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Le Sanatorium de Montbeton : Impressions dun Convalescent

Le Sanatorium de Montbeton : Impressions dun Convalescent.
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    Le Sanatorium de Montbeton :
    Impressions dun Convalescent.
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    Vous me demandez mon impression sur le Sanatorium de Montbeton ? Il vaudrait mieux dire mes impressions. La première ne fut ni bonne, ni la bonne. Le mot Sanatorium éveille, en effet, lidée dun site plutôt enchanteur, dans les montagnes, sur les bords de la mer, dun fleuve, dun étang, que sais-je ? Montbeton ne dit rien. Quon vienne du Nord, du Midi, de lOuest ou de lEst, rien ne dira au voyageur qui passe à Montauban : Sta, viator ! Petite ville vieillotte, sans cachet, sans vie, sur les bords du Tarn : je ne métonne quà moitié que les huguenots en aient fait comme une sorte de bastion du protestantisme français, bastion quils viennent, dailleurs, dabandonner, paraît-il ; leur religion, triste, comme vidée damour, demandait un cadre triste. Ingres, le grand homme du chef-lieu, y apprit peut-être à racler du violon, mais jimagine bien quil chercha ailleurs les inspirations de son pinceau.

    A quelques kilomètres de la gare de Montauban, non loin de la route nationale Marseille-Bordeaux et à quelques mètres au-dessus du niveau de la dite gare, se trouve le petit bourg de Montbeton. Il y a quelque 30 ans la Société des Missions-Étrangères y a installé un sanatorium pour ses missionnaires fatigués. Pourquoi là ? Cest que là, et non ailleurs, se trouvait une propriété quune généreuse bienfaitrice cédait à titre gracieux, et il y aurait indiscrétion plus que cela, manque de tact à poser des conditions à ses bienfaiteurs. Aussi bien si Montbeton nest pas le midi, sil est tout au plus le quart avant midi, il a bien ses charmes, et tout dabord la tranquillité, précieuse pour des malades ou des convalescents. Les lieux sont un peu ce que nous les faisons ; et je ne sais plus qui a dit quun paysage est un état dâme. Montbeton pourrait sappeler la maison du bon Dieu, la maison de famille, la maison de la charité : Ubi caritas et amor, Deus ibi est.

    Quand, traîné dans une voiture qui fut neuve par un cheval respectable, on franchit à une allure modérée le grand portail, on entre dans ne avenue bordée de tilleuls, qui na pas le temps dêtre majestueuse, car à dix mètres la voiture fait un détour brusque, et vous vous trouvez à la porte dentrée du sanatorium. Dans un massif en face, saint François-Xavier, du haut de son piédestal en briques rouges, vous envoie sa bénédiction.

    Laccueil aimable du Supérieur, la bonne, franche, cordiale accolade des Confrères, vous remettent en mémoire la rue du Bac : les barbes ont blanchi, sans doute, les cheveux se sont argentés ou raréfiés, les corps sont parfois usés ou tassés à lexcès, les figures sont parcheminées ; mais le cur est resté jeune et chaud, et, dès labord, on se trouve à laise. Ce que lon ressent, ce nest sans doute pas le sentiment du propriétaire, heureux, mais toujours un peu vain, de rentrer dans ses domaines. Ici cest la maison de famille et, même âgé, on y entre en enfant un peu, en enfant fatigué, fatigatus ex itinere. On vient chercher un repos que daucuns, plus atteints, pressentent peut-être éternel pensée qui ne surgit pas sans une certaine tristesse ; le très grand nombre ne considère avec raison Montbeton que comme une halte, doù lon partira pour fournir une carrière longue encore, sil plaît à Dieu !

    La première visite est pour la chapelle, petite salle carrée, sans prétention à un style quelconque ; les décors discrets des murs sont dus, sans doute, au pinceau bénévole dun confrère de passage. Un autel décent, quelques statues, des bancs, des chaises avec prie-Dieu, de la place pour 25 personnes en se serrant un peu. Derrière la chapelle et y attenant, une salle dite de sainte Madeleine et un autel. A la sacristie trois autels séparés par une cloison ; à létage deux autels encore, ce qui permet à sept confrères de célébrer à la fois le Saint-Sacrifice.

    Naturellement les confrères se rendent entre eux le service de se répondre mutuellement la messe : ils le font avec la plus grande bonne volonté, dailleurs, et, de 5 heures à 7 heures, heure du petit déjeuner, le sanatorium est la maison de la prière. Dès 5 heures les religieuses de la Présentation de Tours, dans une salle dont une porte souvre sur la chapelle, font leur méditation. Elles sont la discrétion même, ces bonnes religieuses : le bien ne fait pas de bruit ; mais que lon jette un coup dil discret soit à la chapelle, soit à la sacristie, soit à la pharmacie, soit à la lingerie, soit à la cuisine, une main presque invisible a passé par là, et tout est en ordre, tout est propre, élégant même. Le travail fait par ces saintes filles est considérable et exécuté avec une telle ponctualité, et en même temps une telle aisance, quil ne laisse pas deviner leffort. Les domestiques ne sont pas astreints aux mêmes règlements religieux ; mais ils remplissent leurs tâches respectives avec une bonne volonté telle quon peut saventurer à dire que la lutte du capital et du travail ne prendra pas naissance ici, et je suppose pourtant que la hausse des salaires na pas atteint les proportions catastrophiques quelle a dans le monde industriel et commercial.

    Le sanatorium nest pas une maison de retraite. A part les saluts du Saint-Sacrement aux fêtes de rite double majeur et au-dessus, à part encore une lecture spirituelle dun quart dheure et la prière du soir aussitôt après à la chapelle, chacun reste libre de son temps. Lon se retrouve ensemble à la salle à manger. Celle-ci a un cachet spécial. Elle donne sur une vaste serre, face au jardin ; les murs sont tapissés dun papier assez fruste, intentionnellement fruste il semblerait bien, sur lequel un artiste japonais a promené son pinceau fantaisiste. Sur le panneau du fonds, des glycines ; en face, des cerisiers tourmentés en pleine floraison ; ici, des fleurs de pruniers sur de vieux troncs rabougris ; là, un conciliabule de cigognes ; ailleurs, de petits oiseaux minuscules. Tout cela produit un effet étrange sur quiconque nest pas familiarisé avec lart japonais. Il y a je ne sais quoi de maniéré, de tourmenté, dune sobriété bizarre et trop recherchée : la crainte de faire de la peine à un confrère japonais arrête sur les lèvres certaines critiques prêtes à sortir et dépourvues de bienveillance peut-être : de gustibus et coloribus non disputatur. Aussi bien la tapisserie prend-elle de lâge, 25 ans ; les dessins sont défraîchis et le décor japonais risque de disparaître dans un très prochain avenir. Dame Hygiène nous menace dune couche de ripolin, et, à tout prendre, quelle ait son mot à dire dans un sanatorium, il nest rien là que de très raisonnable. On ne lécrira pas à la presse du Soleil-Levant, car les Nippons susceptibles seraient capables dy voir une victoire de lAmérique utilitaire sur le Japon artistique.

    Dans ce décor et sous le regard de Jésus présidant la Cène, une longue table, la plus française qui soit : les convives, en effet, appartiennent à toutes les parties de la France. Un observateur y trouverait vite toutes les qualités, tous les tons, toutes les nuances, quelques travers aussi, sans doute, de la France, de notre chère et douce France ; une France pourtant qui a voyagé, qui a travaillé, souffert, en portant lEvangile des régions équatoriales aux glaces de la Sibérie. Les Indes, la Malaisie, lIndochine, la Chine, le Japon sont ici représentés. Cest la table de France où certainement lon peut parler le plus de langues. Un problème difficile à résoudre, ce serait de tirer au clair cette question : Quel est, après la France, le plus beau pays du monde ? Pour les Japonais, je veux dire les missionnaires du Japon, cest incontestablement le Dai Nippon, ce que nadmettront pas sans discuter, et même en discutant, les missionnaires de Chine, des Indes ou dAnnam. Les sabres peuvent abattre les têtes, la quinine dont les missionnaires des régions du Sud font un grand usage, peut couper la fièvre, mais rien nabat les enthousiasmes.

    Cela me remet en mémoire un missionnaire original, auquel le gouvernement japonais a élevé un monument pendant la dernière guerre. Pour entretenir les différents postes quil évangélisait et en fonder de nouveaux, le brave homme avait besoin dargent. Botaniste dinstinct, lidée lui vint de se procurer des ressources en herborisant, je devrais dire de procurer des ressources à sa Mission. Il devint vite dune force à étonner les savants des deux mondes. Chargé de boîtes de lait concentré, sa seule nourriture en campagne, il parcourait plaines et montagnes, flairant littéralement les plantes, les mousses rares. Il sen allait ainsi des semaines entières, herborisant le jour en récitant des chapelets, ce qui ne lempêchait pas le soir, aux haltes dans les villages, dévangéliser, de semer la parole de Dieu. Nombreux sont ceux qui ont avoué, au jour souvent tardif de leur baptême, devoir la foi aux bonnes paroles du Père Faurie 1. Il y a une quinzaine dannées, il obtint de son évêque lautorisation de venir vendre en Europe ce quil appelait ses foins. En relation épistolaire avec les savants de Paris, Londres, Vienne, Berlin, il échangea contre de belles espèces sonnantes, herbes, plantes, lichens, mousses ; largent servit ici à acheter des terrains pour une résidence future, là à payer des catéchistes, installer quelques postes nouveaux. Le brave vieillard, tout en triant des plantes, en étiquetant des caisses à destination de divers musées, racontait un jour son voyage en Allemagne et en Autriche. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Lorganisation scientifique de nos ennemis de toujours ne laissait pas de nous impressionner et finalement lon interrogeait anxieux : Et la conclusion de tout cela, Père ? Alors partit le cri du cur : Eh ! Vive la France ! Et le bonhomme, qui navait pas vu que les beaux côtés, nous montrait avec un humour inimitable le revers de la médaille.

    A Montbeton de même, si, dans une conversation, lon arrivait à parler des différents pays du monde, ce serait le cri de : Vive la France ! Qui jaillirait de toutes les poitrines ; mais élevant son âme, plus fort encore lon crierait : Vive Dieu ! Vive Dieu qui nous appelle ! Mais au loin, murmurerait une voix, cest léloignement des êtres chers, cest lexil, partant cest la souffrance. Vive la joie quand même ! Notre cri de ralliement est : Passer les mers, sauver une âme et mourir ! Jimagine bien que, même pour les anciens missionnaires, les rivages de Chine ou dAnnam comparés à la Côte dAzur, manquaient un peu de poésie ; cela nempêchait lenthousiaste Théophane de chanter :

    DAnnam ils sont beaux les rivages !

    Eh ! Ce sont là les enthousiasmes de là jeunesse. La vie plus prosaïque, les déceptions parfois cruelles, cette pêche miraculeuse au filet, qui souvent devient dans la réalité une malgré pêche à la ligne, les hostilités parfois violentes, les haines tenaces, sajoutant aux souffrances physiques, tout cela ne vient-il pas doucher fortement lenthousiasme des jeunes années ? Les manifestations de la joie peuvent avec lâge nêtre pas aussi bruyantes, et cest dans un cadre plus connu, avec une imagination moins vive, une expérience plus avertie, mais une acceptation non moins totale, une âme non moins haute, que le missionnaire revigoré retournera prendre sa place sur le champ de bataille des âmes.


    1. Urbain Faurie, du diocèse du Puy, né en 1847, missionnaire au Japon Septentrional en 1873, mort dans lîle de Formose en 1915.


    Les bleus de 1914, de 1915, ont en grande partie arrosé de leur sang les plaines de la Belgique et du Nord ; les hommes de 25 à 40 ans ont, quatre années durant, tenu avec des pertes combien cruelles, finalement entraînant les bluets des classes 18 et 19, ils ont contraint lAllemand orgueilleux à demander laman. La lutte contre le démon, elle, durera autant que le monde. Puisse-t-il y avoir toujours des jeunes enthousiastes, un moyen âge entraîné et vigoureux, des vieillards qui, sils ne peuvent plus travailler, prient sur la montagne, les bras levés au ciel, pour que les moissonneurs de la plaine fassent grandes, et serrées, et nombreuses, les gerbes de blé nouveau pour les greniers du Père de famille ! Telles sont les réflexions ordinaires des missionnaires que la fatigue ou la maladie amène à faire une halte au sanatorium.

    Ce qui frapperait sûrement un étranger, un laïque, voire un ecclésiastique de France, cest lentrain, la jeunesse dâme, chez des hommes qui bien souvent nont plus un poil qui ne soit blanc. Leur expérience de la vie pourtant na pas toujours été agréable. A table ou ailleurs, il nest pas besoin dappuyer bien fort sur le bouton pour faire sortir une histoire. Que, dans le feu de la conversation, les queues de lion ne soient pas un peu longues, les dents et les griffes de tigre aiguisées à lexcès, les défenses déléphant plus quéléphantesques ; sil sagit de voyages, de paysages, que les fleuves énormes ne prennent des proportions plus énormes encore ; sil est question des païens, quils naient pas plus de défauts, des chrétiens plus de qualités quils nen ont, je noserais le garantir ; ce sont là, après tout, petites exagérations auprès desquelles les histoires de chasseur ne sont que menu fretin, exagérations, dailleurs, fréquemment douchées par les Japonais sil sagit de missionnaires dAnnam ou du Tonkin, par ces derniers sil sagit de missionnaires japonais : taquineries de confrères qui cultivent avec le même cur, sinon avec le même succès, le champ immense du Père de famille.

    Toutefois la grande consolation apostolique éprouvée ici par chacun, cest que nous sommes vraiment riches, non point des richesses de ce monde, car on économise sur les vêtements aux prix inabordables ; mais on apprécie le petit verre de la cordialité qui nous permet aux jours de fête de nous dire réciproquement : O medetô ! Banzaï ! Satisfaits du sort que Dieu nous accorde, nous sommes plus heureux quun millionnaire poussif, qui renoncerait à ses millions pour pouvoir comme nous rire et se réjouir aussi franchement in Domino

    Dailleurs, riches nous le sommes vraiment, thésaurisant pour le ciel et cherchant de tous nos efforts à aider nos frères qui combattent dans la plaine, les aider de nos prières, bien entendu, les aider aussi de nos économies ramassées sou par sou.

    Cest lidée apostolique qui soutient, par exemple, le vieux Père Langlais, qui, durant ses 37 années de sanatorium, na jamais manqué un seul jour de penser à ses Japonais et aux postes quil fonda au début de son ministère. Il nest pas oublié là-bas, il y est même aimé, et il le mérite bien, car il na acquis cette estime que par une multitude de privations et de sacrifices. La grande science de la vie nest-elle pas de voir toujours le beau côté des choses ? Supporter la maladie et lépreuve avec fermeté, croire au bien et sy confier. Les maux paraissent à certains plus nombreux que les biens : cest par défaut de vision. Qui pourrait ici-bas se dire plus heureux quun prêtre possédant lesprit de foi ? Même malade, uni à la croix du Sauveur, il possède une fortune dans une seule messe, et la vie eucharistique, la vie de recueillement, nous ouvre une large fenêtre sur le ciel

    Cest vous dire, pour finir, que le sanatorium en est pour nous le vestibule.

    Yves de Kar Caradec.

    1922/142-148
    142-148
    Anonyme
    France
    1922
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