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Les léproseries dans nos Missions au Tonkin Occidental

Les léproseries dans nos Missions au Tonkin Occidental A lheure actuelle la Mission du Tonkin Occidental na plus aucune léproserie sous sa responsabilité, toutes les uvres dAssistance étant entre les mains du Gouvernement. Daprès les quelques renseignements que jai pu recueillir, une seule léproserie avait été fondée autrefois par la Mission : cétait celle de Ke Vinh, qui nexiste plus depuis longtemps.
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    Les léproseries dans nos Missions


    au Tonkin Occidental

    A lheure actuelle la Mission du Tonkin Occidental na plus aucune léproserie sous sa responsabilité, toutes les uvres dAssistance étant entre les mains du Gouvernement. Daprès les quelques renseignements que jai pu recueillir, une seule léproserie avait été fondée autrefois par la Mission : cétait celle de Ke Vinh, qui nexiste plus depuis longtemps.

    Durant ses courses apostoliques, Monseigneur Retord avait été frappé par le nombre toujours croissant des victimes de la terrible maladie, abandonnés de tous, sans nourriture, sans asile, traînant péniblement leur vie autour des villages dont les portes se fermaient le plus souvent à leur approche. Touché de compassion à la vue de tant de misère et poussé par son ardent désir de la conquête des âmes, il fit dresser près du village catholique de Ke Vinh, sa résidence ordinaire, une trentaine de paillotes, où une centaine de lépreux, tant catholiques que bouddhistes, seraient logés et nourris aux frais de la Mission. Cétait comme un nouveau village uniquement composé de lépreux. On le nommait communément village de Job. Un catéchiste était chargé de lenseignement religieux, tout en conservant la haute main sur le matériel, du reste assez rudimentaire. Ayant eu plusieurs fois loccasion de nouer quelques relations épistolaires avec le vic-roi du Tonkin, Mgr Retord en profita pour appeler son attention sur cette léproserie, et ce haut mandarin lui obtint du gouvernement de Tû Dúc une allocation mensuelle denviron 3 francs pour chacun des inscrits. Ce modique secours fut régulièrement payé, même pendant la période des persécutions, car le vice-roi navait parlé que dune uvre philanthropique et sétait bien gardé de dire que le fondateur de cet établissement était un évêque catholique. Durant la tourmente déchaînée par Tû Dúc la Mission ne put guère soccuper des lépreux ; de sorte que les mandarins ne tardèrent pas à juger le moment favorable pour nous enlever ce moyen de parvenir jusquaux âmes en soignant les corps de leurs infortunés compatriotes : la léproserie de Ke Vinh fut supprimée par ordre des mandarins locaux et les malades dirigés sur le lazaret officiel de la province de Nam-Dinh.

    Tels sont les renseignements recueillis sur cette léproserie fondée par la Mission. On avait fait de son mieux pour créer une cette uvre : cette uvre était détruite. Du moins avait-elle prouvé une fois de plus au monde païen que la religion est toujours et partout la première à sincliner vers les malheureux, que, là où la doctrine du Christ est méconnue, lhomme demeure insensible à la souffrance de son semblable et que lhumanitarisme moderne nest quune mauvaise copie de la charité.

    Du reste les missionnaires nabandonnèrent pas la partie et nous verrons par la suite de ce récit que leur action sest fait senti dune façon très réelle dans les léproseries officielles.

    I. Léproseries sous le Gouvernement annamite. La lèpre est une maladie endémique au Tonkin. De temps immémorial les lépreux y furent nombreux. La répulsion quils provoquaient chez leurs congénères ne laissait pas de causer quelques disputes, qui dégénéraient parfois en véritables désordres, si bien que le gouvernement annamite dut les retirer des villages pour les réunir en colonies plus ou moins considérables selon limportance des provinces : ces colonies ou villages de lépreux étaient installés non loin des grands centres et ordinairement près dun fleuve, dun cours deau, afin de faciliter aux lépreux de fréquentes ablutions. Chaque famille avait sa paillote isolée des cases voisines par un espace assez étendu de terrain, afin que chacun fût chez soi et que lair fût plus respirable pour ceux qui nétaient pas atteints de la lèpre. Dans une famille il arrivait souvent quun seul membre, le mari ou la femme, par exemple, se voyait contaminé ; dans ce cas ils ne vivaient pas séparés et gardaient leurs enfants avec eux. Cétait la vie en famille. Ceux qui étaient encore valides cultivaient le lopin de terrain avoisinant leur logis, afin dy recueillir quelques légumes pour améliorer lordinaire, et servaient dintermédiaire pour les relations des lépreux avec les villages voisins ou avec les voisins ou avec les autorités mandarinales. Parfois certains mauvais sujets, en rupture de ban avec leur village, se réfugiaient chez les lépreux pour se soustraire aux recherches de la police ou pour éviter les tracasseries des mandarins. Ces transfuges vivotaient en faisant un petit commerce avec les lépreux ou en leur rendant quelques services moyennant rétribution.

    Le Gouvernement annamite prenait à sa charge lentretien de ces établissements au nombre dun par province ; chaque lépreux recevait comme allocation mensuelle un boisseau (60 litres) de riz et une ligature. Le nombre des bénéficiaires admis par les autorités était souvent majoré sur les listes, car la surveillance et le contrôle laissaient beaucoup à désirer : les mandarins se souciaient peu de dénombrer une clientèle qui, sans leur enlever la crainte dune contagion toujours possible, laissait rarement briller à leurs yeux le plus petit espoir dune rémunération pécuniaire. La ration mensuelle des vivres ne suffisait pas pour entretenir la famille, il fallait donc chercher ailleurs les ressources nécessaires.

    Les missionnaires et les prêtres indigènes étaient autorisés à soccuper des colonies de lépreux. Eux seuls étaient capables de trouver le chemin de ces curs aussi ulcérés que leurs membres ; seules les consolations de la foi, les promesses dune vie future, où leur âme sera éclairée dune lumière divine, où leurs loques humaines daujourdhui seront transfigurées, peuvent apporter un peu de joie dans ce séjour de la douleur.

    Montrer le ciel en récompense de tant de misères acceptées pour lamour de Dieu : quel puissant remède à tant de maux ! Et enfin, lorsque la chétive enveloppe nen peut plus, laisser les âmes senvoler joyeuses sous une dernière bénédiction, tel était le beau rôle des missionnaires et des prêtres indigènes.

    Le Père Nghiêm, prêtre indigène et curé de la paroisse de Nam-Dinh, grâce à ses relations courtoises avec les mandarins de la province, reçut deux la direction effective, sinon officielle, de la léproserie de Nam-Dinh. Il fut assez heureux pour obtenir la conversion dun nombre de ses administrés. Chaque mois, il envoyait ses catéchistes avec quelques notables toucher lallocation chez les mandarins. Il soccupait surtout des lépreux au point de vue spirituel ; aussi ces braves gens lappelaient-ils leur bon Père.

    Il en était à peu près de même pour la léproserie de Hanoi, alors située sur lemplacement de lhôpital Lanessan. Vers 1883 la plupart des inscrits de ce village étaient catholiques. Le Père Landais dabord et le Père indigène Paul Trinh ensuite sen occupèrent avec une telle activité et un tel savoir-faire quils amenèrent en peu de temps à la foi catholique tous les bouddhistes qui sy trouvaient. Depuis cette époque jamais un seul païen nentra dans le village sans demander immédiatement, et de son plein gré, à recevoir le baptême. Un catéchiste était chargé de lenseignement religieux, fonction peu intéressante, mais quil savait accomplir par devoir pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Il arrivait parfois que les prêtres indigènes qui avaient la direction effective de la léproserie se voyaient obligés de réclamer auprès des autorités locales lallocation intégrale fixée, car les préposés à la distribution des vivres diminuaient la quantité ou trompaient sur la qualité du riz.

    La léproserie de Hanoi devint, pendant les persécutions, un lieu de refuge pour les prêtres indigènes : ils se cachaient là pour échapper à lorage qui menaçait leur tête. Lun deux, le Père Diêm, renommé pour sa science médicale, profita de la tourmente pour sappliquer aux soins des lépreux. Longtemps il put ainsi échapper à toutes les recherches des mandarins qui avaient décrété sa mort ; il fut dénoncé par un malheureux qui espérait une forte somme pour prix de sa trahison. Cest dans la léproserie que les satellites du mandarin le trouvèrent et le firent prisonnier.

    II. Les Léproseries depuis létablissement du Protectorat français. Quand ladministration française fut établie au Tonkin, elle continua la subvention pour lentretien des léproseries déjà établies. Mgr Puginier obtint du Général Commandant en chef une délégation officielle lui permettant de soccuper de celles qui se trouvaient sur le territoire de sa Mission. Cette dernière comprenait, en plus du Tonkin occidental actuel, le Haut Tonkin et le Tonkin Maritime. Chaque mois le Gouvernement versait à un catéchiste désigné par lEvêque, lallocation prévue. Grâce à la générosité des Résidents supérieurs, notamment de M. Fourrès, qui sintéressait au sort de ces malheureux dune façon particulière, le subside, dabord fixé en piastres au lieu du riz et des ligatures dautrefois, fut progressivement augmenté ; de cette façon les lépreux, pouvant se suffire chez eux, cessaient leurs randonnées sur les marchés, au grand contentement des vendeurs et de la population. De plus, ainsi traités généreusement, ils chantaient les louanges des Français qui avaient pitié des malheureux et des déshérités de la nature. Ce régime ne dura pas plus dune quinzaine dannées. Quand fut établi le service de lAssistance publique, lAdministration reprit en main la direction complète de toutes les léproseries, ne laissant aux missionnaires que lautorisation de soigner spirituellement les lépreux chrétiens, sans leur permettre aucune initiative pour le soulagement du corps. LAssistance publique, au nom de lhygiène, jugea un moment que léloignement des léproseries des grands centres simposait, et il fut question de confiner tous les malades dans une île du golfe du Tonkin, où ils nauraient plus aucun contact avec les autres mortels : cette mesure radicale parut heureusement trop sévère. On trouva dautres moyens : les léproseries provinciales furent supprimées et réunies en deux grandes agglomérations dont la principale est Tè Trùông, à 10 kilomètres de Hanoi.

    LAssistance publique se montra dune grande rigueur envers les malheureux lépreux : elle ne laissa dans ses léproseries que ceux réellement atteints de la lèpre. Cette mesure donna lieu à des séparations pénibles : le mari dut se séparer de sa femme, la mère abandonner ses enfants ; plus de cette vie de famille, dernière consolation à leurs maux : cétait la prison sans adoucissement, aussi nombreux furent les mécontents qui, ne pouvant supporter une pareille captivité, cherchèrent à sévader.

    On parla alors de confier la direction de ces établissements aux religieuses de Saint-Paul de Chartres. Malheureusement lidée resta à létat de projet : on oublia la formule célèbre : Lanticléricalisme nest pas un article dexportation, et lon refusa à ces malheureux les services que leur auraient rendus nos si dévouées religieuses. On se contenta dattacher à chaque léproserie un surveillant européen chargé de faire la police et de distribuer les allocations et les vivres. Plus tard on lui adjoignit un infirmier indigène qui soccupa de faire des pansements aux plus malades. Un médecin vient de temps en temps visiter le village. Un missionnaire est autorisé à visiter les lépreux et à leur apporter les secours de la religion. Je ne connais pas de village plus gai dans tout le Tonkin, me disait un confrère au retour dune visite à cet établissement. Ils sont heureux, en effet, plus heureux quon ne se limagine, ces lépreux chrétiens. Les corps souffrent, mais les âmes, qui savent quil ny a plus rien à attendre sur la terre, souvrent plus facilement toutes grandes à la rosée den-haut.

    Actuellement cest le Père Cantaloube qui met tout son zèle à seconder laction de la grâce dans ces âmes. Malgré ses modiques ressources il sest ingénié pour bâtir une coquette petite chapelle, suffisante toutefois pour contenir les 400 lépreux chrétiens du village. Nombreux sont les visiteurs qui se plaisent à franchir la courte distance qui sépare Hanoi de Té Trûong pour jouir pendant quelques instants de la franche et cordiale hospitalité quils y trouvent ; beaucoup, sur cette première impression, estiment que laumônier des lépreux est le plus heureux des hommes: jugement un peu sommaire.

    En résumé, bien que les léproseries ne soient pas des institutions, des uvres de la Mission, néanmoins celle-ci sest toujours préoccupée du sort de ces malheureux, parmi lesquels elle a obtenu de nombreuses conversions et quelle a aidés sans cesse par ses aumônes.

    1923/419-424
    419-424
    Anonyme
    Vietnam
    1923
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