Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Les descendants danciens Chrétiens 1

Les descendants danciens Chrétiens dans le Diocèse dOsaka. (Japon)
Add this
    Les descendants danciens Chrétiens dans le Diocèse dOsaka. (Japon)
    ____

    Le Bulletin (No 36, décembre 1924) a raconté à ses lecteurs les circonstances de la découverte de descendants de chrétiens, dans les montagnes, au nord de la plaine dOsaka, sur le territoire de ce qui fut autrefois lancienne chrétienté de Takatsuki. Voici déjà deux ans écoulés depuis cet évènement qui nous combla de joie et fit naître bien des espérances dans nos curs. Les lecteurs du Bulletin sintéresseront peut-être à la suite de lhistoire. Le rédacteur de ces quelques pages na dautre désir que de la leur exposer.

    Déjà en 1924, il leur avait présenté brièvement le fondateur de Takatsuki, le héros chrétien Takayama Ukon, comme le nomme lhistoire japonaise, Juste Ukon Dono, comme lappelaient les Annales des Jésuites du XVIIe siècle. Lhistoire de ce confesseur de la foi est si touchante et si édifiante que ce ne sera point une répétition inutile de la narrer un peu plus au long. Après lavoir lue, on sera moins étonné de voir son influence toujours vivante, même près une éclipse de trois siècles, parmi les descendants des fidèles, quil avait formés par lexemple dune vie toute dhonneur et de vertus.

    I. Un grand seigneur japonais aux 16e et 17e siècle.
    Juste Takayama Ukon, Confesseur de la foi.

    Nous sommes au 16e siècle, en pleine féodalité. Kyoto (alors appelé Myako ou Méaco) est la capitale de lempire, le séjour dempereurs qui nont du pouvoir que le titre. La possession de la capitale assure au guerrier, qui a réussi à sen emparer, un précieux atout pour étendre sa puissance, et donner un semblant de légitimité à ses prétentions de se faire obéir par les autres seigneurs quasi indépendants, au fond de leurs provinces. Toute la région autour de Kyoto est hérissée de châteaux forts, centres dautant de fiefs, grands ou petits. Chaque fois que la capitale change de maître, le nouveau possesseur, pour se mieux garder, sempresse de donner ces daymiats à des parents ou à des amis. Cest ainsi que nous trouvons le château fort de Takatsuki, au milieu du 16e siècle, occupé par Takayama, au nom de son frère Wada Koremasa.

    En 1559, dix ans à peine après larrivée de St-François-Xavier au Japon, le P. Vilela de la Compagnie de Jésus, accompagné du Frère Laurent, japonais baptisé à Yamaguchi, vint prêcher la religion chrétienne dans la capitale. Autrefois le grand Apôtre y avait fait un séjour dune quinzaine de jours, mais sans réussir à y annoncer lévangile. Son disciple crut un moment nêtre pas plus heureux, tant ses débuts furent pénibles. A la fin, pourtant, sa persévérance fut récompensée : dès 1564, il baptisait plusieurs personnes de haut rang et même quelques bonzes instruits. Ces derniers se mirent aussitôt à répandre leur foi nouvelle avec un zèle merveilleux.

    Cétait lépoque, où une poussée irrésistible de mysticisme rassemblait les farouches guerriers au pied des chaires bouddhistes. Takayama, lui aussi, avait fréquenté les bonzes ; il en était sorti fort instruit des arcanes du Bouddhisme et adepte fervent de ses dieux. La conversion au christianisme des quelques bonzes, dont nous venons de parler, lui fut un scandale insupportable. Il se fit fort de confondre publiquement le missionnaire auteur de ce mal. Un soir que le P. Vilela venait de terminer sa prédication habituelle, Takayama, qui lavait écouté sans mot dire, se leva pour tout réfuter. Le missionnaire se rendit compte tout de suite quil avait affaire à une âme droite ; il écouta son adversaire avec bonté et lui répondit dune manière si convaincante, que Takayama savoua vaincu. Et, pour parfaire son instruction religieuse, il emmena le Père à son château de Takatsuki, où celui-ci lui conféra le baptême (1564). Il reçut le nom de Darie, et son fils aîné fut appelé Juste. Cest notre Juste Takayama, qui devait devenir un jour si célèbre dans les annales de lEglise du Japon.

    Quelques années après son baptême, Juste Takayama, par la mort de son oncle Wada Koremasa, et par labdication de son père Darie, se trouva promu au titre de Daymyo ou seigneur du domaine de Takatsuki. Désormais toute sa vie ne sera quune suite de tribulations ; elles commencèrent peu de temps après son élévation.

    Lillustre Oda Nobunaga venait de mettre la main sur la capitale et de soumettre à sa puissance une bonne moitié du pays. Ses ennemis ne désespéraient pourtant pas de labattre. Plusieurs Daimyos se liguèrent contre lui. Parmi eux on comptait Araki Murashige, suzerain de Juste Takayama. Celui-ci, malgré ses répugnances, dût se ranger aux côtés de son supérieur et lui livrer, comme otages, son fils aîné et sa sur. Nobunaga, au courant de toutes les menées, fit semblant de ne rien savoir du complot et résolut de se débarrasser peu à peu des daimyos hostiles. Il commença par sommer Araki de lui livrer le château de Takatsuki. Ce dernier refusa. Aussitôt le siège fut mis devant la forteresse. Juste la défendit avec une telle valeur, que le tout puissant Nobunaga désespéra de la prendre par la force. Promesses et menaces furent lors mises en jeu pour ébranler le fier guerrier, mais tout fut inutile. Enfin un dernier moyen fut employé. Dans son uvre dunification du pays, par politique sinon par conviction, Nobunaga avait toujours soutenu les missionnaires. Il savait que Juste était une des colonnes de la jeune Eglise. Il le menaça dexterminer la religion et ses prédicateurs, sil ne livrait pas la place. Ainsi attaqué à lendroit le plus sensible de tout son être, notre Juste fut embarrassé : sil rendait la place, il manquait à son devoir envers Araki, son suzerain, qui, sans nul doute, se vengerait en mettant à mort les deux otages ; dun autre côté, il connaissait assez Nobunaga pour savoir que sa menace ne serait pas vaine. Perplexe, Juste consulta le P. Organtin, qui se trouva aussi hésitant que son néophyte. Enfin, après avoir beaucoup prié et beaucoup réfléchi, le missionnaire envoya sa réponse. Vassal de Nobunaga, Araki en rentrant dans le complot contre son prince, sest rendu coupable de félonie ; votre devoir est donc dobéir plutôt aux ordres de Nobunaga, votre Seigneur à tous deux. Araki nest quun rebelle. En vous rendant aux demandes de Nobunaga, vous ne ferez rien ni contre la loi de Dieu, ni contre la fidélité jurée.

    Pendant cette consultation, qui avait lieu à linsu de Nobunaga, celui-ci invita le P. Organtin à décider son néophyte à livrer la forteresse. Le Père ne cacha plus alors ce qui sétait passé entre Juste et lui-même et soffrit à aller en personne lever ses dernières hésitations ; ce qui fut agréé.

    Arrivé à Takatsuki, le missionnaire eut une longue conférence avec Juste. Lorsquil parla de rendre la place, la mère et la femme du guerrier ne pensèrent quaux otages livrés à Araki, et que celui-ci ne manquerait pas de mettre à mort ; elles sopposèrent de toutes leurs forces aux désirs du Père, qui dût quitter la place sans avoir abouti. Juste, resté seul, livré à lui-même, se sentit de plus en plus tiraillé en sens contraires. Lamour pour un fils et une sur tendrement aimés, les supplications de sa mère et de sa femme lui étaient un déchirement atroce ; mais de lautre côté, la perspective de la ruine certaine de la religion catholique le torturait terriblement. Enfin après avoir longtemps prié et réfléchi, la lumière se fit, sa résolution fut prise.

    En ces temps de guerres civiles, un chef, réduit à lextrémité, avait toujours deux moyens de sauver son honneur : ou bien il souvrait le ventre par le harakiri, ou bien, il quittait le monde et prenait le froc des bonzes. Cest à se dernier procédé que Juste sétait arrêté en le christianisant.

    Le lendemain matin, au point du jour, vêtu comme un mendiant, et la tête rasée comme les bonzes, il fit ses adieux à sa famille et à ses hommes et courut se réfugier auprès du P. Organtin : Ma résolution, lui dit-il, est de renoncer au monde et de passer le reste de mes jours au service de Dieu, en la compagnie des Pères. En quittant la forteresse de mon plein gré, jempêche Nobunaga de se venger sur les chrétiens, et en ne la livrant pas moi-même, jenlève à Araki toute raison de maccuser de trahison.

    Cette solution subtile est bien dans la mentalité de lépoque ; aujourdhui encore, les historiens japonais sont unanimes à approuver Juste Takayama.

    Le P. Organtin se hâta de conduire linfortuné devant le terrible Nobunaga. Prosterné devant lui, la face contre terre, Juste supplia quon le laissât se retirer du monde et passer le reste de ses jours au service de Dieu. Nobunaga fut magnanime : il releva son ennemi, lui ordonnant de laisser repousser ses cheveux. Juste rentrait en grâce et se voyait promettre, la guerre terminée, de retrouver ses domaines avec une augmentation de revenus. Une pareille générosité, en ces temps aux murs rudes, était rare ; Juste en fut profondément touché. Mais il ne pouvait se défendre de trembler sur le sort de son fils et de sa sur, ni oublier le désespoir, où il avait laissé les siens. Il ne tarda guère à en avoir des nouvelles.

    Après son départ, son père Darie, quittant secrètement la forteresse, était allé exposer à Araki, comment son fils Juste, sétait vu obligé de se livrer, et les raisons graves, qui lavaient acculé à ce parti extrême. Araki, furieux, parla un moment de mettre à mort les deux otages. A la fin pourtant il se laissa attendrir par les larmes du vieillard, et se rendit aux conseils de clémence de ses officiers, qui le sollicitaient de remettre à Darie ses deux enfants.

    Rentré dans la forteresse de Takatsuki, Darie se mit à la tête des défenseurs et continua la lutte. Le dénouement vint pourtant, la place fut prise dassaut et Darie fait prisonnier. Nobunaga, exaspéré par cette longue résistance, condamna son adversaire à être décapité. Puis il se laissa fléchir par les prières des missionnaires, se contenta de lexiler dans la province dEchizen. Jésus-Christ ny avait pas encore été prêché. Darie se fit apôtre, appela les prédicateurs de lEvangile, qui y établirent une chrétienté florissante.

    Maître de Takatsuki, Nobunaga tint parole. Juste fut remis en possession de son daimyat, ses revenus furent augmentés, mais il dût démanteler toutes les forteresses de ses domaines (1579). Ce fut alors quil entreprit la conversion de ses sujets. Combien son zèle fut couronné de succès, les annales de lépoque nous le prouvent. On y lit que la fête de Pâques de lan 1581 fut célébrée à Takatsuki avec une pompe extraordinaire : plus de 15.000 chrétiens y assistèrent et cinq missionnaires y prirent part. La messe chantée fut suivie dune procession solennelle. Laprès-midi on donna les jeux publics.

    La grande attraction de ces réjouissances fut la présence dun nègre, amené du Cap de Bonne Espérance par de nouveaux missionnaires, débarqués quelques jours auparavant. Personne ne voulait croire que la peau de cet individu fut réellement dun si beau noir authentique ; cela ne sétait jamais vu encore au Japon. Le succès du nègre fut tel, que Nobunaga lui-même eut la curiosité de se le faire amener à Kyoto. Mis en présence dun phénomène aussi extraordinaire, il crut dabord à une supercherie, et ne se rendit quaprès examen sérieux. Tout Kyoto courut voir le nègre, qui finalement resta au service de Nobunaga.

    Le Japon était pacifié, et lunification de lempire était en bonne voie. Nobunaga avait fini par en devenir le maître incontesté. Craint et comblé de dignités, il se sentait pourtant à létroit dans Kyoto, où lempereur, quoique reclus, restait toujours le fils des dieux, la source de tout pouvoir légitime. Nobunaga résolut de se bâtir, en dehors de la capitale, un château fort, doù il continuerait à surveiller Kyoto, tout en restant libre de ses mouvements. Son choix se porta sur un endroit appelé Azuchi, sur les rives du lac Biwa. Le P. Organtin obtint facilement la permission de sinstaller dans cette nouvelle ville, et il reçut en donation un vaste emplacement pour une église et un collège, destiné aux enfants nobles. Juste Takayama aida les Pères pour ces constructions et leur fournit à lui seul plus de quinze cents ouvriers.

    Un brillant avenir semblait souvrir devant les missionnaires, sous la protection du tout puissant Nobunaga. Dans Azuchi, le P. Organtin avait toute liberté de prêcher, et il faisait de nombreuses conversions. De son côté, Juste achevait de rendre chrétiens tous les habitants de ses domaines. A Takatsuki, il élevait une église au vrai Dieu, et il établissait un Père et un frère, leur fournissant tout ce qui était nécessaire à leur subsistance. Hélas ! bientôt commença une période de troubles, qui devait aboutir aux terribles persécutions, qui anéantirent lEglise du Japon.

    Au moment où nous en sommes de notre histoire, les turbulents Daimyos, dans leurs provinces, supportaient avec impatience le joug de lheureux guerrier quétait Nobunaga, devenu par la fortune des armes, le maître du pays. Tantôt lun, tantôt lautre levait létendard de la révolte. En ce moment, cétait dans lextrême ouest, à Yamaguchi, le Daimyo Mori, dont les états avaient pendant des siècles joui dune quasi-indépendance. Pour le soumettre, Nobunaga envoya une expédition, mais la campagne traînait en longueur, et de nouveaux renforts étaient nécessaires.

    Pour en finir, Nobunaga charge un de ses lieutenants de prendre avec lui les troupes, qui restaient aux environs de Kyoto. Celui-ci, du nom de Akechi, ne voit quune occasion de supplanter son maître ; larmée réunie, le traître lui donne lordre denvahir la capitale et dattaquer le palais de Nobunaga, qui périt sous le sabre des assassins, le 22 juin 1582. La religion chrétienne perdit ce jour-là un protecteur dont la bienveillance navait jamais connu déclipse.

    Pendant que se déroulaient ces tragiques évènements, Juste Takayama, à la tête de lavant-garde, se dirigeait à marches forcées vers le théâtre de la guerre, vers louest. A la nouvelle de lassassinat de Nobunaga, il revint en toute hâte sur ses pas et se joignit aux daimyos fidèles, qui avaient résolu de punir le traître. Celui-ci fut écrasé ; son triomphe navait duré que dix jours.

    Par la mort de Nobunaga, lempire se trouvait à la merci de qui aurait laudace de sen rendre maître. Hideyoshi, commandant en chef de lexpédition contre Mori, sempressa de faire la paix, et accourut à Kyoto, où il eut bientôt fait de saisir le pouvoir. Juste Takayama laida de toutes ses forces à asseoir sa puissance. En 1585, Hideyoshi le récompensa en lui donnant le daimyat considérable dAkashi, non loin et à louest du moderne Kobé.

    A cette époque, lorsquun daimyo changeait de domaine, une population se déplaçait avec lui ; ses serviteurs, ses samurai, tous ceux qui à un titre ou à un autre avaient fortune liée avec lui, suivaient leur maître, emmenant avec eux leurs familles.

    Quand Juste Takayama quitta Takatsuki, la plupart de ses samurai le suivirent. Aussi le nom de la florissante chrétienté de Takatsuki nest même plus mentionnée dans les annales des missionnaires.

    Une fois installé dans ses nouvelles possessions dAkashi, Juste se préoccupa den faire une terre chrétienne. Malheureusement, les bonzes étaient déjà solidement établis, leur opposition fut très vive. Ils voulurent même faire intervenir le tout puissant Hideyoshi qui, par politique, se récusa. Les bonzes en furent réduits à dissimuler leur rancune, en attendant le moment propice pour se débarrasser des chrétiens.

    En 1587 lEglise catholique comptait au Japon plus de deux cent mille néophytes, dont un grand nombre de personnages importants. Hideyoshi, le nouveau maître du pays, ne manquait aucune occasion témoigner son admiration pour la religion et son estime pour ses fidèles. Rusé politique, il ménageait les chrétiens, mais ses familiers étaient choisis parmi leurs ennemis.

    Parmi ces derniers, le bonze Jakuin, médecin et pourvoyeur attitré des débordements du maître, était peut-être le personnage le moins apparent, mais non le moins influent. Les annales des missionnaires racontent comment plusieurs chrétiennes refusèrent noblement de prêter loreille à dinfâmes propositions. Le bonze profita habilement de loccasion pour exciter lhostilité secrète de Hideyoshi, et accuser auprès de lui les chrétiens de mauvais vouloir. Il alla même jusquà les accuser dourdir une conspiration, dont Juste Takayama était censé le chef.

    Il nen fallait pas davantage à Hideyoshi, déjà défiant et mal disposé, pour le décider aux mesures extrêmes. Sur le champ, il fit intimer à Juste lordre de renoncer à la religion chrétienne sous peine de bannissement et de confiscation des biens.

    Le courrier, qui porta cette injonction, conseilla au noble chrétien de dissimuler pour un temps, et, sans renoncer à la religion, de répondre à Hideyoshi quil obéirait à ses ordres. Plusieurs amis lui donnèrent les mêmes conseils. Juste ne voulut pas de cette ligne de conduite oblique. Il fit donc cette fière réponse :

    Je suis prêt à verser mon sang et à sacrifier ma vie pour le service de mon Maître et Souverain ; mais je ne serais plus digne de ses bonnes grâces, si jétais assez faible pour renoncer à la Loi du Vrai Dieu, que jai embrassée. Il est vrai, jai tâché de faire part à mes vassaux de la vérité, que je possède, et de les rendre chrétiens ; cela, parce que la religion chrétienne est la seule véritable et lunique dans laquelle on puisse faire son salut. Personne nignore que cette religion oblige tous ceux qui la professent, à rendre obéissance à leur Souverain, en tout ce qui nest pas contraire aux commandements de Dieu. Ainsi, je suis prêt à renoncer à tous mes biens et dignités, mais je mourrais plutôt que dabandonner le vrai Dieu.

    Belle réponse aux calomnies infâmes de Jakuin !

    Le lendemain matin, Juste réunit ses principaux officiers et leur fit part de larrêt porté contre lui. Puis il leur fit ses adieux, les exhortant à rester dans leurs emplois, tant que Hideyoshi les y maintiendrait. Et il partit trouver sa famille.

    Quand il parut en habits de proscrit, son père Darie, sa femme, ses enfants et ses serviteurs furent grandement surpris : ils se demandaient sil ne sétait pas attiré cette disgrâce par quelque défaite sur les champs de bataille, car on combattait alors dans les provinces du sud, et larrêt de Hideyoshi y avait atteint notre Juste en pleine action. Mais quand il leur eut annoncé quil était banni uniquement pour la foi, son père Darie ne put sempêcher de remercier Dieu de les avoir choisis lui et sa famille, pour donner aux autres chrétiens lexemple de la fidélité. La vertu du saint vieillard consola grandement Juste. Mais les sentiments de résignation chrétienne de sa femme et de ses enfants, alors quils tombaient subitement dune haute fortune en un dénuement extrême, lui furent encore un plus doux réconfort. Tous ensemble se préparèrent au départ.

    Juste Takayama trouva dabord un asile sur les domaines du daimyo chrétien Augustin Konishi ; il vécut là quelque temps avec sa famille, heureux de pouvoir servir Dieu, loin des embarras du monde. Bientôt sa présence chez Augustin Konishi, porta ombrage à Hideyoshi, qui lui assigna comme lieu dexil, la ville de Kananawa, au nord de Kyoto. Le daimyo de lendroit, Naoda Toshio accueillit le proscrit avec la plus grande faveur et lui donna un rang honorable parmi ses samurai. Un grand nombre de ses propres guerriers, quil avait dû abandonner, vinrent bientôt ly rejoindre, et il vécut là tranquille pendant plus de vingt ans. Pendant cette période, il perdit son père Darie. Juste, que cette mort avait encore davantage détaché du monde, ayant appris quà Kyoto et à Osaka, plusieurs religieux avaient été arrêtés pour être mis à mort en haine de la foi, songea un moment à aller partager leur sort. Son daimyo Naoda lui déconseilla toute démarche inconsidérée. Hideyoshi, lui dit-il, saura bien vous trouver, sil veut vous faire mourir ; mais nachetez pas cet honneur par une indiscrétion, qui pourrait coûter la vie à des personnes auxquelles on ne pense pas actuellement. Le P. Organtin, consulté à son tour, fut du même vis, et Juste se tint tranquille.

    Le daimyo Naoda lemmena au siège dOdawara (1590) dans lespérance que sa valeur dans les combats lui rendrait les bonnes grâces de Hideyoshi ; mais rien ny fit ; Juste regagna son exil ; il devait y vivre jusquen 1614.

    Hideyoshi était mort en 1597, ne laissant pour lui succéder quun enfant en bas âge. Les intrigues et les luttes intestines pour la possession du pouvoir se poursuivirent durant quelques années. Enfin, Tokugawa Yeyasu, lun des principaux lieutenants de Hideyoshi, réussit à évincer tous ses rivaux et à se rendre maître de tout le Japon. Il eut la gloire de mettre un terme aux guerres civiles, et celle moins enviable dinaugurer une période de persécutions sanglantes, qui devaient aboutir méthodiquement à lanéantissement complet de la religion chrétienne au Japon.

    Lan 1614, Tokugawa Yeyasu porta un édit de bannissement contre tous les missionnaires et les chrétiens les plus en vue. Juste Takayama fut du nombre des proscrits. Embarqué à Nagasaki, il devait être déporté à Manille. Juste laissait derrière lui son fils aîné, assiégé dans le château dOsaka où il allait bientôt perdre la vie. La famille comprenait : sa femme, sa fille, qui aima mieux partager le sort de son père que de suivre un indigne mari dans son apostasie, et enfin les quatre petits enfants du fils aîné. Pendant le séjour des nobles proscrits à Nagasaki, les chrétiens multiplièrent démarches et prières pour obtenir la révocation du funeste édit. Ils témoignèrent aux illustres victimes une telle vénération que leur concours inquiéta un moment le gouverneur de la ville. Enfin, la jonque destinée au voyage de Manille fut prête, et Juste Takayama y prit place avec les siens. Il y trouvait une trentaine de missionnaires et nombre de chrétiens, tous forcés par une volonté cruelle de quitter la terre du Japon. Partie de Nagasaki le 8 novembre 1614, la jonque naborda à Manille que le 28, après avoir essuyé plusieurs tempêtes qui faillirent lengloutir.

    A Manille, le débarquement de ces glorieux confesseurs de la foi fut un véritable triomphe. Le gouverneur, lArchevêque et une multitude de peuple les attendaient au port. Ils descendirent à terre au bruit du canon, et au son des cloches de toutes les églises de la ville. Après avoir rendu grâces à Dieu, qui avait protégé leur pénible voyage, les proscrits furent conduits au lieu de résidence quon leur avait préparé. Juste Takayama trouva toute prête, pour lui et sa famille, une maison proche du collège. Le lendemain, le gouverneur lui fit porter de magnifiques présents et lui rendit visite en personne. Il voulut lui assigner pour sa subsistance des revenus considérables, mais Juste le remercia disant : Pourrais-je reprendre ici ce que jai abandonné dans ma patrie pour Dieu et sa loi ? Il naccepta que ce qui lui était strictement nécessaire pour vivre modestement.

    Juste Takayama ne vécut pas longtemps sur cette terre hospitalière. Deux mois à peine après son arrivée, le 3 février 1615, une courte maladie lemporta, il mourait âgé de 65 ans. Sur son lit de mort, il exhorta vivement les siens à persévérer dans la foi chrétienne, déclarant renier à jamais ceux de sa race qui auraient le malheur dabandonner Jésus-Christ. Les funérailles du confesseur de la foi furent célébrées au milieu dun grand concours de peuple.
    Il fut enseveli dans léglise des Jésuites, où sa tombe se voit encore aujourdhui.

    Les annales de Manille rapportent quaprès la mort de Juste, sa famille rentra au Japon. Malheureusement, elles ne nous renseignent point sur lendroit où elle se retira, ni sur le nouveau nom quelle dût sans doute prendre pour ne plus attirer inutilement lattention sur elle. Ne serait-elle pas venue se réfugier dans les montagnes de Takatsuki, où ses anciens serviteurs lui auraient ménagé un asile ? Les petits-fils de Juste Takayama ne seraient-ils pas parmi ces familles danciens chrétiens qui ont montré au P. Birraux leurs trésors religieux hérités des ancêtres ? Questions auxquelles le P. Birraux ne désespère pas de pouvoir répondre un jour.

    (A suivre) J.-B. DUTHU,
    Missionnaire dOsaka.
    1927/335-345
    335-345
    Duthu
    Japon
    1927
    Aucune image