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Le roman de Pelandok : Le Chevrotain seigneur de la fôret 2 (Suite)

Le roman de pelandok : le Chevrotain seigneur de la fôret (daprès les Contes Malais). (Suite) Prologue Laissez-moi vous conter les prouesses de Messire Pelandok le Chevrotain (1) qui vit dans la forêt et dont la taille est à peine celle dun chat. Avant dentreprendre mon récit, je dois vous avertir quà cette époque où les bêtes parlaient comme vous et moi, Pelandok le Chevrotain avait, à lui seul, plus desprit que toutes les autres bêtes ensemble.
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    Le roman de pelandok : le Chevrotain seigneur de la fôret
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
    _____


    Prologue

    Laissez-moi vous conter les prouesses de Messire Pelandok le Chevrotain (1) qui vit dans la forêt et dont la taille est à peine celle dun chat.

    Avant dentreprendre mon récit, je dois vous avertir quà cette époque où les bêtes parlaient comme vous et moi, Pelandok le Chevrotain avait, à lui seul, plus desprit que toutes les autres bêtes ensemble.

    Leur Roi, car elles en avaient un, sappelait le Sultan Soleyman (2). Il ressemblait à un homme mais shabillait comme shabillent encore aujourdhui les Orang Sakai (3), Messire le Tigre était son Hulubalang ou grand Connétable, et Maître Pelandok le Chevrotain, son Mantri ou Ministre.

    Elles datent de bien longtemps, ces belles histoires que vous allez entendre, de si longtemps que Tan Saban (4,

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    (1) Tragulus javanicus napu. Le plus petit cerf connu. Les canines supérieures très longues, sortent de la bouche.
    (2) Le Sultan Soleyman des légendes malaises nest autre que le Roi Salomon (apport de civilisation arabe). Est mêlé à toutes les sorcelleries et incantations magiques.
    (3) Race sauvage habitant le centre de la presquîle (dIpoh ) dans le Perak à Kwala Lumpur (Selangor). Ont une belle chevelure ondulée (kymotrique) des traits plus fins et un teint plus clair que leurs voisins du nord les Semang (ou négrilles) dont les cheveux sont crépus (ulotriques) et leurs voisins du Sud, les Jaéun (ou Proto-Malais) aux cheveux plats (linotriques).
    (4) Chef malais de la légende qui gouvernait le Haut-Pérak. Il fut assiégé par le Sultan Malik Shan venu de Johore. Un prince bâtard de la grande maison royale de Menangkabaw, nommé Megat Terawis et simple guerrier dans larmée du Sultan lui envoya une balle en argent. Tan Saban, étant invulnérable, la balle tomba à ses pieds. Il fit son successeur de Megat Terawis et mourut.


    le grand chef, ne gouvernait pas encore la contrée qui sétend de Kuala-Temong aux lointaines montagnes bleues où la grande rivière (1) prend sa source.

    Et toutes merveilleuses quelles soient, personne ne peut contester leur véracité, car elles nous viennent par tradition orale de nos arrière-grands-pères qui eux-mêmes les tenaient des grands-pères de leurs arrière-arrière-grands-pères.

    Et, par la barbe du Prophète, tout le monde sait que nos aïeux ne pouvaient mentir. Je commence,

    oOo

    CHAPITRE I.
    Comment Pelandok le chevrotain fut élevé au rang de
    premier ministre du Roi Soleyman.
    _____


    Je dois, tout dabord, vous dire en quelles circonstances le Roi Soleyman fit de Pelandok son Premier Ministre.

    Dans une grande maison haut perchée (2) sur des colonnes de bois dur, aux parois de bambous merveilleusement tressés et dont les portes étaient couvertes de fleurs, de feuillage et de papillons sculptés, vivaient un vieux grigou de marchand et sa femme. Tout à côté, dans une hutte branlante, juchée sur pilotis de bambous et faite de feuilles de palmier, habitaient deux pauvres hères, mari et femme, si pauvres quils navaient même pas une poule ni un canard à nourrir, pas le moindre chien pour se gratter les puces, pas le moindre chat pour garder les rats.

    Et la femme qui avait le filet bien coupé et moult loisirs ne perdait pas son temps à se taire, vous pensez bien.

    Or, un jour quelle caquetait avec une commère, amie de son riche voisin, elle lui expliqua comment elle et son mari arrivaient, en dépit de leur pauvreté, à se nourrir grassement et sans quil leur en coûtât le moindre duit pitis (3).

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    (1) La rivière de Perak ( 170 milles de long) qui se jette dans le détroit de Malacca après avoir arrosé le Royaume qui porte son nom. Perak = argent.
    (2) Toutes les maisons malaises, quelles soient au bord de la mer, sur les rives dun fleuve ou sur terrain élevé sont toujours bâties sur pilotis. Le plancher, qui est posé sur de hautes colonnes, est une caractéristique qui mérite dêtre notée, en considération dune influence indochinoise possible sur la race Malaise. (Pap. on Mal. Subj. R. J. Wilkinson, Life and Customs, Part I p. 10).
    (3) Petite monnaie détain perforée, encore en usage il y a peu dannées dans quelques états malais indépendants de la presquîle.


    Rien de plus simple ; chaque fois quun repas mijote dans la cuisine du marchand, soit friture, soit rôti, soit ragoût, soit grillade, mon homme et moi en profitons pour manger ; autrement dit, la bonne odeur qui nous arrive suffit à nous rassasier. Aussi, voyez si je suis ronde et dodue !... et mon mari, lui non plus, na pas que les os sous la peau.

    Ce propos, sans retard, fut rapporté au marchand et à sa femme.
    Je mexplique maintenant, sécria le marchand, pourquoi de tout ce que nous mangeons rien ne nous profite ! Ah ! ces gueux qui nous volent lodeur de notre cuisine !

    Et il les chargea de malédictions des pieds à la tête et les maudit comme des incirconcis quattend la Géhenne.
    Ils mont volé ! cria-t-il ; eh bien, ils paieront pour tout ce quon a cuit dans notre cuisine !.

    Il courut aussitôt chez le Roi Soleyman accuser les deux misérables : Ils se sont nourris à mes dépens ! et réclamant force dommages et intérêts.

    Le Roi fit citer devant lui les deux délinquants et commença sur lheure linstruction de cet étrange procès.
    Oui, cest vrai, avouait humblement le pauvre homme ; quand, chez notre voisin, se fait la cuisine, nous en profitons, ma femme et moi, pour manger à notre faim. Toutefois, que Votre Majesté me pardonne, nous nous contentons, pour toute nourriture, de lodeur seule des mets qui cuisent sur le feu.

    Pour un cas, cétait là un cas épineux, et le Roi fut si grandement troublé (1) que, malgré sa sagesse qui est grande, nulle solution strictement conforme à la justice ne soffrait à son esprit.
    Je verrai, dit-il aux deux parties ; venez quand je vous appellerai.

    Immédiatement il donna lordre de battre le gong et de lire devant le balei (2) la proclamation suivante : Celui dentre nos sujets, noble ou vilain, qui pourra clore ledit procès par une sentence équitable sera par nous élevé au rang de Premier Ministre.

    Le héraut eut beau crier la proclamation à tous les vents, personne ne se présentait.

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    (1) La sagesse du Roi Salomon comme Juge est restée proverbiale. Cependant le roi Salomon, malayanisé ne peut jamais se tirer daffaire dans un procès que grâce aux lumières de Pelandok. Sans doute, dans le but de montrer clairement que ce dernier était le plus intelligent, le plus sage de tous les animaux.
    (2) Grande salle dont le toit est supporté par des piliers, mais sans être enclose par des murs. (Shellabears Mal. Tugl. Vocabul.).


    Pelandok le Chevrotain, que les appels du gong avaient fait sortir de la forêt, vint senquérir auprès du héraut :
    Quel est le sujet danxiété qui trouble les esprits de Sa Majesté ? Serait-ce que ses ennemis viennent pour lattaquer ou quun de ses guerriers a commis quelque meurtre ? Peut-être bien ne s agit-il que de remettre en état lun des forts du royaume ?
    Rien de tout cela, répondit le héraut ; cest dun procès quil sagit, et dont Sa Majesté est fort embarrassée.

    En quelques mots, il mit Pelandok au courant, et lui dit quelle insigne récompense serait celle de qui porterait un arrêt conforme à la plus stricte équité.
    Sil en est ainsi, dit Pelandok, informe Sa Majesté que je prends sur moi de juger ce procès.
    Fort bien : suis-moi.

    Sitôt quil vit entrer le héraut, Soleyman lui demanda, anxieux :
    As-tu trouvé quelquun qui accepte de statuer sur le cas en question ?

    Le héraut fit une profonde révérence :
    Que Votre Majesté daigne mexcuser mille et mille fois ! Pelandok, ici présent, ma dit quil sen chargeait.
    Oh ! réellement ?

    Pelandok fit trois pas en avant, par trois fois courbant profondément léchine, et dune voix grave et onctueuse :
    Avec laide de Votre Majesté, cest ce que se propose votre esclave.

    Le Roi eut un profond soupir de soulagement, et, les yeux au ciel, murmura :
    Allah est grand ! Or ça, dit-il à Pelandok, juge-moi ce cas tout de suite ; jen ai par-dessus les oreilles !

    Et il prit une chique de bétel.
    Pelandok (1) sassit. On fit venir les deux parties et les débats commencèrent. Se tournant dabord vers le plaignant :
    Dis-moi, au juste, questionna le nouveau juge, à combien tu estimes le tort que tont causé cet homme et sa femme en se nourrissant de lodeur de ta cuisine ?

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    (1) Dès ce premier épisode, ainsi que dans deux autres qui suivront (ch. IV et V) Pelandok remplit loffice de juge et de conseiller. La parenté se trouve donc ainsi bien établie entre le Cbevrotain de Malaisie et le Lièvre des Cambodgiens auquel ils ont donné le titre de Juge, Sophea. Le sceau actuel des juges cambodgiens représente un lièvre, resté parmi le peuple, le symbole de la finesse et du discernement, ( Extr. As. P. Midan, Févr. 1927 Nº 8. Introduction p. 277).


    Votre Honneur, répondit le vieux grigou, à pas mains de mille dollars, si lon fait entrer dans les comptes les chili (1), les oignons, lail, le poivre et le sel.
    Très bien !

    Puis sadressant au prévenu,
    Est-il vrai, demanda le juge, quà chaque repas qui a été préparé chez ce marchand, vous ayez, ta femme et toi, dîné de lodeur qui montait du fricot ?
    Eh oui, hélas ! confessa le pauvre diable, que voulez-vous ! Votre Honneur ; cette odeur venait jusque chez nous !
    Maintenant, dis moi ; es-tu jamais entré dans la maison du marchand ?
    Jamais ! Votre Honneur.
    Ne serais-tu pas quelquefois allé te promener dans son Kampong ? (2)
    Jamais ! Votre Honneur.
    Cet homme dit-il vrai ? senquit Pelandok du marchand.
    Il dit vrai, Votre Honneur.

    Pelandok, alors se leva et vint vers le Roi Soleyman,
    Sa Majesté daignerait-elle avancer à son esclave la somme de mille dollars en bons écus trébuchants ?

    Sur lordre du Monarque, le Trésorier royal remit à Pelandok la somme demandée. Ce dernier regagna sa natte et commanda de tendre entre les deux plaideurs le grand rideau de cérémonie.
    Maintenant, cria-t-il au pauvre homme de son timbre aigu, prends ces mille pièces dun dollar et va de ce côté-ci du rideau où tu les compteras une par une jusquà la dernière. et fais-les sonner clair, quon entende !... Toi, le marchand, reste de lautre côté et écoute le tintement des pièces.... surtout noublie pas de compter.... Allons ! commencez.

    Une, deux, trois... commença le prévenu.
    Une, deux, trois... répétait le plaignant.
    Et ils allèrent ainsi jusquà mille.

    Ce fut long, je vous prie de nie croire, si long que le Roi Soleyman se fût assoupi, nétait le son argentin que rendaient en tombant les grosses pièces blanches. Et par la barbe dIbrahim ! cétait là musique douce à son oreille.

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    (1) Piment. Capsicum annuum.
    (2) Ici Kampong désigne le terrain, enclos ou non, sur lequel est bâtie une maison. (Cf. Introduction, note).


    Quand eut sonné le dernier dollar, le juge qui, pendant tout ce temps, reluquait le marchand, lui demanda dun air narquois :
    Le compte y est-il ?
    Oui, Votre Honneur ; les mille dollars y sont.
    Alors, mon ami, te voilà payé rubis sur longle !
    Et comment ? sécria le marchand interloqué, mais.... quon me remette alors les mille dollars !
    Ah bah ! répliqua Pelandok, il te faudrait les mille dollars maintenant ! Sache bien ceci : pour le tort que tavait causé cet homme en reniflant les odeurs de ta cuisine, tu réclamais mille dollars. Eh bien ! en les faisant sonner à ton oreille, il ta payé, et ne te doit plus désormais le moindre ringgit miriam (1).

    Le bon Roi Soleyman fut émerveillé de ce jugement frappé au coin de la sagesse.
    A partir de ce jour, dit-il à Pelandok, tu seras mon Premier Ministre et je te donne le titre de Sang Dirimba (2) (Seigneur de la Forêt).

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    (1) Vieux dollar espagnol qui avait autrefois cours en Extrême-Orient, appelé par les Malais dollar aux canons à cause des deux colonnes dHercule qui encadrent au revers les hémisphères représentant le monde.
    (2) On trouve exactement le même conte au Laos (Bull. de lEc. Fr. dEx. Or. T. XVII ; 1917 p. 114), une histoire identique chez Rabelais, et dans lInde de nombreuses variantes sur le même thème. Dans le Katha Sarit Sagara (trad. C. H. Tauney) un riche promet de payer un musicien pour ce quil chantera, mais, par après, se récuse : Tu as donné à mes oreilles un plaisir éphémère alors que moi je ten avais donné un en te promettant de largent.


    oOo

    CHAPITRE II.
    Comment Pelandok sauva des griffes de Rimau le tigre
    deux sujets du Roi Soleyman.
    _____


    Un matin, deux villageois senfoncèrent loin dans la forêt pour couper des rotins. En fait de sentiers, ils navaient que des pistes de cerfs et de sangliers qui se croisaient comme les rêts dun filet..

    Le pays leur était complètement inconnu, et lorsquils voulurent revenir sur leurs pas, ils sécartèrent à plusieurs reprises du bon chemin, et finalement durent avouer quils sétaient égarés. Le crépuscule tombait, le poids des rotins meurtrissait leurs épaules. Aussi, recrus de fatigue, et tout espoir de sortir de la forêt avant la nuit sétant évanoui, ils jetèrent leur charge au pied dun rocher qui formait abri.

    Là, sétant assis, ils achevèrent le riz, le poisson salé et les piments, restes de leur repas du matin, et, après avoir allumé un rokok (1), ils tinrent conseil. Le conseil fut bref. On décida qualler plus loin étant impossible, il fallait, bon gré mal gré, camper sur place et attendre le lendemain. A coups de parang (2) le terrain fut déblayé des broussailles qui lencombraient, et nos amis en firent un gros tas auquel ils mirent le feu ; la fumée du brasier tiendrait à distance les moustiques et les flammes les bêtes féroces en quête dune proie.

    Or, il faut vous dire que, de nos deux villageois, lun était aussi poltron que lautre était brave, et, par la barbe dIbrahim ! ce nétait pas en rose quil voyait commencer cette nuit en pleine jungle et à la belle étoile.
    Adoni (3) gémissait-il, nous voilà bien lotis ! Sûrement quun tas de vilaines bêtes grouillent dans cette forêt : des tigres, des panthères, des rhinocéros, que sais-je ? quelles viennent rôder par ici, cen sera vite fait de nous ! Hélas ! reverrai-je jamais ma douce Puteh (4) qui faisait si bien tout louvrage à la maison, et mes deux enfants, si forts, si mignons ? Par Iblis (5) aux grandes cornes ! que suis-je venu faire ici ?
    Bah ! lui répliquait son compagnon, à quoi penses-tu là ? Rien de tout cela narrivera ! Demain, au petit jour, après un bon somme, nous reprendrons guillerets le chemin du logis. Allons ! viens te coucher à ma gauche, là, tout près.

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    (1) Cigarette indigène ; le papier est remplacé par les folioles dune espèce de palmier.
    (2) Coupe-coupe. Les Malais, lorsquils vont en forêt, en sont toujours armés pour se frayer un chemin.
    (3) Exclamation de douleur = hélas ! aïe !
    (4) Un des noms conventionnels que les Malais donnent à leurs enfants. Putek, qui sabrège souvent en Teh est le nom donné au sixième enfant.
    (5) Ar. = le diable.


    Mais notre poltron préféra aller sétendre à la droite de son ami. Sitôt quil y fut :
    Je crois, se dit-il, que le côté gauche est, de fait, plus sûr.
    Et il passa à gauche pour immédiatement retourner à droite, et ainsi de suite.

    Ce manège eût duré jusquau jour nétait que lautre villageois, pris de pitié pour ce trembleur, découvrit enfin le moyen de le tranquilliser en le faisant rester en place. Voici comment. Ils se mirent mutuellement la tête entre les jambes lun de lautre, de sorte que le visage du premier regardait derrière le dos de son compagnon, et vice versa ; puis, avec les bras, ils se tinrent embrassés par la taille, et au bout de quelques instants sendormirent.

    Nos deux amis dormaient depuis longtemps, lorsque Messire Ri-Mau le Tigre, Grand Connétable du Roi Soleyman, en train de faire sa ronde nocturne, se dirigea à pas feutrés vers les lueurs dansantes du brasier.
    Quel peut bien être cet animal qui grogne avec une telle force ? se demandait-il.

    Sitôt quil aperçut, dans la pénombre, les deux villageois qui dormaient enlacés, Messire le Connétable ne fit quun saut en arrière. Une sueur froide lui perlait tout le long de léchine ; et il y avait de quoi vraiment, si lon songe que Rimau, pour la première fois, se trouvait nez à nez avec un monstre à deux têtes, à quatre bras et à quatre jambes.

    Sans oser approcher davantage, ni regarder dun peu plus près, Rimau prit le large et courut tout droit consulter Messire Pelandok, le nouveau Ministre et conseiller du Roi.
    Dis donc, compère, il vient de marriver une drôle daventure ; jen ai encore les sangs tout tournés. Figure-toi que jai rencontré, à linstant, près dun feu allumé dans la forêt, un animal effrayant. Il avait deux têtes et quatre bras et quatre jambes... et grognait plus fort que moi. Toi, qui es un savant, pourrais-tu me dire le nom de cette bête féroce ?

    Le docte Ministre et Conseiller devina quil sagissait de deux voyageurs égarés dans la forêt, et résolut de les sauver de la griffe du terrible Connétable.
    Comment ! mon pauvre ami, toi, à ton âge, tu ne connais pas encore le Sang Kinot (1), ce monstre qui dévora, dit-on, tes grands-pères et leurs pères, et les grandsgrands-pères de leurs arrière-grandsgrandsgrands-pères ? Eh bien ! tu peux te vanter de lavoir échappé belle ; et, sais-tu ? si jai un conseil à te donner, compère, cest de ne pas ty frotter à cet animal-là (2).

    ___________________________________________________________________________
    (1) Nom fantaisiste.
    (2) Dans le Roman Cambodgien du Lièvre, on voit ce dernier sauver quatre hommes des griffes du Tigre. Voulant dormir dans la forêt, ils se couchèrent en forme de croix, leurs pieds au centre de la croix afin deffrayer le Tigre au cas où il viendrait. Le Tigre les trouve et pris de peur va demander au Lièvre quel est cet animal à quatre tètes quil na jamais vu. Le Lièvre mène avec lui tous les animaux pour voir cet être étrange, après avoir placé les plus petits à larrière, il monte sur léléphant et les voilà partis. Arrivés près des quatre dormeurs, il cria : Cet animal va vous manger la tête à tous. Pris de peur, les animaux senfuient, les gros passant sur les petits quils écrasent (Extr. As. Avril 1927 Nº 10 p. 374. Comment le Lièvre sauva quatre hommes que le Tigre voulait manger).


    Merci du renseignement, fit Rimau le Tigre, je men garderai bien ! Je ne serai pas si sot que mes aïeux qui furent tous de fiers imbéciles pour sêtre ainsi laissé manger !

    Sang Dirimba suivit longuement du regard la robe jaune striée de noir du Hulu-Balang qui senfonçait dans la jungle.
    Ma foi, songeait-il, un peu naïf le Grand Connétable Grosse tête et petite cervelle.

    (A suivre)

    R. CARDON.

    1932/902-910
    902-910
    Cardon
    Malaisie
    1932
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