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Le white paper

Le white paper En bon français, cela veut dire : le papier blanc ; hélas !ironie des choses, il ne lest guère : dabord il est couvert de caractères dimprimerie fins et serrés, ensuite à peine paru il a été noirci de haut en bas, et par les uns et par les autres. De quoi sagit-il donc ? me direz-vous. Tout simplement de la nouvelle constitution que lAngleterre donne enfin à lInde, le fameux Swaraj dont on a tant parlé et dont on parle tant encore, qui a fait couler des flots dencre et mettre à lombre des prisons plus de 35.000 swarajists.
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    Le white paper
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    En bon français, cela veut dire : le papier blanc ; hélas !ironie des choses, il ne lest guère : dabord il est couvert de caractères dimprimerie fins et serrés, ensuite à peine paru il a été noirci de haut en bas, et par les uns et par les autres.

    De quoi sagit-il donc ? me direz-vous. Tout simplement de la nouvelle constitution que lAngleterre donne enfin à lInde, le fameux Swaraj dont on a tant parlé et dont on parle tant encore, qui a fait couler des flots dencre et mettre à lombre des prisons plus de 35.000 swarajists.

    Il a paru donc ce fameux Livre blanc, pour parler la langue diplomatique, élaboré, imprimé à Londres, après avoir été passé au crible de deux Round Table Conferences en attendant la troisième qui est en préparation.

    Or, ce White Paper dès son apparition a été salué par un cri universel de désapprobation. 1er chur, venant des bords de la Tamise : Cest trop ! 2ème chur, venant des bords du Gange : Ce nest pas assez ! 2ème couplet du 1er chur : Et encore ce que nous vous donnons doit être voté au Parlement, chambre des Communes et chambre des Lords ; et le 2ème chur de reprendre : Tout et tout de suite !

    LAngleterre veut bien concéder le Self Government à lInde, mais avec des restrictions à la clé : dabord le droit de regard surveillance pour voir si cela va selon ses idées, donc pouvoirs très étendus laissés au Vice-Roi, cest-à-dire au Gouverneur Général, et aux Gouverneurs des autres presidencies ; puis il y a le budget, la finance, la dette de lInde !! LAnglais garde ladministration financière, ce qui naturellement fait crier lIndien. Cela se comprend, sans les gros sous que faire ? Puis il y a larmée, la police. LAnglais garde tout cela ; il y aura des régiments indiens, comme maintenant, mais les régiments anglais resteront, le commandement et les cadres seront anglais comme par le passé. Gare ! si tu bouges, on fait parler la poudre ! Et le 2ème chur, celui du Gange, de répondre : Est-ce là lindépendance ? Nous nen voulons pas !

    Alors, les conversations, les interviews vont leur train, les leaders politiques parlent, écrivent, cest une macédoine dopinions les plus disparates. Les uns, les extrémistes de gauche, sont pour la révolution, les modérés pour la conciliation, les extrémistes de droite pour la résistance passive, la non-coopération : système Gandhi.

    Les choses étant ainsi, que devient Gandhi ? Gandhi est toujours prisonnier. A lapparition du White Paper les journalistes indiens réclamèrent sa mise en liberté : plus de raison pour le garder sous les verrous, disaient-ils, maintenant que Londres a parlé. Et Londres de répondre : Quil sengage à abandonner la résistance passive, à ne plus la prêcher, quil sabstienne de tout acte de propagande contraire à la politique du gouvernement. Le Mahatma a répondu : Je suis bien en prison, jy reste et je ne signe pas.

    Dautre part son étoile semble pâlir, son influence diminuer. Sa sortie contre luntouchability na pas produit les résultats quil attendait. Croyait-il quà cause de la vénération dont son nom est entouré, de linfluence réelle et très grande quil exerça sur les idées et les esprits à lépoque de son apogée, croyait-il pouvoir, dun mot, en un jour, détruire ce vieil état de choses ? nul ne pourrait le dire. Toutefois on ne peut nier que cette idée lancée par lui agite les esprits. On en parle. Elle fait son chemin tout doucement ; certains angles semblent sarrondir ; les relations moins tendues entre castes et non castes ; mais de là à conclure à la disparition de tous ces préjugés comme par un deus ex machina, il y a loin.

    Gandhi jeûne. Ça y est, le Grand Homme, le Mahatma, Gandhi, pour lappeler par son nom, a, le 8 mai dans sa prison de Yerrawada, inauguré son jeûne de 21 jours. On ne perçoit pas très distinctement les raisons qui ont poussé cet incorrigible penchant à recommencer ses exercices pénitentiels. Les mauvaises langues entendez ici les journaux nuance anglaise disent : Cest pour faire parler de lui. Si cest vrai, il faut avouer quil a réussi. Depuis le 8 mai, les détails sur le jeûne de Gandhi foisonnent en grosses lettres dans les journaux : bulletin de santé, pouls, attitude enjouée et entêtée de Gandhi jeûner 21 jours ou mourir. Hier le Grand Homme éprouva une légère nausée, vite un peu de bicarbonate de soude ! Effet bienfaisant qui se manifeste par un profond sommeil réparateur (sic, je traduis)

    Gandhi, lui, dit quil jeûne, non pas pour accélérer le mouvement anti-untouchability mais pour se purifier : cest un ordre de Dieu auquel il ne peut pas ne pas obéir. Toute lInde brahmanique est en prières : Swa ! Epargnez Gandhi ! Krishna ! quil vive ! O tout-puissant Brahma ! montrez la force de votre bras !

    Bref ! me direz-vous, un homme qui jeûne, vulgaire .fait divers, il ny a pas là un fait intéressant qui puisse avoir une répercussion mondiale et créer des complications diplomatiques ! Tout doux, chers lecteurs, les complications ont déjà surgi. Noubliez pas que Gandhi est prisonnier et prisonnier politique des Anglais. Or, daprès les règlements des prisons, tout prisonnier qui, pour une raison quelconque, refuse de prendre sa nourriture doit être soumis à une alimentation forcée. Va-t-on appliquer au Grand Pénitent le règlement de la prison ? Si oui, les journaux protesteront violemment quon empêche leur leader de se sacrifier à la cause de lindépendance ; dappliquer aux grands maux les grands remèdes ; que les Anglais ont peur de Gandhi et de ses pénitences ; ce qui renforcera encore sa popularité et son influence déjà si grandes. Ou bien, autre hypothèse, qui est loin dêtre irréalisable, Gandhi meurt dans sa prison des suites de son jeûne, alors des huit points cardinaux (les géographes doccident nen connaissent que quatre, ceux de lInde huit achta tisai, ce sera un cri de réprobation : ils ont tué notre Mahatma ! Et voilà le Gouvernement pris entre les deux tranchants dun dilemme ; utrinque feriens.

    Alors, le Gouvernement, conscient de ses responsabilités, a tout simplement élargi Gandhi. Le mardi 9 mai au soir il était libre. Première complication diplomatique heureusement résolue, soit, mais cette solution amena une deuxième complication plus grave que la première. Puisque vous mettez en liberté le leader, pourquoi pas ses partisans ? et la presse indienne de demander lamnistie générale pour tous les condamnés politiques. Les journalistes, eux, sengagent à cesser toute civil disobedience and non-cooperation pendant six semaines. Dans six semaines, même avant, Gandhi aura fini son jeûne et pourra reprendre la lutte. Quallait répondre Londres ? La réponse est venue officiellement du Secrétaire dEtat de lInde : Nous ne voulons plus jamais avoir rien à faire avec le Congrès qui a été déclaré association illégale. Nous maintenons le statu quo ante.

    En attendant les événements se précipitent. Il y a 15 jours, à Ootacamund, en plein jour, sautant dune automobile, trois jeunes gens se présentent à la Travancore Bank révolvers au poing, somment les clerks de leur remettre la clé du coffre-fort ; sur leur refus, ils semparent de la caisse, remontent dans leur auto et senfuient emportant 3.600 roupies et quelques menues pièces de monnaie. La police se lance à leurs trousses et découvre lié à un arbre dans la forêt le chauffeur du taxi loué par les voleurs. Sur les renseignements donnés par celui-ci, elle arrête deux jours après les trois comparses et un quatrième qui navait pas paru à la banque. Lun deux fit feu sur le sous-inspecteur de police et le blessa légèrement. A son interrogatoire didentité, il donna son nom Nityananda et son âge 16 ans et demi !

    Doù venaient-ils ? Où allaient-ils ? Où nichaient-ils ? les enquêtes de police, rigoureusement menées, firent découvrir leur nid dans une maison de Madras dont ils avaient loué le premier étage. Cinq personnes furent arrêtées. Lors de leur arrestation, lun deux menaça linspecteur de police de son révolver. Celui-ci fit feu et blessa grièvement son assaillant qui succomba à ses blessures le soir même. Ce sont des Indiens venus du nord de lInde, faisant partie du comité révolutionnaire et communiste dont le siège social est à Calcutta et qui reçoit son mot dordre de Moscou.

    17 mai 1933. A. Combes.

    1933/509-513
    509-513
    Combes
    Inde
    1933
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