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Les fêtes du centenaire du Bienheureux Théophane Venard à Saint-Loup-sur-Thouet

Les fêtes du centenaire du Bienheureux Théophane Venard à Saint-Loup-sur-Thouet.
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    Les fêtes du centenaire du Bienheureux Théophane Venard à Saint-Loup-sur-Thouet.

    Tandis que, dans le clocher de Saint-Loup, un joyeux carillon annonçait, au soir du samedi 21 novembre 1829, le baptême de l’enfant né le matin même au foyer de l’instituteur, M. Vénard, personne à coup sûr, ne songea à poser la question que se posaient jadis les voisins des parents de Jean-Baptiste. “Que pensez-vous que sera cet enfant ?” Rien, en effet, à l’encontre du Précurseur du Christ, ne semblait indiquer que Dieu avait des vues spéciales sur ce nouveau-né.

    Les parents eux-mêmes, en choisissant pour lui le nom de Théophane, n’avaient point conscience, de lui donner un nom prophétique. Ils ne soupçonnaient pas que leur enfant, en moins de trente-deux ans, réaliserait d’une façon éclatante et durable “la manifestation de Dieu” que ce nom signifiait et annonçait.

    En 1829, ces choses étaient cachées aux habitants de Saint-Loup. Mais, au ciel, les bienheureux martyrs qui voient tout en Dieu, saluaient déjà en cet enfant de moins d’un jour, un futur membre de leur “éclatante cohorte” et les anges protecteurs du Tonkin contemplaient avec amour et respect ce témoin du Christ Jésus, dont bientôt le sang arroserait le sol de l’empire d’Annam pour le féconder et, une fois de plus, y faire germer des chrétiens.

    En 1929, toutes ces choses sont évidentes aux habitants de Saint-Loup. La vie et la mort de Théophane ont manifesté d’une façon éclatante les desseins de Dieu sur le nouveau-né de 1829 ; l’Eglise a proclamé authentiquement et solennellement, il y a vingt ans, sa fidélité à la grâce et sa victoire en lui décernant le titre de Bienheureux et de Martyr, prélude, ayons-en la douce confiance, d’une prochaine canonisation.

    Les habitants de Saint-Loup savent cela et ils en sont heureux et fiers. Rien donc de surprenant qu’ils aient voulu, à l’occasion du Centenaire du Baptême de Théophane, remercier Dieu d’avoir choisi et glorifié leur compatriote et célébrer solennellement.

    …Le Protecteur de la terre natale,
    Si fière de son souvenir.

    De fait, ils l’ont glorifié magnifiquement et chanté de quel cœur ! ce Théophane dont ils ne se lassent pas de répéter :

    Il est notre gloire
    Le doux Martyr !
    Chantons sa victoire,
    Son souvenir !

    Sa victoire, son souvenir, ils les ont chantés trois jours durant, au cours du Triduum commémoratif que Monseigneur l’Evêque avait fixé aux 18, 19 et 20 août, anticipant de trois mois la date de l’anniversaire réel.

    *
    * *

    Les deux premiers jours furent des jours de fêtes intimes pour la paroisse : fêtes de famille, peut-on dire, où chacun tint à honneur de prendre part pour traduire extérieurement les sentiments qui gonflent les cœurs. La tendresse intime des cœurs a rejailli sur la ville tout entière et l’a comme revêtue de joie. Quel charme pour les yeux, de la contempler, dès le dimanche, dans son éclatant décor de fête, sous le brillant et chaud soleil d’août ! Que sera-ce quand on l’aura complété les jours suivants ? Pavoisement de la ville, décoration des maisons, auxquels s’ajouteront, le soir, les illuminations, furent, a-t-on écrit, “la traduction brillante, éloquente et charmante à la fois, de l’amour qui, à Saint-Loup, fait battre tous les cœurs pour Théophane”.

    Dès les premières maisons de l’avenue de la gare, un arc de triomphe monumental souhaite la bienvenue aux prélats. De là, à l’entrée du vieux château où seront célébrées les cérémonies pontificales de clôture, en passant devant l’église et la maison natale du Martyr, se déroule une longue voie triomphale, — comme si Théophane lui-même devait la suivre — coupée d’arcs de triomphe, bordée de mâts enguirlandés, de banderolles, de verdure, de maisons dont chacun, à l’envi et selon ses ressources et l’inspiration de sa piété, s’est ingénié à fleurir et décorer façade et fenêtres. Quelles belles trouvailles on pourrait signaler ! Mais, elles étaient trop pour qu’on y puisse songer ! Notons seulement les inscriptions des deux arcs de triomphe de la rue principale, reproduisant, tout près de la maison natale, en lettres que l’électricité fera briller dans la nuit, les paroles du Martyr... “Plus ça durera, mieux ça vaudra”!

    Mais, et il importe de le souligner, ce ne sont pas seulement les artères principales, celles que suivront les cortèges, que contempleront les pèlerins du mardi, qui sont ainsi fleuries. Ayez la curiosité de suivre les rues et les ruelles écartées où personne ne songera à passer ; allez jusque dans les faubourgs, partout vous verrez s’épanouir l’enthousiasme pour la “fleur de grâce et de beauté” cueillie un matin, sur les rives du Fleuve Rouge, pour être placée, par le divin jardinier, dans les parvis du ciel. Honneur aux habitants de Saint-Loup! Combien touchante l’unanimité avec laquelle ils ont fêté leur

    ...Frère aîné,
    Que Dieu parmi ses anges
    A déjà couronné !

    Mais nous sommes encore au dimanche matin : entrons à l’église. Elle a pris ses décors des grandes fêtes. Depuis 1924. il s’y est fait des transformations importantes. Son transept de droite est devenu la chapelle du Bienheureux, tout fraîchement décorée ; avec la, toile de Gagnardi qui, face à l’autel, représente le martyre, et les multiples souvenirs-reliques qui tapissent les murs, elle est impressionnante.

    Voici l’heure de la Grand’messe : elle est chantée par M. l’abbé Francis Trochu. Cet honneur était dû à l’auteur d’une nouvelle “Vie de Théophane Vénard, où le talent de l’écrivain ajoute tant d’attraits à la touchante figure du Martyr”. Comme aux grandes fêtes, la foule afflue. Le prédicateur de ces deux premiers jours, le P. Patern, professeur d’Ecriture sainte au Grand Séminaire, dans un langage qui vise à demeurer simple, fait entendre à l’assistance dont il aperçoit les derniers rangs sur la place, des leçons de vie chrétienne qui sont comme l’écho de la voix de Théophane et l’efflorescence des exemples qu’il a laissés. Aux Vêpres, l’assistance s’est encore accrue pour entendre le nouveau sermon : puis ce fut un cortège imposant qui monta, selon une tradition très aimée, au coteau de Bel-Air, au chant des cantiques et aux harmonies de la fanfare de Saint-Loup-Gourgé.

    Une troisième fois le prédicateur prit la parole et, au pied de la croix qui marque le lieu où Théophane sentit l’appel au martyre, il adressa une chaude allocution à cette assistance. Au dire des auditeurs, qui sont bien les meilleurs juges, elle fut touchante et fructueuse. Aussi a-t-on remarqué que, toute la journée, l’ordre, le calme, l’esprit religieux et la prière animèrent cette foule. L’influence de Théophane planait sur elle. Avouons, pour terminer le récit de cette journée, que son succès dépassa de beaucoup l’attente. Merci au “doux Martyr”.

    Le lundi matin, la messe fut chantée, à nouveau. Le célébrant était M. l’abbé Bellot, curé d’Assais, successeur de “l’abbé Eusèbe”, le bien-aimé frère à qui Théophane écrivait de sa cage une lettre si touchante : l’auteur fraternel de cette première Vie du “doux Martyr” qui a suscité tant de vocations missionnaires et sacerdotales.

    *
    * *

    Toutefois cette solennité ne devait pas avoir un caractère purement intime et paroissial. Théophane, gloire de Saint-Loup, est aussi une gloire diocésaine puisque le diocèse de Poitiers a largement contribué à sa formation sacerdotale. Aussi Monseigneur l’Evêque de Poitiers avait donné aux fêtes du Centenaire un caractère diocésain en y invitant, par une Lettre pastorale, tout le diocèse et spécialement le clergé à s’y unir et à participer à l’acquisition d’une châsse nouvelle pour y placer les reliques du Bienheureux.

    Il est encore une gloire et une des richesses familiales de l’illustre Société des Missions-Etrangères de Paris qui l’a envoyé au Tonkin et qui le considère comme un des plus beaux joyaux de sa couronne de martyrs, et une gloire de l’Eglise d’Extrême-Orient pour laquelle il a versé son sang. La Société y fut représentée par Mgr de Guébriant, archevêque de Marcianopolis, son Supérieur général, accompagné de plusieurs directeurs du Séminaire de la rue du Bac, anciens missionnaires eux-mêmes et d’un bon groupe de jeunes aspirants. L’Eglise d’Extrême-Orient, elle aussi, avait ses représentants en la personne de Mgr Deswazières, Vicaire Apostolique de Pakhoi, en Chine et du P. Schlicklin, Provicaire de Hanoi, la mission même de Théophane.

    Enfin Théophane est une gloire catholique. Mgr de Guébriant, bien placé pour en juger, pourra, le soir même, affirmer que la gloire du Bienheureux Théophane et son culte grandissent et montent merveilleusement à l’horizon de l’Eglise, même hors de France. L’Amérique, en particulier, lui a voué une vénération affectueuse qui va toujours en augmentant. Il ne se passe guère de semaines qu’il n’arrive de là-bas, à Paris, des lettres demandant prières et reliques : d’Amérique on va en pèlerinage au lieu de son martyre, au Tonkin ; quand fut fondée la Société américaine des Missions-Etrangères de Mariknoll, elle fut placée sous le patronage du Bienheureux Théophane, et le Supérieur de son Séminaire a fait le voyage de Paris et de Saint-Loup pour vénérer ses reliques et ses souvenirs et lui recommander son œuvre. Ce fut pour lui, a-t-il écrit, un vif regret de ne pas être présent aux fêtes du Centenaire.

    Et parce que Théophane est une gloire catholique, Sa Grandeur Monseigneur l’Evêque avait souhaité que la solennité fût présidée par un Cardinal, dont la pourpre,

    Tel un long flot de sang sur un sillage vierge,

    rappellerait d’une façon plus sensible son union intime avec le Souverain Pontife, chef de l’Eglise catholique.

    Le Cardinal Charost, archevêque de Rennes, avait accepté de présider les fêtes et de prononcer le panégyrique du Bienheureux.

    Aux évêques, ajoutons pour être complet, trois autres prélats : le Rme Père Abbé de Ligugé, Dom Gaugain et deux protonotaires apostoliques: Mgr Boucher, directeur de 1’Œuvre de la Propagation de la Foi, et Mgr Mério, directeur de l’Œuvre de la Sainte-Enfance.

    *
    * *

    Dès la matinée du lundi, Monseigneur de Poitiers arrivait à Saint-Loup. De suite, il procédait au transfert des reliques les plus précieuses dans la nouvelle châsse et y apposait les scellés qui, en attestant leur authenticité, permettraient de les exposer à la vénération publique tout en assurant leur sauvegarde. Au début de la soirée, et toute la journée du lendemain la châsse demeura exposée dans le chœur de l’église paroissiale et attira beaucoup de visites et de prières.

    Peu à peu les prélats étaient arrivés : la réception solennelle du Cardinal devait avoir lieu à 5 heures, non pas sur la place publique, mais dans une fraîche prairie, sur les bords du Cébron. C’est que, selon la coutume du pays, elle comportait un feu de joie, et, par ces temps de sécheresse, il convenait d’éviter tout danger d’incendie.

    Monseigneur de Poitiers était allé au-devant de son Eminence jusqu’à Bressuire. Et voilà que, tandis que l’auto traversait les villages ou passait à proximité, les habitants se trouvaient groupés et, en des ovations toutes spontanées, acclamaient le Cardinal avec enthousiasme. Puis c’est un groupe de cavaliers aux chevaux enrubannés et de cyclistes aux machines fleuries, qui précèdent la voiture pour faire un cortège d’honneur à Son Eminence. A l’entrée de Saint-Loup le Cardinal descend de voiture et, à pied, la grande Cappa rouge déployée, accompagné des autres prélats, se rend au lieu de la réception officielle, non sans donner gracieusement d’abondantes bénédictions et non sans faire baiser souvent son anneau… et encore ne put-il satisfaire toutes les personnes qui l’eussent désiré ?

    Le clergé, précédé d’un fort groupe d’enfants, garçons et fillettes porteurs de fleurs et guidés par les Sœurs de l’Immaculée-Conception, s’était déjà rendu processionnellement au lieu de la réception. Les personnalités officielles l’y avaient rejoint ainsi que la foule subitement grossie, à l’arrivée du Cardinal.

    Quand il paraît, une vive acclamation l’accueille. Monseigneur de Poitiers lui présente l’eau bénite et, aussitôt, M. le Maire s’avance pour adresser à Son Eminence les souhaits de bienvenue du Conseil municipal et la vive gratitude de Saint-Loup, fier et heureux d’avoir l’honneur de posséder “contre toute espérance”, après Poitiers, après Pitié, après Migné, l’illustre Cardinal, qui tient une place prépondérante dans l’épiscopat français et qui fut le Légat du Pape à Carthage.

    Il dit la reconnaissance des habitants à Monseigneur de Poitiers à qui ils doivent cet honneur et qui vient les “encourager dans leur culte et leur amour pour l’incomparable Martyr” ; il le remercie d’avoir appelé à ces fêtes Mgr de Guébriant, qui n’est plus un inconnu pour Saint-Loup, et les autres prélats qui l’entourent et termine en proclamant que tous “avec enthousiasme et d’une voix unanime, conseiller général, conseiller d’arrondissement du canton de Saint-Loup, conseillers municipaux de la commune, catholiques de la paroisse, acclament le Cardinal, l’Evêque de Poitiers, Nos Seigneurs les Evêques et les autres prélats”.

    Puis, M. le Dr Guillon prend la parole au nom du Conseil paroissial, redisant avec quelle allégresse toute la population de la contrée s’est préparée à cette solennité, voulant, d’ailleurs, donner par là une preuve que la foi n’est pas morte au pays de Gâtine. Il aime à rappeler qu’il lui fut donné à lui-même “ d’assister en 1862, à la première Vénération des reliques du Bienheureux, présentées aux fidèles par Mgr Pie, alors Evêque de Poitiers, qui prophétisa les fêtes d’aujourd’hui en disant dans l’homélie : “Est-ce que nous nous courberons un jour devant toi sur la terre en signe d’honneur et de vénération ?” Et il traduit toute la reconnaissance de la paroisse envers Monseigneur de Poitiers qui a ordonné le Triduum et envers les prélats qui ont répondu à son invitation, car : “En venant vous joindre à nous, en cette mémorable circonstance, Eminence, Messeigneurs, vous avez également voulu témoigner de votre amour pour notre Martyr et ajouter ainsi une plus grande splendeur à nos propres hommages”.

    Le Cardinal avec sa grâce habituelle remercie et dit sa joie de se trouver dans ce “pays auréolé par la foi de votre Martyr”. L’Eglise est née d’un tombeau, l’Eglise romaine s’appuie sur le tombeau des Apôtres ; heureux le pays à qui Dieu donne de s’appuyer sur le tombeau d’un martyr. Quoiqu’il puisse y avoir en cela de déconcertant pour la raison humaine, il n’est pas de plus solides fondements ”.

    Ce n’est pas terminé, des enfants s’approchent qui offrent au Cardinal une gerbe de fleurs que l’on pouvait le lendemain voir à l’autel du Bienheureux. Avec quelle bonté paternelle Son Eminence remercie ces petits. Mais le bûcher attend impatient de flamber : une torche enrubannée sert au Cardinal pour l’allumer. Pendant qu’il crépite joyeusement, le directeur de la Chorale a donné un signal et voilà qu’éclate le chant enthousiaste d’une Cantate de circonstance, qui clame harmonieusement le salut de l’humble Saint-Loup “que, aujourd’hui, on prendrait pour un temple sacré”, au

    …..Primat d’Armorique,
    Vous dont la pourpre en ces jours glorieux
    Vient rappeler le triomphe héroïque
    Rouge du sang de notre Bienheureux ?

    et à chacun des prélats.

    Enfin, la procession s’organise à nouveau et au chant du Benedictus se rend à l’église où la Bénédiction du Saint-Sacrement est donnée par le Rme Père Abbé de Ligugé.

    L’heure du dîner approche ; on se hâte parce qu’une conférence avec projections doit être faite à 9 heures par Mgr de Guébriant. Entre-temps Monseigneur l’Evêque de Poitiers, accompagné de M. le Doyen et de quelques autres personnes, se rend au cimetière sur la tombe rajeunie des parents du Bienheureux. Ce fut une occasion pour Sa Grandeur, et une grande joie, de constater personnellement, que même les quartiers les plus écartés de Saint-Loup, ont pavoisé, ainsi que nous l’avons dit, et Elle aimait à en exprimer sa grande satisfaction.

    La Conférence eut lieu devant une salle comble, trop petite, pour contenir l’assistance qui débordait abondamment au dehors. A défaut de vues se rapportant à la vie même de Théophane, — la photographie n’existant pas ou, du moins, d’une façon si rudimentaire à son époque, — Mgr de Guébriant fit passer sous les yeux, en les commentant, quarante vues qui pouvaient mieux faire comprendre la vie et l’apostolat du Bienheureux, en conduisant les spectateurs depuis le Séminaire des Missions-Etrangères jusqu’en IndoChine, en leur montrant divers paysages tonkinois, des scènes de la vie publique ou religieuse des habitants; des églises de la brousse et des cathédrales, les forêts vierges insalubres et quelques-uns de leurs animaux, si redoutables durant les persécutions, les uns et les autres, aux missionnaires obligés de se vacher et aux chrétiens condamnés à l’exil ; des scènes enfin qui firent mieux comprendre ce que fut le martyre de Théophane par la projection de dessins annamites représentant le martyre des Bienheureux Dumoulin-Borie et Schœffler. Avec quelle ardeur ne fut pas saluée d’applaudissements enthousiastes l’apparition sur l’écran du portrait si connu et si aime de Théophane lui-même.

    *
    * *

    Mardi, jour de la clôture solennelle du Triduum, est arrivé. Aux messes du matin on compte de nombreuses communions. De toute part, peu à peu, on constate que la foule grossit de moment en moment ; plus que les trains encore, les automobiles amènent les pèlerins même de très loin. Et pourtant pas de désordre dans les rues, pas un véhicule n’y circule. Toute la journée, ce fut l’ordre, le calme et l’on n’eut pas le moindre accident à déplorer. De ce résultat il convient de féliciter M. le Maire : par un arrêté parfait en son genre, il avait pris les sages dispositions qui, sans nuire aux besoins urgents, avaient obtenu ce résultat excellent, Le rôle de la police fut facile malgré la foule, et il est à souhaiter que ses agents ne rencontrent jamais plus de difficultés.

    Dans la cour du château, mis si gracieusement à la disposition de Monseigneur par M. le marquis de Maussabré, les ouvriers se hâtent de terminer les derniers préparatifs. Toute la façade, entre les deux pavillons latéraux, est occupée par une vastes estrade tendue de rouge, au milieu de laquelle un autel surmonté du portrait du Bienheureux se dresse, très apparent, très simple, sur lequel Mgr de Guébriant va célébrer pontificalement le Saint Sacrifice. L’immense cour, entourée de douves, est transformée en lieu de culte ; plus de deux mille chaises, des bancs nombreux, sans préjudice de larges espaces où l’on pourra se tenir debout, permettront à des milliers d’assistants de suivre facilement les cérémonies pontificales.

    *
    * *

    A dix heures, au son des cloches, le cortège du clergé, précédant les évêques et le Cardinal, quitte la cour du presbytère. Entraîné par les harmonies de la fanfare, il suit la grande rue transformée en une sorte d’arc de triomphe, et se rend au château. Déjà une nombreuse assistance occupe les places réservées ; une foule plus grande pénètre dans l’enceinte après les prélats : des commissaires, bienveillants dans la fermeté de leur consigne, aidés à l’intérieur par des séminaristes, font placer les personnes.

    Le Cardinal a pris place au trône, assisté de MM. les Vicaires généraux de Poitiers, sur la gauche de l’autel qui occupe le milieu de l’estrade, face à la grande allée et bien en vue. A droite, Mgr l’Evêque de Poitiers, Mgr Deswazières et les prélats occupent des fauteuils. Mgr de Guébriant revêt les ornements pontificaux pour la messe au faldistoire ; il a M. le Chanoine Coutant pour prêtre-assistant, et MM. Bourdeau et Augas pour diacre et sous-diacre.

    Sur les deux côtés, derrière les prélats, les prêtres se sont placés et bientôt tous les sièges sont occupés. Dès ce matin, il est évident que le clergé a entendu l’appel de son évêque et qu’il rivalise d’amour pour Théophane avec ses compatriotes. Sur les marches de l’estrade et sur les premiers bancs, de nombreux enfants de chœur, en soutanes rouges ou bleues, sont groupés, “jeunes fleurs que Dieu a plantées sur cette terre” pour employer les expressions de Théophane lui-même. Puisse-t-il obtenir que, chacun plaisant “au Souverain Seigneur et Maître, selon le parfum ou l’éclat qui lui est donné”, plusieurs soient choisis pour moissonner abondamment dans la moisson blanchissante du Père de famille.

    Autour de l’harmonium une schola bénévole s’est constituée, qui chante les parties propres de la messe ; de l’estrade M. le Chanoine Lebebvre dirige les chants de l’assistance qui, entraînée par la Chorale, alterne l’Ordinaire de la messe royale. A l’Offertoire et à l’Elévation, la fanfare, avec le sens religieux de la cérémonie, supplée par ses douces harmonies aux orgues absentes. Le soleil donne à toute cette scène l’éclat que seule sa lumière peut imprimer aux choses : vraiment, cette cérémonie est splendide, profondément émouvante par son recueillement religieux et sa grandeur.

    A l’Evangile, Mgr de Guébriant en habits pontificaux, s’approche du rebord de l’estrade pour l’homélie. Il commente avec autorité et éloquence ce texte de saint Paul, que l’Eglise “nous faisait répéter comme un refrain dans l’office liturgique de saint Laurent, l’un de ceux qu’elle admire le plus parmi ses martyrs : Qui parce seminat parce et metet, et qui seminat in benedictionibus, de benedictionibus et metet : Qui sème chichement récoltera chichement, mais qui sème généreusement récoltera des moissons généreuses”.

    La générosité ! quelle noble chose et quelle plénitude de sens dans ce mot ! “L’homme généreux, c’est celui qui a de la race, qui sent couler dans ses veines le sang de générations vaillantes, reste fidèle à leurs traditions et, quoi qu’il arrive, ne dégénère pas”.

    C’est bien une fête de la générosité que nous “célébrons aujourd’hui, de cette vertu traditionnelle dans votre pays, de cette générosité qui s’incarnait il y a cent ans, à Saint-Loup-sur-Thouet, en la frêle enveloppe de l’enfant qui naissait le 21 novembre 1829, Théophane Vénard”. Et l’orateur montre l’enfant qui, parce qu’il grandissait dans “un intérieur où Notre-Seigneur occupait la place à laquelle il a droit partout et toujours, c’est-à-dire la première, comprenait de mieux en mieux deux choses : l’une, que pour un homme, il n’y a pas de meilleur sort que de se consacrer à Dieu, et la seconde, que parmi toutes les manières de servir Dieu, il y en a une plus prenante, plus généreuse que les autres, celle qui consiste à imiter le prêtre de Notre-Seigneur, à prendre pour devise le mot d’ordre qui termine l’Evangile et à s’en aller au bout du monde faire régner Dieu là où son nom n’est même pas connu encore”.

    Et il montre la générosité du jeune homme fidèle à l’appel entendu à Bel-Air et confirmé au Séminaire de Poitiers ; — la générosité de la famille, dans le père et la sœur du futur Martyr, achevant “les lettres admirables qui s’écrivaient à deux pas d’ici, dans cette petite maison en face de votre église... en des termes d’une grandeur incomparable de simplicité, pour déclarer consentir à la donation héroïque du fils et du frère et vouloir partager son immolation” ; — la générosité catholique en Mgr Pie, évêque de Poitiers qui, malgré son impression prophétique que ce jeune homme serait grand devant Dieu, fait le sacrifice généreux du bien de son église particulière au profit du bien de l’Eglise universelle ; — la générosité plus étendue, plus incompréhensible de la nation chrétienne. “Ah ! mes Frères, j’ai tenu à vous dire en finissant un mot de la générosité française. J’ai vécu longtemps hors de la France, plus de la moitié de ma vie : je sais ce que l’on pense à l’étranger et les jalousies inexplicables que l’on a contre notre pays ; mais je parle en missionnaire qui a assez parcouru le monde pour pouvoir vous le dire sans hésiter : Eh bien ! maintenant encore, je suis sûr qu’il y aurait une majorité pour répondre que la nation la plus généreuse, c’est la France”.

    Puisse se conserver et se perpétuer cette noble tradition dont, une fois encore, voici la formule : “Qui sème chichement récoltera chichement. qui sème généreusement récoltera des moissons généreuses”.

    Que ne pouvons-nous reproduire cette page magnifique et si substantielle, avec la même fidélité avec laquelle les haut-parleurs distribuaient à la foule attentive les paroles de l’orateur,... et l’écho du donjon les lui rapportait.

    Il était près de midi quand la cérémonie prit fin sur un cantique chanté avec entrain et enthousiasme.

    *
    * *

    Dans les salles du château un banquet avait été servi pour les prélats et le clergé. A la table d’honneur, présidée par Son Eminence, avaient pris place aussi, M. le marquis de Maussabré qui donnait l’hospitalité, M. de Wissocq, président de l’Union des Catholiques, M. Macouin, député de Parthenay, le conseiller général et le conseiller d’arrondissement, M. le Maire, le président du Conseil paroissial et plusieurs autres personnalités qui avaient travaillé et contribué au succès de ces fêtes.

    Parmi les ecclésiastiques, nommons M. le Doyen de Doué-la-Fontaine, représentant la ville où Théophane fit ses humanités et qui l’a magnifiquement fêté au mois de juillet dernier.

    A l’heure des toasts, M. le Doyen de Saint-Loup parla le premier : il avait tant à dire et à remercier pour traduire les sentiments qui remplissaient son âme. Puis se levèrent M. de Wissocq, qui apportait au Bienheureux l’hommage des catholiques du Poitou, M. Macouin, fier de représenter une population catholique décidée à défendre sa foi et ses droits. On entendit la lecture d’une ode poétique de M. l’abbé Guyonneau, professeur à Bressuire, et Monseigneur l’Evêque se leva à son tour.

    Avec la délicatesse que Sa Grandeur sait toujours apporter en ces circonstances, Monseigneur dit ses remerciements au Cardinal, que l’on peut appeler “notre Cardinal”. Pour chacun des prélats et des laïcs présents, il trouva le remerciement approprié, à commencer par M. de Maussabré qui offrait l’hospitalité de son château, et MM. de Wissocq et Macouin, qui l’un et l’autre avaient parlé si catholiquement.

    Sa Grandeur désirait traduire ses remerciements d’une façon tangible. Il aurait bien voulu faire agréer une mozette de chanoine à quelques-uns des missionnaires, ne serait-ce qu’au Père Provicaire de Hanoi : les coutumes de la Société des Missions-Etrangères s’y opposant, du moins Sa Grandeur nomma Chanoine d’honneur de sa Cathédrale, Mgr Gendreau, un vendéen ; Vicaire Apostolique de Hanoi, chef de la Mission qui fut celle de Théophane. Et, successivement, aux applaudissements répétés de l’assistance, il proclama chanoines honoraires, M. l’abbé Trochu, “pour que quelque chose dise et dise très longtemps” le merci de Poitiers à l’auteur du si beau livre qu’il vient d’écrire sur Théophane, puis M. l’abbé David, économe du Petit Séminaire de Montmorillon, M. l’abbé Augas, économe du Grand Séminaire, M. l’abbé Ferdinand Delavault, directeur au Grand Séminaire et cérémoniaire épiscopal, en souvenir du passage de Théophane dans ces maisons, enfin, —comme bouquet, —M. le Doyen de Saint-Loup, l’animateur et le bon ouvrier de ces fêtes si réussies. Les applaudissements unanimes redoublèrent saluant cette récompense méritée qui, en la personne du Curé, est aussi un témoignage de reconnaissance et un remerciement mérité également à la paroisse de Saint-Loup.

    Son Eminence le Cardinal Charost termina la série des toasts par des paroles étincelantes d’esprit, débordantes de cœur, et tout imprégnées de surnaturel.

    *
    * *

    A trois heures, le cortège des évêques se rendit à nouveau du presbytère au château. L’assistance du matin avait augmenté considérablement. Quelqu’un qui a l’habitude des hommes et des chiffres, qui aime l’exactitude et déteste les exagérations, maintenait, le soir, malgré les contradictions, qu’on pouvait l’évaluer à dix mille personnes. Si erreur il y a, elle n’est pas considérable.

    Le clergé aussi avait grossi ses rangs : quand la procession sortira de la cour, on comptera exactement 352 prêtres en habit de chœur. En y ajoutant les prêtres du diocèse ou d’ailleurs demeurés dans la foule, et les séminaristes, — ils étaient au moins cinquante, dont douze des Missions-Etrangères, — le nombre de quatre cents ecclésiastiques fut dépassé. Le clergé de Poitiers, redisons-le, a bien répondu à l’invitation de son évêque ; il a prouvé son amour pour le Bienheureux d’une façon éclatante.

    C’est devant cet immense auditoire, que, après le chant inlassable de plusieurs cantiques et du Magnificat, Son Eminence le Cardinal Charost prononça le panégyrique de Théophane.

    L’Eglise, dit-il, a honoré ses martyrs comme sa plus grande gloire ; pourquoi ? C’est sans doute, parce que, selon les paroles qu’il avait prises pour texte : Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus, la mort de ses saints est précieuse aux yeux de Dieu. “Mais aussi parce que tout le monde aujourd’hui regarde la mort d’un martyr comme l’acte de foi le plus beau, le plus décisif et le plus émouvant de la croyance à l’appel que Dieu nous fait de venir à Lui. C’est aussi le plus beau de tous les actes d’amour, a dit Notre-Seigneur, que de donner sa vie, surtout sa jeune vie, une jeune fleur de la plante humaine, tout épanouie en celui qui l’offre.

    “Y a-t-il un acte plus frémissant et plus pur de l’amour humain pour son Dieu ? C’est l’acte le plus généreux et le plus fort de la volonté humaine, au-dessus de tout ce qu’elle peut semer sur sa route.

    “C’est cette foi ardente, très convaincue de la réalité des choses invisibles : c’est l’amour du Martyr, pressé d’embrasser son Dieu et de lui conquérir ses frères ” que l’éminent orateur, pendant près d’une heure, étudia et montra en Théophane.

    La foi fut le levier de sa vie, manœuvré par Dieu depuis le coteau de Bel-Air, où, comme Théophane lui-même l’a écrit : “La Providence a attaché le fil de sa vie”, jusqu’au moment où sa tête, comme une fleur coupée, tomba sous le sabre du bourreau. Car, Théophane fut tout le contraire d’un imaginatif, d’un aventurier avide d’émotions lointaines. Enthousiaste, il le fut, mais dans l’humilité, l’obéissance et la régularité intransigeante de la vie.

    Le cœur de Théophane, qui jusqu’à la fin fut un cœur filial, délicat, exquis, aimant, grand, et qui l’attacha à Dieu et l’amena au sacerdoce et à l’apostolat, parce que le sacerdoce, c’est Dieu qui se communique, c’est le ciel commencé. Pas plus qu’il ne fut un imaginatif, Théophane ne fut un impulsif et un fanatique.

    La volonté enfin, troisième moyen d’emprise de Dieu sur lui, fut le troisième point d’appui pour son âme et la soutint dans les luttes de la vie jusqu’au suprême appel de Dieu, au martyre.

    Ce magnifique discours achevé, on décida de modifier le programme. Au lieu d’apporter le Saint-Sacrement, à travers une foule si intense, une procession s’organisa, composée des longues files d’enfants porteurs de fleurs, des enfants de chœur et des ecclésiastiques en habit de chœur précédant les prélats et le Cardinal. Evitant la rue principale, au chant des cantiques, la procession contourna une partie de la ville et vint se regrouper devant l’église et la maison natale du Bienheureux. Une plaque de marbre y avait été apposée pour commémorer ce Centenaire : le Cardinal la bénit. Puis le Credo, — le Credo pour lequel Théophane a versé son sang, — fut entonné. Cependant, Mgr Deswazières, Vicaire Apostolique de Pakhoi. celui que l’on a nommé le “Père des lépreux”, à cause de son dévouement à leur service, paraissait sur le seuil de l’église, l’ostensoir en mains, et donnait la bénédiction du Saint-Sacrement à la foule agenouillée.

    Aussitôt, d’une estrade improvisée, Monseigneur de Poitiers voulut épancher la reconnaissance qui remplissait son cœur, en remerciant Dieu qui avait ménagé une si belle journée, S. E. le Cardinal Charost, Mgr de Guébriant et ses missionnaires, les prélats et les prêtres, — ses prêtres qui lui ont donné aujourd’hui grande joie par leur nombre, — toute la foule des pèlerins, mais d’une façon particulière, le Curé et les habitants de Saint-Loup qui le rendaient fier d’être leur évêque. Enfin, il tira la leçon qui se dégage de cette solennité commémorative: être fidèle, à l’exemple du Bienheureux Théophane, à tous ses devoirs quoi qu’il en coûte”.

    Après la dernière bénédiction donnée par le Cardinal, la foule s’écoula, tandis que la fanfare mettait le point final par une dernière harmonie.

    Les fêtes du Centenaire sont terminées. Que ceux qui ont vu celles de la Béatification il y a vingt ans fassent la comparaison. Dans cinq ans, ce sera le vingt-cinquième anniversaire de cette Béatification : veuille Dieu que ce soit aussi la Solennité de la Canonisation ! Il appartient aux dévots de Théophane d’y travailler en obtenant de lui les miracles qui la rendront certaine.

    ( Semaine Religieuse de Poitiers, 8 septembre 1929 ).


    1929/708-722
    708-722
    Anonyme
    France
    1929
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