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Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui 1

Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui
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    Les conditions de lEvangélisation au Japon hier et aujourdhui

    Nous avons pensé quavant daborder les questions particulières relatives à nos Missions du Japon, et plus spécialement à celle de Tôkyô, il convenait tout dabord de présenter dans un tableau général les conditions dévangélisation au Japon dans le passé et dans le présent. Cette vue densemble aura, pensons-nous, lavantage de mieux faire connaître aux membres de notre Société la nature spéciale du terrain où travaillent leurs confrères, de leur expliquer aussi pourquoi la culture évangélique des plaines et des vallées du YAMATO, malgré les efforts des ouvriers, na pas encore donné les fruits que recueillirent saint François Xavier et ses successeurs il y a trois siècles.

    Dans ce but, il sera utile de commencer par un exposé des conditions qui favorisèrent la pénétration et la diffusion du catholicisme dans les milieux japonais dès la fin du XVIe siècle, en notant les obstacles quil eut à vaincre, comme ceux qui lentravèrent et aboutirent finalement vers 1637 à fermer le Japon aux missionnaires et à létranger. Ce coup dil rétrospectif ne fournira pas seulement des éléments de comparaison entre les conditions dévangélisation du passé et celles du présent, mais il éclairera aussi le fond de lâme japonaise et mettra en relief certains traits de son caractère, qui ont subsisté durant la période actuelle, malgré lévolution de la politique des murs et des idées, qua subie le Japon depuis la Restauration Impérial de 1868.

    Puis nous indiquerons les circonstances providentielles qui, ouvrant le Japon pour la seconde fois à la pénétration du catholicisme, en ont favorisé les progrès, ainsi que les causes psychologiques, sociales et autres, qui ont suscité des obstacles à ces progrès, pour terminer par un coup dil densemble sur les conditions actuelles.

    Les limites de cet article nous obligent à nous borner à une synthèse qui ne pourra être éclairée par un nombre suffisant de faits à lappui, comme lexigerait la documentation dun ouvrage sur le même sujet. Nous essaierons néanmoins de ne pas hasarder daffirmations qui ne soient appuyées sur lhistoire et lexpérience générale des missionnaires de ce pays, auxquels, cela va sans dire, nous ne prétendons rien apprendre de nouveau, le présent article étant destiné surtout aux autres missionnaires. Dailleurs nous serions heureux de provoquer, dans lintérêt même du Bulletin et de ses lecteurs, les suppléments dinformation et de mise au point que le présent article laisserait à désirer.

    Durant la période qui sétend du jour où saint François-Xavier débarqua à Kagoshima (caractères chinois), 15 Août 1549, à 1637, date de lédit par lequel Iemitsu (caractères chinois), troisième Shôgun (caractères chinois) de la dynastie des Tokugawa (caractères chinois), interdisait dune manière générale et définitive la profession du christianisme sous peine de mort, il faut distinguer, parmi les causes favorables à lévangélisation, celles qui permirent aux missionnaires laccès du Japon et des milieux japonais, celles qui disposèrent les auditeurs de la prédication évangélique à laccueillir, et celles qui en aidèrent la diffusion et le progrès.

    Parmi les premières, il faut noter tout dabord la situation politique et les aspirations des daimyôs ou seigneurs féodaux du temps. Le Japon était alors divisé en principautés quasi indépendantes sous légide de lEmpereur, descendant des dieux, qui régnait mais ne gouvernait pas. Ladministration générale de lEmpire était aux mains de régents, maires du Palais, chefs des armées (shôgun), susceptibles dailleurs de tomber du jour au lendemain sous la poussée dambitions rivales. Lunité et la pacification du pays ne furent définitivement assurées que grâce à lorganisation puissante que réussit à lui donner Ieyasu (caractères chinois) le premier shôgun de cette dynastie des Tokugawa, qui exerça son hégémonie sur le Japon des environs de 1600 jusquà 1868.

    Les daimyôs, qui rivalisaient à se surpasser les uns les autres, avaient accueilli avec faveur les marchands portugais, qui dès 1542 étaient venus au Japon pour nouer avec le pays des relations commerciales. Le zèle conquérant de François-Xavier neut pas de repos quil neût fait pénétrer par cette brèche ouverte létendard de Jésus-Christ. Il mit à profit les ambitions des rois de ces provinces, qui aspiraient à fortifier leur puissance par leurs relations avec les Indes Orientales et les royaumes dOccident. Ce fut muni de lettres du Vice-roi des Indes et de présents, échantillons de la civilisation occidentale, quil fut accueilli par les daimyôs des provinces du sud.

    Ce besoin de lapport européen, pour suppléer à lindigence du pays, ressenti également par ceux qui, comme Ieyasu, haïssaient au fond la religion étrangère, fut cause que les missionnaires furent temporairement ménagés même par ces derniers, et que les édits de proscription qui furent proclamés furent tout dabord loin dêtre exécutés dans toute leur rigueur.

    En outre, lappui que fournissaient alors aux ministres de lEvangile et les princes européens et leurs compatriotes portugais et espagnols qui trafiquaient avec le Japon, les recommanda, puis les protégea, du moins un certain temps.

    Les missionnaires trouvèrent aussi des dispositions favorables à lensemencement évangélique dans lesprit curieux et ouvert des Japonais, avides de nouveautés, ambitieux de progrès. La civilisation occidentale, en dépit de lorgueil insulaire qui les portait à mépriser comme barbare ce qui nétait pas japonais, ne laissait pas den imposer à ceux dentre eux qui savaient voir.

    A ceux-là aussi, lélévation morale de la nouvelle doctrine, lexemple des hautes vertus pratiquées par Xavier et ses compagnons dapostolat, le contraste des apôtres de lEvangile avec les bonzes dont la conduite démentait lenseignement, recommandaient également lEvangile, sinon pour eux-mêmes, à cause de leurs faiblesses, du moins pour ceux qui leur étaient liés par la parenté ou par les services.

    Ces liens de vassalité que créait le système féodal, aussi bien que linfluencé prépondérante de la classe guerrière, les bushi (caractères chinois) ou samurai (caractères chinois), ne contribuèrent pas peu à aider la diffusion puis le maintien du christianisme dans les masses japonaises, surtout lorsque certains daimyôs (caractères chinois, seigneurs) ou leurs principaux vassaux, non contents de favoriser les missionnaires, se furent eux-mêmes faits chrétiens.

    Cest ainsi quaux portes de la capitale, Miyako (caractères chinois), le Kyôto (caractères chinois) actuel, à la résidence des Takayama (caractères chinois), seigneurs de Takatsuki (caractères chinois), aux Pâques de 1581, quinze mille catholiques se trouvèrent réunis. Les fêtes qui eurent lieu à cette occasion, processions, réjouissances publiques, marquèrent les progrès faits par lEvangile au Japon durant un court espace de temps. A la même époque, dans la grande île du sud, le Kyûshû (caractères chinois), le catholicisme comptait 100.000 fidèles ; en 1587, on en dénombrait 200.000. En 1614, lorsque Ieyasu lança son édit de proscription, le christianisme avait atteint son apogée au Japon, avec un million dadeptes,

    Doù vient que, malgré les magnifiques promesses que donnait alors lévangélisation, malgré le zèle et labnégation des missionnaires, leurs prédications, leurs uvres : écoles professionnelles, collèges, hôpitaux, orphelinats, imprimeries, malgré leur influence dans les hautes classes aussi bien que parmi le menu peuple, lédifice catholique sécroula, ne laissant pendant deux siècles et demi sur le sol japonais que des ruines ? cest ce quil faut dire maintenant. Nous le ferons en retraçant les principales causes qui entravèrent le travail des conversions, celles qui suscitèrent les persécutions locales, puis la proscription définitive de la religion de Jésus, celle que ses ennemis appelèrent la religion perverse.

    Nous ne ferons que mentionner les causes générales qui se sont retrouvées à peu près les mêmes dans tous les pays dExtrême-Orient ouverts à lévangélisation, à savoir les obstacles que créent les murs païennes, les coutumes traditionnelles, les superstitions, le caractère versatile qui, au Japon, à côté de magnifiques exemples de constance, se manifesta particulièrement dans lapostasie de daimyôs chrétiens et fils de chrétiens, soucieux de se concilier les faveurs dun maître tout puissant et hostile à la religion comme Ieyasu.

    Le principal obstacle fut, et est resté depuis, ce nationalisme étroit, qui regarde labandon des dieux nationaux et spécialement le refus de reconnaître la divinité des ancêtres impériaux comme devant entraîner la ruine de la constitution du pays. Lopposition faite aux conversions au nom du vieil empereur Ogimachi (caractères chinois, 1558-1586), pour ce motif que la parole impériale faisait foi en matière religieuse, que toute doctrine désapprouvée par lui était à rejeter, que la religion étrangère avec son Dieu unique supprimant les divinités japonaises, était incompatible avec les traditions nationales, ne fit que quexprimer lhostilité latente et irréductible qui, en dépit de la tolérance et des concessions plus ou moins forcées, a continué jusquà maintenant à tenir en échec, et a réussi au XVIIe siècle à arrêter radicalement la propagande de lEvangile.

    Ce nationalisme étroit se traduisit également par une défiance excessive vis-à-vis de létranger, défiance dont un esprit libéral comme Oda Nobunaga (caractères chinois, 1534-1582) se montra complètement affranchi, mais qui se manifesta chez les autres maîtres de lEmpire, particulièrement chez Ieyasu, dont lédit de proscription de 1614 sappuyait sur les griefs suivants quil faisait au christianisme, à savoir que la loi perverse était opposée à la loi bouddhique et à la voie des dieux (le shintoïsme), que sa propagande tendait à renverser le gouvernement établi et à livrer le pays aux puissances étrangères.

    Ces vues étroites et cette défiance ombrageuse étaient alimentées par les calomnies des bonzes, qui, se voyant évincés de certaines principautés, ou menacés en dautres de perdre leur influence, mettaient en jeu toutes leurs ressources et le crédit dont certains dentre eux jouissaient dans lentourage des souverains du pays, pour faire frapper dostracisme la religion rivale.

    Les rivalités des commerçants européens, qui se disputaient les marchés du Japon, ne contribuèrent pas peu non plus à ébranler le crédit dont avaient joui les premiers missionnaires. Les Espagnols, venus après les Portugais, mirent tout en uvre pour discréditer ces derniers, qui, du reste, le leur rendaient. Les Hollandais, à leur tour, ainsi que lAnglais Adams, lorsquils eurent réussi à capter la confiance des Japonais, donnèrent libre cours à leurs animosités protestantes et à leurs jalousies nationales vis-à-vis des représentants des nations catholiques.

    Pour comble la jactance imprudente dun pilote espagnol, qui, lors de la saisie du navire San-Felice en 1596, voulut intimider les Japonais, le poussa à déclarer que lEspagne saurait bien, à la suite de ses missionnaires, envoyer ses soldats, ainsi que ses diverses conquêtes lavaient montré. Cétait plus quil ne fallait pour donner corps aux calomnies des ennemis du christianisme et surexciter les défiances quon nourrissait à son égard.

    Les rivalités entre daimyôs, dont plusieurs étaient chrétiens, faisaient dailleurs craindre aux maîtres temporaires de lEmpire des compromissions avec létranger, pouvant amener, en dépit du loyalisme actuel de la plupart des seigneurs et samurai chrétiens, des complications redoutables et finalement linvasion étrangère.

    Toutes ces causes amenèrent les persécutions. Commencées à la suite du premier édit lancé par Hideyoshi (caractères chinois) en 1587, elles furent dabord localisées en certains points et ne frappèrent que pour lexemple ; puis elles augmentèrent peu à peu en étendue et en violence pour atteindre sous le troisième Shôgun Iemitsu (caractères chinois), de 1637 à 1640, leur paroxysme, avec deux milliers environ de martyrs, sans compter les milliers de chrétiens emprisonnés ou exilés.


    CL. LEMOINE,
    (A suivre) Miss. de Tôkyô.



    1922/65-70
    65-70
    Lemoine
    Japon
    1922
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