Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le Voyage de Mgr Bruguière 1

Le Voyage de Mgr Bruguière Premier Vicaire Apostolique de Corée Avant-propos. Il y a deux ans, le Bulletin de Mai 1929, p. 261, reproduisait la lettre qu'un siècle auparavant adressait à Messieurs les Directeurs du Séminaire des Missions-Etrangères Mgr Bruguière, qui venait d'être nommé coadjuteur de Mgr Florens, Vicaire Apostolique de la Mission de Siam.
Add this
    Le Voyage de Mgr Bruguière

    Premier Vicaire Apostolique de Corée

    Avant-propos.
    Il y a deux ans, le Bulletin de Mai 1929, p. 261, reproduisait la lettre qu'un siècle auparavant adressait à Messieurs les Directeurs du Séminaire des Missions-Etrangères Mgr Bruguière, qui venait d'être nommé coadjuteur de Mgr Florens, Vicaire Apostolique de la Mission de Siam.
    Son Excellence Mgr Demange, qui nous transmettait cette lettre, nous écrivait alors : \ Il faut espérer que le Bulletin pourra donner, soit au moment du centième anniversaire, soit même avant, la relation écrite par le Prélat, du voyage de trois ans qui le conduisit jusqu'aux portes de la Corée ".
    Au moment où l'héroïque Mission de Corée se prépare à célébrer dignement le premier centenaire de sa naissance, nous croyons être agréables aux lecteurs du Bulletin en commençant aujourd'hui la publication du voyage de celui qui a été le premier Vicaire Apostolique de Corée.
    La relation de ce voyage parut pour la 1ère fois dans Les Annales de la Propagation de la Foi, janvier 1837, n° 50, pp. 196-331.
    Le P. Dallet, au début du second volume de son Histoire de l'église de Corée, reproduit la relation du voyage telle que l'avait donnée les Annales, mais il a soin de supprimer certains passages qu'il juge être des longueurs inutiles au but qu'il se propose. Le texte que nous donnons ici est celui du P. Dallet.
    (N. d.l. R.)

    Les préparatifs de départ. " Le 25 juillet 1832, j'appris que j'étais nommé vicaire apostolique de la Corée. Je ne songeai plus dès lors qu'à un départ très rapproché.
    Cependant la saison était avancée ; un vaisseau sur lequel j'avais compté d'abord et qui devait me prendre gratis, ne paraissait pas ; tous les capitaines me demandaient mille et même douze cents francs pour mon passage de Singapour à Macao seulement, encore fallait-il payer d'avance. Où prendre une somme aussi forte ? Je ne possédais pas un centime, et ne trouvais personne pour me prêter. Cependant M. Dorat, un des chrétiens qui me servaient avec un grand zèle, se donna tant de soins, qu'il obtint d'un capitaine anglais de me prendre à son bord jusqu'à Manille pour cent piastres. M. Clémenceau, mon confrère, en se gênant beaucoup, me les avança.

    Le chinois Joseph, compagnon de Mgr Bruguière. J'avais pour compagnon de voyage un jeune Chinois, élève du séminaire de Pinang. Comme ce jeune homme joue un grand rôle dans ma relation, il est bon que je le fasse connaître : son nom est Joseph. Avant qu'il fût question de la Corée, il était sorti du collège pour cause de maladie. M. Chastan me l'avait proposé pour être catéchiste des Chinois de Pinang. Il était pieux, connaissait bien les caractères et pouvait m'être très utile ; mais je n'aurais point osé penser qu'il se décidât à me suivre. Cependant, quand je partis de Singapour, il voulut absolument m'accompagner. Etonné d'une pareille résolution : « Savez-vous où je vais ? Lui dis-je ? Oui, je le sais. Il paraît bien cependant que non : car je ne vais point en Chine, je suis envoyé dans une contrée plus éloignée et bien plus dangereuse encore. Si vous vous obstinez à venir, il est très probable que dans peu de temps on vous mettra à mort ; faites là-dessus vos réflexions. Je suis instruit de tout, me répondit-il, vous allez en Corée ; et je suis disposé, avec la grâce de Dieu, à m'exposer aux périls qu'offre cette mission. Après tout, donner sa vie pour Dieu est une destinée plutôt à désirer qu'à craindre ». Charmé d'une telle réponse, je voulus cependant l'éprouver ; je fis examiner sa vocation par différentes personnes, soit à Singapour, soit à Macao ; il ne changea jamais de langage : dès lors, je lui permis de me suivre. Ce jeune homme m'a été très utile ; il est d'une activité et d'une résolution peu ordinaires parmi ses compatriotes. A pied ou sur une mauvaise monture, il a déjà fait plus de chemin, pour m'être utile, qu'il y en a de Péking à Paris ; et cependant il est d'une santé très frêle. Quand mes affaires furent terminées à Singapour, je pris congé des chrétiens ; je les exhortai à conserver la paix et la concorde avec tout le monde ; je laissai à M. Clémenceau le soin de leur construire une église dont, peu de temps après, j'appris l'érection ; et je partis.

    De Singapore à Manille. " Le 12 septembre, nous fîmes voile pour Manille ; mais à peine étions-nous en mer, que le vaisseau qui devait me porter gratuitement à Macao, arriva. Il m'en coûta donc près de mille francs, pour m'être un peu trop pressé.
    " Notre capitaine était un homme simple et religieux ; il était toujours en prières, pour obtenir du bon Dieu qu'il lui conservât son vaisseau ; il avait une peur terrible des typhons. Comme j'avais éprouvé, quelques années auparavant, une affreuse tempête dans ces parages, il me consultait avec une confiance qui m'étonnait. " Que pensez-vous de ce temps-ci ? Me disait-il. Quels sont les signes avant-coureurs des typhons ? Quelle manoeuvre fait-on quand on en est menacé ? » Je lui disais ce dont je pouvais me souvenir. Toutes les fois que nous avions du gros temps, il était fidèle aux instructions que je lui avais données : il n'avait jamais voyagé sur les mers de Chine. Le bon Dieu nous accorda une navigation heureuse. Le tyhon nous avait devancés à Manille, où il avait fait du dégât ; nous en fûmes quittes pour la peur.
    " Nous arrivâmes dans la baie de Manille un lundi 1er octobre ; mais quand nous fûmes à terre, nous nous trouvâmes encore au dimanche 30 septembre. Les Espagnols ont découvert les Philippines en faisant voile d'orient en occident, par l'Amérique et l'océan Pacifique. Aujourd'hui, l'on va dans ces îles en naviguant d'occident en orient, le cap de Bonne Espérance et par la mer des Indes : c'est l'unique cause de ce phénomène singulier.
    " Quand on eut jeté l'ancre, je ne savais comment faire pour descendre à terre et retirer mes effets ; je n'avais point d'argent pour payer le transport. Une heureuse circonstance me tira d'embarras. Le capitaine espagnol qui vint reconnaître le navire, ayant su que j'étais ecclésiastique, me pria de lui faire l'honneur d'accepter sa chaloupe ; je n'eus garde de refuser. Il me traita avec distinction, et me donna la première place. Pendant le trajet, qui ne fut pas long, on m'examina de la tête aux pieds. On trouva que j'étais habillé trop simplement. On me fit quelques questions, dont voici les principales : " Etes-vous religieux ? Non, je suis prêtre séculier. Où allez-vous ? En mission. Combien vous donne votre gouvernement ? Rien du tout. Quelles rentes avez-vous donc ? Aucune, nous n'avons que ce que nous donnent volontairement nos pieux et charitables compatriotes. Que venez-vous faire à Manille ? Rien, mon dessein est d'aller aussitôt à Macao. Mais n'était-il pas plus simple d'aller directement de Singapour à Macao ? Sans doute, si j'avais eu de l'argent pour Payer mon passage. Mais n'en avez-vous pas eu pour venir ici ? J'en ai eu, parce que l'on m'en a prêté ? pourquoi ne vous en a-t-on pas prêté pour aller en droiture à Macao? Parce qu'il aurait fallu une plus forte somme, et que je n'aurais pu la trouver. J'espère rencontrer à Manille quelque généreux Espagnol, qui me rendra le même service pour continuer ma route jusqu'à Macao ». On me fit entendre que je ne serais pas trompé dans mon attente. Cependant on était un peu étonné de voir un ecclésiastique s'exposer à de si longues courses, sans avoir de rentes fixes et assurées. Lorsque nous eûmes débarqué, un officier me donna sa voiture pour me conduire à l'archevêché, et retourna à pied chez lui : en aurait-on fait autant en France ? Mgr Ségui, de l'ordre des Augustins, archevêque de Manille, me reçut comme il reçoit tous les missionnaires français : il a été lui-même missionnaire dans la province de Canton en Chine.

    De Manille à Macao. " Je passai peu de jours à Manille. Le 12 octobre au soir, je montai à bord d'un navire américain qui faisait voile pour Canton. Monseigneur l'Archevêque me donna l'argent nécessaire pour payer mon passage ; je ne l'acceptai qu'à titre de prêt : il lui fut exactement remboursé à Macao. Je lui demandai le secours de ses prières. « Dans quelque temps, me répondit-il, je pourrai aider les missionnaires autrement que par des prières ». Il me dit pour dernier adieu : " Vous ne réussirez pas dans votre entreprise ». Je ne crus pas alors qu'il fût prophète ; car, pour moi, j'ai toujours pensé qu'il fallait espérer même contre toute espérance.
    " Le 13 au matin, nous sortîmes de la baie de Manille ; et le 17, malgré le courant et les vents contraires, nous fûmes en vue de Macao. Le 18, je descendis à terre ; j'allai directement chez M. Umpières, procureur de la Sacrée Congrégation de la Propagande.
    " Le 21, je reçus les brefs de Rome qui me transféraient au vicariat apostolique de la Corée. On aurait dit qu'ils étaient tombés du ciel : qui les avait envoyés ? Qui les avait apportés ? Je n'en sais rien. J'écrivis à Mgr de Sozopolis que je n'étais plus son coadjuteur, et qu'il était libre à Sa Grandeur d'en choisir un autre.
    " Le 11 novembre, M. Langlois, supérieur de notre séminaire de Paris, m'annonça que l'OEuvre de la Propagation de la foi m'avait alloué cinq mille six cents francs : je fus très sensible à une action si généreuse. Il est vrai que ce secours vint fort à propos : M. Umpières et moi nous en avions grand besoin. Que le Dieu de bonté, qui juge digne de ses récompenses un verre d'eau donné en son nom, daigne combler de bénédictions ces pieux fidèles qui n'oublient point, devant le Seigneur, un pauvre missionnaire transporté à l'autre extrémité du monde. Dociles à l'invitation du divin Maître, ils obtiennent, par leurs prières, que le Père de famille envoie des ouvriers à sa moisson. Les ouvriers évangéliques plantent et arrosent ; mais Dieu, favorablement disposé par les humbles supplications de tant d'âmes saintes, donne l'accroissement à nos travaux. La reconnaissance, et en quelque sorte la justice, commandent la réciprocité ; je me fais un devoir de prier pour ces associés, soit pendant leur vie, soit après leur mort, quand j'offre le saint Sacrifice. A Siam, nous célébrions pour eux une messe toutes les semaines : si le ciel, favorable à nos voeux et à leurs prières, m'ouvre enfin les portes de la Corée, nous espérons, mes confrères et moi, faire quelque chose de plus...
    Le 18, la barque du Fokien, qui devait nous porter à Fougan, arriva. Mgr du Fokien, qui réside dans ce district, avait expressément recommandé au capitaine de me réserver une place, dans le cas que je fusse arrivé à Macao. Cette barque devait venir quelques mois plus tôt. Le bon Dieu permit qu'elle fût attaquée par des pirates, à la hauteur de Canton ; elle fut obligée de gagner le large, et, à la faveur d'un bon vent, elle revint au Fokien. Elle ne put reprendre la mer que trois mois après ; sans ce contretemps, j'aurais manqué une occasion si favorable. La Providence, qui dirige tout pour notre bien, permit peut-être exprès pour moi un accident qui me fut très favorable, et qui ne fit tort à personne, pas même au capitaine de cette barque.

    Le chinois Joseph envoyé en mission à Pékin. " Le 23, j'envoyai Joseph à Péking porter des lettres à Mgr de Nanking, qui réside dans cette ville ; au prêtre chinois (le P. Pacifique Yu) qui devait me précéder en Corée, et aux députés coréens eux-mêmes, qui vont à Péking tous les ans, à la 12e lune, saluer l'empereur au nom de leur roi. Il y a toujours quelques chrétiens parmi eux. Je disais à ces derniers en substance : " Le ciel a exaucé vos prières, il vous envoie des missionnaires et un évêque ! C'est moi qui ai obtenu cette faveur. Je pars incessamment pour aller vivre et mourir au milieu de vous ; ne soyez pas effrayés par les difficultés que présente l'introduction d'un Européen dans votre royaume. Recommandez cette grande affaire à Dieu, priez ses Anges et ses Saints ; mettez-vous surtout sous la puissante protection de la Mère de Dieu: le Seigneur, qui a commencé son oeuvre, la terminera heureusement. " Je m'efforçai, tant que je pus, de ranimer leur zèle ; j'ai toujours été persuadé que le plus grand obstacle qui s'opposerait au succès de mon voyage serait la timidité des Coréens. Je redoutais aussi que l'entrée du P. Pacifique ne fût pour moi un nouvel obstacle : il y avait lieu en effet de craindre que les Coréens, satisfaits d'avoir un prêtre chinois, ne montrassent plus une aussi grande ardeur à introduire des Européens.
    " Je recommandai à Joseph d'user d'une grande diligence pour pouvoir rencontrer les députés coréens. Il devait les encourager, convenir avec eux du lieu où je me rendrais, et des signes pour nous reconnaître mutuellement sans causer de soupçon. Il remplit sa commission aussi bien qu'il lui fut possible. Il partit en assez triste équipage, avec un peu d'argent, au commencement d'un hiver rigoureux ; il était même malade. Son premier coup d'essai, en fait de voyages, fut de douze cents lieues ; car, dès qu'il fut arrivé à Péking, il dut accompagner le P. Pacifique en Tartarie ; de là il vint me joindre à Nanking. Depuis ce moment jusqu'à ce jour, il a été toujours en course. A quelques journées de Péking, il n'eut plus d'argent ; il fut obligé de vendre une de ses couvertures, qui lui était plus nécessaire que jamais (les Chinois en voyage portent toujours leur lit ; on n'en trouve point dans les auberges). A trente lieues de son terme, il se trouva encore sans ressource. Il était fort embarrassé de sa personne ; il promenait son inquiétude dans une petite ville, lorsqu'il fut accosté par un Chinois, qui lui demanda pour quelle cause il était si mélancolique : " Je suis triste, dit-il, parce qu'il faut que je me rende incessamment à Péking, et je n'ai plus d'argent pour continuer ma route. N'ayez pas de chagrin, lui dit cet inconnu, moi aussi je veux aller à Péking, je cherche un compagnon ; nous ferons voyage ensemble, et je fournirai aux frais de la route ". Quand ils furent arrivés à Péking, cet homme entendit parler pour la première fois de la religion chrétienne ; il voulut se faire instruire, et dès lors il manifesta le désir de l'embrasser. Le bon Dieu lui rendit ainsi au centuple le prix de sa bonne action.

    De Macao à Fokien. " Le 17 décembre, à dix heures du soir, nous montâmes sur une barque de Macao, pour aller joindre celle du Fokien, qui devait nous attendre à quelque distance de la rade : nous concertâmes fort mal nos mesures, on eût dit que nous n'avions d'autre dessein que de nous faire prendre. Nous fûmes deux jours à explorer et à louvoyer de côté et d'autre, sans pouvoir rencontrer notre barque ; nous étions déjà en route pour revenir à Macao, lorsqu'elle parut. Quelques matelots profitèrent de cette circonstance pour nous voler. On se plaignit, on fit des recherches, mais tout cela inutilement. Les matelots se plaignirent à leur tour. Ils exigèrent réparation d'honneur ; ils voulaient qu'on leur donnât un billet en bonne forme, certifiant qu'ils étaient d'honnêtes gens et que l'on était content d'eux. Il fallut absolument en passer par là, de crainte qu'il ne nous arrivât pis encore par la suite. La difficulté était de les satisfaire, sans cependant blesser la vérité. Il fut convenu que l'un de nous, qui n'avait point été volé, témoignerait en son privé nom qu'il n'avait point à se plaindre de la probité de l'équipage ; l'affaire fut ainsi terminée.

    " Le 19 ou le 20, nous montâmes à bord de notre frêle esquif. Nous étions six missionnaires : deux français, M. Maubant, du diocèse de Bayeux, missionnaire de notre Société, destiné pour le Sutchuen ; M. Laribe, du diocèse de Cahors, lazariste français, envoyé au Kiang-si ; deux lazaristes portugais, du diocèse d'Evora, qui allaient au Kiang-nan ; un franciscain italien, du diocèse de Naples, missionnaire de la Propagande, pour le Chang-si ; et moi qui allais je ne sais où, car je n'étais, guère sûr de mon fait. Il y avait un autre ecclésiastique chinois de la province de Canton ; il prit sa route par terre jusqu'à Fougan.

    " Notre barque était fort incommode ; mais l'équipage nous traita avec beaucoup d'égards et d'honnêteté : le capitaine, le subrécargue, le pilote et quelques matelots étaient chrétiens ; les autre païens.

    " Notre voyage fut long, ennuyeux, pénible et quelquefois dangereux. La distance de Macao à Fougan, résidence de l'évêque du Fokien, n'est pas de deux cents lieues : on crut que l'on pourrait faire ce voyage en quatre semaines ; assurément ce n'était pas beaucoup promettre. Un navire européen aurait fait ce trajet en trois jours : pour nous, nous en employâmes soixante-quinze. Nos fournisseurs, trompés par la promesse du capitaine, ne nous donnèrent des vivres que pour un mois. Nos gens aussi quelquefois nous volaient nos petites provisions ; nous fûmes bientôt réduits à un jeûne très rigoureux : de telle sorte qu'un d'entre nous devint si faible, qu'au sortir de la barque il ne pouvait plus marcher ; il tomba trois ou quatre fois, sans pouvoir ni parler, ni respirer ; mais, quand on eut de quoi manger, les forces revinrent.
    " Nous restâmes à l'ancre du 19 au 26 : cela nous arriva fréquemment. Le capitaine disait que le vent était contraire ; on aurait voulu du vent du sud, et nous entrions dans la mousson du nord-est, qui dure plusieurs mois. Les Chinois ne peuvent ou ne savent naviguer par un vent contraire ; la mauvaise construction de leurs barques, la crainte qu'ils ont de s'égarer, ne leur permettent jamais de gagner le large ; ils ne perdent pas la terre de vue : c'est ce qui rend leur navigation longue et dangereuse. Ils ont, il est vrai, la boussole, mais ils n'en font pas grand usage ; je doute même qu'ils connaissent les différentes déclinaisons de l'aiguille aimantée, connaissance si nécessaire pour les voyages de long cours. Il me paraissait que nos pilotes ne savaient point distinguer les différents rumbs du vent. Cependant on doit avouer, à l'honneur de la Chine, que la boussole y était connue bien des siècles avant qu'elle ne l'ait été en Europe...
    " Le 24, le capitaine et le subrécargue vinrent me prier de leur dire la messe, la nuit de Noël. Après avoir pris conseil de tous mes confrères, je consentis à leur désir. Quoique nous eussions pris toutes les précautions que les circonstances exigent en pareil cas, il arriva un léger accident, qui me dégoûta pour jamais de l'envie de célébrer sur un navire.
    " Le 25, jour de Noël, la barque du mandarin du poste vint nous visiter. Elle enleva deux caisses d'opium dans la jonque qui était à côté de nous et passa outre. Le bon Dieu nous préserva d'un danger imminent ; on aurait trouvé chez nous autre chose que de l'opium. Le 26, on se mit en route ; mais après quatre heures de navigation on jeta l'ancre parce qu'il faisait trop froid ; nous n'étions cependant qu'au 22e degré de latitude. C'est pour de pareilles raisons que nous fûmes deux mois et demi en route. Le vent, la pluie, la marée, la crainte des pirates ; tout interrompait notre navigation. Tous les soirs nous allions passer la nuit dans une anse, sous le canon d'un fort, si toutefois on peut donner un pareil nom à une vieille masure qui n'avait pour toute défense qu'un pauvre mandarin et ses domestiques. Au bas de la forteresse il y avait ordinairement une barque armée en guerre, pour protéger, dit-on, les jonques marchandes des pirateries des forbans, qui infestent ordinairement ces mers dans la onzième et la douzième lune.
    " Le 24 janvier 1833, un petit mandarin fut épris de la beauté de notre barque ; il lui prit envie de la mettre en réquisition pour transporter des troupes à Formose. Les Chinois étaient alors en guerre avec les insulaires, qui s'étaient révoltés et avaient égorgé le gouverneur. Heureusement notre mandarin n'avait pas encore reçu l'ordre formel du vice-roi de la province. Nos gens lui donnèrent plusieurs raisons bonnes ou mauvaises ; il eut l'air de s'en contenter. Que serions-nous devenus s'il eût persisté ? Nous priâmes pour avoir un bon vent. Le bon Dieu nous l'accorda ; nous nous échappâmes à la faveur de la nuit.
    " Le 25, nous arrivâmes à un poste où deux sommes (1) chinoises avaient été volées la nuit précédente. Les soldats du poste eurent la bonté de nous prévenir et de nous exhorter à faire bonne garde ; mais ils ne promirent pas de nous secourir, ils se contentèrent de faire payer l'ancrage, et se retirèrent.
    ______________
    (1) On sait que c'est le nom que l'on donne à certaines barques, en Chine et au Tong-king.

    " Le 26, quelques soldats mutins vinrent à bord visiter notre barque, ils voulaient absolument descendre dans l'endroit où nous étions cachés ; après un long débat, ils parurent persuadés qu'il n'y avait point de marchandise de contrebande ; on s'empressa de leur donner une forte étrenne, ce qui les persuada encore mieux, et ils se retirèrent. Comme il était à craindre qu'ils ne revinssent le lendemain, le capitaine vint nous demander du bon vent, nous nous mîmes en prières, le vent devint favorable, et dès la pointe du jour nous abandonnâmes ce mauvais poste.
    " Le 27, nous avions fait justement les deux tiers du voyage, nous fûmes plus d'un mois à faire le reste ; les soldats du poste furent plus honnêtes et moins curieux.
    " Le 28, plusieurs barques de pirates, bien armées, nous attaquèrent. Ils commencèrent par enlever deux petites jonques qui s'étaient trop avancées. Comme les gens de l'équipage ne firent point de résistance, ces forbans se contentèrent de leur enlever leurs habits, et les laissèrent dans un état de nudité complète, mais sans leur faire aucun mal. Ces pauvres malheureux, transis de froid, vinrent le lendemain implorer la charité de notre équipage ; pour nous, il nous fut défendu de contribuer à la bonne oeuvre, de crainte de trouver des ingrats qui nous auraient vendus au mandarin pour prix de notre assistance. Après ce coup de main, les pirates s'adressèrent à nous. Notre capitaine donna le signal de détresse, il héla toutes les barques voisines ; elles se réunirent au nombre de six, et marchèrent de front. Le capitaine et le subrécargue vouèrent plusieurs messes : nos gens, quoique transis de peur, faisaient bonne contenance. Toutes nos barques réunies donnaient à peine un contingent de cent quarante hommes sans armes : je ne sais si ce nombre est exact ; c'est le rapport du subrécargue. Les pirates étaient au nombre de plus de trois cents, bien armés: car en Chine il est défendu d'avoir des armes à bord des navires, sous peine d'être déclaré voleur et puni comme tel ; les pirates seuls se dispensent de cette loi.
    " Le bon Dieu eut pitié de nous ; ces forbans se retirèrent sans avoir jamais osé en venir à l'abordage. Nous récitâmes le Te Deum, mais à voix basse, par crainte d'être entendus des matelots des barques voisines. A la nuit tombante, nous entrâmes dans une rade où se trouvaient réunies plusieurs centaines de barques. Les soldats vinrent, selon l'usage, visiter et faire payer l'ancrage ; on s'empressa de leur donner ce qui était dû et de leur raconter fort au long, notre aventure. Ils parurent sensibles au rapport des dangers que nous avions courus. Cependant la nuit survint, ils se retirèrent sans avoir fait la visite : c'était précisément ce que nous voulions. Peu de temps après, les pirates reparurent à l'entrée de la rade ; mais ils n'osèrent rien entreprendre. Nous les revîmes encore pour la troisième fois, lorsque nous étions en route ; mais nous étions accompagnés alors d'environ cinquante barques qui marchaient de conserve : ils n'étaient pas les plus forts, ils prirent sagement le parti de se retirer. Depuis ce temps-là ils ne nous molestèrent plus. Nous étions dans la 12e lune chinoise : à cette époque, les vols sont fréquents et la justice peu sévère ; les mandarins, par crainte, par faiblesse et peut-être par une espèce de superstition, ferment les yeux sur ces excès.
    " Cependant le mauvais temps continuait ; nous faisions des voeux pour voir enfin le terme d'un si ennuyeux voyage, pendant que Mgr du Fokien priait de son côté pour que nous n'arrivassions pas si tôt. Il craignait que notre barque ne fût arrêtée au port de Fougan et envoyée à Formose, par ordre du vice-roi. Enfin nous entrâmes au port, le 1er de mars, lorsqu'on annonça officiellement que les troubles de Formose étaient apaisés.
    " Rien n'égale la charité que Mgr du Fokien a montrée pour nous et pour moi en particulier. Nous nous sommes trouvés chez lui jusqu'à quatorze, en y comprenant les courriers ; quelques-uns y ont passé plusieurs mois. Il a pourvu généreusement à tous nos besoins, il s'est donné des soins pour nous faire continuer sûrement notre voyage. Du reste, ce n'est pas envers nous seulement qu'il s'est montré si généreux, il a rendu les mêmes services aux missionnaires qui nous ont précédés et à ceux qui nous ont suivis ; il les invite même à passer par son vicariat. Une conduite si noble et si digne d'un évêque catholique, lui a mérité les éloges et les remercîments de la Propagande ; il est cependant peu riche, mais, malgré ses faibles ressources, il donne beaucoup aux pauvres. Quelquefois nous lui manifestions la peine que nous éprouvions en voyant les dépenses qu'il faisait, soit pour nous, soit pour les autres ; il nous répondait seulement : Deus providebit : le Seigneur y pourvoira.

    Le P. Maubant obtient de pouvoir être adjoint à Mgr Bruguière. " Le 9 mars, M. Maubant vint m'annoncer qu'il renonçait à la mission du Su-tchuen, pour m'accompagner en Corée. " Il y a longtemps, me dit-il, que j'ai cette pensée ; mais j'ai voulu, avant de la déclarer, l'examiner sérieusement ". Surpris de cette démarche, mais ne voulant rien prendre sur moi, je convins avec lui que nous irions ensemble consulter Mgr du Fokien. Ce prélat ayant entendu les raisons pour et contre, pensa que non seulement il était bon, mais même nécessaire, en quelque manière, que M. Maubant allât en Corée. Nous écrivîmes à l'instant à Mgr du Su-tchuen pour le prier de consentir à ce changement de destination ; nous confiâmes nos lettres à un courrier qui allait partir pour cette province, et, le même jour, M. Maubant s'achemina vers Hinghoa, petit district du Fokien confié à notre Société. De peur que l'arrivée soudaine de plusieurs Européens dans la province du Kiangnan, qui n'en avait pas vu un seul depuis bien des années, n'excitât une persécution, il fut convenu que M. Maubant me laisserait prendre les devants, et me suivrait quelque temps après. Quinze mois plus tard, je reçus une lettre de Mgr de Sinite, vicaire apostolique du Su-tchuen. Ce prélat me disait : " La Corée a encore plus besoin de missionnaires que nous. Nous aurions bien désiré que M. Maubant fût venu exercer son zèle dans notre mission ; cependant nous ne voyons pas avec peine qu'il vous suive. Quant à Joseph Taon, je vous l'accorde bien volontiers ".
    " Le 12 avril, on nous annonça qu'il fallait se préparer au départ pour le Kiang-nan. Quand je voulus faire mes malles et compter mon argent, je me trouvai avoir juste deux cent soixante francs d'argent monnayé ; tout le reste ne passait pas. Avec cette modique somme, il me fallait entreprendre un voyage de sept à huit cents lieues. Je renvoyai mon courrier à Macao, pour changer les pièces qui n'avaient pas cours, et m'en apporter de nouvelles. Depuis ce temps-là, je n'ai revu ni courrier ni argent.

    Voyage du Fokien à Nankin. " Le 23, nous allâmes à bord de la barque qui devait nous conduire à Nanking, et nous levâmes l'ancre le 27. Notre navigation fut plus agréable que la précédente ; cependant nous eûmes souvent des brouillards si épais, qu'on ne distinguait rien à deux ou trois encablures de distance. Les barques qui marchaient de conserve se hélaient à l'aide d'un bambou, pour qu'on ne s'écartât pas trop, et qu'on ne tombât point au pouvoir des pirates. On était quelquefois obligé de jeter l'ancre, de crainte d'aller se briser contre des rochers que l'on n'aurait point aperçus à temps dans l'obscurité. Depuis le mois de février jusqu'au mois de mai inclusivement, ces mers sont souvent couvertes d'une brume épaisse ; mais, lorsqu'elle se dissipe, l'air devient très pur, et l'on distingue fort bien les objets à une grande distance : c'est l'observation de La Pérouse. Il me semble que j'ai observé quelque chose de semblable.
    " Le 6 mai, un peu avant le lever du soleil, nous fûmes jetés sur un banc de sable. Heureusement le vent était faible, et les pirates n'étaient pas là pour s'apercevoir de notre embarras. Nous parvînmes enfin à sortir de ce mauvais pas ; on sonda, on ne découvrit aucune voie d'eau.
    " Le 10 et le 11, nous fûmes vus et probablement reconnus comme Européens par trois individus qui vinrent à bord. L'un d'eux, pour nous voir plus à son aise, ouvrit la porte de la cabane dans laquelle un de mes confrères s'était caché. Celui-ci fut un peu offensé de cette curiosité intempestive ; mais notre subrécargue, homme intrépide, nous assura qu'il n'y avait rien à craindre. Comme nous continuâmes notre route, ils n'eurent point le temps d'exécuter leurs mauvais desseins, s'il est vrai toutefois qu'ils en aient eus de mauvais.
    " Le 12, nous arrivâmes au port d'Hia-pou, dans la partie septentrionale de la province de Che-kiang. Peu après nous descendîmes à terre, nous louâmes un bateau qui nous transporta à Chang-nan-fou, une des villes les plus méridionales du Kiang-nan. Le patron de notre barque nous reconnut ; notre étrange figure, notre silence affecté, le soin que nous prenions de nous cacher, lui firent naître des soupçons. Quand nous fûmes près de la ville, il ne voulut plus ramer : " Vous avez introduit dans ma barque, disait-il au docteur foquinois qui nous accompagnait, des Anglais marchands d'opium, votre imprudence me fera prendre ". Le docteur soutenait le contraire, mais le patron persistait à croire que nous étions des contrebandiers européens. On lui fit glisser dans la main quelques centaines de sapèques, moyennant quoi nous ne fûmes plus ni Anglais ni marchands d'opium. Nous descendîmes, en plein jour, dans la maison d'un pharmacien chrétien ; nous étions : un jeune missionnaire portugais, un jeune prêtre chinois qui avaient été ordonné au Fokien, et moi. Comme mes yeux sont d'une couleur bleue inconnue dans ces pays, je les couvris d'un bandeau de gaze noire, qui me masquait en partie les sourcils et le nez : les voyageurs s'en servent pour préserver leurs yeux de la poussière. Les yeux bleus, les grands nez, les cheveux blonds, les visages ovales, le teint fortement coloré, sont suspects en Chine. Un missionnaire qui aurait la tête grosse et ronde, le visage aplati, des sourcils peu fourrés et peu saillants, de petits yeux noirs, durs et plats, pourrait voyager sûrement, surtout s'il parle passablement la langue mandarine. Cependant, comme la forme physique et les traits du visage ne donnent point la vocation, il vaut mieux consulter l'Esprit-Saint et avoir égard aux qualités morales du missionnaire, que de s'en tenir à un pareil signalement. Il faut s'abandonner à la Providence, sans toutefois négliger les règles de la prudence. Le bon Dieu sait aussi, quand il veut, jeter un bandeau sur les yeux des infidèles, afin qu'ayant des yeux, ils ne voient pas. Il peut même arriver que l'on soit reconnu, sans qu'il en résulte des suites fâcheuses, surtout si l'on a de l'argent pour fermer la bouche au délateur.
    " A minuit, nous rentrâmes dans le canal ; et le 15, à cinq heures du matin, nous arrivâmes à une ferme où il y avait une chapelle. Les chrétiens nous prièrent de rester pour célébrer la messe le jour de l'Ascension, qui était le lendemain. Mes deux confrères voulurent continuer leur route ; je restai pour satisfaire aux voeux des chrétiens. Un catéchiste chinois observa que j'étais habillé trop simplement ; je l'étais mieux cependant qu'à Siam. " Excellence, me dit-il (on donne ce titre aux évêques portugais), vous ne pouvez pas célébrer la messe avec une telle robe, les chrétiens en seraient scandalisés. Que faire ? Je n'en ai pas d'autre. Il faut en acheter. Je n'ai pas d'argent. On vous fera crédit. Et quand pourrai-je restituer ? Plus tard. Je crois que je ne le pourrai jamais ; je réserve le peu d'argent qui me reste encore, pour des besoins plus pressants. J'aime mieux être mal habillé que de mourir de faim ". On n'agréa pas mes excuses ; le catéchiste du lieu me prêta ses habits de cérémonie.
    " Le 18, M. Castro, vicaire général du diocèse de Nankin, vint à ma rencontre dans le domicile où je venais de me fixer. Je le priai de me procurer un courrier. Il me répondit. " Cela m'est impossible, je ne peux pas en trouver pour moi-même. Je dois aller dans le Chang-tong, j'ai déjà envoyé mes effets dans cette province, mais je ne puis trouver un homme qui veuille m'accompagner. Je suis obligé de faire venir mes guides du Che-ly ". Un saint vieillard qui avait voyagé dans toute la Chine, me promit de m'accompagner si je pouvais trouver un autre courrier qui entendît mon langage. J'écrivis donc à Péking pour rappeler Joseph auprès de moi.
    " Le 23, je me séparai de M. Castro. On craignait, non sans fondement, que la réunion de plusieurs missionnaires européens ne fit naître des soupçons aux paysans qui étaient dans le voisinage. Je fus avec un prêtre chinois dans un hameau où il y avait quelques chrétiens...
    " Le 1er juin, je reçus la visite d'un prêtre ; il venait pour me prier, au nom d'une dame chinoise, de ressusciter la fille de celle-ci, morte depuis deux mois, ou du moins de prier pour le repos de son âme Je répondis que je promettais bien de prier pour la défunte, mais que je ne pouvais point promettre de la ressusciter. Dieu seul fait les miracles ; les hommes, quelques saints qu'ils soient, ne sont que ses instruments.
    " Le 26, Joseph arriva au Kiang-nan ; il avait vu à Péking le seul Coréen chrétien qui se trouvât à la suite de l'ambassadeur. Il lui remit ma lettre, qui apprenait aux Coréens qu'ils avaient des missionnaires, un évêque, et que j'étais déjà en route pour aller à eux. Ce chrétien fut frappé d'une nouvelle si peu attendue, il dit quelques mots qui montraient sa satisfaction particulière ; mais, dans le fond, il témoigna moins de contentement que de surprise. Il ajouta, en terminant la conférence, que, pour lui, il favoriserait mon entrée ; mais qu'étant seul, il ne pouvait rien promettre avant d'avoir pris conseil de ses compatriotes. Il partit quelque temps après.
    Mgr Bruguière quitte Nankin et se remet en route par la voie des terres. « Mgr de Nankin voulut que Joseph accompagnât le P. Pacifique en Tartarie. « Tu connaîtras, lui dit-il, le chemin ; tu prendras des arrangements avec les chrétiens du Leao-tong, afin que l'évêque de Capse puisse loger chez eux en sûreté jusqu'à son entrée en Corée. Ensuite tu iras le prendre au Fokien ; et tu le conduiras, par le même chemin, jusqu'au lieu destiné ».
    « Le P. Pacifique et Joseph s'acheminèrent donc, après Pâques, vers la Tartarie. Quand ils furent arrivés à la grande muraille, ils n'osèrent point passer par la porte ; ce pas est, en effet, difficile à franchir ; ils escaladèrent le mur par une des brèches que le temps a faites. Celles qui sont le plus près de la porte sont gardées par des patrouilles, qui font la ronde à certaines heures du jour : ils furent assez heureux pour ne pas rencontrer la garde. Mais ce n'était pas tout que d'entrer soi-même, il fallait encore faire entrer les malles ; elles contenaient plusieurs objets de religion, qui auraient pu grandement compromettre les porteurs. Ils engagèrent trois femmes chrétiennes à monter sur un chariot avec les effets, et à tenter le périlleux passage ; ils étaient convenus d'avance du lieu où ils devaient se rencontrer. La tentative réussit heureusement. Arrivés en Tartarie, le P. Pacifique devait commencer la mission dans le Leao-tong, et Joseph me chercher un asile parmi les chrétiens. Les premiers auxquels il s'adressa parurent désirer de me recevoir ; ils dirent quelques paroles flatteuses à ce jeune homme : celui-ci prit ces compliments pour des témoignages sincères de dévouement. Sur cela, il vint en toute hâte à Nankin, pour me rejoindre.
    « Il était porteur de quelques lettres de l'évêque de cette ville. Ce prélat donnait ordre à ses missionnaires de me fournir toutes les choses dont j'aurais besoin, et de me procurer des courriers pour passer en Tartarie. On jugea nécessaire que j'en eusse trois ; j'en avais déjà deux. Joseph s'adressa à un homme d'une quarantaine d'années, qui savait parler latin ; il le harangua avec tant d'éloquence, et d'une manière si pathétique, qu'il eut le malheur de le persuader. Ce troisième courrier s'appelait Jean ; le chef et le principal guide était un vieillard appelé Paul.
    « J'avais peu d'argent, et le peu que javais ne passait pas dans la province de Nanking ; je perdais vingt pour cent au change. Dans le Kiang-nan, il n'y a guère que les piastres frappées au coin de Charles IV qui aient cours, encore faut-il qu'elles soient bien gravées. Les particuliers ne veulent point recevoir celles qui sont au coin de Ferdinand : «C'est, disent-ils, la figure d'une femme. Il a les cheveux courts, et partant nous n'en voulons pas». Pour ne pas faire une si grande perte, je donnai une partie de ces piastres à un marchand chinois. Il s'obligea à nous rendre la même valeur en lingots, quand nous serions parvenus à Péking. Cet argent nous a été fidèlement rendu.
    « Quand il fallut partir, on délibéra si l'on irait en Tartarie par terre. J'aurais désiré voyager par mer ; mais un prêtre chinois, qui se mêlait de cette affaire, me dit qu'il n'avait aucune confiance aux matelots et au capitaine qui devaient me prendre à leur bord. Joseph, par une affection mal entendue, m'en détournait aussi : « Nous ferons naufrage, disait-il ; et quand l'évêque sera noyé c'en sera fait de la Corée » Il fut donc résolu que nous irions par terre.
    « Nous nous mîmes en marche le 20 juillet : c'était précisément au commencement des grandes chaleurs. Elles sont insupportables dans le Kiang-nan pendant les mois de juillet et d'août ; il n'y a que les pauvres qui voyagent dans cette saison, on court risque quelquefois d'être asphyxié ; je doute qu'il fasse jamais plus chaud entre les tropiques. Dans les appartements où le soleil n'entre jamais, le bois des tables et des chaises est aussi chaud que si on l'avait approché du feu. Heureusement ces chaleurs ne durent pas ; après trois, quatre ou cinq jours, les orages surviennent ; les vents ou d'autres causes en diminuent l'intensité, mais elles reprennent bientôt après avec la même violence. Ces variations durent jusqu'en septembre exclusivement. Dans ces jours de crise, il m'a paru qu'il faisait aussi chaud à minuit qu'à midi à l'ombre : ce n'est que vers les deux ou trois heures après minuit que l'on commence à respirer. Les chrétiens, qui craignaient pour ma vie, me détournaient de me mettre en route par un temps si chaud. Je ne pus consentir à leur désir : plus tard, je n'aurais pas eu mon principal guide ; il devait aller à Macao, dans la huitième lune. Joseph réfutait ces objections à sa manière : « Quand on a passé plusieurs années sous le soleil de la ligne, et quand on est disposé à souffrir le martyre, on peut bien braver les chaleurs de la Chine ».

    L'équipage de Mgr Bruguière. « Nous partîmes donc le 20 juillet. Mes trois guides étaient tous d'une timidité et d'une incapacité à peine concevables ; j'ai bien souffert pendant tout le temps que j'ai été sous leur tutelle. J'ai cru plusieurs fois que j'expirerais en route de fatigue et de misère ; le bon Dieu ne l'a pas permis. Nous voyageâmes quelques jours en barque, sur les petits canaux qui aboutissent au Kiang.
    « Le 26, nous rencontrâmes une douane. Les préposés dormaient, et ceux qu'ils avaient constitués à leur place ne nous dirent rien, ni nous non plus. Je regardai ce petit événement comme un bon augure pour le reste de mon voyage.
    « Le 28, nous entrâmes dans le fleuve Kiang, et le 29, nous passâmes près de Nankin, mais sans y pénétrer.
    « Le 31, nous descendîmes à terre. Paul, mon premier courrier, voulait s'en retourner ; il avait observé que je montais trop souvent sur le pont de notre barque. « Les rameurs des barques voisines et les gens de la campagne auront pu le voir, disait-il, et le reconnaître pour un Européen ; ce qui nous suscitera de mauvaises affaires. Pour moi, je ne suis point d'humeur à m'exposer à un danger évident, par l'imprudence des autres ». Joseph lui fit un petit discours, il lui promit que je serais plus réservé à l'avenir ; enfin, il fit si bien que le vieillard resta. Quand cette bourrasque fut apaisée, on délibéra sur la manière de voyager : tout le monde convenait qu'il fallait économiser ; la traite était longue et nous avions bien peu d'argent. Joseph pensait qu'il fallait aller à pied et en train de mendiant. Je réclamai contre ce projet : « Il m'est impossible, leur dis-je, de faire cinq cents lieues à pied par un temps si chaud, surtout si nous devons faire dix ou douze lieues par jour, selon notre premier plan ». Jean déclara qu'il avait des vertiges, que de plus il était menacé d'apoplexie : par conséquent il lui fallait une monture. La conclusion fut que nous ferions notre route comme nous pourrions. Paul, comme premier courrier, se chargea d'organiser la caravane. On m'apprit cependant à boire, à manger, à tousser, à me moucher, à marcher, à m'asseoir, etc., à la chinoise ; car les Chinois ne font rien comme nous. Peu après Paul nous amena deux brouettes, l'une pour porter nos effets, l'autre pour traîner un ou deux voyageurs. Je montai sur ma brouette avec un courrier ; les deux autres, assis sur deux ânes, faisaient l'office d'écuyers. Comme on craignait toujours que je ne fusse reconnu, on m'habilla en pauvre chinois, on me donna seulement un pantalon et une chemise sale, un vieux chapeau de paille à grands bords ; on me couvrit les yeux d'un large bandeau noir : on aurait pu me prendre pour un masque. Un costume si bizarre, au lieu d'écarter les curieux, attirait davantage leur attention ; les enfants et d'autres aussi venaient s'agenouiller devant moi pour contempler cette si étrange figure.
    « Nous commençâmes donc notre voyage en ce triste équipage ; heureux si nous avions pu le conserver longtemps ! Mais le bonheur de ce monde est de courte durée, et bientôt il fallut renoncer à tout ce train. Les pluies, les mauvais chemins, les bourbiers que nous rencontrions à chaque pas, nous forcèrent à mettre pied à terre. Au lieu d'être portés par nos brouettes, ce fut nous qui dûmes alors les porter : restait, il est vrai, la poste aux ânes ; mais notre guide, par une trop grande économie, ne voulait pas en louer ; et quand, harassé de fatigue, il en cherchait, souvent il n'en trouvait pas. Je demandai que l'on me procurât une monture, à quelque prix que ce fût ; on me loua un âne pour une demi-journée, ce fut la première et la dernière fois. J'eus le malheur de donner une fois mon avis, il fut mal reçu ; l'on me condamna au plus rigoureux silence. Quelqu'un me fit observer que c'était faire injure au chef de la caravane : c'est à lui de tout prévoir et de tout régler dans sa sagesse. Une réflexion intempestive pouvait l'offenser, et lui faire rebrousser chemin.
    « Il fallut donc marcher comme les autres. Les patins chinois et leurs bottes en guise de bas me blessèrent bientôt les pieds : j'enlevai cette singulière chaussure, et j'allai nu-pieds. Mes courriers virent cela avec peine : « Pou hao kan, me disaientils ; cela n'est pas beau à voir ». Il est rare, en effet, de rencontrer un Chinois sans souliers ; un mendiant peut mourir de faim, mais il ne peut point mourir déchaussé. Mon vieux guide tenait si fortement à sa chaussure, qu'il passait les rivières avec ses souliers.

    (A suivre)

    "
    1931/487-505
    487-505
    Anonyme
    Corée du Sud
    1931
    Aucune image