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Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui 2 (Suite et Fin)

Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui
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    Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui

    Le Japon, fermé à lEvangile et à létranger, ne se rouvrit, dabord à celui-ci, quen 1859, sous la pression des puissances, qui réussirent à établir des relations diplomatiques et commerciales avec le Japon et à obtenir des concessions pour leurs nationaux dans quelques-uns de ses ports. A la faveur de la clause des traités qui permettait le libre exercice du culte aux étrangers dans les ports ouverts, les missionnaires de la Société des Missions Etrangères sintroduisirent peu à peu au Japon à suite de M. Girard, qui, plus heureux que Mgr Forcade, demeuré plusieurs années dans lattente aux avant-postes des Ryûkyû, put mettre le pied sur le sol japonais et sétablir dans les concessions de Kanagawa., puis de Yokohama, comme interprète et chapelain du Consulat de France. Depuis ce temps jusquà nos jours quels furent les obstacles au progrès de lEvangile ? Quelles causes favorisèrent ses succès ? Cest ce que nous allons résumer.

    Dabord les missionnaires durent attendre avec patience que lostracisme qui mettait à prix la tête des propagateurs et des adeptes du christianisme prît fin. Le déchaînement de persécution qui eut lieu contre les descendants des anciens chrétiens, découverts pour la première fois le 17 Mars 1865 dans léglise de Nagasaki, récemment ouverte au culte des étrangers, avait de nouveau révélé, ainsi quen firent foi les interrogatoires des prisonniers, que les Japonais devaient en matière religieuse se conformer aux édits de lEmpire, navoir recours quaux religions du pays pour les funérailles et autres cérémonies, que faire profession de christianisme, cétait désobéir à lEmpereur. On était loin dadmettre, et dans certains milieux on est loin dadmettre encore, ce quaffirmait le plus courageux des confesseurs de la foi, Dominique Zenyemon : Dieu étant lunique Créateur du ciel et de la terre, cest lui seul quil faut adorer... Soumis à lEmpereur, quon nous permette dêtre chrétiens, et le gouvernement naura pas de serviteurs plus fidèles que nous.

    Après que les chrétiens persécutés eurent été rappelés, à la suite es réclamations des puissances étrangères, des provinces où ils avaient été exilés de 1868 à 1872, et quune ère de tolérance, dabord forcée, eut été inaugurée, le nationalisme étroit na guère cessé de travailler dune manière latente contre la pénétration du christianisme dans les milieux qui dépendent plus directement du gouvernement, à savoir notamment dans le monde des officiers, des fonctionnaires, des professeurs.

    La thèse de la profession du christianisme incompatible avec le loyalisme dun vrai citoyen a été défendue à plusieurs reprises, et dans les conférences publiques, et par la plume de quelques professeurs en vue de lUniversité Impériale, bien des années encore après que la Constitution de 1889 eut proclamé : Les sujets japonais jouiront de là liberté de croyance religieuse en tout ce qui nest pas préjudiciable à la paix et au bon ordre, ni contraire à leurs devoirs de sujets.

    Et, ces dernières années, lorsque la menace des idées socialistes et autres, jugées dangereuses, se fut fait sentir, ainsi que le besoin de la religion, pour enrayer la corruption sociale, cest surtout au culte shintoïste des divinités ancestrales de lEmpire que lon demanda de fournir le remède, daffermir le trône sur ses bases sacrées traditionnelles et dassurer lunité, desprit national. Toutes sortes de moyens furent mis en uvre pour faire de ce culte le culte national de tous les Japonais, indépendamment de leurs croyances particulières. On se plut à affirmer, pour rassurer la conscience des chrétiens, que ce culte navait rien dune religion proprement dite et à présenter le Rescrit impérial sur lEducation comme le code suprême de la morale dés sujets japonais, code qui, par ses défenseurs attitrés ou bénévoles, dans les conférences publiques et dans la presse, a été souvent placé au-dessus de la Bible et de tous les autres codes de morale.

    Il convient de signaler également, parmi les obstacles de même genre à lEvangile, les attaches au culte familial des ancêtres, les contributions traditionnelles aux fêtes religieuses du village ou du quartier, auxquelles, dans certains milieux, les individus ne peuvent se dérober sans inconvénients plus ou moins graves pour leur commerce ou leurs relations sociales.

    Lamour-propre national des Japonais sest toujours aussi laissé facilement persuader que le Japon navait rien à envier à lEurope en fait de civilisation spirituelle et morale. Les traditions orientales et japonaises, que lui avaient léguées et le confucianisme et le bouddhisme, et lidéal moral des anciens bushi ou guerriers, lui suffisaient amplement, avec le Rescrit impérial, pour éclairer sa voie.

    Par ailleurs, le contact quil na cessé de garder avec lEurope pour toujours marcher au pas des derniers progrès est loin davoir eu dheureux effets pour la conversion du Japon. LAllemagne, en particulier, que le Japon continue dadmirer pour lorganisation méthodique de sa Kultur, et à laquelle il a demandé dans le passé de former un bon nombre de ses officiers supérieurs, de ses médecins, professeurs, techniciens dans toutes les branches, a exercé la plus funeste influence par sa philosophie et son scientisme matérialiste. A son école, le monde intellectuel japonais na que trop appris quil fallait regarder le christianisme comme une institution arriérée, que le progrès scientifique laisserait derrière lui si elle ne voulait pas se laisser transformer par lui.

    Dautre part, le bouddhisme, qui sentait quà rester enfermé dans ses temples il finirait par être délaissé par une société entraînée dans la fièvre du progrès, est entré dans le mouvement des idées et des uvres pour soutenir la concurrence avec le christianisme. Afin de garder et fortifier ses positions, il sest fait le défenseur des idées nationales du Japon et, dans son apologétique pro domo, sest efforcé de montrer que sa doctrine, à lencontre de la Bible et du christianisme, était confirmée par la philosophie moderne et par le progrès des idées scientifiques.

    Est-il besoin de dire la confusion didées et les erreurs historiques que la prédication protestante et la littérature protestante des pays de langue anglaise, langue enseignée dans tous les lycées de lEmpire, ont répandues dans les milieux japonais au détriment du catholicisme ? Notons aussi ici en passant que lattentat dirigé contre lEmpereur en 1910, qui mit à découvert parmi les conjurés un certain nombre de protestants, exaspéra les défiances que nourrissaient un bon nombre de patriotes japonais vis-à-vis du christianisme en général, quils soupçonnaient dêtre le véhicule didées dangereuses pour la sécurité nationale.

    Quelque regret quil y ait à le faire, il faut tien avouer aussi le préjudice causé au catholicisme par le spectacle, qui sest offert à lattention toujours en éveil de ce pays sur tout ce qui se passe en Europe, de lindifférence ou de lhostilité religieuse de certains gouvernements dans un passé qui nest pas lointain.

    Arrêtons-nous ici un instant pour nous demander si, dans le chaos didées contradictoires importées des deux mondes, il est bien étonnant que le scepticisme et lindifférence se soient développés dans les milieux japonais, vis-à-vis de doctrines que tant de préjugés les détournaient détudier à fond, et que lesprit public sen soit tenu trop généralement à la maxime répétée sous diverses formes par ses guides intellectuels : Restons Japonais ; développons-nous en ne prenant à autrui que ce qui nous est utile et convient à notre tempérament.

    Le fonds utilitaire que renferme cette maxime est aussi bien le fonds des dispositions du Japonais en général vis-à-vis de la religion, à la quelle il ne demande pas la solution de problèmes dont il ne se soucie guère plus que Pilate avec son Quid est veritas ? mais bien plutôt, quand il la désire, une direction morale pour la vie présente, avec le bon ordre dans la famille et la société, à linstar de lancien confucianisme, assuré quune bonne conduite suffit à lui assurer le bonheur dans le vague au-delà.

    Dailleurs, la morale pratique du Japonais, qui voisine le plus souvent avec celle dEpicure pour réaliser autant que possible le paradis sur terre, saccommode mal de la rigueur de la morale chrétienne, peu conciliante avec ses divers appétits. Mais cela nest pas particulièrement japonais.

    Ce qui lest davantage, cest ce défaut dindividualité, formé et développé par une organisation sociale et familiale dans laquelle lindividu était subordonné à lintérêt de la famille, du clan, du milieu où il vivait, et où il a pris lhabitude de marcher avec son groupe, rarement isolément, quil sagisse de décisions à prendre ou de résolutions à exécuter. Dès lors, on aperçoit la difficulté qui en résulte pour la conversion des individus qui ont à compter avec leurs familles, pour la conversion des familles qui ont à compter avec leur parents, leurs amis, leurs protecteurs, leurs clients, leur quartier, leur village, et cette entité morale qui plane sur tous et chacun, comme lombre du commissaire et du gendarme, tour à tour tutélaire ou menaçante : lesprit national. Au temps de saint François-Xavier et de ses successeurs, lorsque le daimyô ou lun de ses puissants vassaux protégeait lévangélisation à ses débuts, lindividu se sentait à couvert, et la solidarité sociale dalors, appuyée sur les exemples den haut, favorisait de proche en proche les conversions. Mais cet état de choses nest plus.

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    Pourtant que lon se garde bien de croire que tous ces obstacles conjurés aient dressé comme un mur dairain à la pénétration de lEvangile, quils aient surtout découragé les entreprises des missionnaires ou fermé leur horizon à lespérance. Pour former, dans un labeur ininterrompu et dans la patience, leurs chrétientés plus ou moins nombreuses, mais solidement établies pour la plupart, ils ont mis à contribution les diverses chances de succès qui soffraient à eux : et la liberté dabord précaire des premiers jours ; et la tolérance plus large qui vint ensuite ; et les sympathies individuelles quils rencontrèrent ici et là, en particulier dans la classe des anciens samurai, plus indépendante, à qui la Restauration avait enlevé ses privilèges ; et la faveur avec laquelle lopinion japonaise accueillit en bloc à une certaine époque, de 1875 à 1885 notamment, la civilisation européenne ; et le besoin dune religion sérieuse, constaté publiquement à plusieurs reprises, et que des âmes choisies se sentaient portées à embrasser ; et ces aspirations même utilitaires vers une, discipline des murs quon ne trouvait nulle part comme dans le catholicisme ; et cette constatation, que lexpérience révélait à plusieurs, que le christianisme vrai, fortement constitué, un et homogène, comme le plus répandu dans toutes les parties du monde, se trouvait dans lEglise catholique ; et le prestige du chef de lEglise de Rome dans tout lunivers civilisé ; et les garanties dordre et de soumission à lautorité, que les sectes protestantes étaient loin de fournir et que le catholicisme assurait partout où sétendait son influence.

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    De plus, ce côté du catholicisme et ce qui le différencie des sectes protestantes est de mieux en mieux connu et apprécié. Un rapport fait dernièrement par un haut fonctionnaire japonais, qui, dans une tournée détudes en Europe, avait constaté linfluence sociale de lEglise catholique, concluait que cétait la seule force morale organisée qui pût à lheure actuelle contrebalancer linfluence grandissante du communisme et de lanarchie. Le récent voyage en Europe du Prince héritier, devenu depuis le 25 Novembre 1921 régent de lEmpire, lui a donné loccasion, daprès ce qui nous a été communiqué, de faire par lui-même des constatations analogues, comme aussi douvrir les yeux sur dautres points encore.

    Par ailleurs, les obstacles que le nationalisme étroit oppose à ladoption du christianisme semblent devoir céder peu à peu sous la poussée des aspirations qui travaillent le Japon moderne, de plus en plus ouvert aux influences de lesprit mondial. Et les idées démocratiques, que les plus sages ne veulent plus essayer denrayer, mais sefforcent de canaliser, et lopinion publique, qui réclame la suppression de tout ce que le régime ancien avait de tyrannique et de contraire aux libertés du peuple, et le souci de seuropéaniser davantage, pour entrer de plain-pied, et non seulement par la porte des congrès diplomatiques ou autres, dans le concert des grandes puissances, et même le dépit de voir les nationaux japonais traités comme une caste à part en Amérique et ailleurs, sont autant de facteurs qui travaillent dune manière sûre et efficace à aplanir les voies de lévangélisation et à rendre plus accessible aux âmes une religion dont le principal tort à leurs yeux, malgré tous les mérites que le sens droit de plusieurs lui reconnaît, nous paraît davoir été et dêtre restée, à la différence du bouddhisme avec toutes ses compromissions, la religion étrangère.

    Lheureuse influence de ces idées se fait sentir dune façon appréciable au sein de la capitale et parmi la jeune génération, qui bientôt remplacera lancienne ; et ce nest pas faire preuve doptimisme exagéré que de sattendre à voir ce mouvement saccentuer et sétendre dabord aux grands centres, puis, dans un avenir plus ou moins éloigné, jusquaux extrémités de la province. Ayons confiance ! La Providence-travaille pour nous.
    Utinam Dei simus adjutores !

    CL. LEMOINE,
    Miss. de Tôkyô.


    1922/129-134
    129-134
    Lemoine
    Japon
    1922
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