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Le Tantrisme au Japon 1

Le Tantrisme au Japon Lannée dernière, à pareille époque, un de nos confrères du Setchoan nous conduisait en pèlerinage aux fameux temples du Mont Omi, un des principaux centres du tantrisme en Chine.
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    Le Tantrisme au Japon

    Lannée dernière, à pareille époque, un de nos confrères du Setchoan nous conduisait en pèlerinage aux fameux temples du Mont Omi, un des principaux centres du tantrisme en Chine.

    Le tantrisme existe aussi au Japon, où il est connu sous le nom de secte de Shingon (Shingon-shû caractères chinois, secte de la Vraie Parole), et il a son centre au mont Kôya caractères chinois, dans la provinco de Kii caractères chinois, où réside le chef suprême de la secte, qui compte dans tout lEmpire environ 13.000 temples, plus de 7.000 bonzes supérieurs de monastères et près de 4 millions dadeptes.

    Les lecteurs du Bulletin me permettraient-ils de les inviter à mon tour à un pèlerinage à cette citadelle du bouddhisme japonais ? Je puis leur donner lassurance que nous serons accueillis aimablement par mes amis les bonzes et que nous ne regretterons pas les fatigues de cette ascension.

    Cette courtoisie des bonzes ne date pas daujourdhui. Dans son journal, le P. Froez 1, arrivé au Japon dix ans après saint François Xavier, nous en donne déjà des preuves. Dans une seconde visite que le Père Maître François fit à Yamaguchi au Prince Ouchi (qui venait de lui octroyer la concession dun ancien temple, le Daidô-ji, caractères chinois), il lui offrit une magnifique Bible enluminée et richement reliée. Le Prince désira que le Père lui montrât son bel ornement de brocart, et il le pria de le mettre, ce que le Père fit. Et tel fut le contentement du Prince que, battant des mains, il disait : Ce Père, vraiment, me représente un de nos dieux vivant.
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    1. Le Père Louis Froez, Jésuite portugais, arriva au Japon en 1563 ; il travailla à Kyôto, puis, en 1576, à Usuki (Bungo). En 1592 il repartait pour Macao où il mourut 6 ans plus tard.

    Là se trouvaient quelques bonzes, qui, pour leur grand crédit et réputation, ne se séparent guère du Prince Ces bonzes étaient dune secte appelée Shingon-shû ; ils adorent un principe quils appellent du nom de Dainichi-Nyorai, à qui ils reconnaissent beaucoup des titres et attributs propres à la nature divine. Après un échange de questions, séance tenante, quand ces bonzes ouïrent lexposé de la doctrine chrétienne, ils y remarquèrent certaines formules, relatives aux attributs de Dieu, qui leur rappelaient les attributs de leur Dainichi, et ils disaient au Père Maître François : Nous différons de langue et dhabit, mais au fond la loi que vous enseignez et la nôtre sont une seule et même chose. Et, tout heureux de cette remarque, les bonzes firent appeler le Père dans leur monastère, où ils laccueillirent et lhonorèrent de leur mieux.1

    Vous voyez que javais raison de vous promettre un bon accueil. Mes amis les bonzes furent aussi les amis du grand Apôtre du Japon. Hélas ! ce ne fut que pour un temps : ils devinrent ensuite ses pires ennemis. Et, si parva licet..., il en fut de même pour moi, seul représentant du catholicisme à Kyôto, il y a quelque 40 ans, perdu au milieu de leur millier de temples. Et pourtant je dis encore aujourdhui : mes amis les bonzes. Ah ! les pauvres, ayons pitié deux ! Et, le cur plein de reconnaissance, bénissons Dieu de notre lot, si favorisé comparé au leur. Cette lux vera qu illuminat omnem hominem, cette lumière de la révélation divine, nous, heureux mortels, nous lavons complète. Pour eux elle est obscurcie, voilée par lidolâtrie ; ils nen ont eu quune lueur déchappée.

    Le bouddhisme de mes amis les bonzes, le bouddhisme du Japon, nest pas le vrai bouddhisme ; ce nest pas la doctrine philosophique et morale de Gautama, le rude ascétisme encore pratiqué à Ceylan, au Siam, en Birmanie. Mgr Bigandet, de docte mémoire, dans son Gautama nous a donné un exposé magistral de ce bouddhisme du Hinayana (caractères chinois shôjô, petit véhicule), autrement dit le bouddhisme de développement simple. En réalité, ce nest pas une religion ; il ny est question daucune divinité à adorer. Mais on y trouve des pensées profondes, des sujets de méditation transcendentale, le principal exercice du vrai bouddhiste, la méditation (caractères chinois zazen) jusquà lextase ; une morale parfois sublime empruntée aux sutras du Vinaya, et même des stances sur la chasteté, quon pourrait croire composées par un auteur chrétien. Mais de réalité, point : un mélange hétéroclite de subjectivisme, de panthéisme, de nihilisme, plus vague encore que la nuageuse philosophie doutre-Rhin.

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    1. Cros, Vie de S. François-Xavier, II, 145.

    Le bouddhisme japonais diffère essentiellement de ce bouddhisme primitif. Les sectes de Zen-shû caractères chinois et de Hokke-shû caractères chinois, qui en ont gardé des bribes, ont adopté aussi le galimatias des invocations rituelles. Or cela nest pas lenseignement de Gautama, mais celui de ses disciples, qui, chassés de lInde deux siècles après sa mort et fuyant vers le Turkestan, la Perse, y ont recueilli des doctrines quils ont amalgamées avec celles du Maître, ce qui a produit le bouddhisme du Mahayana (caractères chinois daijô, grand véhicule) ou du grand développement.

    Les savants japonais, MM. Murakami Sensei, professeur à lUniversité Impériale et auteur dune Histoire du Bouddhisme, Inoue Enryo, une autorité dans les questions religieuses, Nanjô Bunyu, élève distingué de Max Muller, etc. reconnaissent tous que : Daijô haibutsu caractères chinois, le Daijô nest pas du bouddhisme ! Ce fut aussi limpression quéprouva le P. Dahlman dès son premier voyage au Japon : Ce Mahayana, dit-il, ne me paraît tenir en rien des enseignements du bouddhisme indien.

    Et, en effet, cest plutôt un amalgame de yogisme, de tantrisme, de taoïsme, de confucianisme, de manichéisme, et aussi de nestorianisme, le tout ramassé sur les routes diverses qui pouvaient conduire des Indes à la Chine.

    Il est admis généralement aujourdhui que la vie de Sakya-muni se déroula approximativement entre les années 560 et 480 avant lère chrétienne, cest-à-dire à une période importante je dirais presque solennelle de lAncien Testament. Lédit de Cyrus était promulgué et la captivité de Babylone avait pris fin ; le prophète Aggée annonçait au monde le réveil des peuples et la venue du Désiré de toutes les nations. Movebo omnes gentes, disait le Seigneur, et, en effet, un mouvement extraordinaire se produit par toute la terre. Thémistocle arrête les Perses à Salamine et les oblige à rebrousser chemin vers lOrient. Le siècle de Périclès marque lapogée de la civilisation grecque, quAlexandre portera bientôt jusquaux Indes, et, si la durée de ses conquêtes ne fut que passagère dans le sud, il nen fut pas de même dans le nord, qui demeura dès lors sous la domination étrangère.

    A cette époque et sous ces diverses influences, des divisions sétaient produites dans le monde bouddhique, sur la discipline dabord, puis sur la doctrine elle-même. Deux écoles se développèrent parallèlement : mais tandis que celle qui représente le bouddhisme orthodoxe (Hinayana), la vraie doctrine du Maître, sétendait surtout vers le sud et finissait par se cantonner dans lîle de Ceylan, le néo-bouddhisme (Mahayana) hétérodoxe se développa dans les contrées du nord.

    Vers lan 70 de lère chrétienne, Kanishka montait sur le trône des Yuetchis, dont lempire sétendait alors au nord et au sud des monts Himalaya, à louest et à lest du plateau de Pamir. Il fut un grand protecteur du bouddhisme. Pendant les deux siècles que dura lempire des Yuetchis, missionnaires et marchands circulèrent librement dans les défilés de la chaîne montagneuse qui sépare les Marches de la Chine des steppes du Turkestan et de la Sibérie. Les bouddhistes surtout, forts de la protection de Kanishka et de ses successeurs, feront en Chine de fréquents voyages, mais ce quils iront porter aux habitants du Céleste Empire, ce ne sera plus le bouddhisme primitif, celui de Sakya-muni, ce sera comme un agrégat de doctrines anciennes et de doctrines nouvelles, ce sera le néo-bouddhisme, cest-à-dire un bouddhisme revêtu de multiples oripeaux arrachés à lhindouisme et de quelques lambeaux empruntés à lhellénisme et au christianisme (Bailleau : le Bouddhisme dans lInde, p. 178).

    La première introduction du bouddhisme en Chine eut lieu dès le 1er siècle de lère chrétienne, à la suite dun prétendu songe de lempereur Ming-ti, mais demeura à peu près sans résultat. Au siècle suivant, Anshikao, fils dun roi des Parthes qui avait longtemps guerroyé contre les empereurs romains Trajan et Adrien, après avoir été plusieurs années prisonnier à Rome, renonça au trône et se fit religieux : cest lui qui aurait été le vrai propagateur du bouddhisme, qui se répandit dabord dans le Turkestan, puis dans le Yarkand et le Khotan, et enfin peu à peu dans les 18 provinces.

    De Chine, le bouddhisme passa en Corée, puis de là au Japon, où, selon la tradition, il fut introduit en lan 552 par des bonzes coréens. Des bonzes chinois vinrent à leur tour prêcher la doctrine de Bouddha et fonder de nouvelles sectes. Puis le jour vint où les Japonais voulurent remonter aux sources et aller puiser la vraie doctrine dans le pays qui la possédait depuis des siècles. Alors commencèrent ces voyages de bonzes, qui, après quelques années passées en Chine dans les temples et auprès des maîtres les plus renommés, rapportaient au Japon, avec des collections de livres sacrés, de nouveaux commentaires de la doctrine du Maître et devenaient à leur tour fondateurs de temples et de sectes.

    Cest ainsi que le tantrisme chinois fut importé au Japon et nous devons parler maintenant de celui qui en fut lintroducteur.

    Lhistorien chinois Ma Toan-lin caractères chinois dit : En la 1e année de lère Yuen houo caractères chinois (805) le roi du Japon (Kwammu-Tennô caractères chinois) envoya faire un séjour en Chine, dans les Universités des monts Tientai caractères chinois, les dignitaires appelés Kôye, Konghai, ainsi quun bonze du nom de Teng, du temple Enryaku-ji caractères chinois

    Ce dernier, de son nom japonais Saichô caractères chinois, plus connu sous son titre posthume de Dengyô-Daishi caractères chinois, est le fondateur des fameux temples du Mont Hie caractères chinois, près de Kyôto, centre de la secte Tendai caractères chinois. Le mont Hie, dont les contreforts vont plonger dans les eaux du lac Biwa, compta jusquà 500 temples.
    Au XVIe siècle les bonzes avaient à leur solde une armée de mercenaires, qui osa tenir tête au fameux Nobunaga : vaincus, ils furent tous passés au fil de lépée (1571).

    Mais laissons le Hie-zan et revenons à notre tantrisme et à son introducteur au Japon.

    Le dignitaire que Ma Toanlin désigne sous le nom chinois de Konghai sappelait Kûkai caractères chinois. Né en 774 à Byobu-ga-hara, dans la province de Sanuki (Shikoku), il entra tout jeune dans un temple bouddhique. Il reçut les leçons dun maître renommé de calligraphie chinoise et acquit une grande habileté à manier le pinceau : ses moindres écrits sont estimés comme des trésors.

    La capitale de lEmpire venait dêtre transférée de Nara à Kyôto, et de nouvelles sectes bouddhiques sy créaient, Kûkai séprit des doctrines philosophiques de la secte Sanron caractères chinois: dans un pamphlet qui fit grand bruit, le Sankyô-shuki caractères chinois, il prétendit que les théories de Confucius ne sont rien en comparaison de celles du bouddhisme. Il devint ensuite disciple du célèbre bonze Gonsô, qui lui conféra les rites de lascétisme alors en vogue dans les écoles de Nara. Puis, son zèle senflammant, il entreprit le pèlerinage de tous les lieux chers à la piété de ses compatriotes, et telle est lorigine de la dévotion aux 88 stations du Shikoku (Shikokumairi caractères chinois), encore en grand honneur aujourdhui.

    Au retour de cette pérégrination, âgé alors de 22 ans, Kûkai se retira dans le temple Tôdaiji caractères chinois, à Nana, à lombre du fameux Daibutsu caractères chinois érigé en lannée 746. Là il compléta son initiation aux 250 pratiques des rites appelés gusoku-kai caractères chinois. Cest à cette époque quun songe merveilleux décida de son avenir. Pendant son sommeil il lui fut révélé que, au parvis du temple de Kume caractères chinois, au district de Takaichi caractères chinois, en Yamato, étaient enfouis les enseignements secrets de linitiation suprême de Vairô-tchana (caractères chinois Birushana), partie des trésors apportés là en 720 par Zemmui-Sanzô caractères chinois, et quà lui était réservé de les comprendre et de révéler au monde la doctrine secrète (mikkyô caractères chinois).

    Docile au message den-haut, Kûkai se met aussitôt en route ; arrivé au temple de Kume, il trouve les trésors qui y étaient cachés ; plongé dans un recueillement profond, il médite ces enseignements, nouveaux pour lui, mais il se heurte à de tels mystères quil se rend compte que seule la Chine, lunique foyer du savoir oriental, peut lui en fournir la clef. Il décide de faire le voyage ; ce quapprenant, lempereur Kwammu linscrit au nombre des religieux désignés pour aller compléter leurs études sur le continent. Cest ainsi que, au 5e mois de la 23e année de lère Enryaku (804), il est adjoint à la suite de lambassadeur Fujiwara Kanô caractères chinois, gouverneur de la province dEchizen caractères chinois: la date concorde bien avec celle que donne Ma Toanlin, lannaliste chinois. Reçu avec honneur à la Cour de Chine, Kûkai, sur lordre de lempereur Tetsong caractères chinois, fut conduit dans les temples les plus célèbres du mont Tientai (caractères chinois, Tendai-san). Là, disent les annales chinoises, il fut comblé dattentions et de faveurs par le grand Docteur Keikwa caractères chinois, le chef le plus vénéré de la secte tantriste en Chine. Une réunion de plus de 500 bonzes des divers temples de la montagne fut convoquée pour le recevoir et lui offrir les agapes solennelles appelées dai-kuyô-segaki caractères chinois. Lorsque Kûkai pénétra dans la salle, Keikwa, transporté de joie, sécria : Voilà le Bôdhisattva (caractères chinois Bosatsu) délite que jattendais depuis longtemps ! Et dès lors il prit un soin extrême, une année durant, à linitier aux innombrables formules de la doctrine secrète, depuis la purification de labshisheka (caractères chinois, kwanchô, le baptême bouddhique) jusquau mysticisme des deux cercles ou éléments de génération, gabhra-dhatu (caractères chinois, taizô-kai), et de sagesse, vaghra-dhatu (caractères chinois, kongô-kai).

    Après trois années détudes en Chine, Kûkai rentrait au Japon, où, précédé par sa réputation de science et de sainteté, il se vit aussitôt lobjet de la vénération universelle. Lempereur Saga caractères chinois lui conféra le titre de Docteur de lEmpire. Nommé Supérieur du fameux temple Tôdaiji caractères chinois, à Nara, où il avait débuté dans la vie religieuse, son désir de la solitude lui fit bientôt abandonner ce poste dhonneur pour se retirer dans la vallée de Takao caractères chinois, où il espérait vivre en ermite. Mais, attirées par ses vertus et par les prodiges quon lui attribuait, les foules ly suivirent et il ne put se refuser à leur transmettre les enseignements de la doctrine secrète. Cest alors quil composa son fameux traité des dix stages du cur (Jûjushinron, caractères chinois), qui contribua grandement à sa renommée. Cest un commentaire du sutra Bodaishinron caractères chinois de Nagardjuna (jap. Ryûju-Bosatsu caractères chinois), dans lequel Kûkai développe des thèses de la plus haute moralité.

    Pendant son séjour en Chine, Kûkai avait reçu de Keikwa, son maître et protecteur, de nombreux présents, consistant surtout en livres, vêtements, insignes et objets de culte bouddhique. Au moment de monter sur le bateau qui devait le ramener au Japon, il prit en mains un tokko caractères chinois 1 et, le lançant vigoureusement dans les airs, il dit : Va me précéder dans mon pays pour mindiquer le lieu où je devrai propager la doctrine secrète ! Lobjet sacré franchit lespace et vint tomber à une centaine de kilomètres au sud de Kyôto, au milieu des montagnes qui séparent la province de Yamato caractères chinois de celle de Kii caractères chinois
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    1. Sorte de sceptre ou de masse, en bronze, que les bonzes de la secte Shingon tiennent à la main en célébrant leurs offices.

    Lendroit fut révélé à Kûkai dans un songe, et aussitôt, quittant Takao, il se dirigea vers le lieu indiqué. En pénétrant dans la solitude agreste de ces forêts séculaires, il sentit que cétait bien là quil convenait de fixer enfin sa tente, et comme, confiant dans la révélation den-haut, il cherchait de tous côtés le miraculeux caducée, il laperçut enfin suspendu aux branches dun pin gigantesque. Au comble de la joie, il se hâta de retourner à Kyôto pour annoncer à lEmpereur et à tout le peuple la merveilleuse trouvaille. Lempereur Saga, partageant son enthousiasme, lui accorde en toute propriété la montagne choisie par le ciel et lui ordonne, en lui promettant son généreux concours, dy bâtir un temple qui surpasse en splendeur tous ceux dont se glorifiaient alors les capitales de Nara et de Kyôto. Kûkai se mit à luvre et, en 817, le premier temple du mont Kôya caractères chinois était inauguré solennellement : cest le fameux Kongôbu-ji caractères chinois. Dès lors les édifices religieux vont se multiplier sur la sainte montagne ; au temps de lempereur Shirakawa caractères chinois (1073-1086), fervent bouddhiste, on en comptera jusquà 500, formant un immense monastère, bien déchu aujourdhui de ses splendeurs passées, mais qui cependant, dans son cadre austère, garde encore un cachet imposant de mélancolique grandeur.

    Ce nest quen lannée 1906 que jeus loccasion de visiter le mont Kôya. Cétait le 1er février, jour de beau soleil, mais de rude froid ; la terre était couverte dune épaisse couche de neige. Pendant les cinq premières heures de montée, en terrain découvert, javais joui dune vue très étendue sur le cours pittoresque de la rivière Yoshino caractères chinois, torrent qui sillonne la province de Kii. Soudain jentrai dans les sentiers obscurs de la forêt magnifique ; la clarté du jour ne pénétrait quà peine sous le couvert des pins gigantesques dont la cime semble se perdre dans les nuages. Un instant je me crus transporté à 40 ans en arrière, faisant le pèlerinage de la Grande-Chartreuse et franchissant lEntrée du Désert à Saint-Laurent-du-Pont Un peu plus loin je croisais un triste cortège : une dizaine de paysans, munis de lanternes, escortaient deux des leurs portant une petite caisse recouverte dun linge blanc ; cétait un cercueil, le cercueil de lenfant dun de ces pauvres bûcherons. Je marrêtai et causai un instant avec ces braves gens ; mais le silence du lieu, lobscurité de la forêt, ce simple et triste cortège firent sur moi une singulière impression, je dois lavouer, et, en arrivant au sommet, exténué de fatigue, jétais sous le coup dun sentiment profond de crainte religieuse. Au sortir du fourré, dans une vaste éclaircie, je me trouvai soudain devant un grand portique noir et bardé de fer : cest lEntrée de la montée de Fudô (Fudôzaka-guchi, caractères chinois) et Fudô est le génie tutélaire de la montagne.

    A quelques pas de là se trouve le Sankei-nin tori-shirabe-sho caractères chinois (Bureau dinspection des pèlerins). Il faut savoir dabord que tous les pèlerins du mont Kôya ils sont des centaines de mille chaque année, y viennent pour obtenir un ticket, un billet de passage pour lautre monde. Tout Japonais qui nest pas agrégé à lun des temples du Kôya-san na aucune assurance dêtre admis, après sa mort, au Paradis de Bouddha. Au bureau dentrée donc, on demande à chaque visiteur à quel temple il appartient déjà ou il désire appartenir ; on lui remet le ticket voulu et cest le temple choisi qui lhébergera pendant son pèlerinage, car il ny a pas dhôtelleries dans la sainte montagne ; ce sont les bonzeries qui en tiennent lieu, mais on ny sert ni nourriture européenne, ni viande, ni poisson. Il ny a pas non plus de tarif fixé : il est laissé à la générosité des pèlerins.

    Me voilà donc à mon tour devant le guichet. Très aimablement un employé un frère lai de lendroit, me demande de quel temple je me réclame, soffrant à my conduire directement. Je dus mexcuser de nêtre quun pauvre pécheur non agrégé et priai de me mener au temple-hôtel le plus tranquille pour un étranger, qui, dailleurs, ne causerait aucun embarras, habitué quil est depuis de longues années à lexcellente nourriture japonaise, Un guide me conduisit aussitôt au Temple du pur Bonheur (Jôfuku-in caractères chinois), dont le prébendier maccueillit fort gracieusement et se mit tout à ma disposition.

    Dans tout le monastère, à côté des temples mêmes, différant en proportions et en richesse, on trouve ces belles constructions japonaises, de forme rectangulaire plus ou moins allongée, dont les quatre côtés sont entourés dune véranda fermée sur laquelle souvrent les chambres ; le système de cloisons à coulisses permet de réunir plusieurs chambres en une seule salle aussi vaste quon le désire.

    Le brave bonze Fujimura caractères chinois, dont je devenais lhôte, attendait de 1000 à 1200 pèlerins, membres de sa confrérie, pour le 21 du 3e mois lunaire, anniversaire du jour où Kûkai entra dans le Nirvâna, jour de grandes indulgences pour les pèlerins : cest dire quil nétait pas embarrassé et quil avait largement la place pour loger un pauvre hère tout seul comme moi. Cest moi plutôt qui fus embarrassé, sortant de mon humble gîte de Hagi et me trouvant dans une chambre à nattes de prix, avec des panneaux splendides, des peintures de toute beauté, une profusion de dorures Notez quil en est de même dans plus dune centaine de temples et de dépendances, et vous aurez une idée de la richesse du Mont Kôya.

    Les jours suivants, en déployant le matin ma chapelle portative pour célébrer la sainte Messe, javais la consolation de penser que Notre-Seigneur aurait du moins un sanctuaire richement décoré. Un de ces matins, à peine avais-je achevé le Saint-Sacrifice, durant lequel javais prié de tout cur pour les pauvres gens qui mentouraient, que jentends soudain, derrière mon paravent, un tintement de sonnettes, puis une longue et monotone récitation de sûtras : un office danniversaire se célébrait dans un oratoire contigu à ma chambre. Je ne pus que faire une humble amende honorable au vrai Dieu, qui venait de simmoler dans ce sanctuaire de paganisme !

    Mais, plus que les temples avec toutes leurs richesses, ce qui attire surtout les pèlerins au Mont Kôya, cest le fameux cimetière qui sétend des deux côtés dune avenue de cryptomères longue de 2 kilomètres, au milieu dune forêt magnifique. Les plus nobles et les plus anciennes familles du Japon y ont leur monument funéraire ; mais il nest pas nécessaire que les corps des défunts soient enterrés là : il suffit dune pierre tombale élevée à leur mémoire près de celle de Kûkai pour leur obtenir la grâce de renaître dans le Pays du parfait Bonheur. Souvent, après que le corps dun défunt a été incinéré, on envoie au Mont-Kôya la pomme dAdam et quelques dents, et ces menus restes sont placés dans une grande salle octogonale que lon appelle la Salle des Ossements (caractères chinois, kotsu-dô). En tout cas, les tablettes funéraires doivent être transmises au monastère pour que les défunts aient part aux prières et offices célébrés chaque jour à leur intention.

    Le go byô caractères chinois, tombeau de Kûkai, nest ouvert quune fois lan, le 21e jour du 3e mois lunaire, anniversaire de son entrée dans le Nirvâna : ce jour-là on habille de vêtements neufs le corps vénéré du fondateur du monastère.

    Récemment le Mont Kôya a vu se dresser un monument que lon ne sattend pas à trouver en pareil lieu : cest une reproduction exacte de la fameuse stèle de Si-ngan-fu (Shensi), et son histoire mérite dêtre contée.

    Une riche Ecossaise, lady Gordon, nièce du vainqueur des Taiping, du héros de Khartoum, sétait prise de belle passion pour les études bouddhiques. Pendant vingt ans elle fouilla les documents, recueillit les traditions. Encouragée dans ses recherches par le célèbre professeur japonais Takakusu, elle donna en 1912 une série conférences à lUniversité de Waseda (Tôkyô) sur la demande du marquis Okuma lui-même. Les manuscrits où elle a consigné les résultats de ses investigations forment plusieurs volumes, dont la publication sera des plus utiles aux intéressés. Linscription de la stèle de Si-gnan-fu lavait tout particulièrement frappée ; elle lavait étudiée, commentée, comparée à dautres textes, et était
    demeurée enthousiaste de la doctrine qui y était exposée. Durant lété de 1910, lady Gordon fit une excursion au Mont Kôya, où elle pensait passer quelques jours seulement : elle y séjourna deux mois, tant fut profond lintérêt quelle trouva à étudier à leur source même les doctrines du Shingon, Aidée par plusieurs étudiants du séminaire bouddhique de lendroit, particulièrement par le novice Abe, qui lui servait dinterprète, elle eut des discussions suivies avec les bonzes les plus savants du monastère et fut singulièrement frappée des analogies quelle découvrait entre les théories qui lui étaient développées et celles que résumait linscription de la fameuse stèle chinoise. Son enthousiasme fut tel quelle résolut de faire don au Mont Kôya dun fac-similé du monument de Si-gnan-fu, exactement de même matière, de même forme, de mêmes dimensions, avec les mêmes inscriptions minutieusement reproduites. Le travail fut exécuté à grands frais, et lon peut aisément simaginer les difficultés quil y eut à transporter un monolithe de plus de 12 pieds de hauteur jusquau sommet de la montagne, 4 lieues de montée par les chemins les plus abrupts. La pierre fut dressée à lentrée même du grand cimetière et la dédicace se fit très solennellement. Tous les bonzes de la sainte montagne y prirent part et célébrèrent les offices de la secte. Après quoi la donatrice, à laide de ses interprètes, commenta à ses doctes auditeurs les textes de linscription, faisant ressortir la similitude des enseignements quelle avait recueillis de leur bouche avec ceux quavait gravés sur la pierre la foi des anciens, mille ans auparavant, et identifiant le Seigneur sans principe de la stèle avec le Dainichi de la secte.

    La voyageuse, manquant de bases philosophiques et théologiques suffisantes, sétait laissé séduire par le vague mysticisme du Shingon. Saint François-Xavier avait bien constaté, lui aussi, certaines ressemblances entre le christianisme et les théories des bonzes de Yamaguchi, mais il en saisissait les divergences fondamentales, et, lorsque ses auditeurs lui disaient : La doctrine que vous enseignez et la nôtre sont une seule et même chose, il leur faisait répondre par le Frère Fernandez : Non, non ; le Dainichi-Nyorai na rien du vrai Dieu que nous prêchons.

    Lady Gordon ne sut pas faire cette distinction essentielle ; elle persévéra jusquà la fin dans son engouement pour le bouddhisme. Elle mourut à Kyôto en 1925 et ses cendres furent transportées au Mont Kôya. Les bonzes et les élèves de leur séminaire allèrent processionnellement au devant du cercueil, qui fut placé sur lautel du temple Daishikyô, à côté de sa photographie, quelle avait léguée au monastère, et dune tablette sur laquelle était gravé son nom posthume bouddhique : Mitsugon-in Jikaku Myôri Daishi caractères chinois. La cérémonie se fit selon tous les rites de la secte, les sûtras furent chantés solennellement. Et aujourdhui la descendante de puritains écossais repose, non pas à lombre de la croix, mais sous légide de Kûkai, qui devait lui obtenir lentrée du Paradis bouddhique.

    Après cette longue digression il nous faut revenir à notre Kûkai. Le monastère du Mont Kôya bien établi et nombre de bonzes assurant le service religieux, le fondateur, ne se considérant pas comme astreint à la résidence, se mit à parcourir le pays pour y répandre la doctrine secrète, confirmant sa parole à en croire la légende, par des prodiges étonnants, qui lui valurent en peu de temps la réputation de thaumaturge.

    Dans la province de Sanuki la rupture des digues du temple Mannô-ji avait causé une inondation qui ravagea toute la vallée : Kûkai accourt et répare le dommage par un système dirrigation qui fertilise une double étendue de rizières.

    En lan 824 une sécheresse prolongée empêchait la plantation du riz : cétait la famine en perspective. En vain les temples du Mont Hie, de Kyôto, de Nara, avaient multiplié les invocations, les cérémonies pour obtenir la pluie : le ciel restait dairain. LEmpereur alors intervient et ordonne à Kûkai de se mettre en prière: celui-ci ne bouge pas. Lordre est réitéré deux fois, trois fois, et, à la stupéfaction de son entourage, toujours même impassibilité. Puis, un beau jour, le thaumaturge annonce quil a appris par une révélation du ciel quun maléfice enchaîne le Dragon des Eaux (Naga caractères chinois), mais que lui, Kûkai, va le faire délivrer par un Dragon plus puissant ; sur quoi, revêtant une robe bleu pâle, couleur deau, il se met en prière, entre dans une profonde méditation, et voici que soudain, sous les yeux de lEmpereur angoissé et dune foule anxieuse, un dragon apparaît dans les nues et les cataractes du ciel déversent sur la terre durant trois jours une pluie bienfaisante. En mémoire de ce prodige, un temple fut élevé à Kyôto, au lieu même où le thaumaturge avait prié.

    Ce miracle et beaucoup dautres qui lui sont attribués portèrent au plus haut point la réputation de sainteté de Kûkai. LEmpereur Saga caractères chinois lui-même, suivi de toute sa Cour, voulut faire lascension du Mont Kôya et recevoir des mains du vénéré cénobite la baptême bouddhique. A la requête de Kûkai, un sanctuaire Shingon-in) fut aménagé dans le Palais impérial, à linstar de la Chine ; on y célébrait à certains jours fixés des cérémonies pour la prospérité du pays, pour la récolte de lannée, etc. ; un chapitre de bonzes largement prébendés fut attaché au nouveau temple.

    Cependant le temps était venu où Kûkai devait quitter ce monde. En lan 835, le 21e jour du 3e mois, il réunit ses disciples au Mont Kôya en une assemblée solennelle ; avec eux il se rend au Kongô-buji, loratoire le plus retiré de limmense monastère ; là il se plonge dans une profonde méditation ; de ses mains enlacées il forme le signe mystique de Vairôtchana, et, prononçant le nom de Maitreya (Miroku caractères chinois), le futur Bouddha, il entre dans le Nirvâna (nehan caractères chinois). Il avait vécu 62 ans (774-835).

    Son corps, gardant lattitude de la méditation, conserva sa chaleur naturelle 50 jours durant, les cheveux continuant même de croître. Ce temps écoulé, on procéda aux rites solennels de la sépulture. LEmpereur vint vénérer les restes du défunt et ordonna un deuil national dans tout lEmpire. La légende populaire dit que Kûkai nest pas mort, mais seulement plongé dans le sommeil dun extase qui se prolongera pendant des siècles.

    En 921, près dun siècle après sa mort, lEmpereur Daigo caractères chinois lui décerna le titre posthume honorifique de Kôbô-Daishi caractères chinois, sous lequel il jouit, dans tout le Japon, dune réputation à nulle autre seconde. Il nest pas de gamin de 5 ans qui ne connaisse O Daishi San, le Maître par excellence. Il est célèbre tout à la fois comme prédicateur, peintre, sculpteur, calligraphe et grand voyageur. Cest lui aussi qui aurait inventé les caractères cursifs appelé hira-kana caractères chinois et composé la poésie (iroha-uta) formée des 47 syllabes de la langue japonaise. Mais eût-il vécu 600 ans, au lieu de 60, quil aurait eu encore de la peine à peindre tous les tableaux, à gravir toutes les montagnes, à confondre tous les incrédules, à accomplir enfin toutes les merveilles que lui attribue la croyance populaire.

    Tel est le résumé de la vie du fameux Kôbô-Daishi. Nous essaierons, dans un prochain article, de donner une idée aussi claire que possible des doctrines quil a importées et répandues au Japon.

    (A suivre) A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.
    1926/200-213
    200-213
    Villion
    Japon
    1926
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