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Le Tantrisme au Japon 2 (Suite et Fin)

Le Tantrisme au Japon (Suite) Résumer clairement les doctrines de la secte Shingon ou tantrisme japonais importé de Chine par Kôbô-Daishi est vraiment une tâche ardue. Il serait plus facile de se promener sur les bords de la Tamise en un jour dépais brouillard que de se frayer un chemin dans la brume du mysticisme bouddhique. Essayons pourtant.
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    Le Tantrisme au Japon
    (Suite)

    Résumer clairement les doctrines de la secte Shingon ou tantrisme japonais importé de Chine par Kôbô-Daishi est vraiment une tâche ardue. Il serait plus facile de se promener sur les bords de la Tamise en un jour dépais brouillard que de se frayer un chemin dans la brume du mysticisme bouddhique. Essayons pourtant.

    Il faut se rappeler tout dabord le schisme qui, après la mort de Shaka-muni, partagea ses adeptes en deux grandes écoles : le Hînayâna ou Petit Véhicule et le Mahâyâna ou Grand Véhicule. On donne à ces doctrines le nom de véhicule parce quelles prétendent être les moyens de salut offerts aux hommes pour franchir locéan des transmigrations et arriver au port du Nirvâna. Le Grand Véhicule est celui des hommes intelligents ; le Petit Véhicule est destiné aux esprits plus faibles. Bien que les deux systèmes se réclament naturellement du Bouddha, le Grand Véhicule na conservé que quelques bribes du bouddhisme primitif.

    Tandis que les Hînayânistes, à la suite de Shaka, ne reconnaissent aucune divinité proprement dite et déclarent navoir pas à se préoccuper de cette question, les Mahâyânistes font profession de croire à une divinité, sauf à varier sur les attributs dont ils la décorent.

    Pour le Mahâyâniste, la perfection est de viser à devenir Bouddha ; le Hînayâniste recherche avant tout le Nirvâna.

    Le Hînayâna enseigne que, pour se sauver, lhomme na aucum secours à attendre de lextérieur et ne doit compter que sur lui-même ; le Mahâyâna, au contraire, professe que lhomme peut et doit compter sur laide du Bouddha.

    Pour le Hînayâniste lâme humaine nest pas un esprit : cest un agrégat datomes subtils maintenus unis par le karma ; le mahâyâniste admet lexistence dune âme spirituelle, émanation de la divinité suprême.

    Le Mahâyâna sintitule Grand Véhicule (jap. Daijô caractères chinois) parce quil prétend procurer aux hommes une très grande facilité pour se sauver ; tandis quil qualifie avec mépris de Petit Véhicule (jap. Shôjô caractères chinois) le système rétrograde par lequel, daprès lui, bien peu de mortels pourraient obtenir le salut.

    Chassés peu à peu de lInde, les bouddhistes, mahâyânistes et hînayânistes, émigrèrent vers le Nord, au Turkestan, au Koutcha, puis en Mongolie et en Chine, où le Mahâyânisme surtout se développa rapidement, et cest là que notre fameux Kôbô-Daishi alla puiser les enseignements quil devait ensuite propager dans son pays.

    Lorsque Kûkai se rendait en Chine, il y avait deux siècles déjà que le bouddhisme avait été importé au Japon. En lan 625, le bonze coréen Ekwan caractères chinois y avait apporté les doctrines des deux sectes Sanron caractères chinois et Jôjitsu caractères chinois. Ce sont celles-là que Kûkai étudia tout dabord. Or le Sanron et le Jôjitsu, qui en Chine ne forment quune seule secte, prêchent le nihilisme théorique, le néant du moi et des autres êtres. Lunivers dépend uniquement de la pensée ; les phénomènes ne sont quune image réfléchie dans le miroir de la pensée ; leurs changements sont le mouvement des vagues sur un océan idéal. La vérité absolue nest cependant ni lêtre, ni le néant : elle est insaisissable.

    Kûkai fut dabord enthousiasmé par ces doctrines abstruses, et, les comparant aux enseignements de Confucius, quil avait étudiés jusque là, il les trouva tellement au-dessus de ceux-ci quil écrivit un livre, le Sankyô-shuki caractères chinois, pour prouver leur supériorité. En récompense, le grand bonze Gonsô caractères chinois, qui lavait initié aux spéculations du Sanron, lui tondit la tête, ladmit comme novice (shami caractères chinois) en son monastère et changea son nom en celui de Kûkai, quil devait rendre si célèbre.

    Cest dans la solitude du temple de Kume, en Yamato, quil connut et étudia le sûtra Dainichi-kyô caractères chinois, où sont exposées les doctrines tantristes, et cest pour en mieux scruter la profondeur quil résolut de se rendre en Chine.

    Cétait au temps de la dynastie des Tang caractères chinois (620-907), qui avaient leur capitale à Tchang-ngan caractères chinois (auj. Si-ngan-fu caractères chinois), dans le Shensi caractères chinois. Cest là que se rendit Kûkai. Il sinstalla dans lun des grands monastères de la ville, le Siming-se caractères chinois (jap. Saimyô-ji), qui était alors lun des centres les plus renommés de la culture bouddhique. Déjà un siècle et demi auparavant, un bonze de ce temple, dont le nom na pas été conservé, avait composé un ouvrage sur le bouddhisme, Tsi-kou-kin-Fo-tao louen-heng caractères chinois. Quelles sont donc les doctrines quallait étudier notre Japonais ?

    Nous lavons dit, le bouddhisme, mélangé de sivaïsme et de brahmanisme, avait pénétré en Chine en passant par le Thibet, le Kafiristan, le Kashmir, et il avait emprunté à ces diverses stations un peu de chamanisme et beaucoup de superstitions. Arrivé dans la capitale même de lEmpire chinois, il allait y rencontrer dautres doctrines, auxquelles il allait faire encore de larges emprunts.

    Daprès des documents chinois, 206 ans avant lère chrétienne, alors que la dynastie des Han caractères chinois installait sa capitale à Tchang-ngan, les Juifs y avaient déjà une synagogue et y conservaient précieusement leurs livres sacrés. Ils étaient venus probablement lors de la grande migration qui suivit la conquête de la Palestine par les Egyptiens (320 A. C.). Après la destruction de Jérusalem par Titus, dautres vinrent en Chine par la Perse et le Khorassan. Ceux de Tchang-ngan disaient appartenir à la tribu dAzer.

    Pour ce qui est du christianisme, quoiquil en soit de lhypothèse de lévangélisation de la Chine par saint Thomas, il est au moins probable que des disciples de cet Apôtre ont franchi les montagnes et apporté la bonne nouvelle à limmense Empire du Milieu.

    Le manichéisme, sil na pas fait beaucoup de prosélytes en Chine, sest répandu largement au Thibet. On croit même que le grand réformateur du lamaïsme Tsongkhaba caractères chinois 1 était un prêtre manichéen.
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    1. V. Bulletin février 1926, p. 78.

    Enfin, en 635, Olopen arrivait à Tchang-ngan avec des prêtres ou religieux, nestoriens sans doute, mais chrétiens néanmoins. Quatre ans après, Tatsong caractères chinois, 2e empereur de la dynastie des Tang, publiait un édit mentionnant son arrivée, louant la doctrine quil prêchait et ordonnant de construire pour ses prêtres un monastère, qui fut appelé Po-se : plus tard (745) un décret impérial changea ce nom en celui de Tatsing-se caractères chinois. Leur religion était appelée Po-se-kiao, Tatsing-kiao ou King-kiao caractères chinois.

    Cest en 781, sous le règne de Tetsong caractères chinois, 9e empereur Tang, que fut élevée à Tcheoutche caractères chinois, sous-préfecture de Tchang-ngan, la fameuse stèle retrouvée à Si-ngan-fu en 1625 dans le temple bouddhique Kincheng-se caractères chinois. En 845, lempereur Outsong caractères chinois sécularisa des milliers de bonzes et fit renvoyer dans leur pays tous les prêtres étrangers de la Perse et du Tatsing ; on nen garda que quelques-uns à Loyang et à Si-ngan-fu. Cest probablement alors que la stèle fut enterrée.

    Lorsque Kûkai arriva à Tchang-ngan, il y avait donc 25 ans que se dressait le monument sur lequel était gravé en caractères chinois, dune calligraphie remarquable et dun style élégant, le résumé de la doctrine chrétienne sur Dieu, la création, le péché, lIncarnation, la Rédemption, etc.

    On lit dans cette inscription : Au royaume de Tatsing il se trouva un homme de grande vertu, appelé Olopen, qui... la 9e des années Tcheng-koan caractères chinois (635), arriva à Tchang-ngan. Lempereur envoya le grand ministre, le seigneur Fang Hiuen-ling, à la tête dune escorte, au faubourg de louest, pour accueillir le visiteur et lintroduire. On traduisit les livres dans les salles de la bibliothèque ; on examina la doctrine dans lenceinte réservée ; on en comprit à fond la rectitude et la vérité et un édit spécial donna la faculté de la prêcher.1

    Le rédacteur de linscription de la stèle, qui fut aussi le traducteur le livres bouddhiques, était un prêtre syrien nommé Adam, qui avait pris ou reçu le nom chinois de Kingtsing. caractères chinois. Le Dr Takakusu donne à son sujet les renseignements suivants. Prajna, bouddhiste de Kashihi (Kashmir ?), dans le nord de lInde, voyagea dans lInde centrale, puis, par Ceylan et les îles de la mer du Sud, il arriva en Chine, où il avait entendu dire que se trouvait Manjusri. De Canton il passa, en 782, dans les provinces du Nord. Il traduisit avec Kingtsing, prêtre persan du monastère de Tatsing, le Shatpâramitâ sûtra (caractères chinois, Traité des six perfections) daprès le texte hou (caractères chinois) ; mais, comme Prajna ne connaissait ni le langage hou, ni la langue chinoise, et que Kintsing ignorait le sanscrit et ne comprenait pas lenseignement de Shaka, ils ne surent pas extraire la moitié des pierres précieuses contenues dans le texte.... Un monastère bouddhique et un temple de prêtres de Tatsing différant de coutumes et de pratiques religieuses, Kingtsing propageait la religion du Messie, et les bonzes les sûtras du Bouddha....

    Ainsi donc un prêtre nestorien, après avoir fait graver sur un monument le résumé de la doctrine chrétienne, collabore à la traduction dun sûtra, dans laquelle il cherche, sans doute, à introduire les idées et les termes de sa religion. Des bonzes sont en relations journalières avec lui et, ne fût-ce que par curiosité, nont pas manqué dassister aux offices de léglise de Tatsing, qui ont gardé la majestueuse solennité des cérémonies de Byzance au temps des Grégoire et des Chrysostome.

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    1. Traduction du R. P. Havret, S. J. ( Variétés sinologiques, n0 20, p. 56).

    Et cest ainsi que des bonzes eurent connaissance et de la doctrine du Christ et du cérémonial de lEglise catholique. Quoi détonnant dès lors quil se rencontre des coïncidences dans les traditions concernant la vie de Bouddha avec les récits évangéliques, ou dans les cérémonies bouddhiques avec celles du culte catholique ? Beaucoup des traditions et cérémonies chrétiennes, au Thibet surtout, furent introduites par les réformateurs dans le bouddhisme chinois, dans sa littérature, dans son cérémonial. Il ne faut donc pas sétonner, dit Eitel, en apprenant que léglise bouddhiste du Thibet a son pape, ses cardinaux, ses évêques, ses prêtres et ses religieux ; quelle admet le baptême des enfants, la confirmation, la prière pour les morts, les rosaires, les chapelets, les cierges, leau bénite, les processions, les fêtes des saints, les jeûnes et abstinences, etc. Ces emprunts au christianisme, se sont produits à différentes époques. Chaque passage de missionnaires donnait lieu à quelque acquisition en matière de doctrine ou de cérémonial. Lusage du rosaire ou chapelet remonte, sans doute, à larrivée des Dominicains envoyés par le Pape Innocent IV en 1245. Dautres pratiques furent empruntées probablement à Jean du Plan-Carpin et aux Franciscains quil conduisit en Chine vers le même temps.

    Nous pouvons donc nous attendre à trouver dans la doctrine tantriste que Kûkai était venu étudier à Tchang-ngan certaines ressemblances avec les enseignements de lEvangile, et plus encore avec les erreurs manichéennes, nestoriennes, etc.

    Le Dr Lloyd, dans ses savantes études sur le bouddhisme japonais, dit : Les théories de Kôbô-Daishi, ce système de bouddhisme appelé secte de Shingon, avec tous ses mantras (jap. mandara caractères chinois), ressemble tellement au manichéisme que lon peut y voir, en pratique, le même système. Kûkai y incorpora beaucoup déléments indiens, mais beaucoup aussi déléments égyptiens et gnostiques. Pour des chrétiens, le fait est du plus grand intérêt si lon se rappelle que saint Augustin fut longtemps manichéen lui-même ; or quantité de points quil nous précise au sujet du manichéisme se retrouvent dans le bouddhisme du Shingon tel quil est enseigné et pratiqué encore de nos jours au mont Kôya, au temple Tôji de Nara, etc. Les bonzes de la secte, dans leur psalmodie du Dharani-kyô caractères chinois, emploient quantité de mots sanscrits, empruntés à la terminologie de lhindouisme et du zoroas-trianisme. Ainsi en est-il dabisheka (caractères chinois, kwanchô), cérémonie de purification, baptême ; goma caractères chinois, sorte de gymnastique respiratoire provocatrice dhallucination, etc. Et les deux expressions abraxas et kaulakô, qui ont donné lieu à tant de controverses et à Tôkyô et à Oxford, et que lon retrouve dans les écrits gnostiques de Basilide et de Nicolas dAntioche.

    Dans ses controverses avec ses anciens coreligionnaires, saint Augustin nous apprend que les manichéens avaient un triple système de rites cabalistiques, quils réputaient sacramentaux et désignaient sous le nom de sceaux (signacula). Il y avait trois sceaux ou signes secrets, de la bouche, de la main et du cur : signaculum oris, manus, pectoris. Or nous trouvons, dans le Shingon, un triple règlement (san mitsu kaji caractères chinois) pour le maintien parfait du corps, de la parole et de lesprit (shin, go, i : caractères chinois) ; ces règles secrètes sont appelées les sceaux (inzô caractères chinois) de la main, de la bouche, du cur, et consistent en certains signes rituels faits avec les mains durant les cérémonies du culte, en la récitation rythmée et scandée des textes des sûtras, etc.

    Mais laissons de côté ces détails et essayons de pénétrer dans les arcanes de la doctrine secrète du Shingon.

    Un professeur de la faculté bouddhique du temple Hongwan-ji à Kyôto la résume ainsi. Le Shingon établit dans les doctrines du Bouddha Shaka-muni deux divisions : lexotérique et lésotérique. Les autres sectes représentent la première ; le Shingon, la seconde, Le principe primordial est le Mahâ-Vairokana, indentique à la Bhûta-tathâtâ (la nature absolue), le nom seul diffère.

    Cette école pose trois mystères : le corps, la parole et la pensée. Cette triade se retrouve dans tous les êtres animés et inanimés. Quand le vent souffle dans les bois, quand les vagues déferlent contre les rochers, quand un homme meut ses mains ou quil parle ou quil garde le silence, tout cela est lexpression de ces trois mystères.

    Ces mystères sont compris par les seuls Bouddhas, et non par les hommes ordinaires. De là vient quon désigne communément ce système sous le nom de mysticisme. Le Shingon prétend faire parvenir les hommes ignorants à létat de Bouddhas, cest-à-dire quil considère comme égaux sans aucune distinction les trois mystères de Bouddha et ceux des êtres vivants. Le sûtta de la secte enseigne les dix degrés des Pensées, du premier moment jusquau but suprême (nirvâna). Cest donc un système dévolution ou de progrès intime par lacquisition de mérites.

    Résumer en quelques lignes des idées transcendantes est chose difficile, et je noserais affirmer que le docte professeur ait réussi à nous donner une notion claire des principes du Shingon. Peut-être, du reste, y était-il dautant moins disposé quil appartient à une secte rivale, le Jôdo-shinshû caractères chinois, la vraie secte de la Terre pure, quon a appelée le Protestantisme du Bouddhisme japonais.

    Toujours est-il que les docteurs mêmes du Shingon protestent que la secte de Kôbô-Daishi nest nullement basée sur les enseignements de Shaka-muni, qui ne constituent quune doctrine élémentaire, bonne tout au plus pour les ignorants et les gens imparfaits. Nous enseignons, disent-ils, la sagesse adaptée aux esprits parfaits, et cette sagesse ne nous vient pas de Shaka, mais du sublime Bouddha Vairotchana, qui la lui-même révélée aux hommes....

    Je puis affirmer, en effet, que durant les relations suivies que jai entretenues avec mes amis les bonzes du mont Kôya ou du temple Tôji, je nai jamais entendu commenter les sûtras les plus renommés de Shaka, soit celui du Lotus (Renge-kyô caractères chinois), soit celui dAmida (Amida-kyô caractères chinois) : cétaient toujours les mantras.

    Le sublime Bouddha du Shingon est donc le Tathagata Maha-Vairotchana, de son titre sanscrit, prononcé souvent Birushana et traduit en japonais Dainichi-Nyorai caractères chinois. Cest lessence même, la raison dêtre du Bouddha, de lintelligence suprême ; cest le Bouddha dans la plénitude de sa nature spirituelle (Dharmakaya : jap. hôshin caractères chinois), de son absolue pureté. Cest pourquoi le nom lui est donné de Vairotchana, qui signifie plénitude dillumination.

    Daprès les théories de la secte, un triple être (trikaya ; jap. sanshin caractères chinois) constitue la nature du Bouddha : un être de loi (hôshin caractères chinois) lessence universelle, lidentique absolu, présent partout, immuable, sans commencement ni fin ; un être de rétribution (hosshin caractères chinois), la force, leffusion des mérites infinis de la nature idéale, être résultant de la connaissance parfaite agissant comme cause ; un être dadaptation (ôshin caractères chinois) ou de transformation (keshin caractères chinois), au moyen duquel Bouddha se manifeste au au monde, être semblable au nôtre, qui apparaît visiblement, comme le Shaka ou Gautama de lhistoire ; mais cest aussi une capacité indéfinie de transformation, par laquelle il se manifeste sous les formes de tous les êtres. Et ces trois êtres sont fondus en une unité parfaite.

    En dautres termes, la Bhûtatathâtâ (caractères chinois shinnyo, nature absolue) peut sentendre de trois façons ; comme essence, comme force, comme mode ou phénomène. Essence, en tant quagissant en soi et conçue par soi ; force, en tant quagissant sur la matière et sur lesprit ; mode, en tant quétant dans toute chose et conçue par toute chose. Ainsi lessence est la cause de la force, et le phénomène est leffet de la force.

    Or, tandis que dans les autres sectes on nentend pas dire que lessence du Bouddha ait promulgué ses enseignements, avec Kôbô-Daishi nous navons affaire quà la nature idéale. Cest ce principe même de toute vérité qui se communique à nous directement, et cest à nous de nous mettre à même de recueillir la plus forte dose possible de la lumière quil répand sur nous. De là une préparation, une progression nécessaire de lintelligence et du cur, qui tait lobjet du fameux traité de Kûkai sur les dix stages du cur ou les dix degrés de la pensée (Jû ju shin caractères chinois). Depuis lignorance crasse (ishô teiyô shin caractères chinois) jusquà la participation à la mystérieuse splendeur (himitsu shôgon shin caractères chinois) de lintelligence suprême, chacun peut y trouver une règle de conduite pour se rapprocher sans cesse de lessence mystique de Dainichi Nyorai.

    Il serait intéressant de rechercher les sources dans lesquelles a pu puiser Kûkai pour composer ce manuel de lépuration du cur humain ; mais cela nous entraînerait trop loin. Revenons à ses théories mystique.

    La doctrine secrète (mikkyô caractères chinois) du Shingon est basée sur les deux éléments : Vagradhatu (Kongô-kai caractères chinois, litt. monde de diamant), la force qui constitue la nature des choses, et Garbhadhatu (Taizô-kai caractères chinois, litt. monde du sein), la raison, lorigine de toutes choses.

    Ces deux éléments sont comme deux cercles, le cercle, figure géométrique parfaite dont tous les points de la circonférence qui le limite sont également distants du centre ; Kûkai lui-même les compare aux deux roues dun char (rin-en gusoku caractères chinois), dans lesquelles lessieu, les rais, la jante concourent tous à un même mouvement.

    Le Vairotchana sûtra (Dainichi-kyô), qui développe ces spéculations transcendantes, nous apprend aussi que lidentité parfaite des six éléments 1 constitue la nature des choses, que les quatre modes des cercles mystiques en sont les formes révélées et que les rites secrets pour régir les trois domaines (pensée, langage et maintien) en produisent les opérations.
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    1. Les 6 éléments (caractères chinois roku dai) sont : la terre (chi caractères chinois), leau (sui caractères chinois), le feu (kwa caractères chinois), lair (fû caractères chinois), le vide (kû caractères chinois) et lintelligence (shiki caractères chinois).

    Pour faciliter au vulgaire lintelligence de ces théories abstruses, Kôbô et ses successeurs se sont appliqués à les rendre sensibles par des représentations extérieures. Ainsi, dans le fameux temple de Kyôto appelé communément San-jû-san-gen-dô (caractères chinois, temple de 33 toises), on voit 1.000 statues de la déesse Kwannon caractères chinois, toutes semblables et cependant toutes différentes par le geste et larrangement des objets quelles tiennent en mains ; ce sont les signes ou sceaux mystérieux, dont le rituel est des plus compliqués. Dans leurs cérémonies solennelles, les bonzes de la secte observent minutieusement et avec un ensemble parfait ces divers mouvements : tantôt les mains seules, tantôt le chapelet (nenju caractères chinois) en mains, et surtout la cassolette à encens tenue par le manche et agitée, tournée, promenée sur les offrandes.

    Mais cest surtout par les mandara caractères chinois que les théories du Shingon sont mises à la portée des simples. Les mandara sont des tableaux, généralement de grandes dimensions et parfois de haute valeur artistique, représentant les deux moitiés de lunivers bouddhique et les stages imposés aux différents êtres avant larrivée à labsorption finale dans le sein de Dainichi.

    Lorigine des mandara est obscure. Les uns en attribuent linvention et la première exécution au bonze Ryûchi caractères chinois), disciple du fameux Nagardjuna (jap. Ryûju-Bosatsu caractères chinois), le grand promoteur du Mahayana, de qui se réclament toutes les sectes actuelles du Japon.

    Dautres racontent que le bonze Mui-Zenji caractères chinois procédant un jour aux rites de propitiation, une nuée lumineuse descendit du ciel apportant le merveilleux tableau de ces mandara : Keikwa le reçut avec la vénération voulue et le transmit plus tard à Kûkai, lors de son séjour à Tchang-ngan.

    Mais lopinion la plus répandue est que la plupart de ces tableaux vénérés sont luvre de Kôbô-Daishi lui-même.

    Le temple Hase-dera caractères chinois en Yamato en possède deux, de 30 pieds de hauteur sur 18 de largeur, représentant chacun une des moitiés de lunivers bouddhique, taizô-kai et kongô-kai, dans lesquelles figurent 300 Bouddhas. De nombreux pèlerins viennent, chaque année, vénérer ces saintes images.

    Mais cest au Mont Kôya même, dans le temple central appelé Kondô caractères chinois (temple dor), que lon peut admirer les plus beaux spécimens de lart tantriste japonais. En pénétrant dans ce sanctuaire du Shingo, on est comme saisi à la vue de tant de richesse : cette profusion dor, ces sculptures si délicates sur les bois les plus précieux. Vraiment cest bien le temple dor. Là un chapitre de plus de 40 bonzes de haut rang, assisté des quelque 200 étudiants du séminaire attenant, célèbre chaque jour ses offices, qui, aux fêtes traditionnelles, revêtent un caractère dimposante solennité.

    Les deux mandara, de chaque côté du sanctuaire, sont dimmenses panneaux de 6 à 7 mètres de longueur sur 4 de hauteur, admirés à la fois et pour leur richesse et pour leur valeur artistique. Evidemment ceux-là surtout sont censés être dus au pinceau de Kôbô-Daishi. Cest une profusion de nuages, de guirlandes de fleurs, de Bouddhas sommeillant sur le lotus sacré ; les 13 stations ou cénacles du Kongô-kai, les 9 cénacles du Taizô-kai, et, au centre du cercle mystique vers lequel tout le reste converge, trône Dainichi-Nyorai, lessence même de lIntelligence suprême, la Vérité pure, le Soleil du monde spirituel.

    Il y a plus de 15 siècles, Julien lApostat lançait dans le monde romain un pamphlet contre le christianisme. Le dieu que le triste auteur opposait à celui quil avait renié, cétait le Soleil, principe de vie pour toute la nature terrestre, centre de lharmonie céleste. Mais le Soleil auquel Julien réserve ses hommages nest pas celui que nos yeux voient chaque jour se lever le matin sur le monde et disparaître le soir : cet astre matériel nest que limage et comme le reflet dun autre Soleil, qui, dans une région supérieure, hors de la portée de nos regards, éclaire dinnombrables dieux, invisibles à nos sens corporels, mais que nous verrons quand nous aurons rejeté notre enveloppe mortelle. Ainsi lunivers visible nest que limage dun monde supérieur, et, daprès limage, on peut se faire une idée, bien que toujours imparfaite, du modèle. De lunivers visible enlevez la matière et toutes les imperfections inhérentes à la matière, élevez-vous par la pensée jusquà labsolu, jusquau principe central, foyer doù lharmonie rayonne dans linfini.

    Ny a-t-il pas une analogie frappante entre ce Dieu-Soleil de Julien lApostat et le Dainichi caractères chinois de la secte Shingon caractères chinois, la Vraie Parole ?

    Ce sont ces théories tantristes que lon a tenté de résumer dans ces immenses panneaux des mandara, afin de les rendre intelligibles même au vulgaire dépourvu dinstruction religieuse. Y a-t-on réussi ?

    Sir Ernest Satow, Ministre de Grande-Bretagne au Japon et érudit ès choses bouddhiques, parlant de la secte Shingon, dit : Toute sa doctrine est extrêmement difficile à comprendre et plus difficile encore à traduire en un langage intelligible. Aussi nai-je pas la prétention den avoir donné une idée bien claire.

    Une remarque simpose sur la fin suprême du bouddhisme. Toutes les sectes la placent dans le Nirvâna (nehan caractères chinois), mais toutes ne sentendent pas sur le sens de ce mot. Pour les écoles du Hînayâna, cest lanéantissement complet du corps et de lâme, la suppression à la fois et du sujet qui pense et de lobjet pensé. Selon les écoles du Mâhâyâna, auxquelles appartient le Shingon, le Nirvâna est laffranchissement des passions au sein dune existence immuable dans un état de bonheur ; lillusion de la vie terrestre cesse, la réalité demeure ; cest le calme complet, dans lequel toute vertu est renfermée, duquel tout obstacle est écarté. Le Nirvâna, cest la délivrance ; cest lextinction pour jamais de lappétence, de la colère, de la sottise, de tous les troubles ; cest le repos, la cessation de la douleur, de la naissance et de la mort, cest le suprême bonheur.

    Au vrai bouddhiste la vie dici-bas paraît mauvaise et douloureuse à cause de son irréalité, de lillusion qui lenveloppe, de limpermanence qui y règne et à laquelle nous sommes en proie. Son aspiration est vers la réalité, la permanence, labsolu, où il espère le bonheur dans la cessation du périssable, dans le calme éternel de lêtre indéfinissable.

    A lextrémité de la longue avenue du fameux cimetière du Mont Kôya sélève, ombragée par des arbres gigantesques, la chapelle funéraire (Okuin-dô caractères chinois) où Kôbô-Daishi repose dans le sommeil du samadhi. Avant de quitter la sainte montagne, je my rendis une dernière fois. Là je trouvai, plongé dans la méditation, un jeune et intelligent novice, avec lequel javais eu plusieurs entretiens. Il mintéressait tout particulièrement parce quil était le frère dun officier supérieur de la Marine japonaise, marié lui-même avec une Française. Dune ferveur admirable, le jeune novice passait chaque jour de longues heures en méditation devant le tombeau du patriarche de sa secte. Dans cette dernière entrevue, jessayai une fois encore de le convaincre de la supériorité du dogme catholique sur les vagues théories tantristes. Oui, me répondit-il, je reconnais que vos enseignements sont dune haute portée religieuse ; ma belle-sur me les a exposés maintes fois. Mais je trouve encore plus de satisfaction pour lesprit et plus de consolation pour le cur dans les doctrines du Shingon ! Et je quittai, navré1 Quam incomprehensibilia...! Et du fond de mon cur monta vers le ciel une ardente prière pour mes pauvres amis les bonzes!

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.

    Accepte de défricher toujours et de ten aller à lheure où, les ronces ayant été arrachées, le semeur viendra, dun geste joyeux, jeter le grain dans le sillon que tu auras creusé.

    Et si le défricheur est oublié, si, au jour de la moisson, on ne tappelle pas pour partager lallégresse du festin, ne te plains pas.

    Passe, sans un regard denvie, très du champ où les épis ondulent ou devant la porte de la maison où lon chante, et va, là-bas dans la brousse, préparer les voies aux semeurs et aux moissonneurs de lavenir !

    M.L.
    1926/270-282
    270-282
    Villion
    Japon
    1926
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