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Les débuts du catholicisme dans le Royaume de Siam 1

Les débuts du catholicisme dans le Royaume de Siam. Saint François-Xavier et le Siam. Plusieurs de ceux qui ont écrit sur les débuts du catholicisme au Siam se plaisent à les placer sous le patronage auguste de saint François-Xavier.
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    Les débuts du catholicisme dans le Royaume de Siam.

    Saint François-Xavier et le Siam. Plusieurs de ceux qui ont écrit sur les débuts du catholicisme au Siam se plaisent à les placer sous le patronage auguste de saint François-Xavier.

    On peut dire avec raison, écrit Mgr Pallegoix dans sa Description du royaume Thai ou Siam, que saint François-Xavier a été le premier missionnaire de Siam, puisquil a exercé son zèle à Malacca,1 état qui dépendait alors de Siam, aussi bien que lîle de Syngapore. Il existe encore des lettres de ce saint, datées de Syngapore, dans lesquelles il témoigne un vif désir daller prêcher dans lempire de Siam.
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    1. Saint François-Xavier fit plusieurs séjours à Malacca : septembre 1545 janvier 1546 ; juillet décembre 1547 ; 3 mai 4 juin 1548 ; décembre 1551 ; mai juillet 1552.

    Il est exact quà lépoque où évangélisait saint François-Xavier, Malacca se trouvait sous la dépendance de Siam. Rien ne semble toutefois plus vague ni plus lâche que cette sujétion. Au début du XVIe siècle, elle avait complètement cessé dexister, puisque, en 1502, le roi de Siam envoyait contre Malacca une expédition qui échoua. Ce ne fut quen 1511 que Malacca devait de nouveau être soumise. En 1510, raconte Bowring, les Portugais, sous Dom Alfonse dAlbuquerque, mettaient le siège devant Malacca. Comme il avait besoin de renforts, il envoya au Siam lun de ses lieutenants, Dwarte Fernandez. Celui-ci fut très-chaudement reçu par le roi de Siam, qui le combla de riches présents et lui fit des offres amicales de services. En retour de laide quil en reçut, il semble quAlbuquerque ait offert de transférer ladministration de Malacca au roi de Siam.

    Il paraîtrait bien un peu puéril daffirmer à lheure actuelle quun missionnaire qui a séjourné au Maroc peut être, par le fait même, considéré comme ayant été missionnaire en France. Je ninsiste pas toutefois et je ne voudrais pas enlever au Siam la gloire de pouvoir se rattacher dune façon indirecte à lévangélisation du grand Apôtre de lExtrême-Orient.

    Il est moins exact de dire que le Saint avait témoigné un désir particulier de venir prêcher la foi au Siam : javoue, du moins, navoir point trouvé trace des lettres que saint François aurait écrites sur ce sujet à Singapore et dont fait mention Mgr Pallegoix.

    Le P. Brou, dans son Histoire de saint François-Xavier (tome II p. 35), cite le nom de Siam à propos de la lettre suivante du P. Enriquez, compagnon du Saint : A Goa, écrivait-il, jai entendu parler dune région où, disait-on, il suffirait de quelques prêtres pour amener tout le peuple à la foi. A juger des choses par le dehors, il ne leur manque que le baptême. Ils ont de nombreux monastères, dont les prédicateurs marchent pieds nus, sabstiennent de viande, ne regardent jamais les femmes. Au Collège de Santa-Fe, nous avons quatre frères (ou bonzes) de cette nation, gens très discrets.

    Il ne sagit pas ici des Japonais, commente le P. Brou. Il ne sagit pas davantage de Ceylan, qui était connu et dont Enriquez eût parlé plus clairement. Ces bonzes venaient du Pégu peut-être ou du Siam. Toutefois lassertion que les bonzes en question ne mangeaient pas de viande est en contradiction avec ce que les missionnaires, dans leurs diverses lettres, racontent des talapoins : ceux-ci acceptent des femmes tout ce quelles leur offrent, même de la viande, et, lorsque leurs quêtes ont été fructueuses, ils ne craignent pas de sen gorger.

    Il existe cependant quelques lettres écrites par saint François-Xavier dans les derniers mois de sa vie, où le nom de Siam est explicitement mentionné. Le Saint venait dapprendre (octobre 1552) que le Siam était tributaire de la Chine et quil envoyait tous les ans une ambassade à Pékin, ambassade qui passait ordinairement par Canton. Le Saint songea à se faire, sous un titre quelconque, adjoindre à lexpédition. Un marchand, Diego Vaz, dAragon, venait justement dacheter une jonque pour se rendre au Siam. Il le suivrait et, lannée suivante, il monterait dans les navires siamois qui le ramèneraient à Canton, ou le porteraient un peu plus au nord à Komoi (Brou, op. cit, p. 348).

    Ce voyage, qui neût été que transitoire et nétait, dans la pensée de lapôtre, quun moyen de pénétrer en Chine, ne devait pas saccomplir : un mois après Dieu rappelait à lui son fidèle serviteur.

    Les premiers missionnaires de Siam. Les traditions locales encore vivantes après trois siècles et les documents des diverses Congrégations religieuses montrent sans aucun doute que les premiers missionnaires du Siam furent des Portugais et des Dominicains. Les chrétiens de Bangkok, écrivait Mgr Bruguière en 1829, nont pas encore oublié leurs premiers Pères dans la Foi, les missionnaires portugais. Ils tiennent à honneur de parler leur langue : ils prennent tous des noms portugais : plusieurs veulent même quon les regarde comme fils des anciens Portugais établis dans les Indes. Ils les imitent dans larchitecture et la décoration de leurs églises, dans lordre de leurs processions et en bien dautres choses.

    Le P. Launay (Histoire de la Mission de Siam, p. 3), dont le but a été de ne faire lhistoire de cette Mission que depuis larrivée des prêtres des Missions-Étrangères, ne donne quune note assez brève sur ces débuts du catholicisme. En 1662, écrit-il, le royaume de Siam comptait un très petit nombre de catholiques. Les premiers missionnaires qui y résidèrent et y prêchèrent lEvangile avec quelque continuité, paraissent avoir été deux dominicains, Jérôme de la Croix et Sébastien de Canto, venus de Malacca en 1555. (En 1511, après la prise de Malacca, dAlbuquerque envoya une ambassade à Siam : des missionnaires leussent-ils accompagnée que très probablement ils nauraient pu se livrer à la prédication de lEvangile). Tous deux furent massacrés, le premier le 26 janvier 1566, le second le 11 février 1569. Dautres Dominicains leur succédèrent, auxquels sadjoignirent des Franciscains, puis des Jésuites. Ces derniers arrivèrent en 1609 avec le P. Barthélemy de Sequeyra. Malgré leur zèle, ils nobtinrent presque aucun succès parmi les Siamois et finirent par se cantonner à Juthia.1 En 1662, les prêtres catholiques présents dans cette ville étaient au nombre de 11 : 4 Jésuites, 2 Dominicains, 2 Franciscains, 3 séculiers. Sauf un ou deux dorigine espagnole, tous étaient Portugais et soccupaient à peu près exclusivement de leurs nationaux. Le nombre des catholiques, la plupart occidentaux ou métis, sélevait à environ 2000.

    LEcho de lAssomption2 (avril 1923) dans un article qui est, son auteur, le fruit de patientes recherches, va nous aider à compléter ces renseignements succincts.

    Après la première ambassade de 1511, une seconde ambassade se rendit au Siam en 1512 et réussit en 1516 à établir à Patani un établissement portugais. En 1517, arrivait un autre ambassadeur, Diego Coelho, qui reçut le même bienveillant accueil que ses prédécesseurs. Les Portugais obtinrent de pouvoir prêcher leur religion sans être molestés. Ils sétablirent non seulement dans la capitale, mais encore dans les provinces de Tenasserim, Mergui et Ligor. Ils bâtirent une église portugaise et firent beaucoup de transactions commerciales, dit Bowring. Cet auteur toutefois ne dit pas à quelle date exacte ni où fut construite cette église et ne cite le nom daucun missionnaire ; nous pensons que 1516 ou 1517 est la date qui serait la plus approximative.

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    1. Juthia, ou Ayuthia, St Ayo Thaya, Siam, désignée maintenant sous le nom de Kroung Kao, fut capitale pendant plus de quatre siècles, de 1350 à 1767. Cette ville, que les Européens connaissaient principalement sous le nom de Siam, comme le royaume, a cessé depuis longtemps dêtre le siège du gouvernement.
    2. LEcho de lAssomption, revue mensuelle en français, anglais et siamois, rédigée sous la direction des Frères de Saint-Gabriel, pour leur florissant Collège de lAssomption, à Bangkok.

    M. Romanet du Caillaud, dans son Essai sur les Origines du Christianisme dans les pays annamites (p. 7.). donne sur larrivée de ces ambassades et leurs résultats les détails suivants.

    En septembre 1516, une flotte portugaise, commandée par Fernao Perez dAndrade, se dirigeait vers Canton afin de faire un traité de commerce avec lempire chinois. La mauvaise saison ne lui permit pas de dépasser les côtes du Tonkin, où elle faillit se perdre sur les bas-fonds. Une tempête lobligea même à gagner les côtes du Champa, puis la rade de lîle Poulo-Condor.

    Pendant la tempête, un navire, celui de Duarte Coelho, sétait séparé du reste de lescadre et allait hiverner dans le royaume de Siam ; puis, lannée suivante (1517), il se rendait au port de Tamou, devant Canton, où le retrouvait la flotte de Fernao Perez dAndrade.

    Par suite du séjour quil avait fait à Siam en 1516, il avait été deux ans plus tard envoyé en ce royaume comme ambassadeur et, en mémoire du traité damitié quil avait conclu avec le roi de Siam, il avait dans la capitale élevé une grande croix de bois aux armes du Portugal.

    A lire ces faits tirés de louvrage de Joao de Barros, Asia, decada 3, 1787, il semblé bien probable que léglise Portugaise mentionnée plus haut par Bowring na pas été bâtie en 1516-17 et que tout sétait réduit à cette simple croix de bois. En 1516, Duarte Coelho navait encore aucun titre officiel : il revint en 1518, cette fois en qualité dambassadeur, mais les détails donnés par Joao de Barros sont trop précis pour quil puisse être question dautre chose que de lérection dune simple croix.

    Ce quétait cette croix de bois, on peut le conjecturer par celle que le même Duarte Coelho, envoyé de nouveau en ambassade en Annam en 1523, érigeait dans lîle Coulao Cham. On y lisait, daprès un voyageur portugais qui la voyait en 1556, les quatre lettres INRI, la date de lérection du monument et six lettres indiquant en abrégé le nom de Duarte Coelho.

    De toute façon, comme le fait remarquer le P. Launay, ce ne pouvait être là quun acte isolé, qui ne semble pas avoir eu de suites, et la véritable évangélisation du Siam ne commence quau milieu du XVIe siècle, avec larrivée de Jérôme de la Croix 1 et Sébastien de Cantu.

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    1. Le P. Jérôme de la Croix, Portugais, se distinguait tellement par sa régularité et sa charité extrême pour le prochain, que son provincial nhésita pas à lenvoyer dans lInde, quoiquil ne fût encore que diacre. Il se rendit dabord à Goa ; ensuite le Vicaire général de la Congrégation orientale des Indes layant dirigé sur Malacca avec le P. Sébastien de Cantu, aussi Portugais, ils pénétrèrent dans le royaume du Siam (Henrion, Histoire des Missions catholiques, tom. I, p. 583).

    Les auteurs ne saccordent pas sur la date de leur entrée au Siam. En 1553, dit la Catholic Encyclopedia (art. Siam), plusieurs navires portugais abordèrent au Siam et, sur la demande du roi, trois cents soldats portugais se mirent à son service. Lannée suivante, deux Dominicains, les PP. Jérôme de la Croix et Sébastien de Cantu, se joignirent à eux en qualité de chapelains. Ils fondèrent rapidement trois paroisses à Ayuthia, qui comptaient environ 1500 Siamois convertis.

    Le P. Launay a préféré prendre la date de 1555, suivant vraisemblablement les données du P. André-Marie Meynard dans ses Missions dominicaines dExtrême-Orient. LEcho de lAssomption indique, dans son numéro davril 1923, la date de 1565 ; dans le numéro suivant, il adopte la date de 1562 : Cette dernière date, écrit-il, lui a été confirmée par une lettre de Rome et serait celle indiquée dans la lettre du P. Fernando de Santa Maria, alors Supérieur de la Mission de Malacca.

    Les deux apôtres, continue lEcho de lAssomption, furent reçus avec une grande joie par le peuple, dit un historien, ce qui paraîtrait indiquer que le catholicisme était déjà favorablement connu au Siam. Les deux missionnaires apprirent rapidement la langue ; ils se mirent aussitôt à luvre et convertirent beaucoup de monde. Tout semblait faire prévoir un apostolat fructueux parmi les Siamois et cela dautant plus que le roi se montrait favorablement disposé à légard des missionnaires, par suite, sans doute, des services que lui et ses prédécesseurs avaient reçus des Portugais. Mais le zèle et le dévouement des missionnaires suscitèrent bientôt la haine des Musulmans, que leur monopole commercial rendait alors la caste la plus puissante du royaume. Ils se saisirent des deux apôtres et leur firent subir toutes sortes de vexations. Ceux-ci nen continuèrent pas moins à prêcher lEvangile de la charité et à faire du bien à leurs ennemis.

    Leur esprit de douceur et de charité ne fit que rendre encore plus furieux leurs ennemis, qui prirent occasion dune émeute que les missionnaires essayaient dapaiser pour se débarrasser deux. Le P. Jérôme de la Croix eut le cur transpercé et fut ainsi le premier martyr dominicain sur le sol siamois (26 janvier 1566). Son compagnon dapostolat reçut plusieurs blessures graves et fut abandonné sur le terrain ; il guérit juste à temps pour rendre à ses agresseurs le bien pour le mal.

    Le Baron Henrion (op. cit., p. 583), écrivant daprès des documents tirés des Monumenta dominicana, fait des débuts des deux missionnaires le récit suivant. Avec le secours dé lEsprit Saint, peu de temps leur suffit pour que la langue du pays leur devînt familière, et ils annoncèrent lEvangile au grand étonnement du peuple qui les entendait parler si facilement cet idiome ; ils firent une moisson abondante, baptisèrent un grand nombre de Siamois, qui leur présentèrent ensuite leurs enfants pour quils les instruisissent, renversèrent les idoles et leurs autels. Deux infidèles, mécontents de leurs succès, simulèrent un duel devant la demeure des deux religieux, et, comme ceux-ci accouraient pour apaiser la querelle, lun des idolâtres perça de sa lance le cur de Jérôme, qui expira. Sébastien, quoique grièvement blessé à la tête, ne succomba point. La nouvelle de cet acte diabolique fut bientôt connue du roi, qui fut si fort irrité de la cruelle et lâche conduite des criminels, quil les condamna à être foulés aux pieds par les éléphants. La sentence allait être exécutée lorsque leur victime parut devant le roi pour demander leur grâce. O noble roi, dit-il, je suis venu en ta présence, mais non pour demander vengeance au nom de ces blessures que porte encore mon corps. La loi du Christ que je sers défend de rendre le mal pour le mal ; elle nous enseigne, au contraire, à aimer nos ennemis, à faire du bien à ceux qui nous haïssent et à prier pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient. Je madresse donc, ô roi, à ta clémence et je te prie de ne pas punir ces hommes, mais de leur pardonner, comme moi-même je leur pardonne.

    Le roi fut grandement surpris de la charité héroïque du missionnaire et fit droit à sa demande. Craignant toutefois quil ne devînt la proie de ses féroces persécuteurs, il lui ordonna de le suivre et de résider à Ayuthia, où il lui donna une habitation confortable et lobligea à accepter de très riches présents, que le saint apôtre consacra au soulagement des pauvres. Le roi fit encore plus ; frappé par la sainteté de lhomme de Dieu, il eut avec lui de fréquentes conversations sur des sujets religieux. Bien quil se bornât à exprimer son admiration pour la doctrine chrétienne, il montra, du moins, une grande bienveillance pour le missionnaire et pour les catholiques.

    Le zélé missionnaire se servit avec empressement des bonnes dispositions du roi. La moisson était abondante, mais que pouvait-il faire seul dans le champ du Seigneur ? Il demanda donc de retourner à Malacca pour y trouver du renfort. Il emporta avec lui les reliques de son Frère martyrisé, qui furent reçues avec beaucoup de respect par toute la communauté catholique de Malacca et ensevelies dans son couvent.

    La nouvelle de la mort du P. Jérôme mit au cur de ses frères un ardent désir de se rendre au Siam pour y continuer son uvre et peut-être aussi y jouir de la même récompense. Mais les autres Missions de Chine et des différentes îles de larchipel réclamaient aussi des missionnaires, et deux seulement parmi eux purent accompagner le P. Sébastien au Siam, où ils abordaient le 23 août 1567.

    A cette époque un certain nombre de colons portugais sétaient établis à Ayuthia et 300 dentre eux composaient la garde du corps du roi. Les nouveaux missionnaires se consacrèrent à linstruction religieuse de leurs compatriotes et à létude du siamois. Leurs travaux portèrent des fruits : de nombreuses conversions eurent lieu et bientôt ils comptèrent dans la capitale environ 1.500 chrétiens, répartis dans trois paroisses.1

    Sur ces entrefaites, les Péguans, voisins du Siam et toujours en lutte avec lui, envahirent de nouveau le pays et arrivèrent jusque sous les murs de la capitale. Le roi Phra Mahindra, entièrement livré à ses plaisirs, nétait nullement préparé à leur résister ; pour comble de malheur, plusieurs factions se disputaient alors le pouvoir : les vaillants efforts de la garnison ne servirent de rien. Après de longs mois de siège, les Péguans forcèrent lentrée de la capitale.

    Rendus particulièrement furieux par la résistance désespérée quavait faite la garnison portugaise, les vainqueurs assouvirent leur haine sur toute la colonie chrétienne : les missionnaires furent soumis à toutes sortes de tortures et, après plusieurs mois dune dure captivité, le P. Sébastien et deux de ses compagnons furent décapités, le 11 février 1569. 2
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    1. Ces chiffres de 1.500 chrétiens et de trois églises ou paroisses sont également ceux que donne la Catholic Encyclopedia, sans indication de date, dailleurs, non plus que de la source à laquelle ils ont été puisés. Mais comment expliquer que cent ans plus tard, alors que lEglise siamoise avait joui pendant longtemps dune grande tranquillité, il ny ait eu encore à Ayuthia que 2.000 catholiques, dont la plupart européens ou métis ?
    Il est également certain que les Franciscains et les Jésuites eurent leurs églises propres sous vocable spécial. Un siècle plus tard, on eût donc dû compter cinq paroisses à Ayuthia : or il ny en avait que trois (Cf. Pallegoix, p. 19, 80, 103). Ces chiffres sont donc au moins sujets à caution.
    Il eût été intéressant de noter également ce que devint léglise quavait fondée le P. Sébastien avant dêtre appelé par le roi à Ayuthia et ce quil advint des chrétiens que lui et son compagnon avaient baptisés.
    2. Ils avaient débarqué au Siam le 23 août 1567. Si lon compte le temps pris par le voyage à Ayuthia, les mois de siège, où lapostolat devait être à peu près impossible, le temps nécessaire pour apprendre la langue et les mois de captivité, que reste-t-il comme temps utile consacré à lévangélisation ?

    Les vainqueurs, après avoir assouvi leur soif de pillage et de rapines, se retirèrent à Hongsavadi : ils emmenaient avec eux comme prisonniers de guerre le roi du Siam, qui succomba en chemin, et les débris de la population qui avaient échappé au massacre général. Parmi eux se trouvaient de nombreux chrétiens et quelques missionnaires.

    Les vexations continuelles des vainqueurs firent de la période qui suivit une période de misère extrême pour le Siam. Ignorant ces tristes événements, plusieurs missionnaires étaient venus de Malacca pour aider à lévangélisation du pays. Quand ils virent létat de ruine et de désolation dans lequel se trouvait la capitale, plusieurs proposèrent de se réembarquer pour Malacca. Quelques-uns toutefois, nécoutant que leur zèle apostolique, restèrent dans le pays et essayèrent de relever la mission. Mais lun dentre eux fut bientôt martyrisé par les Musulmans et ses compagnons 1 moururent de privations. Une fois de plus le troupeau restait sans pasteurs ; une fois de plus la mission semblait éteinte dans le sang de ses martyrs. Dieu allait la faire revivre dune façon inespérée.

    A la mort de Tghamma Kaxathirat, son fils, Phra Naresuen lui succéda. Il neut, dès le début, quun désir : celui de rendre le Siam indépendant du joug des Péguans ; il y réussit bientôt à la suite dune grande bataille, dans laquelle il tua le roi de Pégu. Il se consacra alors à relever Ayuthia de ses ruines, puis tourna ses armes contre le roi du Cambodge, qui avait trop librement profité, durant les années précédentes, de létat de misère où était plongé le Siam. Il mit le siège devant Lavek en 1583 et, après une lutte acharnée qui dura plusieurs mois, il sempara de cette ville, quil détruisit entièrement.
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    1. On eût aimé à connaître le nom de ce Martyr et de ses compagnons.

    Parmi les prisonniers qui tombèrent entre ses mains se trouvaient deux missionnaires, Jorge da Motta et Luis da Fonseca. Ils durent, pendant leur voyage du Cambodge au Siam, souffrir toutes sortes de traitements barbares ; mais leur inaltérable patience toucha le cur du roi lui-même, qui les fit venir et les interrogea sur leur origine et sur les motifs qui les avaient amenés au Cambodge. Leurs réponses lintéressèrent grandement : il fut étonné dapprendre quils navaient été poussés ni par le désir de faire du commerce, ni par lamour du lucre. Les missionnaires en profitèrent pour exposer au monarque les preuves de la religion chrétienne. Le roi admira beaucoup la beauté des vérités qui lui étaient exposées, et cela dautant plus que la conduite des missionnaires, confirmait pleinement leur doctrine. Bien quil nallât pas au delà dune admiration passive, il se montra très favorable aux missionnaires et leur permit de prêcher en public et déditer des livres à lusage de leurs convertis : une nouvelle église fut construite pour les néophytes et de nouveau lavenir parut souriant pour la Mission de Siam.1

    Cest à cette époque que Romanet du Caillaud place larrivée des premiers Franciscains au Siam. En 1583, écrit-il, huit Franciscains, dont quatre Pères, partaient de Manille pour le Tonkin sous la direction du P. Diego dOropesa. Lexpédition ne fut pas heureuse : maltraités par les mandarins, ils se résignèrent à repartir, mais ils furent chassés par la tempête sur les côtes de Hainan. Leur navire désemparé échoua : arrêtés comme pirates et envoyés à Canton, ils furent mis en prison et nen sortirent que grâce à linfluence des PP. Jésuites, qui y avaient alors une mission dirigée par le P. Matteo Ricci.

    Ils purent se rembarquer pour Macao et la P. Diego dOropesa se disposa à repartir pour sa chère mission du Tonkin ; mais, sur les conseils du P. Augustin de Tordesillas, gardien du couvent franciscain de Macao, il détacha pour le royaume de Siam deux religieux, le P. Francisco de Montilla et le Fr. Diego Ximenez ; ils sy rendirent avec un religieux du couvent de Macao, le P. Geronymo de Aguilar (Cf. Romanet du Caillaud, op. cit. p. 53). Ces trois religieux durent donc arriver au Siam dans les premiers mois de 1584.
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    1. Il parait étrange, si les missionnaires précédents avaient tellement joui des faveurs royales et converti de si nombreux indigènes quinze ans seulement auparavant, que le nouveau roi nait pas su ce quétaient des missionnaires.

    Obstacles a la conversion des Siamois. Rôle des missionnaires. Les pages qui suivent vont de nouveau relater les nombreuses conversions opérées par les missionnaires et la faveur dont ceux-ci jouissaient près des monarques. Mais peut-on accepter sans restriction ces beaux résultats, que nôtre piété aimerait évidemment à considérer comme la récompense des souffrances endurées par les premiers apôtres de ces pays ?

    Jai déjà mentionné comment de nombreuses conversions saccorderaient mal avec le chiffre si minime de catholiques trouvés à Ayuthia en 1662 par Mgr Lambert de la Motte : or lhistoire du Siam depuis les débuts du catholicisme jusquà cette date, ne mentionne pas de grande persécution : si de nombreuses conversions ont été opérées par les premiers missionnaires, que seraient donc devenus ces catholiques ?

    Tous les mémoires du XVIIe siècle sont unanimes à reconnaître dautre part que les Siamois ne se convertissent pas. Quant à létat présent du christianisme à Siam, écrit en 1688 le P. Guy Tachard, S. J., qui avait fait partie de lambassade envoyée au Siam, je nai rien à en dire de particulier. Il est surprenant que lEvangile fasse si peu de progrès parmi des peuples quon cultive avec beaucoup de zèle et de soin.

    Lindifférence pour toutes les religions, écrit aussi M. Locard, qui a rédigé son Histoire du Christianisme aux Indes Orientales daprès les relations des premiers Vicaires Apostoliques, met le plus grand obstacle à la conversion des Siamois : quand on leur explique les vérités et les lois du christianisme, ils les trouvent très belles et ne les contredisent point ; mais cest un sentiment téméraire, disent-ils, de soutenir que votre religion est la seule qui puisse plaire aux dieux.

    Dans son Journal du Voyage de Siam fait en 1685 et 1686, M. de Choisy note aussi (p. 274) que les Siamois sont des esprits doux, qui naiment pas à discuter et qui croyent la plupart que toutes les religions sont bonnes.

    Mgr Pallegoix (Description du Royaume Thai ou Siam, p. 386) constate chez les Siamois cette indifférence pour la valeur théorique que des religions, et il signale les raisons qui, en pratique, sopposent à leur conversion. Ils ne disputent pas avec opiniâtreté, dit-il, et paraissent assez disposés à embrasser la vérité. Il y a donc dautres obstacles à la propagation de la foi : le premier, selon moi, est la polygamie : le roi a des centaines de concubines ; les ministres, les mandarins, les gouverneurs et autres grands officiers suivent son exemple ; tous les riches se procurent un plus ou moins grand nombre de concubines selon leur plus ou moins de fortune...

    La seconde cause qui retarde les progrès du christianisme, cest léducation de la jeunesse dans les pagodes. La secte bouddhiste impose à tous les garçons lobligation stricte de passer quelques années dans les monastères sous la direction des talapoins. Il est facile de concevoir que tous ces jeunes gens, quand ils sont revenus à létat laïque, seront fortement attachés aux superstitions quils ont puisées dans les monastères dès leur plus tendre jeunesse.

    Le troisième obstacle que rencontre le christianisme, cest la crainte denvahissement de la part des Européens.

    Si ce dernier obstacle nétait peut-être pas aussi fort aux débuts de lapostolat chez les Siamois, les deux premiers étaient certainement très puissants, et le second létait dautant plus que lon était plus rapproché des temps de la ferveur bouddhique.

    Dans la Cochinchine religieuse, le P. Louvet (p. 227) se demande quel fut le succès des premières missions dominicaines dans toutes ces régions, et il écrit : Tout en rendant très largement justice au zèle des prédicateurs et à leur dévouement héroïque, jincline à penser que le résultat final fut assez médiocre. Il est reconnu, par une longue et douloureuse expérience, que toutes les nations chez lesquelles le bouddhisme pur sest implanté, sont presque inaccessibles à lapostolat catholique. Les Birmans, les Siamois, les Cambodgiens sont aussi durs à convertir que les Mahométans. Cela tient aux institutions politico-religieuses de ces peuples et surtout à lécole bouddhiste, dans laquelle tous les garçons doivent passer au moins un an ou deux.

    Au moment où le christianisme fut apporté dans lIndochine, le bouddhisme était dailleurs à son apogée en ces contrées : de magnifiques pagodes, dont quelques-unes subsistent encore, témoignent dune civilisation très avancée et dune ferveur religieuse qui laissait peu de prise à lapostolat au XVIe siècle. Les récits des voyageurs nous montrent les monastères remplis de bonzes nombreux et pleins de zèle ; le respect public leur donne une immense autorité et la dévotion des fidèles pourvoit largement à tous leurs besoins. Ils sont les conseillers des rois et un mot deux suffit pour déchaîner contre les missionnaires la persécution et lexil. Les choses ont bien changé depuis ; mais alors le bouddhisme régnant en maître à Siam comme au Cambodge, on sexplique facilement comment les premiers missionnaires dominicains eurent tant à souffrir pour obtenir peu de résultats.

    Mais comment expliquer alors la faveur avec laquelle les monarques accueillaient les missionnaires ? La réponse est facile. Lhistoire politique de ces différents pays montre très clairement que les missionnaires nont, en somme, été principalement regardés par les rois que comme des agents politiques dont il était commode de se servir. Toujours en guerre les uns contre les autres, ils recherchaient naturellement des alliances contre leurs ennemis. Ils navaient pas été longtemps à reconnaître la valeur guerrière des Européens et la puissance de leurs engins de guerre. Aussi les voit-on constamment faire appel, pour se défendre, aux Portugais ou aux Espagnols.

    Ils devaient tout naturellement songer à se servir comme intermédiaires des missionnaires, dont ils navaient pas à redouter les vues ambitieuses, quils voyaient entièrement dévoués au peuple chez qui ils habitaient, et qui, par ailleurs, jouissaient dune réelle autorité sur leurs compatriotes. Les missionnaires devaient donc rapidement prendre aux yeux des monarques le rôle de conseillers et dagents politiques.

    Une lettre (Cf. Annam et Cambodge, par Bouillevaux, p. 353), quécrivait à cette époque, entre 1596 et 1599, le souverain du Cambodge au P. Alonso Ximenes, est particulièrement instructive à ce sujet. Jai une grande affection pour toi, lui mande le roi, parce que jai appris du capitaine chofa D. Blas Castilla et du capitaine chofa D. Diego, que tu as fait tous tes efforts auprès du gouverneur de Luçon pour quil envoie une flotte dans ce pays.

    On sexplique dès lors parfaitement pourquoi nous voyons les monarques faire venir dans leur capitale les missionnaires européens. On voyait en eux des agents politiques, des personnages sur linfluence desquels on pouvait compter en tout temps pour demander au gouverneur de Manille ou de Goa des secours en hommes de guerre.

    De là toutes ces lettres aux souverains catholiques pour quils veuillent bien envoyer des missionnaires ; de là les promesses faites, les édits rendus pour permettre aux missionnaires de prêcher leur religion, les concessions de terrains et les dons pour aider à construire des églises. On verra même de 1674 à 1678 le roi du Siam tenir des conférences avec le Vicaire Apostolique, accepter des images représentant les mystères de la vie et de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, donner des éloges publics à la religion catholique et déclarer quelle lui plaisait énormément.

    Mais et ceci est très significatif, dans le même temps (Cf. Pallegoix, p. 136) le même roi faisait une réception magnifique à des ambassadeurs dAchen et de Golconde, qui étaient venus avec quelques-uns de leurs docteurs pour le solliciter dembrasser le mahométisme. Comme devaient le reconnaître plus tard les missionnaires, dans toute la conduite du roi, il ne sagissait évidemment que de vues purement politiques. Cette remarque sapplique parfaitement bien à ses prédécesseurs et à lhistoire des débuts du christianisme.

    Il ne faut pas se hâter davantage de voir, dans les persécutions subies par certains missionnaires, le résultat de la haine fanatique des Musulmans. Elle a certainement pu exister, mais la plupart des bourrasques qui assaillirent la jeune église du Siam vinrent de raisons politiques ou, plus simplement, de ce que les missionnaires avaient, pour un motif ou un autre, cessé de plaire au caprice du monarque. Considérés comme agents au service dun parti, les missionnaires devaient fatalement partager sa mauvaise comme sa bonne fortune. De plus, la lutte des partis était très forte au Siam à cette époque : elle fut, on sen souvient, lune des causes qui amenèrent en 1568 la chute dAyuthia. Ces missionnaires, par suite de leur rôle politique, devaient susciter contre eux les haines du parti adverse, qui ne pouvait manquer dessayer débranler leur influence par tous les moyens. Or était-il donc si difficile de peindre parfois les missionnaires sous de sombres couleurs et de les représenter comme des aventuriers ? Navait-on pas vu, en 1596, le P. Aduarte obligé par les Espagnols de sarmer de pied en cap pour suivre comme aumônier ses compagnons lorsquils attaquèrent de nuit le palais royal et réussirent à tuer le roi ? Toute la région, durant de longues années, retentit du bruit de cette mémorable expédition, où les Espagnols avaient dû successivement se battre contre les Chinois établis au Cambodge, les indigènes, les Annamites et les pirates.

    Mais, le plus souvent, cest un simple caprice royal qui détermine une persécution contre les missionnaires, sinon contre les chrétiens. Nous sommes à la fin du XVIe siècle, au temps agréable où la Princesse de Siam (Cf. Journal du Voyage de Siam, par M. de Choisy, p. 282), quand quelque dame a trop parlé, lui fait coudre la bouche, et, quand elle na pas assez parlé, lui fait fendre la bouche jusquaux oreilles.

    Le roi est vénéré à légal dun dieu par ses sujets ; leur respect va jusquà ladoration (Cf. Voyage de Siam, par les PP. Jésuites, p. 281). Il châtie très sévèrement la moindre faute, ses sujets voulant être traitez rudement (de Choisy, op. cit p. 403). La moindre infraction à ses ordres, le simple soupçon quon pouvait servir les intérêts dun autre parti ou dune autre puissance contre lui, suffisaient pour attirer immédiatement sur celui qui était soupçonné les pires châtiments, et on aura dans la suite du récit loccasion den voir plusieurs exemples.

    Il était nécessaire de faire ces observations, afin de bien mettre au point les faits qui vont suivre. Je reprends maintenant, daprès lEcho de lAssomption, la suite des événements.

    La confiance illimitée que témoignait le roi à ces étrangers, le grand prestige dont ils jouissaient chez le peuple et qui amenait beaucoup de conversions, indisposa grandement contre eux plusieurs hauts personnages, qui essayèrent de discréditer les missionnaires dans lesprit du monarque. Loccasion sen présenta bientôt.

    Un Siamois avait été attaqué par un groupe de Portugais : on accusa les missionnaires davoir été, sinon les auteurs, du moins les instigateurs de ce méfait. Mais lévidence des faits fut telle que le roi refusa découter les calomniateurs. La prudence avec laquelle les missionnaires se conduisirent en cette occasion ne fit que disposer en leur faveur le roi, qui les combla de nouvelles libéralités, et le mouvement des conversions sétendit de plus en plus.

    De nouveau on en voulut aux serviteurs de Dieu et, ne pouvant rien sur lesprit du roi, les nobles essayèrent dexciter les passions populaires et de soulever une émeute. Une occasion propice soffrit bientôt. Une Japonaise avait, malgré son mari, embrassé la religion catholique. Ce dernier, furieux, jura de se venger sur les missionnaires. Il entra dans léglise le dimanche suivant pendant que le P. Fonseca officiait et, allant droit à lui, il le tua au bas des degrés de lautel (1599). Indignés de ce sacrilège, les Portugais semparèrent du meurtrier et en firent justice sommaire.

    Le P. Jorge fut là-dessus de nouveau représenté au roi comme fomentant la rébellion et la discorde. Le roi parut céder, et le P. Jorge, craignant que sa présence nattirât aux chrétiens de plus grands ennuis, quitta Ayuthia pour se rendre à Malacca sur un bateau espagnol. A cette nouvelle, le roi, entrant en fureur, ordonna daller immédiatement attaquer le navire et de ramener le P. Jorge à la capitale pour y être plongé dans de lhuile bouillante.

    Ses ordres furent exécutés. Le navire fût attaqué et souffrit énormément : quelques hommes furent tués et plusieurs blessés, dont un missionnaire, le P. Jean de St-Pierre, qui mourut peu après de ses blessures. Le navire put finalement échapper avec le P. Jorge. Le saint missionnaire toutefois ne survécut pas longtemps : il mourut la même année, peu de temps après être arrivé à Malacca.

    Une lettre, datée de décembre 1600, écrite au P. Claudius Aquaviva, Général de la Compagnie de Jésus, par le P. Nicolas Pimenta, Provincial pour les Indes Orientales, jette quelque jour sur ces faits. Son récit doit être dautant plus exact quil en a recueilli les détails de la bouche même des missionnaires. Au Siam, écrit-il, une persécution du même genre a obligé les religieux qui sy trouvaient à revenir à Malacca. Elle vint de ce quun Portugais avait tué un orfèvre que le roi affectionnait particulièrement. Le roi ordonna que le Portugais eût le corps déchiré par des tenailles ardentes et quon le fît cuire dans un vase rempli dhuile bouillante. Il avait déjà fait supplicier de la même façon deux ou trois autres Portugais qui avaient blessé lun de ses serviteurs, et cependant, ajoutent les religieux en question, le roi se montrait ordinairement bienveillant pour toute la colonie portugaise. Le Supérieur des religieux portugais cacha le meurtrier : il fut, sur lordre du tyran, saisi et condamné au même genre de mort sil ne livrait pas le coupable. A cette nouvelle, les Portugais crurent quil fallait livrer celui-ci, bien quil fût leur commandant. Ayant ainsi pu se libérer, le religieux, peu de temps après, senfuit avec douze ou treize autres Portugais.

    A la nouvelle que le P. Jorge avait pu séchapper, le roi ne rêva plus que vengeance : les chrétiens furent recherchés et plusieurs souffrirent le tourment que lon avait réservé au missionnaire : deux autres missionnaires, les PP. Jean Maldonat et Alfonso Ximenes, furent pris dans le golfe de Siam et exécutés en 1600. 1
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    1. La même année, raconte le Baron Henrion ( op cit. tome II, p. 188), les. PP. Jean Maldonat et Alfonse Ximenes, Espagnols, se rendaient des îles Philippines dans le Cambodge pour y répandre la foi, quand ils furent saisis en chemin par ordre du roi de Siam et mis à mort en haine de la religion quils prêchaient : le P. Alfonse périt dun coup de hache et le P. Jean dun coup de bombarde, machine de guerre avec laquelle on lançait des pierres.

    La même année, un missionnaire qui avait évangélisé plusieurs cités du Bengale, le P. Melchior da Cruz (ou da Luz, daprès le P. André Marie dans ses Missions dominicaines), abordait sur le territoire de Martaban. Le gouverneur, pour sattirer la faveur du roi, le fit savoir au monarque, qui, croyant que ce pouvait être le P. Jorge, ordonna de lamener à la capitale.

    Naresuan fut grandement surpris de voir le courage de ce missionnaire : Dieu changea les dispositions de son cur et il pressa le Père de demeurer à Ayuthia. Il lui donna toute liberté pour prêcher lEvangile et lui accorda même la somme nécessaire pour lérection dune nouvelle église (1602). Une fois de plus, la mission renaissait, rendue plus fertile par le sang de ses martyrs. Les conversions devinrent si nombreuses que les supérieurs de Malacca jugèrent quil, fallait établir la mission sur une base solide. Ils envoyèrent dans ce but cinq nouveaux missionnaires à Ayuthia : cétaient les PP. Pedro Lobato, Jeronymo Mascarenhas, Jeronymo de San Domingos, Jaô de Espirito Santo et Diego Duarte.

    Mais le P. Melchior, qui avait tant fait pour faire revivre la mission, ne put jouir des fruits de son apostolat ici-bas. Il se noya en traversant une rivière pour aller visiter ses néophytes.

    Plusieurs de ses compagnons dapostolat quittèrent aussi le Siam pour des missions plus nécessiteuses. Le P. Jérôme Mascarenhas ne resta que quelques mois au Siam, car, daprès le Baron Henrion, il aurait été martyrisé à Solor en 1602. Nous trouvons aussi Jao de Espirito Santo dans la même île en 1620. Quant à Duarte, qui avait déjà missionné au Mexique et à Manille, il fut rappelé du Siam et envoyé au Cambodge sur la demande du roi de ce pays ; mais il ne parvint jamais à destination : le Siam était en guerre avec le Cambodge et le missionnaire fut pris par des pirates siamois qui lui infligèrent toutes sortes de mauvais traitements. Il put enfin échapper, mais, au lieu de partir pour le Cambodge, il entra en Chine, doù il partit bientôt pour les îles Moluques.1

    (A suivre)
    F. S.
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    1. Ce Diego Duarte est-il le même que le P. Diego Aduarte, dont nous avons déjà cité le nom et qui prit part à lexpédition espagnole de 1596 au Cambodge ? Certains détails permettent de le supposer. Comme le Diego Duarte cité par lEcho de lAssomption, Diego Aduarte est appelé pour la deuxième foi au Cambodge en 1598. Ayant fait naufrage, il revenait à Manille, doù il était envoyé à Canton pour y ravitailler en vivres et en munitions la troisième frégate, qui, partie aussi pour le Cambodge, avait dû se réfugier sur les côtes de Chine ( Cf. V. Barbier, Voyages des Espagnols au Cambodge).


    1926/12-29
    12-29
    Anonyme
    Thaïlande
    1926
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