette monotone harmonie, jouissent, tels des bambins tapant sur un tambour de trente sous, ou soufflant dans une trompette de douze sous (prix d’avant-guerre). La cadence se fait tantôt plus lente, tantôt plus rapide, et nos pygmées, pendant des heures interminables, demeureront sous l’empire d’un charme si puissant que, semble-t-il, seule la magique baguette d’une fée le pourrait rompre.

    Bien qu’il remplisse comme instrument musical un rôle de tout premier ordre, le bambou, loin de prendre un air faraud, volontiers s’abaisse à un rôle plus prosaïque, celui de marmite. Hâtons-nous de dire qu’en cette capacité il ne peut “tenir longtemps le coup,” car, une fois qu’il a été au feu, il en a assez et n’y retourne plus. Aussi, pour cuire le repas suivant, faut-il avoir recours à une nouvelle marmite. Voilà qui explique comme quoi, dans ses pérégrinations, le Semang ne s’embarrasse pas d’une batterie de cuisine. Tout ce qui vaut la peine d’être emporté tient dans la petite hotte qu’il porte sur le dos. Il s’avance ainsi à travers les fourrés ou le long de sentiers qui souvent ne sont que des pistes, à peine tracées, de bêtes sauvages, le parang et le carquois pendus à sa ceinture de rotin et la sarbacane appuyée sur l’épaule. Derrière lui suit la maman, chargée du dernier né et poussant devant elle ce qui reste de marmaille capable de trotter. Et voilà un couple heureux, parce que libre comme l’air et dégagé des gros soucis d’un déménagement. Diogène, lui, avait son tonneau à rouler...et encore il était vide !

    Dans l’obligation où j’étais d’étudier ces “tziganes”, il me fallait, dans une certaine mesure, me plier aux us et coutumes de la cité, à leur genre de vie. C’était bien dur parfois ! J’allais alors marmonner auprès du Bon Dieu d’abord, puis, au retour de chaque expédition, auprès des missionnaires.

    Un jour, je me plaignais à un jeune Semang : — “Mais c’est insupportable, une existence pareille ! Ce n’est pas une vie !” Mon jeune philosophe me répondit : — Oui, c’est dur parfois ; mais malgré tout c’est bien une vie aussi que celle-là.” — Ils tiennent tellement à cette existence nomade que vouloir les forcer à s’établir définitivement dans un endroit serait risquer de se faire considérer par eux comme un ennemi.

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    Les pygmées de Malaisie ne sont pas des anges, je l’ai dit déjà. Ainsi ils n’éprouvent aucun scrupule à faire à la vérité un croc-en-jambe quand ils y voient une raison suffisante. Par contre, le voleur répugne. Très rares sont les disputes, les querelles, et toujours sans conséquences. Quant au meurtre, c’est parmi eux chose inouïe, inconnue,

    Bien que l’adultère soit considéré par eux comme le crime de tous le plus grave, ils admettent dans le mariage le principe de l’amour libre. Du jour où les deux conjoints n’arrivent plus à s’entendre, le lien matrimonial est rompu par consentement mutuel ; après quoi chacun de son côté peut se remarier à sa guise. Il ne faudrait pas conclure de là qu’ils vivent dans la promiscuité. Qu’il y ait souvent des cas de divorce entre jeunes mariés, c’est possible ; mais, du jour où leur est né un enfant, les époux restent uni jusqu’à la mort. Pratiquement on doit donc admettre que les Négrilles sont monogames.

    De prime abord on serait tenté de croire que ce peuple si primitif ne possède aucune idée religieuse d’ordre un peu élevé. Jusqu’à maintenant, en effet, les ethnographes affirmaient sans vergogne que les primitifs ou vivaient sans aucune religion, ou n’en avaient qu’une idée confuse et des plus grossières. Je suis désolé d’apprendre à ces fabricants de théories que les Négrilles de Malaisie son loin de pouvoir être rangés dans cette catégorie, — si toutefois elle existe, ce qu’on n’a encore pu prouver jusqu’ici. Chez eux, point d’idées grossières sur la religion : ils ne croient ni aux esprits de arbres, ni à ceux des eaux ou des rochers, ni à quelque autre esprit de ce genre. Leur seule préoccupation religieuse est le tonnerre et le dieu qui lui commande ou plutôt le produit. Son nom diffère selon les tribus. Qu’il s’appelle Pedn, Karei, Kagei, Kaei, Keto’, Enku, c’est toujours la même personnalité, le même dieu, un dieu qui demeure dans les airs et qui veille à ce que ses commandements soient observés. Quelque Négrille commet-il un péché, c’est-à-dire une infraction aux règlements de Karei, celui-ci fait gronder son tonnerre : il est fâché et il menace de venir punir le transgresseur s’il ne s’empresse de satisfaire pour sa faute. Vous ne trouverez pas un seul Négrille qui, ayant conscience d’avoir désobéi à l’un des commandements de Katei, ne se hâte d’apaiser le dieu irrité dès que les roulements du tonnerre éveillent les échos de la forêt. Le couteau à la main, il incise son mollet ; dans un petit tube de bambou il recueille le sang qui découle de la blessure, le mélange à un peu d’eau et lance ce liquide vers le ciel. Ce faisant, il prononcera parfois une simple prière au dieu, le priant de ne plus être fâché, de faire taire les éclats du tonnerre, parce que, par le sacrifice du sang qui lui est offert, satisfaction est donnée pour la faute commise. Et même, si la peur le tient trop fortement, le coupable ira jusqu’à faire une confession publique à voix suffisamment haute pour que tous les membres de la tribu l’entendent.

    Ce sacrifice du sang, offert par le pécheur en vue d’apaiser l’ire de la divinité, est un spectacle unique, réellement poignant.

    Les commandements de Karei ne correspondent pas absolument avec ceux du Décalogue, et même quelques-uns nous paraissent parfaitement ridicules. Entrer dans des détails nous entraînerait trop loin.

    “Comment se fait-il, demandais-je un jour à un vieillard, que ton Dieu, qui habite là-haut, si haut, puisse savoir que toi, ici en bas, tu as commis un péché.”— Je comptais par cette question mettre le bon vieux dans un embarras tel qu’il en resterait à quia. Il me regarde tout surpris : — “ Vois-tu la montagne là-bas ? me dit-il ; il faut deux jours pour y atteindre ; et cette colline plus près ? elle n’est qu’à un jour de marche seulement. Eh bien ! la grande montagne, la colline et toutes les montagnes et les collines que nous voyons dans le lointain sont pour Ta Pedn (Karei) aussi proches les unes des autres que le seraient pour nous des huttes groupées ensemble autour d’un arbre. Ta Pedn se promène parmi les montagnes et les collines ; il voit tout : il voit les hommes de tout près et ce qu’ils font. Et tu voudrais qu’il ne vît rien quand ils commettent un péché ?” Cette réponse me laissa tout saisi, et je pus alors me rendre un compte exact de ce que ces Orang utan (“hommes des bois”) savent des problèmes religieux.

    Il resterait encore beaucoup à dire au sujet de la religion des Négrilles de Malaisie, en particulier de leurs concepts de la mort et de la vie future, mais je n’ai d’autre prétention que de donner ici une simple esquisse de ces chers Négrilles, que j’ai si vite aimés.

    Si j’étais venu de si loin, c’était pour vivre dans leur intimité, devenir leur ami et, gagnant ainsi leur confiance, pouvoir étudier non seulement leurs us et coutumes, mais encore et surtout arriver à découvrir, pourvu qu’elle s’y trouvât, malgré certains dires, cette étincelle de vie spirituelle qui différencie l’homme de la brute même perfectionnée.

    En résumé, au point de vue religion, les Négrilles de la Péninsule. Malaise croient à une âme immortelle, à un dieu qui sait tout parce qu’il voit tout, à un dieu juste qui châtie les méchants et dont seul un sacrifice sanglant peut apaiser le courroux.

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    Quelques mots encore au sujet de deux autres tribus. D’abord’ celle des Ple-temer, Elle compte une population que je crois pouvoir évaluer à une dizaine de mille. Quoique mêlés fortement de sang négrille, les Ple-temer sont, dans leur manière de vivre, différents des Semangs. En effet, ils se livrent à un commencement de culture sur le flanc des collines, où ils plantent du riz de montagne et du millet ; au lieu des simples abris de leurs voisins, ils bâtissent de grandes maisons communes qui peuvent contenir jusqu’à une cinquantaine de personnes.

    Eux aussi connaissent parfaitement bien le dieu du tonnerre ; mais, chose curieuse, ils en ont fait un mauvais génie, un principe méchant, et si les Ple-temer offrent à Karei le sacrifice sanglant, c’est la peur qui motive leur dévotion. D’après eux, le dieu du tonnerre est l’ancêtre des Négrilles, il a un jeune frère, Peluig, qui lui livre continuellement bataille et entretient la brouille dans la famille. Karei est de couleur noire, comme les Négrilles, tandis que Peluig est d’une teinte jaunâtre, comme les Ple. La création du monde est aussi attribuée par eux à une femme, Ta Puden, la “grand’mère” Puden.

    En descendant au sud on entre dans le territoire occupé par les Semais. Bien que j’aie passé un certain temps dans cette tribu, elle est restée pour moi plus ou moins une énigme. Aussi n’osé-je actuellement en parler avec certitude. Tout ce que je puis affirmer sans crainte d’erreur, c’est que les Semais ont avec les Ple-temers quelque degré d’affinité, bien qu’ils soient d’une race différente, la race Sakai.

    Enfin, à partir de l’Etat de Selangor jusqu’à l’extrême sud de la Presqu’île, dans le royaume de Johore, une troisième race, celle des Jakuns, s’est implantée. Depuis longtemps les missionnaires ont fait connaître quelques-unes des tribus dont elle est composée. Ainsi que je l’ai dit au début de cet article, deux chrétientés sont établies parmi elles : l’une, la plus ancienne et aussi la plus célèbre, fut fondée en 1848 à 12 milles de la ville de Malacca par le P. Borie, frère du Bienheureux Martyr ; il lui donna le nom de Dusun Maria. La seconde, de beaucoup plus récente, a pour fondateur le P. Catesson, qui bâtit la première chapelle en 1901 ; elle est située à Labu, au nord de Seremban, dans les Negri-Sambilan. J’ai pu visiter ces deux missions, et mon plaisir n’a pas été moindre que mon étonnement de constater que, loin d’être un insuccès, ainsi que l’avaient osé prétendre quelques explorateurs — simples oiseaux de passage, — au sujet de Dusun Maria (actuellement Ayer Salak), elles prospèrent autant que s’y prête la vie nomade de ces peuplades.

    La race Jakun comprend toutes les tribus sauvages du sud de la Presqu’île. Elle est d’origine proto-malaise, ainsi que je l’ai pu vérifier pendant une expédition que je viens de faire chez les Kubus, dans Sumatra central. Les Jakuns seraient donc les constituants de la première vague d’invasion malaise qui déferla sur la péninsule à une époque indéterminée, mais que l’on doit faire remonter fort avant l’introduction de l’islamisme et probablement aussi de l’hindouisme dans Sumatra et les îles avoisinantes. Par leur physique, comme par la langue qu’ils parlent, les Jakuns sont de pure origine malaise. Quant aux Malais de la deuxième invasion, ils diffèrent de leurs précurseurs en ce qu’ils n’ont pas conservé pure leur culture primitive, mais sont venus après avoir subi les influences hindoues et arabes. Aussi, bien que musulmans, ils sont demeurés, et c’est là une autre preuve importante de commune origine, fervents adeptes de la sorcellerie et de la magie noire. Les vieilles légendes qu’ils se racontent sont frappées profondément à l’empreinte hindoue ; et soit sur la scène, soit sur l’écran de leur théâtre d’ombres chinoises (wayang kulit), défilent divinités et héros des cendus en droite ligne de l’olympe brahmanique.

    Cette superposition d’éléments (religion primitive entachée de superstition, et religion venue des Indes) chez les Malais, bien que recouverte par la couche islamique, se manifeste quotidiennement. De ces deux éléments le premier est le plus important, car la Malais recourt bien plus souvent au pahuang (sorcier) qu’à l’imam. La croyance aux esprits, aux mauvais sorts, à l’envoûtement, aux philtres, aux maisons ou aux lieux hantés, est tout aussi ancrée dans son esprit que sa croyance à la parole du Prophète, peut-être même plus.


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    Puisse ce court aperçu sur les aborigènes et autres peuples sauvages de la Presqu’île Malaise prouver aux missionnaires de quelle utilité pour l’apologétique serait l’appoint de leur aide. Il n’est en ethnographie détail si minime qui ne doive être soigneusement recueilli. Parfois une information qui à première vue semblait négligeable sera l’étincelle d’où sortira la lumière permettant de trancher une question restée jusqu’alors insoluble ou fort discutée. Ainsi donc, par son concours précieux, le missionnaire, sans entraver son travail de conquérant des âmes dans les pays païens, fournira les matériaux nécessaires à ceux qui, dans les contrées chrétiennes depuis des siècles, travaillent à défendre la Foi contre les attaques de l’impiété.

    Paul SCHEBESTA,
    de la Société du Verbe Divin.




    1925/649-733
    649-663
    Schebesta
    Malaisie
    1925
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