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Le Thibet à vol doiseau 2 (Suite )

Le Thibet à vol doiseau Le Lamaïsme est-il le Bouddhisme indien ?
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    Le Thibet à vol doiseau

    Le Lamaïsme est-il le Bouddhisme indien ?

    Il ne manque pas de gens instruits, voire même de savants, pour déclarer que le bouddhisme sest conservé pur de tout mélange dans les lamaseries du Thibet et quil faut aller chercher la véritable doctrine de Shakia-mouni au delà des Himalayas. La population thibétaine, disent-ils, comme celle des Indes avant lère chrétienne, nest-elle pas encore divisée en deux classes, moines et laïques, et affirmation purement gratuite, les sectes lamaïques ne correspondent-elles pas aux écoles bouddhiques qui surgirent aux Indes après la mort du fondateur ? Et si, daventure, les mêmes savants peuvent affubler dune terminologie thibétaine doctrines et divinités bouddhiques, ils ne sont pas éloignés de croire quils ont victorieusement prouvé leur thèse, à savoir que le lamaïsme nest autre que le bouddhisme indien.

    A vrai dire, les différentes écoles qui ont développé la doctrine du Maître lont tellement défigurée que Bouddha lui-même ne saurait la reconnaître. Essayons pourtant, daprès les travaux des indianistes et des sinologues, puisque aussi bien le lamaïsme sest alimenté aux sources indiennes et chinoises, de dégager les doctrines généralement attribuées au fondateur. Bouddha (Sang rgyas caractères chinois) avait prêché une doctrine dun vague déconcertant et dune application difficile : il nadmettait pas de divinité, et partant point de grâce ; il exigeait de la part de ses disciples des efforts continuels dans le but de détruire tout attachement, tout désir, et dobtenir la délivrance de la transmigration. Pour aider ses adeptes à solder par leurs propres forces la dette morale quils avaient contractée dans le cours de leurs existences actuelle et antérieures, il se contentait de leur prescrire des règles de morale. Cette doctrine du chacun pour soi est connue sous le nom de Hinayana. La doctrine altruiste du Mahayana ( Thépa khienbo caractères chinois) sortit tout naturellement, comme le fruit de la fleur, du Hinayana égoïste (Thépadmanpa caractères chinois ou caractères chinois), tant il est vrai que lamour du prochain est le plus sûr moyen de réduire légoïsme. Elle voulut étendre le bienfait de la Loi à tous les êtres et sefforça de rendre la divinité accessible à lhumanité. Elle admit dans ce but un dieu suprême, dont Shakia-mouni nétait quune émanation, et prétendit que le Bouddha de la période actuelle avait été précédé de plusieurs autres et serait suivi de Maitreya (Chiamba caractères chinois). Lidée dun Messie ne serait-elle pas un écho des prophéties judaïques, comme le suggèrent certains auteurs ? La pente était glissante qui acheminait le bouddhisme vers le polythéisme, et bientôt les Mahayanistes inventeront la théorie des Bouddhas de la Contemplation (Rgyaloua rigsnga caractères chinois) et de leurs agents les Boddhissats (Chiongkhiaub seimpa caractères chinois), qui préfèrent la qualité de Sauveurs ou de poussah caractères chinois à lannihilation dans le Nirvana. Le panthéon senrichit encore des divinités brahmaniques et lécole dite mystique adjoindra aux dieux de toute catégorie des énergies féminines à linstar des shakti (Youm caractères chinois) de lhindouisme. Les Grecs conquérants avaient apporté aux Indes les statues de leurs divinités ; elles servirent de modèles aux peintres et sculpteurs bouddhistes. Plus tard enfin le tantrisme (Snga ki thépa caractères chinois) ajouta aux prières des formules cabalistiques et des gestes qui devinrent très populaires, parce que plus efficaces et plus faciles. Tel était létat du bouddhisme indien au VIIe siècle de notre ère, époque où du Thibet le roi Songtsun Gangbo (Srongbtsun sgampo caractères chinois) envoyait son ministre Thunmi caractères chinois étudier au nord des Indes le bouddhisme de la Voie large.

    De même quaux Indes le bouddhisme sétait laissé absorber par la vieille religion, dont il ne fut plus quun démarquage, ainsi au Thibet il se heurtera à la religion locale, qui le transformera au point quon ne pourra le reconnaître dans ce qui en reste sous le nom de lamaïsme.

    Quétait exactement la religion primitive des Thibétains ? Nous en sommes réduits aux conjectures, pour la raison que lécriture ne fut importée que vers lan 640 et que les documents postérieurs ne sauraient inspirer confiance. On croit communément que les Thibétains, comme les peuples du nord de lAsie, étaient chamans et fétichistes, quils rendaient un culte aux esprits, aux forces de la nature divinisées, aux dieux lares, aux ancêtres ; quils pratiquaient la magie, la sorcellerie, et offraient des sacrifices humains. Partisans du darwinisme bien longtemps avant lapparition de lOrigine des espèces par voie de sélection naturelle, ils se croyaient issus de lunion dun singe et dune diablesse et expliquaient quils sétaient débarrassés de lappendice caudal en absorbant des pilules que leur administrèrent les esprits. De bonne heure, peut-être avant lère chrétienne, au plus tard au IVe siècle, les sectateurs de la religion primitive ou Punbo caractères chinois eurent connaissance du bouddhisme. Ils admirent une divinité suprême, quils désignaient sous le nom de Kuntou Zongbo caractères chinois ou lExcellent, adoptèrent la croix svastika aux branches renversées et une formule cabalistique dont le sens nest pas encore fixé.

    Quoiquil en soit dune première pénétration du bouddhisme au Thibet, lhistoire attribue au roi Songtsun gangbo lhonneur de lui avoir donné droit de cité. Ce roi, dont le nom rappelle la droiture et la religion, avait eu la bonne fortune de rallier sous son sceptre les clans Khiang caractères chinois qui habitaient la contrée et de faire alliance avec la Chine, dont lempereur Tai Tsong caractères chinois entretenait des relations avec les bouddhistes indiens. Il entrait, sans doute, dans la politique impériale dorienter les sauvages de lOuest vers le bouddhisme, dans lespoir que cette religion les inclinerait vers la paix. A linstigation de ses deux femmes, lune népalienne, lautre chinoise, Songtsun envoya une ambassade au nord des Indes, et ses émissaires en rapportèrent ce bouddhisme corrompu, qui jetait ses dernières lueurs avant de disparaître définitivement de lInde. Les annales thibétaines rapportent que Songtsun accueillit avec enthousiasme les moines indiens qui fuyaient devant la persécution et que, sur leurs conseils, il abolit les sacrifices humains, quil remplaça par des boulettes de farine, usage qui sest conservé jusquà nos jours. Un fait cependant nous prouve que le nouvel adepte du bouddhisme navait pas pour autant renoncé à ses anciennes erreurs : quand lempereur Tai Tsong maria la princesse Ouen tchen caractères chinois à son vassal, il lui offrit une statue du Bouddha apportée, dit-on, de Magadha en Chine au premier siècle. Pour la recevoir dignement, Songtsun fit construire un temple sur un emplacement judicieusement choisi par ses astrologues et quil appela Lhassa caractères chinois, la terre des Lhas, cest-à-dire des dieux, des esprits et des génies ; ce faisant il rangeait Bouddha dans la même classe que les dieux locaux. Par suite de lopposition des Punbo, la religion nouvelle, malgré lappui royal, ne fit pas de progrès sur le sol du Thibet : elle devra attendre un siècle encore avant dimprégner les esprits des rudes Thibétains.

    Le véritable fondateur du lamaïsme est le moine indien Padma Sambhava, plus connu sous les noms de Péma chiongné caractères chinois ou Ourgyan Péma caractères chinois. Appelé par le roi Tchrisong détsun caractères chinois, il fonda à Sangyé caractères chinois, sur la rive gauche du Brahmapoutre, le premier monastère du Thibet. Harcelés par les Musulmans, de nombreux moines indiens trouvèrent un abri derrière le rempart des Himalayas et, aidés de leurs confrères thibétains, se livrèrent à la traduction des livres sacrés. Ces moines ou lamas caractères chinois, qui nont point de supérieurs, constituèrent une caste supérieure aux laïques et même aux divinités, quils prétendaient soumettre à leur volonté. Péma chiongné, en entrant au Thibet, dispersa les esprits mauvais à laide dun sceptre ou doguié caractères chinois qui est devenu lemblème de la puissance, et choisit le Boddhissat Avalokitesvara pour protecteur et gardien de la religion bouddhique. En Chine les Mahayanistes, en développant la théorie des Bouddhas Sauveurs, avaient fait dAmitaba la personnification de la miséricorde ; au Thibet, Péma chiongné lui substitua dans cet attribut Avalokitesvara, et cela avec un semblant de raison, puisque le dogme relègue Amitaba dans le ciel de lOuest et lui donne pour agent sur la terre son fils émané, Celui qui perçoit les supplications : Avalokitesvara aux Indes, Kouan che in caractères chinois en Chine, Chienrézi caractères chinois au Thibet, est un seul et même personnage. Daprès la légende, Avalokitesvara avait fait le vu solennel de secourir tous les êtres et de délivrer ceux qui souffrent dans les enfers. Pour mieux témoigner de sa sincérité, il fit le souhait que sa tête se fendît sil ne réussissait pas dans sa pieuse entreprise. A mesure quil délivrait les âmes, dautres venaient combler les vides : la tête du Boddhissat se fendit et des morceaux son père céleste Amitaba (caractères chinois Eupamé : Lumière incommensurable) forma onze têtes quil bénit en prononçant la formule : O ma ni padmé houm ! caractères chinois, qui devait hâter la conversion des Thibétains et leur obtenir la rémission de leurs péchés. En même temps quAvalokitesvara, naissaient dun rayon de lumière les deux vierges Djreulma caractères chinois, ce qui explique que le Boddhissat Avalokitesvara est souvent en Chine représenté sous les traits dune femme.

    Il est permis de croire que la fameuse formule O ma ni padmé houm a été inventée pour satisfaire la piété des lamaïstes, qui lui accordent une grande efficacité sans en comprendre le sens, si sens il y a. Lorientaliste Klaproth donne de cette formule linterprétation suivante : la première syllabe caractères chinois, qui équivaut à linterjection O, est composée de caractères chinois, nom de Vichnou, de caractères chinois O, nom de Siva et de caractères chinois, M, nom de Brahma. Certains prétendent que chacune de ces six syllabes correspond à chacune des six classes dêtres animés et que son émission leur apporte une bénédiction spéciale. Enfin le Père Huc donne cette explication : Oh ! que jobtienne la perfection et que je sois absorbé dans le Bouddha. Amen, le joyau étant lemblème de la perfection et le lotus, celui de Bouddha.

    Cette formule est connue de tous les Thibétains, qui la marmottent sans cesse, la chantent sur tous les tons. Elle est gravée dans lécorce des arbres, dans les rochers, sur les ardoises déposées en ex-voto au bord des routes ; elle est imprimée sur des banderoles que le vent agite, enroulée autour de laxe de moulins que meut leau des ruisseaux ou de ces moulins à main que tournent les pieux lamaïstes.

    Tout en luttant contre les doctrines nouvelles, le Bonisme ou religion des Puns se laissa entamer par elles, admit sous dautres noms les divinités indiennes et, préparé de longue date par la croyance aux unions charnelles des esprits et des corps, adjoignit à ses dieux et démons des énergies féminines. Péma chiongné, très éclectique en religion, ne tarda pas de son côté à introduire dieux, esprits, démons, dans son panthéon et, durant 150 ans, la paix ne fut pas troublée, Les disciples de Péma, connus sous le nom de Gninemapa caractères chinois ou Anciens, continuant de jouir de la faveur royale, fondèrent de nombreuses communautés, menèrent une vie facile, ne sastreignant ni à labstinence ni au célibat. A la fin du IXe siècle, Langdarma caractères chinois, quon a appelé le Julien lApostat du Lamaïsme, assassina le roi Ralpakien caractères chinois son frère, tout dévoué aux bonzes, et, soutenu par les Punbo, persécuta les lamas. Trois ans plus tard, il tombait à son tour sous le fer dun lama, que sa secte reconnaissante a inscrit dans le catalogue des saints du lamaïsme. Cet épisode est encore de nos jours représenté sur le théâtre thibétain. Vers 1050, deux moines indiens, Atisha caractères chinois et Njromtun caractères chinois, qui se donnaient pour mission de ramener le lamaïsme aux pures doctrines, fondèrent la secte des Préceptes ou Kadampa caractères chinois, et se vouèrent au célibat. Certaines communautés, indépendantes en fait de la secte-mère des Gninemapa, se rapprochèrent de la secte des Préceptes et sérigèrent en écoles nouvelles. Les Saskya caractères chinois, qui émergeront plus tard, adoptèrent un célibat... mitigé, en ce sens que leur supérieur seul était autorisé à se marier pour transmettre sa charge à ses descendants. Dans la secte des Mingdreulpa caractères chinois, au rapport de Sarat Chandra Das, des deux chefs qui se partageaient le pouvoir, lun était marié ; sil mourait sans enfants, son collègue épousait la veuve et, si cette seconde union nétait pas plus heureuse que la précédente, on pouvait sattendre aux pires malheurs !

    Les Mongols avaient choisi le lamaïsme pour religion détat parce quil avait de nombreux points communs avec leur chamanisme. Quand Houbilai caractères chinois monta sur le trône de Chine, il sentoura de bonzes thibétains, nomma lun deux, le lama connu sous son titre de Phasba caractères chinois, aviseur impérial et remit le gouvernement du Thibet au supérieur de la secte des Saskya. De 1280 à 1370, huit supérieurs de cette secte se succédèrent sur le trône et profitèrent de leur autorité pour persécuter les sectes adverses, et notamment les Punbo, qui sexilèrent en grand nombre sur les confins de la Chine.

    Pour supprimer les abus qui naissaient de ce gouvernement théocratique, les Ming caractères chinois comblèrent de titres et de faveurs les lamas hétérodoxes et choisirent un laïque pour roi du Thibet. Ils furent singulièrement aidés dans leur tâche par le réformateur Tsongkhaba, qui, dans les premières années du XVe siècle, sefforçait de régénérer la secte des Kadampa. Tsongkhaba caractères chinois, cest-à-dire né à Tsongkha, sappelait de son vrai nom Lozong Tchrapa caractère. Dès son âge le plus tendre, sa mère lui rasa la tête ; elle jeta sa chevelure à lentrée de sa tente et de ces cheveux naquit un arbre, larbre des 100.000 images, qui a donné son nom à la lamaserie de Konboun (Skounboum caractères chinois). Le jeune religieux suivit plus tard les leçons dun lama dOccident, très saint et très savant, puis se rendit à Lhassa, où il se mit à lécole des Kadampa. De la réforme dAtisha il ne restait plus de traces et de nombreux abus sétaient glissés jusque dans la secte réformée ; le culte des esprits, la nécromancie et la sorcellerie y étaient plus vivaces que jamais. Tsongkhaba se mit à luvre, écrivit de nombreux ouvrages de vulgarisation, emprunta au nestorianisme certains objets du culte, comme les encensoirs, quelques pièces du vêtement de cérémonie, accepta aussi les statues et images des sectes anciennes, voire même celles de ces monstres soi-disant gardiens de la Loi ou de ces couples enlacés auxquels il prêta une signification mystique ; il bâtit près de Lhassa le monastère de Galdun caractères chinois, dont les membres furent connus sous le nom de Guélougpa caractères chinois, sectateurs de la Vertu. En rétablissant le célibat, le réformateur portait un coup terrible à lhérédité naturelle des chefs ecclésiastiques et supprimait de la sorte la menace dune monarchie dépendante. Tsongkhapa entra dans le Nirvana en 1419 ; son corps, affirme-t-on, a conservé sa fraîcheur et, par un prodige continuel, se soutient élevé un peu au dessus du sol.

    A louest et au nord de Lhassa les réformés bâtirent les lamaseries de Djrépong caractères chinois et de Séra caractères chinois, qui, avec celles de Galdun à lest et de Sangyé au sud, sont encore les forteresses du lamaïsme et les principaux centres dinstruction. A la mort de Tsongkhapa, son neveu Guédundjroub caractères chinois lui succéda à la tête des Guélougpa ou lamas jaunes (par opposition aux Punbo, lamas noirs, et aux sectes non réformées, lamas rouges). Y avait-il, à cette époque, quelque différence dans laccoutrement des lamas ? je ne sais. Actuellement, à quelque secte quils appartiennent, ils portent tous le cotillon, le gilet sans manches et lécharpe de couleur rouge brique, que les Parisiens ont pu récemment admirer sur leurs boulevards. La secte nouvelle ne tarda pas à dominer à son tour avec lappui de la Chine : les rois de la loi, conseillers impériaux et autres, qui avaient reçu des titres du gouvernement impérial, devinrent disciples de la secte de la Vertu. La construction de la lamaserie de Tchrachilhunbo caractères chinois (1445) et lintronisation du Grand-Lama, qui devait être appelé plus tard Panchan (Punkhien caractères chinois) ravivèrent les luttes entre lamaseries rouges et jaunes. Pour éviter les intrigues qui ne pouvaient manquer de survenir après sa mort, Guédundjroub déclara quil se réincarnerait dans le corps dun enfant, quil désigna, et quon pourrait reconnaître cette réincarnation à ce que lenfant répondrait exactement aux questions qui lui seraient posées sur sa vie antérieure : encore une application de la théorie bouddhique que Shakia-mouni navait sans doute pas prévue ! Daprès la théorie bouddhique, les candidats Bouddhas ou Boddhissats peuvent transmettre leur karma ou essence psychique à des mortels ; la théorie navait pas été appliquée : elle le fut en 1474 et toutes les sectes sempressèrent de ladopter. Parfois, comme chez les Saskya, la réincarnation suit la descendance naturelle ; parfois le lama désigne son avatar avant sa mort ; le plus souvent le soin de le découvrir est laissé aux lamaseries ou aux sorciers ; enfin le gouvernement chinois simmisça dans ce choix pour éviter toute supercherie. Cette théorie avait lavantage de concilier le principe de lhérédité avec le célibat et de conserver le pouvoir dune manière impersonnelle ; elle se répandit au Sikkim, au Bouthan et en Mongolie, qui reçurent leur religion des lamas thibétains. Ces réincarnations, quà tort nous appelons Bouddhas vivants, sont en plus grand nombre les avatars de saints ou de lamas de renom. Depuis la chute de la dynastie des Yuen, le lamaïsme avait disparu de la Mongolie. Au cours dune de ses razzias dans le Thibet, le terrible roi du Toemet, Altan Chan (Yenta caractères chinois), fut en contact avec les lamas et, sous leur influence, invita le supérieur de la secte des Guélougpa à une entre vue près du Koukounoor. Seunam Gyamtso, cétait son nom, se rendit à linvitation en 1575 et reçut, en échange de ses bons conseils, le titre mongol de Dalai, Vaste Océan, sous lequel il est connu, lui et ses successeurs, en Chine et en Europe. Au Thibet il est appelé Vainqueur, Gyeloua caractères chinois ou Protecteur, Chiaubgun caractères chinois, titres qui rappellent quil est une réincarnation du Boddhissat Avalokitesvara, protecteur du Thibet. Pour fortifier le lamaïsme en Mongolis, Seunam Gyamtso caractères chinois y laissa un grand lama, le premier en liste des Gyétsun tamba caractères chinois, qui réside à Ourga et se réincarna dans la personne dun petit-fils dAltan (1587).

    Les lamas rouges, soutenus par le pouvoir laïque, supportaient mal la suprématie de lEglise jaune et aspiraient à semparer du pouvoir. Le Dalai fait appel à ses amis mongols, qui envahissent le Thibet, infligent une défaite aux troupes royales et transmettent le pouvoir au Dalai. Le premier Dalai-roi Ngaouang Lozong caractères chinois fixe sa résidence sur le Marpori et commence la construction du Potala le port, du nom de la résidence dAvalokitesvara, qui, daprès la mythologie bouddhique, est située quelque part dans lOcéan Indien et doù les Chinois ont fait leur Pouto caractères chinois. Pour justifier ses droits à la couronne et consolider à la fois sa secte et son trône, Ngaouang Lozong élargit encore le dogme de la réincarnation ; il prétendit être la réincarnation dAvalokitesvara, sidentifia avec Songtsun Gangbo, le fondateur du royaume, et les quatre premiers successeurs de Tsongkhapa, dont les deux premiers devinrent ainsi Dalai-Lamas ; il écrivit lhistoire ou plutôt linventa. Les superstitieux Thibétains, que cette théorie flattait, acceptèrent avec empressement une divinité pour roi. Pour calmer les susceptibilités du lama de Tchrachilhunbo, son précepteur, le Dalai-roi le déclare, lui et ses prédécesseurs, incarnations dAmitaba. De la sorte, entre les deux chefs du Lamaïsme existait la parenté qui existe dans le ciel occidental entre Amitaba et Avalokitesvara ; mais comme le rôle actif est dévolu au Dhyani Boddhissat, le Dalai devait seul soccuper des choses de ce monde (1640).

    Ngaouang Lozong, dans une de ses extases, avait prédit lavènement des Mandchous sur le trône de Chine ; lempereur Chouen Tche caractères chinois le reconnut roi du Thibet sous sa suzeraineté et se proclama protecteur de lEglise jaune, qui devenait ainsi Eglise officielle. Quelques années plus tard, le Dalai-roi, à linvitation de lempereur, se rendit à Pékin, où il fut reçu avec des honneurs quasi divins dans la pagode Si houang se caractères chinois, construite à cette occasion.

    Son successeur, à lâge où il aurait dû soccuper du gouvernement, en laissait retomber tout le poids sur le régent et passait son temps dans la débauche et les plaisirs. Il fut question de lui enlever sa charge ; mais les lamas réunis en concile, sappuyant sur le dogme qui ne permet pas dimputer à la divinité les fautes de son avatar, conclurent au maintien du lama licencieux. Les mécontents le firent assassiner, le rayèrent de la liste des Dalai et découvrirent que son prédécesseur sétait réincarné dans le lama Ngaouang Ichy, âgé alors de 25 ans. Les lamas, qui nétaient point habitués à voir un adulte choisi pour Dalai, se mettent à la recherche de la réincarnation, quils découvrent à Litang. La Chine, pour éviter des troubles entre les factions rivales, dirige la réincarnation de Litang sur Konboun. Le corps lamaïque sadresse aux Dzoungares, qui traversent le désert du nord, entrent dans Lhassa et renvoient le pseudo Dalai dans sa lamaserie ; les Chinois en hâte conduisent leur prisonnier à Lhassa et lui remettent le pouvoir. Durant toute première moitié du XVIIIe siècle des troubles graves éclatèrent au Thibet, fomentés tantôt par les Mongols, tantôt par les ministres du Dalai, tantôt par les Chinois. Pour y mettre fin, la Chine morcela le pays, rendit le chef des Saskya indépendant et chargea le Panchan dadministrer le Thibet Postérieur. Quarante ans plus tard (1790), elle sarrogeait le droit de présider au choix du Dalai et du Panchan, en décidant quà lavenir les lamaseries désigneraient trois ou quatre candidats et que les grands lamas seraient élus par le sort en présence des ambans. Par une coïncidence surprenante, les quatre Dalai qui se succédèrent de 1808 à 1875 terminèrent mystérieusement leur carrière à lâge où ils auraient dû prendre les rênes du gouvernement.

    Le Dalai actuel Ngaouang Lozong Thoubdun caractères chinois est né dans le district de Takpo, au sud du Brahmapoutre. A sa majorité, en 1894, il se débarrassa du régent que la Chine lui imposait, pour ne pas, comme ses devanciers, se réincarner trop tôt. Ses faits et gestes sont dans toutes les mémoires : on se rappelle sa fuite à travers la Mongolie, son séjour à Pékin, son retour dans sa capitale, son départ précipité pour les Indes, doù il est revenu à la faveur des troubles anti-dynastiques en 1912. Toute la politique de son règne a été de secouer le joug de la Chine en sappuyant tantôt sur la Russie et tantôt sur lAngleterre. La révolution chinoise, en rompant le pacte qui unissait le lamaïsme à lEmpire, lui a fourni le prétexte si ardemment désiré. Un voyageur européen, il y a déjà bien des années, a recueilli au Thibet le bruit que le Dalai-Lama actuel, 13e successeur de Tsongkhapa, serait le dernier.

    Cette incursion dans le domaine politique nous a écarté quelque peu de notre sujet. Aussi bien, depuis lépoque où la Chine reconnut le lamaïsme jaune pour secte officielle et rétribua ses services, lindifférence en matière religieuse a gagné toutes les sectes ; ce qui ne signifie pas pourtant que les luttes, même entre les monastères dune même secte, naient pas fréquemment troublé la paix. Les événements dont nous sommes les témoins nous le rappelleraient si nous étions tentés de loublier ; mais ces luttes sont dinfluence ou dintérêt. Actuellement bonzes jaunes, rouges ou noirs, quà tort nous appelons lamas, titre réservé aux rares docteurs, sils ne professent pas les mêmes doctrines, se livrent aux mêmes pratiques superstitieuses. Pour tous le summum à atteindre est lart daccommoder les dieux ou démons à leur volonté ou à celle de leurs clients, de capter leurs faveurs et décarter les influences néfastes.

    Nous conclurons avec Grenard : Le bouddhisme a ajouté aux superstitions des Thibétains sans en rien retrancher ; il ne leur a pas inculqué une conception plus saine de la divinité et na rien fait pour leur inspirer un sentiment plus profond de la vertu et de lhonnêteté.

    FRANCIS GORÉ,
    Miss. du Thibet.

    1926/71-85
    71-85
    Goré
    Chine
    1926
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