Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le serpent symbole de la mort et du mal

ENCORE UN SYMBOLE CHINOIS Le serpent symbole de la mort et du mal.
Add this

    ENCORE UN SYMBOLE CHINOIS
    Le serpent symbole de la mort et du mal.

    Symbole et métaphore. — Avant de commencer cette étude sur le symbolisme du serpent, il convient de bien marquer la différence qui existe entre le symbole proprement dit et ce qui n’est, en somme, qu’une figure métaphorique. Jusqu’ici j’ai employé un même mot pour désigner l’un et l’autre et c’est à tort, car il peut en résulter une confusion qui ne serait pas sans inconvénient. C’est ainsi que dans mon dernier travail sur le symbolisme du lion, peut-être aurais-je dû faire remarquer qu’il n’y avait pas là symbole proprement dit, mais simple figure métaphorique.

    Quand, dans notre belle langue française, nous disons d’un de nos semblables, connu pour l’âpreté de son caractère : Quel ours ! nous usons d’une figure de rhétorique qui, si je ne me trompe, s’appelle métaphore. Ici le mot “ours” a en réalité deux sens : le premier, le seul exprimé, est le sens propre; le second, qui est sous-entendu, est le sens figuré. En employant une façon de parler très originale, mais que les lecteurs excuseront facilement, parce qu’elle est plus saisissante, le mot “ours” a ici, pourrait-on dire, un double sens : un sens de “par-devant”, celui d’“ours”, et un sens de “par-derrière” celui de “personne sauvage et incivile”.

    Mais la métaphore passe-t-elle dans l’écriture ? Non, du moins s’il s’agit d’une écriture alphabétique. Les lettres sont par elles-mêmes des signes indifférents ; ces signes représentent des sons et ne sont ni figures ni symboles ; ils sont absolument vides de sens. D’ailleurs, dans la métaphore, le sens figuré n’est que sous-entendu ; la métaphore n’est pas dans l’écriture, elle n’est pas même dans le langage, elle est dans la pensée de celui qui parle ou écrit et elle renaît dans l’esprit de celui qui lit. Dans l’écriture idéographique, comme l’écriture chinoise, en est-il de même ? Pas tout à fait. Quand j’appelle mon maître d’école (caractères chinois) lào sẽ, “vieux lion”, c’est-à-dire “vieux maître”, j’use encore d’une métaphore. Mais si j’écris ces deux mots lào sẽ, le caractère (caractères chinois) sẽ reste-t-il simple figure ou devient-il symbole ? Ni l’un ni l’autre, peut-on dire, tout en étant l’un et l’autre. En somme, il tient le milieu entre les deux. Il est plus qu’une figure puisque, derrière l’image du lion, l’esprit aperçoit l’idée de “maître” et de “chef” ; il n’est pas tout à fait un symbole, puisque le sens de “maître” ou de “chef” n’est pas exprimé, mais seulement sous-entendu et qu’on ne le distingue que comme en “filigrane”.

    Dans le symbole proprement dit, au contraire, le sens symbolisé est le sens clairement exprimé par un signe, une marque, une figure de convention, et il est le sens directement perçu, le sens de “par-devant”. Ainsi le signe (caractères chinois), aujourd’hui (caractères chinois), fãng, est symbole proprement dit du vent ; le signe (caractères chinois), aujourd’hui (caractères chinois) t’iẽn, est symbole proprement dit du ciel, tandis que (caractères chinois) sẽ n’est, en réalité, qu’une figure métaphorique.

    Le caractère (caractères chinois) tchòu. — Une figure chinoise, parce que, selon les cas, elle est tantôt métaphorique, tantôt symbole proprement dit, va nous montrer clairement la distinction qui existe entre l’un et l’autre : le caractère (caractères chinois) tchòu. Les commentateurs chinois ont très mal interprété cette lettre. Ils ont vu dans l’élément (caractères chinois) l’image d’une lampe dont l’élément serait la flamme. Puis, pour expliquer le sens métaphorique de ce caractère, ils disent que le prince et le maître brillent au-dessus de la foule, comme la flamme au-dessus de la lampe. C’est là une interprétation ni vraie ni vraisemblable, qu’il ne faut pas hésiter à rejeter. Le caractère (caractères chinois) tchòu figurait à l’origine un arbre. il signifiait tout d’abord “arbre”. Ce sens est aujourd’hui perdu, mais on le retrouve dans les dérivés : (caractères chinois) tchóu “colonne” ; (caractères chinois) tchóu “ver rongeur du bois, vermoulu, carié (dent)” ; (caractères chinois) tchóu “chandelle” (colonne de cire). Le sens étendu de (caractères chinois) tchòu était celui de “colonne”. Ce caractère a ensuite le sens métaphorique de “maître” (colonne, soutien de la maison). Enfin le caractère (caractères chinois) sẽn “vivre, naître, engendrer”, qui est la lettre (caractères chinois) tchòu légèrement déformée par le temps, symbolise la vie. Aujourd’hui le caractère (caractères chinois) tchòu est uniquement figure métaphorique, tandis que (caractères chinois) sẽn est symbole proprement dit. Ils sont par ailleurs si intéressants l’un et l’autre qu’ils méritent les honneurs d’une monographie (arbre, symbole de la vie et de la mort).

    Le nom et l’adjectif. — Quand le chercheur d’étymologies chinoises a la bonne fortune de dénicher un symbole proprement dit, comme par exemple (caractères chinois), fãng, “vent”, (caractères chinois) sẽn “arbre = vie”, (caractères chinois) mŏu “arbre = mort”, il éprouve une satisfaction qui dépasse de beaucoup le plaisir de rencontrer une simple figure métaphorique, comme par exemple (caractères chinois) tchòu “arbre = colonne = maître”. Cependant il ne faut pas mésestimer cette dernière ; il faut même lui donner la place qui lui convient, la première. La figure métaphorique a devancé le symbole proprement dit, comme le langage a précédé l’écriture ; elle l’emporte par l’antiquité et mérite donc une vénération toute spéciale. Cette remarque a son importance.

    Qu’on m’excuse ici de faire appel à un souvenir personnel. Quand j’étais en quatrième, le supérieur de l’établissement, un jeune chanoine de vingt-huit ans, fut obligé de remplacer au pied-levé le professeur habituel défaillant. Il profita de ce contre-temps pour nous donner un spécimen de sa science et nous fit un cours qui m’a laissé une impression ineffaçable. J’entends encore le savant professeur d’occasion, phrase pour phrase et presque mot pour mot, nous développer cette idée que, dans la formation du langage humain, le qualificatif a dû précéder le nom. A l’appui de sa thèse, il citait ce passage de la Genèse (II, 19-20) : “Et Jéhovah Dieu, qui avait formé du sol tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, les fit venir vers l’homme pour voir comment il les appellerait, et pour que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme. Et Adam donna des noms à tous les animaux domestiques, aux oiseaux du ciel et aux animaux des champs”… Ainsi l’homme fut amené par Dieu à donner un nom à tous les animaux et à tous les oiseaux. Comment s’y prit-il ? Au petit bonheur ? Un être raisonnable ne pouvait agir que d’une façon intelligente : le nom que l’homme donna alors à chacun des êtres vivants devait avoir sa raison d’être dans la nature même. “A mesure que les animaux et les oiseaux défilent devant lui — je rapporte ici l’enseignement du jeune chanoine —, l’homme fait appel à toutes les ressources de son intelligence et de sa perspicacité, il cherche à saisir dans chacun des êtres vivants une manière d’être spéciale, une qualité qui le distingue des autres, et lui donne un nom en rapport avec cette qualité et cette manière d’être. Quand il vit passer l’animal que nous appelons “cheval”, Adam sut admirer sa rapidité et il dut le nommer quelque chose comme “le rapide” ; quand il vit défiler le cerf, il admira sa légèreté, et probablement lui donna, le nom de “le léger”. Vous voyez bien que le nom dérive du qualificatif”.

    Une autre théorie. — Je puis rendre ce témoignage à mes jeunes condisciples, que le savant professeur fut très bien compris et même goûté. Si une expérience semblable était faite sur des élèves chinois ou indochinois, le résultat serait peut-être moins brillant. Quoiqu’il en soit, le jeune chanoine de vingt-huit ans est devenu probablement un vieux chanoine, presque sexagénaire ; peut-être même a-t-il changé d’opinion et renié ses théories de jeunesse. Je le souhaite grandement pour lui, car la leçon qu’il nous fit ne faisait que développer une grosse erreur. A priori, on peut dire que le nom n’a pas pu procéder de l’adjectif, car le nom est quelque chose de concret, par exemple “cheval”, “cerf”, “chameau”, tandis que les notions de rapidité, de légèreté, de couleur, sont abstraites, par conséquent des notions secondaires et dérivées. Ce qu’il faut placer en tout premier lieu dans la formation initiale du langage humain, ce sont les bruits, ce sont les sons, ce sont les mots imitatifs. Ce sont ces derniers qui ont formé les noms, puis de ceux-ci ont pris naissance les notions abstraites que sont les adjectifs qualificatifs. A l’origine, les noms sont donc des onomatopées, et plus une langue est primitive, plus elle contient de ces mots imitatifs. Nos langues modernes elles-mêmes ne manquent pas de ces mots ; nous en créons d’ailleurs encore, par exemple teuf-teuf = automobile. Mais si nous voulons surprendre, comme sur le fait, ce phénomène d’un mot imitatif prenant peu à peu la valeur et la fonction d’un nom, c’est à la langue chinoise qu’il faut s’adresser. Les onomatopées y fourmillent et nous permettraient presque de reconstituer la langue primitive. J’ai donné ailleurs le tableau de tous les caractères qui, à l’origine, figuraient une cloche ; il y a là toute une gamme de sons. A entendre ces sons, on pourrait presque juger du poids de chaque cloche ! Il y a d’abord le gros bourdon “tch’ong”, au son sourd, mais explosif ; nous avons ensuite un autre bourdon “iông”, le son en est encore grave et sourd, mais plus doux ; la cloche “tch’âng”, “châng”, a un son encore un peu lourd, mais ce n’est déjà plus le bourdon ; la cloche devient encore plus légère avec le “kang”, c’est vraiment là la “campana” ; le “ken” n’est plus qu’une cloche de réglementaire ; le “kĩn” est tout au plus la clochette du président d’assemblée, et enfin le “lîn” (caractères chinois), c’est l’alerte petite sonnette, presque la sonnette électrique. Je fais ici observer que la cloche n’est connue en France que depuis le Xème siècle ; elle est venue d’Irlande. A en juger par le nom “clocca”, cela ne devait pas être, à l’origine, quelque chose de bien merveilleux, tout au plus un vieux chaudron fêlé, une vieille galoche faisant clic-clac, clic-clac.

    Non seulement ce n’est pas le nom qui dérive de l’adjectif qualificatif, mais c’est lui qui a donné naissance à ce dernier, et précisément par le moyen du langage métaphorique. Par exemple, l’homme n’a pas été longtemps à remarquer que le cerf était léger et rapide à la course, il en fit comme le symbole de la légèreté et de la rapidité, et il fut tout naturellement porté à dire d’un de ses semblables, un Achille aux pieds légers quelconque : quel cerf ! De là à faire du mot “cerf” un adjectif pour désigner uniquement la notion de rapidité ou de légèreté, il n’y avait pas loin. Cependant cette transformation d’un nom en un adjectif n’a pu se faire que très tard et après que les langues humaines sont devenues agglutinantes ou flexionnelles, car, dans le stage initial de la langue syllabique, il n’y a ni nom ni adjectif ; il n’y a que des mots et des idées, la phrase n’y est qu’une juxtaposition de mots-idées. Quant au symbole proprement dit, puisqu’il est un signe scripturaire, il est contemporain de l’écriture même, c’est-à-dire qu’il n’a fait son apparition que très tard après la formation du langage.

    Symbolisme général du serpent. — Quand, dans les pages précédentes, nous avons pris un soin extrême pour différencier le symbole proprement dit d’avec le signe métaphorique, nous avons donné au mot “symbole” un sens très étroit. En réalité, la signification de ce mot est, en français, bien plus large que nous l’avons faite. Nous avons pris le symbole dans le sens de signe purement scripturaire, mais il faut remarquer que le mot est aussi employé en dessin, en peinture, en sculpture, que bien souvent le symbole s’entend dans le sens d’“expression figurée”. Nous voyons des symboles partout, nous en créons avec la plus grande facilité ; il suffit d’une certaine similitude, d’une comparaison possible, d’un certain sens métaphorique ou même d’une vague allusion à un texte littéraire, pour que le mot symbole nous vienne à la bouche. Notre voisin est-il connu pour l’inconstance de son caractère, nous disons qu’il tourne à tout vent et nous concluons : quelle girouette ! Simple métaphore, direz-vous, mais qui n’a pas empêché la girouette de devenir comme le symbole de l’inconstance. Il en de même en chinois, où le caractère (caractères chinois), p’âng (homme-vent) a le sens de “agitatus, inquietus, huc illuc discurrere, anceps” (Dict. Couvreur). C’est dans ce sens plus large du mot “symbole” que nous pouvons dire que le symbolisme du serpent est très étendu. Notre Seigneur nous recommande d’être “prudents comme des serpents et simples comme des colombes” ; aussitôt nous nous sommes emparés du serpent pour en faire le symbole de la prudence. Nous disons assez souvent : “réchauffer un serpent dans son sein”, avec le sens d’ “obliger un ingrat qui cherche ensuite à nuire à son bienfaiteur” ; cette expression courante a suffi pour que le serpent devînt le symbole de l’ingratitude. “Tuer le serpent dans l’œuf”, c’est mettre, dès le commencement, une personne méchante dans l’impossibilité de nuire ; à la faveur de cette simple locution, le serpent est devenu le symbole de la méchanceté. Enfin, dans le langage chrétien, le serpent est l’emblème et le symbole du démon ; il y a là une allusion manifeste au serpent séducteur de nos premiers parents.

    On pourrait dire encore que le serpent est le symbole de la ruse, car dans la Genèse (III, 1) il est dit : “Le serpent était le plus rusé de tous les animaux des champs que Jévovah Dieu avait faits”. Toutefois Vigouroux fait observer que dans les Saintes Ecritures ce n’est pas le serpent qui est le symbole de la ruse, mais bien le renard. Je lui donne d’autant plus facilement raison que, nulle part, dans l’écriture ou la littérature chinoise, je n’ai vu le serpent présenté comme un animal rusé. En chinois le serpent est surtout le symbole de la mort, et, pour le prouver, je vais citer trois “allusions littéraires” où il est donné comme signe de la mort.

    “Tu mourras bientôt”. — La première allusion littéraire est empruntée à l’Histoire des Heóu Hán ou Hán postérieurs (caractères chinois) (947-960 P. C.), par l’historien Fán Iẽ (caractères chinois) . On y lit que Confucius apparut en songe à un certain K’ang Tch’en (caractères chinois) et lui dit : “Lève-toi vite, car le caractère cyclique de cette année est (caractères chinois) chên et celui de l’année prochaine (caractères chinois) sé”. Les sorts consultés répondirent que ces deux caractères signifiaient la mort prochaine du malheureux. Ce qui est curieux ici, c’est que les commentateurs chinois ont compris le sens général de ce passage, tout en commettant une erreur. Leur erreur même prouve notre thèse. Comment, d’après eux, les caractères (caractères chinois) chên et (caractères chinois) sé annoncent-ils une mort prochaine ? Parce que, disent-ils, ces deux lettres horaires coïncident avec le dragon lông (caractères chinois) et le serpent chê (caractères chinois) de la série des douze animaux cycliques, qui servent à désigner les années. N’est-ce pas reconnaître clairement que le serpent est signe de mort ? Il y a là cependant une erreur, car le serpent, quand il accompagne le dragon, a un tout autre sens. Le dragon est un être fantastique, qui vit et prend ses ébats dans les nuages ; le serpent est un reptile, qui se trame à terre. Quand les Chinois emploient la locution — (caractères chinois) ĩ lông ĩ chê, “tantôt dragon, tantôt serpent”, ils entendent cela de quelque chose qui commence bien et finit en queue de poisson, ou de quelque chose dont la suite ne répond pas toujours aux commencements. Les commentateurs chinois sont arrivés au but, mais par une voie détournée ; c’est dans les mots (caractères chinois) chên et (caractères chinois) sé mêmes qu’il faut chercher le sens de la prophétie. Le caractère (caractères chinois) chên n’est, étymologiquement parlant, qu’un succédané de (caractères chinois) chên ; celui-ci signifie “matin” et “tôt” ; le caractère(caractères chinois) sé, sous ses formes antiques, figure un serpent et est, ici du moins, signe de la mort. Les deux lettres réunies donnent donc : bientôt tu mourras.

    Le serpent et le miroir. — Le second texte littéraire, qui prouve que le serpent est, dans la littérature chinoise, symbole de la mort, a été reproduit par le P. Corentin Pétillon S. J., dans son livre “Allusions littéraires”. Je n’ai donc qu’à rapporter ici ce qu’écrit cet auteur. (caractères chinois) Kín mién chê p’ân, “sur le miroir une couleuvre se replie” ; allusion à une mort imminente. Yuen hiao chou reçut en cadeau d’un certain vieillard un album composé de tableaux qui représentaient symboliquement les phases variées et successives de sa carrière. Mais injonction lui était faite de n’en tourner les feuilles qu’au fur et à mesure que se dérouleraient les événements les plus saillants pour lui, comme une nouvelle promotion, par exemple. Et, en effet, jamais Yuen n’avait trouvé en défaut le pinceau du mystérieux artiste. Or, un matin qu’il faisait sa toilette, une couleuvre tomba sur son miroir. Peu de jours après il mourait, et sa femme, regardant le dernier tableau de la collection, y reconnut ce signe avant-coureur clairement indiqué.

    Pour ma part, je fais observer que le miroir, qui est en Europe emblème de la vérité, est dans la littérature chinoise symbole des présages futurs.

    Le serpent et la coupe. — Quand, dans le style journalistique, on veut exprimer cette idée que quelqu’un a des craintes imaginaires ou s’exagère un danger, on emploie couramment l’expression (caractères chinois) pẽi tchõng chê ìn “dans la coupe il y a l’ombre d’un serpent”. Il s’agit ici d’un individu qui, au milieu d’un festin, aperçut dans sa coupe, non pas un serpent, mais l’ombre d’un serpent. Il vit dans ce signe un présage des plus funestes et il en fut si effrayé qu’il en tomba gravement malade. Ses amis lui firent remarquer qu’il n’y avait dans cette ombre rien d’extraordinaire ou de surnaturel, qu’elle était projetée par un arc suspendu au plafond. Cette constatation rassura si complètement le malade qu’il se trouva instantanément guéri.

    Ce n’est pas seulement dans la littérature chinoise que le serpent est présage de mort. Un sauvage qui, en voyage, rencontre un serpent sur sa route, ne manquera pas de rebrousser chemin et de rentrer chez lui, surtout si le serpent passe devant lui de gauche à droite.

    Le serpent d’Euridice. — Qui n’a entendu chanter l’air fameux de Gluck : J’ai perdu mon Euridice ? Qui n’a présente à la mémoire l’histoire touchante d’Orphée ? Mais qui pourra se vanter d’avoir compris à fond la délicieuse légende ? Qui a deviné que sous les voiles du mythe se cache une vérité éternelle : la loi inexorable de la mort ? Orphée est poète et musicien. Ses accords sont si mélodieux que les bêtes féroces mêmes dépouillent leur férocité et accourent à ses pieds. Il n’est qu’une divinité terrible à rester insensible devant une musique aussi divine : la Mort. La femme d’Orphée, Euridice, le jour même de ses noces, est mordue par un serpent. Il descend aux Enfers, il charme les divinités infernales, il obtient la délivrance de son Euridice, quand un incident futile vient tout perdre, sa femme lui est ravie pour toujours. Il a là plus que de l’histoire, il y a plus qu’une légende, il y a un mythe, c’est-à-dire une vérité humaine cachée sous les voiles de la poésie ; cette vérité, c’est l’inexorabilité de la mort. Il ne faut pas croire que, dans cette tradition mythique, le genre de mort, la morsure d’un serpent soit détail négligeable, non, car le serpent symbolise ici la mort. Les animaux féroces, les divinités célestes, les divinités infernales même se laisseraient-elles toucher, la mort reste insensible.

    “Et l’avare Achéron ne lâche point sa proie”.

    Le serpent d’Esculape. — Les médecins ont la réputation de tuer leurs malades. Est-ce pour cela que le serpent, symbole de la mort, est devenu un des emblèmes de la médecine ? N’est-ce pas plutôt parce qu’ils ont la prétention de nous guérir de la mort même ? Non, si le serpent est devenu l’emblème de la médecine et si les pharmaciens le font peindre sur la vitrine de leur officine, comme marque distinctive, c’est qu’il est l’attribut du dieu de la médecine. Esculape, ou Asclépias, fils d’Apollon, était si habile médecin que, non seulement il guérissait les maladies, mais qu’il ressuscitait les morts. Pluton craignit que son royaume devint désert et il porta plainte auprès du maître des dieux. Jupiter ne put faire autrement que de foudroyer le trop indiscret médecin. Les attributs d’Esculape sont le coq et le serpent ; le coq, parce qu’il symbolise la vigilance ; le serpent, disent les livres, parce qu’il symbolise la prudence. Pour ma part, je vois encore dans ce serpent d’Esculape le symbole de la mort et l’emblème des médecins.

    Le caractère (caractères chinois) tài. — Etant donné que, dans la littérature chinoise et dans la mythologie européenne, le serpent est le symbole de la mort, il était tout naturel de rechercher si ce symbolisme n’avait pas été introduit dans l’écriture elle-même. Or, tous les caractères chinois, qui ont le sens de “mort” ou un sens analogue comme “mourir, périr, détruire, ruiner, finir, tuer”, se trouvent réunis dans le dictionnaire sous un même classifique, le radical 78 des 214 radicaux constitués par l’Empereur Kang Hi. De là à examiner si ce classifique, le caractère tài, n’a pas, dans ses variantes antiques, la forme d’un serpent, il n’y a qu’un pas. Il n’y a pas de doute à avoir à ce sujet, le caractère tài a été choisi comme classifique de tous les caractères signifiant “mort, mourir” ou quelque chose d’analogue, parce qu’il figure un serpent et qu’il symbolise la mort.

    Il faut observer aussi que ce serpent (caractères chinois) tài n’est pas un serpent quelconque, car il est muni de deux cornes. Il n’y a ici aucune erreur à craindre, nous nous trouvons en présence du céraste. Cette vipère a-t-elle donc jamais existé en Chine ? On peut affirmer que non. Le céraste est un serpent des pays chauds et secs, des déserts de sable. On le trouve en Egypte, en Palestine, en Syrie, en Mésopotamie ; jamais on ne l’a signalé en Extrême-Orient. Il s’ensuit donc que le caractère (caractères chinois) tài est d’origine étrangère ; il n’est pas chinois d’origine, il est devenu par voie de naturalisation.

    Le serpent, symbole du mal. — Le classifique (caractères chinois) tài, en tant que classifique ou radical, réunit sous lui un nombre important de caractères. Le dictionnaire de Couvreur en donne environ soixante-dix, plus, à peu près, autant de formes doubles. Le dictionnaire de la Commercial Press en donne une trentaine ; ils suffisent. Tous ces caractères signifient “mort, mourir, périr, ruiner, détruire, tuer”. A c8té d’un élément phonétique, le radical (caractères chinois) tài sert d’élément idéographique, c’est-à-dire qui signifie. Il est toutefois curieux de remarquer que le caractère (caractères chinois) tài, employé seul, et non pas en composition, a un tout autre sens et c’est ce qui nous fait découvrir un second symbolisme du serpent : le serpent symbole du mal. En effet, pris séparément, (caractères chinois) tài signifie “mauvais”. D’ailleurs il vaut mieux donner ici le texte même de Couvreur : “(caractères chinois) tài, malus. “(caractères chinois) hào tài, bonus aut malus, bonum aut malum, bene aut male. “(caractères chinois) leâng tài probus aut malus”. — Est-ce net ?

    Le serpent séducteur. — Le serpent, qui séduisit notre mère Eve au Paradis terrestre, était un véritable serpent. La Sainte Ecriture le fait entendre clairement : Sed et serpens erat callidior cunctis animantibus terrœ quœ fecerat Dominus Deus (GEN. III, 1). Et plus loin encore : Quia fecisti hoc, maledictus es inter omnia animantia et bestias terrœ ; super pectus tuum gradieris... D’ailleurs, telle a toujours été l’interprétation officielle de l’Eglise. Mais tous les commentateurs catholiques ont compris que ce n’était pas là un serpent ordinaire et que, sous les formes corporelles du reptile, était caché le démon. Pourquoi le démon entra-t-il dans le corps d’un serpent pour tromper la première femme ? Peut-être un peu parce que ce reptile était le plus rusé de tous les animaux, peut-être surtout parce qu’il symbolise le mal. Le démon étant le prince du mal et méditant d’introduire le péché dans le monde, désirant surtout faire perdre à nos premiers parents le don préternaturel d’immortalité que Dieu leur avait donné, ne pouvait prendre forme autrement que dans le serpent, symbole du mal et de la mort.

    C’est ici le lieu d’appliquer les théories élaborées si péniblement dans les premières pages de cette étude. Est-ce que le serpent, en tant que symbole du mal et de la mort, est simplement symbole proprement dit, c’est-à-dire signe scripturaire ? Son symbolisme n’est-il pas plutôt un sens métaphorique, par conséquent beaucoup plus ancien que l’écriture même et remontant presque aux origines du langage humain ? Il n’est pas difficile de se faire une opinion en une telle matière, mais ce sont les preuves qui manquent.

    Cependant on peut dire que le serpent symbole du mal est bien plus ancien que le Serpent symbole de la mort. En effet, dans les premiers chapitres de la Genèse le symbolisme du serpent, en tant que symbole du mal, est on ne peut plus manifeste, tandis que son symbolisme, en tant que symbole de la mort, s’y dessine à peine. Or les premières pages de la Genèse contiennent comme un résumé de la Révélation primitive, telle qu’elle a été faite au premier homme et transmise ensuite par la tradition jusqu’à Moïse. Peut-il y avoir rien de plus ancien et de plus vénérable ?

    Dans l’écriture chinoise, je ne crois pas — sans pouvoir faire la preuve de ce que j’avance — que le serpent symbole de la mort soit plus qu’un symbole scripturaire, contemporain de l’écriture même. Je sais bien qu’il y a un caractère (caractères chinois) sè (serpent-homme) qui signifie “mort, mourir” et qu’il y a une foule de formes se qui figurent un serpent, mais la parenté entre ces différents caractères n’est nullement établie. D’ailleurs le caractère (caractères chinois) sè est moderne et rien ne prouve que les formes-serpent se aient jamais signifié “mort, mourir” . Tout me dit que le serpent, en tant que symbolisant la mort, est une création relativement récente et qu’il est un symbole purement scripturaire.

    Pour ce qui est du caractère (caractères chinois) tài, en tant que symbole du mal, je crois, au contraire, qu’il y a là plus qu’un symbole, plus qu’un signe. Et pourtant, malgré toutes mes recherches, je n’ai pu trouver nulle part un seul indice me permettant de faire la preuve que la lettre (caractères chinois) tài a signifié jadis serpent. Il y a eu un serpent t’a ; on ne voit nulle part un serpent tài. Je n’en reste pas moins convaincu que le serpent, symbole du mal, est vieux comme l’homme même et qu’il y a eu à l’origine un même mot pour désigner le serpent et le mal.

    Si du caractère (caractères chinois) tài nous passons au serpent séducteur de nos premiers parents, ma conviction est plus ferme encore. Il y a là un symbolisme très primitif ; il y a là un nom (serpent) prenant un sens métaphorique (le mal) et s’acheminant peu à peu vers la forme adjective (mauvais). Tout me dit que ces mots “le serpent” du texte sacré ont véritablement un double sens : le sens propre de “serpent” et le sens figuré de “mauvais”. Derrière les formes corporelles du serpent se cache le démon ; de même, derrière ces mots “le serpent”, l’esprit doit saisir comme par transparence le sens métaphorique de “mauvais”, c’est-à-dire le mauvais par excellence, le prince du mal, le démon.

    Le serpent d’airain. — C’est au chapitre XXI du Livre des Nombres qu’il est parlé du serpent d’airain. Voici le texte même de la Sainte Ecriture : “Ils partirent (les Hébreux) de la montagne de Hor par le chemin de la mer Rouge, pour tourner le pays d’E-dom. Le peuple perdit patience dans ce chemin, et il parla contre Dieu et contre Moïse : “Pourquoi nous avez-vous fait monter d’Egypte, pour que nous mourrions dans le désert ? Il n’y a point de pain, il n’y a point d’eau et notre âme a pris en dégoût cette triste nourriture”. Alors Jéhovah envoya contre le peuple des serpents brûlants qui les mordirent ; et il mourut beaucoup de gens en Israël. Le peuple vint à Moïse et dit : “Nous avons péché en parlant contre Jéhovah et contre toi. Prie Jéhovah afin qu’il éloigne de nous ces serpents”. Moïse pria pour le peuple, et Jéhovah lui dit : “Fais-toi un serpent d’airain et place-le sur un poteau ; quiconque aura été mordu et le regardera, conservera la vie”.

    Le serpent d’airain placé sur un poteau — probablement une croix — était la figure de Notre Seigneur Jésus-Chrit crucifié. En effet, dans l’Evangile selon S. Jean, nous lisons : Et sicut Moyses exaltavit serpentem in deserto, ita exaltari oportet Filium hominis (JOA. III, 14). Nous avons vu que le serpent symbolise le mal et la mort ; dans une autre étude nous verrons que le caractère (caractères chinois) mŏu “bois” (littéralement lignum crucis) figure une croix et symbolise la mort. Clouer sur la croix le serpent, symbole de la mort et du mal, n’est-ce pas tuer la mort même et le mal ? Ce symbole du serpent d’airain placé sur le bois de la croix convient donc d’une manière admirable à la Personne de Notre Seigneur. Notre divin Sauveur a pris sur lui tous les péchés du monde, il les a pour ainsi dire incorporés en lui-même, de sorte que, en mourant sur la croix, c’est le péché lui-même qu’il a tué d’un seul coup. En se faisant homme, il a pris une chair mortelle, de sorte qu’en mourant il a tué la mort même. Qui mortem nostram moriendo dextruxit et vitam resurgendo reparavit. Et ideo.... hymnum gloriœ tuœ canimus, sine fine dicentes : Sanctus, Sanctus, Sanctus !

    HERCEY.


    1929/197-209
    197-209
    Hercey
    Chine
    1929
    Aucune image