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Les bienheureux François Jaccard et Thomas Thiên,

Les bienheureux François Jaccard et Thomas Thiên, Le 21 septembre 1838 étaient mis à mort ensemble pour la foi un missionnaire, François Jaccard, et un séminariste annamite, Thomas Thiên, à Quang-tri, dans la partie de la Mission de Cochinchine qui forme aujourd'hui le Vicariat Apostolique de Hué. L'Eglise les a élevés tous deux aux honneurs des autels le 27 mai 1900.
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    Les bienheureux François Jaccard et Thomas Thiên,

    Le 21 septembre 1838 étaient mis à mort ensemble pour la foi un missionnaire, François Jaccard, et un séminariste annamite, Thomas Thiên, à Quang-tri, dans la partie de la Mission de Cochinchine qui forme aujourd'hui le Vicariat Apostolique de Hué. L'Eglise les a élevés tous deux aux honneurs des autels le 27 mai 1900.
    François Jaccard, dit le P. Louvet, fut \ un des plus saints missionnaires qu'ait produits la Société des Missions Etrangères ". Si le Bx Joseph Marchand est celui de nos martyrs qui a enduré les plus cruels supplices, le Bx Jaccard est celui qui a souffert le plus longtemps. Il marcha pendant dix ans dans la voie du Calvaire, " dix années de combats, de captivité, d'exil, d'interrogatoires courageusement supportés. Pendant cette période, le missionnaire avait été condamné à servir le roi comme interprète, à être décapité, à être soldat, à mourir de faim ; il avait subi de rudes bastonnades ; " il mourut enfin par le supplice de la strangulation, et c'est ainsi que " Dieu jugeant qu'il avait assez souffert, l'appela à la glorieuse couronne du martyre, entrevue et désirée depuis si longtemps". (P. Launay).
    François Jaccard naquit le 6 septembre 1799 à Onion, en Savoie, de parents foncièrement chrétiens. C'est pendant ses études au grand séminaire de Chambéry que se décida sa vocation de missionnaire. Il fit ses adieux à sa mère, veuve depuis quelque temps, et entra au séminaire des Missions Etrangères de Paris, où il fut ordonné prêtre le 15 mars 1823. Frappés de ses rares qualités, ses supérieurs voulaient le garder comme directeur du séminaire. Il refusa généreusement : " Je suis venu ici, répondit-il, pour être missionnaire et non pour rester à Paris. Si mes espérances étaient trompées, je préférerais ma Savoie aux avantages que vous m'offrez ; je n'ai que le désir de suivre nos confrères au delà des mers : je vous supplie de ne pas vous opposer à la réalisation de mes vux ".
    Le nouveau missionnaire quitta Paris à destination de la Cochinchine le 10 juillet de cette année 1823. Il pénétra dans sa mission par le Tonkin où, de Macao, l'avait amené une jonque chinoise. Le 5 janvier 1826, il arrivait à Phuong-Ruou (aujourd'hui Anninh), au collège de la partie nord du Vicariat.
    L'Annam était alors gouverné depuis quatre ans par le roi Minh-Mang, qui détestait profondément les étrangers et surtout la religion chrétienne. Il avait juré d'en libérer son royaume. Son plan fut tout d'abord d'agir par ruse, sans violences : il priverait de ses chefs le troupeau des fidèles et il n'aurait plus de peine ensuite à le disperser. Pour cela il prescrivit de veiller strictement à ce qu'aucun nouveau missionnaire ne puisse pénétrer dans ses états, et pour ceux qui y étaient déjà, il les fit amener à Hué, sous prétexte de s'entourer d'hommes instruits dans les sciences de l'Europe et d'avoir sous la main des interprètes compétents.
    Le nouveau missionnaire n'était point connu des espions du roi, aussi put-il leur échapper pendant quelque temps en se cachant en diverses chrétientés. Il résidait néanmoins le plus possible au collège de Phuong-Ruou dont il assumait la direction. Mais il fut bientôt dénoncé par un misérable apostat, qui depuis plusieurs années faisait à la religion tout le mal possible. Le 14 juillet 1828, le roi le fit prendre et amener à Hué, où il l'employa à faire des traductions. Pour le mieux tromper, il lui offrit le titre de mandarin ; devinant le piège, le missionnaire déclina cet honneur.
    Les fonctions d'interprète n'empêchèrent point l'apôtre de vaquer au ministère des âmes. Il s'établit dans la chrétienté de Duong-son, voisine de la capitale. Il y amena les séminaristes du collège, dont il poursuivit la formation ; il y établit un couvent de religieuses et une école pour l'enseignement élémentaire des enfants, afin de pouvoir choisir parmi eux ceux qu'on pourrait envoyer au séminaire. Il parcourait également sans se lasser les chrétientés des environs pour y administrer les sacrements.
    Quoique sévère dans ses réprimandes quand il le fallait, François Jaccard était d'un naturel doux et aimable : ce qui le faisait aimer de tous ; prêtres et séminaristes, religieuses et simples fidèles lui étaient très attachés ; quand la nouvelle se répandit que Mgr Taberd s'était rendu au Siam pour y recevoir la consécration épiscopale, un cri unanime s'éleva : " Combien il eût été heureux que ce fût notre Père Phan qui eût été nommé évêque ! " (Phan était le nom annamite du P. Jaccard).
    Cette estime générale était partagée par le Vicaire Apostolique. Mgr Taberd le nomma Provicaire en 1832 et, en décembre de la même année, il le choisit comme Coadjuteur. Mais le missionnaire ne put jamais rejoindre son évêque pour se faire sacrer. En effet, à cette époque, sa captivité déjà étroite, s'était rigoureusement resserrée. Minh-Mang jetait le masque : c'est désormais par la violence et la cruauté qu'il tâchera d'anéantir le nom chrétien.
    L'occasion qui amena ce changement de politique fut une querelle entre le village chrétien de Duong-son et le village païen de Co-lao, son voisin, qui voulait s'emparer injustement de ses rizières. Le missionnaire fut calomnieusement accusé d'être venu à la tête d'une cinquantaine de chrétiens piller les maisons de Co-lao. Il n'eut pas de peine à se justifier devant le sous-préfet, qui le renvoya absous.
    Déboutés de leur plainte, les païens changèrent de tactique. Sans plus parler de la spoliation dont ils se prétendaient victimes, ils accusèrent le village de Duong-son de professer le christianisme. Sur ce point ils étaient sûrs de triompher. L'affaire fut portée au Tribunal Suprême (Tam Phap), qui chargea de l'instruction le Second Administrateur de la Capitale (Phu Thua-Thiên). Il y avait à cette évolution des gens de Co-lao d'astucieux dessous, que nous révèle une lettre de François Jaccard : " Toute cette affaire a été combinée à l'avance par le roi et conduite par un mandarin, son favori, sans que les païens eussent le moindre grief contre les chrétiens de Duong-son ou contre moi ".
    Soixante-treize chrétiens furent jetés en prison, mis à la cangue et torturés. Tous confessèrent fermement la foi. Le missionnaire dut comparaître devant les grands mandarins de la ville royale. Il refusa énergiquement de livrer les livres et autres objets de religion. Quant à la prédication du christianisme : " Etant venu en Cochinchine, dit-il, pour enseigner la religion, je l'ai prêchée, je la prêche, et je la prêcherai jusqu'à ce qu'il ne me soit plus possible de le faire, et à tous ceux qui ont voulu et voudront m'entendre ".
    Après de nombreux interrogatoires, la sentence fut rendue en juin 1832. Le missionnaire et le premier notable de la chrétienté étaient condamnés à mort avec sursis, les autres à diverses peines. Le roi, ajoutant l'injure à l'injustice, commua la peine en ces termes: "Le maître européen n'étant qu'un barbare, qui n'est venu en Annam que pour gagner sa vie en trompant le peuple, nous lui faisons grâce de la vie et nous le condamnons simplement à servir comme soldat dans nos armées". Un soldat, à l'époque, était le serviteur à tout faire du roi et des mandarins.
    François Jaccard fut alors forcé de résider à Hué, enfermé à la Maison des Hôtes (Cung Quan). Il continua à faire des traductions pour le roi, s'échappant parfois pour visiter les chrétientés voisines. Sur ces entrefaites, le P. Odorico (Co Phuong), franciscain italien, fut arrêté et emprisonné lui aussi au Cung Quan. L'arrivée de ce bon religieux, désormais son compagnon inséparable, fut pour le captif une consolation et un réconfort.
    Le confesseur profita un jour de ses traductions pour expliquer à Minh-Mang les principaux points de la doctrine chrétienne et lui fit remettre un précis de l'Ecriture Sainte, dans l'espoir que connaissant mieux le christianisme, il le détesterait moins. Le monarque, irrité de cette audace, fait intimer au prisonnier l'ordre de brûler tous ses livres de religion ; de plus, le juge le somme de livrer ses ornements et ses vases sacrés et de cesser de prêcher la religion. Jaccard refuse avec fermeté, ajoutant fièrement : " J'ai été condamné une fois en qualité de prédicateur, je ne demande pas mieux que de l'être une seconde fois. En tout cas, je n'ai point cessé ni ne cesserai de prêcher quand je le pourrai, et ce que je dis ici devant vous, je le répéterais devant tous les tribunaux et même en présence du roi ".
    Mais voici que s'ouvre l'ère des grands combats de l'Eglise d'Annam : pendant trente ans le sang chrétien va couler à flots et c'est par milliers que le ciel couronnera les martyrs. Le 6 janvier 1833 paraît le premier grand édit de persécution ; les chrétiens sont emprisonnés et torturés ; M. Gagelin est, le premier des missionnaires, mis à mort juridiquement. Les Pères Jaccard et Odorico vont subir le même sort, les mandarins le leur ont annoncé, quand l'intervention de la reine mère en leur faveur fait commuer la peine de mort en celle d'une détention illimitée dans le bagne de Ai-lao (Lao-bao), dans les montagnes qui séparent l'Annam du Laos.
    Minh-Mang, tout en acquiesçant malgré lui à la requête maternelle, n'entend pas lâcher sa proie. Ai-lao est un pays des plus malsains et le régime de la prison est meurtrier : la fièvre et la dysenterie feront disparaître sans bruit et sans scandale les deux prédicateurs de l'Evangile. Pour plus de certitude, le roi donne l'ordre secret de les laisser mourir de faim : défense expresse à n'importe qui de leur fournir des vivres. On enferme les deux confesseurs à la prison du Kham-duong pendant quelques semaines, puis on les fait partir pour le lieu de leur exil. Ils y arrivent exténués le 12 décembre 1833. Un réduit de huit pieds en carré est assigné à chacun d'eux dans la prison commune, où vivent pêle-mêle les voleurs et les criminels de la pire espèce. L'ordre de les laisser mourir de faim est négligé, mais ils ne reçoivent pour toute nourriture qu'un peu de riz et de sel.
    Le Père Odorico, épuisé de souffrances et de privations, ne tarde pas à succomber (25 mai 1834), laissant son compagnon inconsolable de sa perte. Jaccard vécut plus d'un an dans ce bagne horrible, en proie à la maladie et à toutes les souffrances physiques et morales. Ces dernières venaient surtout de la triste société des gredins qui l'entouraient : " Il n'est pas nécessaire de vous dire, écrivait-il, les sales propos qu'ils tiennent, les chansons obscènes qu'ils chantent, les malédictions qu'ils vomissent les uns contre les autres pour la moindre chose. Beaucoup de soldats, qui se rechangent tous les mois, ne valent pas mieux qu'eux ". " Quel supplice, dit le P. Louvet, pour un missionnaire européen, à l'intelligence élevée, aux sentiments délicats, de se voir ainsi mêlé et perdu au milieu de pareils scélérats ! "
    Au commencement de 1835, Minh-Mang fit transférer son prisonnier à Cam-lo ; de nouveau il l'employa à faire des traductions, lui donnant de plus la charge d'enseigner le français à quelques jeunes gens. Cette nouvelle résidence permit au missionnaire de jouir d'un climat plus sain et de célébrer la sainte messe presque tous les dimanches dans la modeste maison qu'il habitait : grande consolation dont il était privé depuis si longtemps et à laquelle s'ajouta celle de réciter son bréviaire, qu'on lui avait rendu. Grâce à la connivence de ses gardiens, il communiquait aussi assez facilement avec les prêtres indigènes et avec les fidèles. Il aurait même pu s'enfuir sans trop de difficulté et passer au Laos ; Mgr Cuenot le lui conseillait ; mais il ne le voulut point de peur d'attirer sur ses gardiens et sur les chrétiens les pires vengeances du roi.
    Plus de trois ans se passèrent dans cette situation relativement douce. Surgit alors une nouvelle affaire dans laquelle les soupçons de Minh-Mang impliquèrent le missionnaire. Ce dernier vit s'ouvrir ainsi devant lui le chemin du martyre, depuis longtemps objet de ses désirs.
    Au village chrétien de Di-loan, distant de Cam-Lo d'une cinquantaine de kilomètres, M. Candalh avait rouvert secrètement le collège. Les autorités eurent vent de la chose et envoyèrent des soldats investir le village. Le Père put s'échapper à temps, mais les notables furent capturés ainsi qu'un séminariste, nommé Thomas Thiên. Le prisonnier de Cam-Lo fut accusé d'avoir eu des relations avec les chrétiens de Di-loan et le 18 juillet 1838 il fut emmené, la cangue au cou, au chef-lieu de la province de Quang-tri et jeté dans la prison où était enfermé déjà Thomas Thiên.
    Ce jeune homme, désormais le compagnon du missionnaire jusqu'au martyre, était né en 1820, au village de Trung-quan, dans la province de Quang-binh, d'une ancienne famille chrétienne. D'un caractère doux et très pieux, l'enfant manifesta le désir d'être prêtre. Le P. Chinh le prit avec lui à Ke-sen et lui enseigna le latin pendant plusieurs années, puis le confia au P. Vialle, à Ke-beng. Celui-ci voyant son élève doué d'une mémoire heureuse et très appliqué, le présenta au P. Candalh, qui l'admit au collège récemment rétabli à Di-loan. Thomas Thiên, âgé alors de dix-huit ans, y arriva juste au moment où les soldats fouillaient le village pour s'emparer du missionnaire. Il se présenta au P. Tu, qui ne put que lui conseiller de se cacher. Il fut découvert et emmené prisonnier avec les notables de Di-loan et d'An-ninh, au nombre d'une vingtaine. Après une nuit passée à la sous-préfecture de Minh-linh, ils furent conduits à Quang-tri, la cangue au cou.
    Le séminariste comparut devant le mandarin qui le menaça de cruelles tortures s'il ne renonçait pas à la religion, puis, changeant de tactique, lui fit de brillantes promesses, lui offrant la main de sa fille et une dignité égale à la sienne. " Je ne désire que les dignités du ciel et non celles de la terre ", répondit le jeune confesseur. Le juge lui fit alors donner quarante coups de rotin. Quand il vit couler son sang : " Enfin, s'écria-t-il en souriant, voici que je répands mon sang ! " Ramené en prison, il eut la joie d'y voir arriver le P. Jaccard.
    Le missionnaire fut amené au tribunal. Sommé d'apostasier, il répondit avec dignité : "Ma religion n'est pas un don du roi pour que je l'abandonne à sa volonté". Le mandarin le fit frapper de quarante-cinq coups de rotin, lentement, par séries de cinq, et d'une façon si cruelle que douze rotins furent brisés sur le dos du patient pendant ce supplice, qui dura de neuf heures du matin à midi ; chaque coup arrachait des lambeaux de chair et faisait ruisseler le sang. Puis la victime fut exposée aux ardeurs du soleil jusqu'au soir. Une autre fois, il fut soumis au supplice des tenailles rougies au feu et des tenailles froides. Durant ces divers tourments, il ne poussa pas une plainte, mais il priait à voix basse ou, silencieux, il levait les yeux au ciel.
    Thomas Thiên subit les mêmes tortures. Frappé cruellement, il ne laissa échapper aucun gémissement, on l'entendait seulement murmurer à chaque coup : " Seigneur, donnez-moi le courage de souffrir ! " Après le supplice des tenailles rougies et des tenailles froides, pendant lequel il levait les yeux au ciel, répétant la même prière, on l'exposa au grand soleil pendant cinq jours. A toutes les sommations de ses juges il répondait simplement : " Faites comme il vous plaira, mais je n'abandonnerai point ma religion ".
    Voyant tous leurs efforts inutiles, les mandarins portèrent la sentence, que le roi ratifia, condamnant le missionnaire et son compagnon à mourir par strangulation.
    La joie des deux confesseurs était grande de se trouver réunis dans la même prison ; en de pieux entretiens ils s'excitaient mutuellement à souffrir de bon coeur et avec courage et se préparaient au suprême sacrifice.
    Mais avant de cueillir la palme de la victoire, le pieux séminariste eut à soutenir encore des combats d'un autre genre, plus périlleux que les tourments du tribunal. Le bruit s'était répandu qu'un étudiant de très bonne éducation était détenu en prison pour motif de religion. De nombreux lettrés vinrent le voir. Ils le pressaient d'apostasier : " Vous pourrez alors, disaient-ils, continuer vos études et conquérir des grades. Mourir à votre âge, avec une si belle intelligence, est vraiment dommage ! " Thiên les écoutait, sans rien répondre. La nuit qui précéda l'exécution, la séduction se fit obsédante. L'officier commandant les troupes de la garnison vint trouver le prisonnier, résolu de le gagner coûte que coûte. " Mon enfant, lui disait-il, j'éprouve pour toi une grande compassion, écoute-moi, renonce à la religion ; alors tu retourneras auprès de tes parents, là tu demanderas pardon de ta défection et par après tu continueras à observer la religion". Et tout en parlant, de la main il lui caressait doucement la tête, lui témoignant beaucoup d'affection. " Allez donc vous reposer, répondait Thomas, laissez-moi agir comme il me plaît. Si vraiment vous me portez intérêt, allez vous reposer et laissez-moi en paix". Mécontent, l'officier s'en allait, mais pour revenir au bout de quelque temps renouveler ses instances. Cette scène se renouvela trois ou quatre fois dans la nuit. Le vaillant séminariste tint bon et triompha de ce dernier assaut du démon.
    Le 21 septembre 1838 fut le jour du triomphe. Peu après le lever du soleil, deux officiers à la tête d'une cinquantaine de soldats font sortir les deux confesseurs de la prison. Un cortège se forme. En tête, deux satellites portant les planchettes où était inscrite la sentence de condamnation et deux autres portant des paquets de corde. Viennent ensuite les soldats sur deux rangs. Le missionnaire marche après eux, suivi du séminariste. Tous deux prient avec ferveur et marchent d'un pas assuré.
    Le lieu de l'exécution était une lande sablonneuse, de l'autre côté du fleuve. Arrivé au bac, Jaccard reconnut le Père An, dissimulé dans la foule. Il s'inclina, se frappant trois fois la poitrine. C'était le signal convenu pour recevoir l'absolution. En cours de route, les mandarins firent une dernière tentative auprès du missionnaire pour le décider à apostasier et obtenir ainsi sa grâce. " Mourir, soit, répondit-il, mais je ne puis renoncer à la religion ".
    On attache les deux confesseurs à des poteaux en face l'un de l'autre, comme l'avait demandé le Père. Après avoir enroulé les cordes autour du cou, les soldats tirent des deux côtés de toutes leurs forces et les âmes des deux martyrs s'envolent ensemble au ciel. Il était neuf heures du matin.
    La mère de François Jaccard, en apprenant que son fils était prisonnier et qu'il serait peut-être bientôt mis à mort, s'était écriée : " Oh ! La bonne nouvelle ! Quel honneur pour notre famille de compter parmi ses membres un martyr ! " Et quand on lui annonça que le sacrifice était consommé : " Dieu soit béni ! Dit-elle. Je suis délivrée de la crainte que j'éprouvais, malgré moi, de le voir succomber à la tentation des souffrances". Héroïque émule de la mère des Macchabées, cette humble et pauvre paysanne de Savoie !
    Sur l'ordre des mandarins, les corps des martyrs, roulés dans des nattes, furent enterrés sur le lieu même du supplice. Peu après un pieux chrétien, Simon Hoà, plus tard martyr lui aussi, les enleva en cachette et les emporta à Nhu-lý ; en 1847, ils furent envoyés au séminaire des Missions Etrangères de Paris, où on les vénère à la crypte de la chapelle. Ainsi les deux amis ne sont point séparés même dans la mort. Amabiles et decori in vita sua, in morte quoque non sunt divisi.
    Déclarés Vénérables par Grégoire XVI le 19 juin 1840, ils ont été mis au nombre des Bienheureux par Léon XIII le 27 mai 1900.
    Sur l'emplacement du martyre, à Quảng-trị, le P. Laurent Guichard a construit, il y a une quarantaine d'années, une petite chapelle. Elle est devenue un lieu de pèlerinage pour les séminaristes de la Mission de Hué, qui ont une grande dévotion à leur Bienheureux ancien condisciple. Là où était l'ancienne prison de Ải-lao le P. Morineau a élevé, il y a douze ans environ, une chapelle à l'usage des miliciens et des prisonniers catholiques du bagne, qui existe encore sous le nom de Lao-Bão. Enfin, à Trung-quán le P. Uý est en train de construire un oratoire au lieu même où s'élevait la maison natale du Bx Thomas Thiện.
    La Mission de Hué se prépare à célébrer dignement le centenaire du martyre de nos deux Bienheureux, gloire et bénédiction du Vicariat.
    J.-B. Roux,
    Miss. apost. de Hué.



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