Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le roman de Pelandok : Le Chevrotain seigneur de la fôret 1

Le roman de Pelandok : Le Chevrotain Seigneur de la fôret (daprès les Contes Malais). Introduction. Aussi loin quon puisse remonter le cours du passé on trouve chez tous les peuples des légendes où les animaux jouent le rôle principal, quand toutefois ils ne sont pas, sur la scène, les seuls acteurs.
Add this
    Le roman de Pelandok : Le Chevrotain Seigneur de la fôret
    (daprès les Contes Malais).
    ____


    Introduction.

    Aussi loin quon puisse remonter le cours du passé on trouve chez tous les peuples des légendes où les animaux jouent le rôle principal, quand toutefois ils ne sont pas, sur la scène, les seuls acteurs.

    Elles nous viennent, ces légendes, de lépoque où lhomme vivait en contact intime avec les êtres animés, les observait et leur trouvait une nature pareille à la sienne. Non content de les peindre dans les profondeurs des cavernes, il leur prêta ses pensées, ses conceptions et jusquà sa parole pour les exprimer. Leur donnant ses qualités et ses défauts, il les fit agir comme il eût agi lui-même. Et cest de la sorte que fut créé le temps où les bêtes parlaient.

    De cette conception nous sont venues, à travers les âges, de lOrient comme de lOccident, des légendes et des mythologies qui offrent entre elles des analogies frappantes. De cette conception encore tirent leur origine certaines croyances superstitieuses qui se retrouvent chez tous les peuples, à quelque degré de civilisation quils aient atteint, telle la croyance aux loups-garous (1). Alors quen Chine, par exemple, le loup-garou est un être humain se transformant en renard, dans la Péninsule et les Grandes Iles Malaises, lhomme se change en tigre. Et tigre ou renard peuvent reprendre leur forme primitive ou rester bête.

    Un jour quaprès avoir visité un campement de Négritos, le Père Schebesta (2) et moi remontions le cours supérieur de la rivière Pérak, nous passâmes devant un Kampong (3) de Korinchis (4). Le patron de la barque, un vieux haji (5) malais ne manqua pas alors de nous rappeler que les Karinchis jouissent de la faculté de se transformer en tigres, une fois la nuit venue. La preuve, nous disait-il ? Voyez léchelle qui conduit à leurs maisons ; les barreaux en sont beaucoup plus espacés que dans les nôtres ; aussi, le matin, lorsquils reviennent de leur promenade nocturne, à la chasse des animaux et des hommes, cest en deux bonds quils franchissent cette échelle. Et, de ses deux bras, le bonhomme mimait les sauts du Korinchi-tigre.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Ces transformations abondent dans les légendes malaises. Lesprit du camphre, par exemple, est une princesse changée en cigale. Les morts eux-mêmes se réincarnent sous forme danimal, tel le dernier chef de létat indépendant de Muarqui, ressuscité sous la forme dun tigre, protège son peuple contre les autres félins. Même croyance chez les sauvages de la presquîle : Semang ou Negritos. Sakai et Jakun. Chez les premiers, daprès le Père P. Schebesta, les fables roulent généralement sur le tigre, lours, la tortue, etc., qui jadis étaient des êtres humains. Ainsi le héros Ta Chemempis qui découvrit lusage du fer, vivait au milieu des Semangs alors quils avaient encore la forme dours, Après plusieurs transformations successives Ta Chemempis devint un tubercule qui, roulant dans la rivière fut changé en tortue. Un homme-ours (Semang) lança la tortue hors de leau où elle devint un rhinocéros quil transperça dune flèche. Tous les autres Semang accoururent pour dévorer le cadavre, mais Ta Chemempis reprit la forme humaine et les tua tous (among the forest dwarfs of Malaya, p. 238).
    (2) De la Société du Verbe Divin (Steilh). Envoyé en 1924 par le Saint-Siège pour étudier les Pygmées de la presquîle malaise, leur état social, leur religion, leurs murs, etc.. Est attaché à la rédaction de lAnthropos. Voir un article de lui dans le Bulletin de la Société, Nº 47 p. 649 (1925).
    (3) Réunion de maisons, hameau, village, quartier dune ville, généralement sur le bord dune rivière. Sans doute le mot cambodgien Kompong, quai, débarcadère, vient du mot malais.
    (4) Malais originaires de Jambi (Sumatra) et qui ont formé de nombreuses colonies dans le Haut Pérak. Sont regardés de travers par les autres Malais à cause justement de ce pouvoir magique quils ont de se transformer en tigres.
    (5) Titre donné à celui qui a fait le pèlerinage de la Mecque. Se reconnaît à ce quil porte une petite calotte blanche.


    Daprès Schebesta, les animaux qui entrent en scène dans les fables que se racontent les Négritos : le tigre, lours, la tortue ou léléphant, tous ont été jadis des êtres humains. Pour ces primitifs lanimal est une sorte de frère habillé autrement que lui.

    *
    * *

    Létude de ces histoires des bêtes, vieilles comme le monde, quelles viennent de lOrient ou de lOccident et où seuls les détails varient, ont apporté une preuve de plus à la théorie de lunité des races aryennes. Ces races, dont les plaines de lAsie centrale furent le berceau, possédaient donc déjà, avant que ne se produisissent des migrations vers lEst et vers lOuest, une langue et une civilisation dun caractère si profondément marqué, que le temps nen a pu complètement effacer les traces.

    Longtemps on crut que ces légendes avaient été importées dOrient en Occident à lépoque des temps historiques. Mais, bien quil le faille admettre pour plusieurs dentre elles, on est, aujourdhui, obligé de reconnaître que, dans la plus grande majorité des cas, il ny a eu ni emprunt ni copie. Rien ne peut donc expliquer la similitude qui existe entre ces légendes si ce nest la théorie dune même origine. Les histoires épiques danimaux sont donc en réalité les légendes primitives, fondamentales, qui forment lassise ancienne et commune dune langue et dun idéal qui sétendaient de lInde à lEurope.

    Les Panchatantra (1), les Apologues dEsope et le Poème épique français de Reynard sont les fragments dun immense édifice de tradition orale populaire qui, tout en conservant un caractère international, portent toujours la marque de la contrée où ils ont pris cours. Ainsi, dans lEurope septentrionale, le principal protagoniste est lours qui a pour adversaire le renard. Dans lEurope centrale, lours est remplacé par un autre animal, le loup, par exemple. En Orient, cest entre le lion et le chacal que la lutte est engagée. Il se trouve donc exister deux cycles de légendes ou poèmes épiques, loriental et loccidental.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Ce livre nexiste plus sous sa forme primitive. Bien que bouddhiques dorigine les récits quil contient, traduits sous le titre de Kalilah et Dimnah, devinrent de grands favoris chez les Arabes. Ceux-ci les introduisirent dans le sud de lEurope où ils acquirent en peu de temps droit de cité dans la littérature occidentale (Bouddhist-Birth Stories, Introduction. The Kalilag et Damnag Literature).


    Mais quand les voyageurs, venus dEurope, pénétrèrent en Asie, ils rapportèrent, à leur retour, le cycle des légendes orientales que, par degré, sassimila le cycle occidental. Et, comme il se trouvait que le chacal et le renard étaient très proches cousins, ce dernier prit définitivement le pas sur lautre dans les deux cycles et lélimina. Toutefois il conserva, en Europe, comme adversaire principal le loup Ysengrin. Aussi, bien que les deux cycles eussent pour base des conceptions différentes et quils fussent originaires, lun du Nord et lautre de lEst, ils fusionnèrent complètement et définitivement.

    Cest de cette fusion que sortirent les branches ou recueils dhistoires sur Messire Reynard, dabord répandues par les trouvères dans la société du Moyen Age et qui, plus tard, ajoutées les unes aux autres, furent consignées sur parchemin sous le nom de Roman de Reynard.

    Le Roman de Reynard nest en effet quun assemblage dhistoires dont le nombre et la suite sont différents selon les manuscrits, mais qui toutes viennent de la tradition orale-populaire.

    *
    * *

    Si nous retournons au cycle oriental nous constatons quil na pas évolué comme le cycle occidental. Les histoires qui se racontaient, il y a vingt siècles et plus, se redisent très probablement encore de la même façon, à quelques détails près, selon le degré de culture atteint chez chaque peuple. En Orient, pas de poème épique qui soit léquivalent du Roman de Reynard. Les Panchatantra, en effet, tout comme les Hidopadesa, et les Mahabharata ne sont que des histoires sans suite, indépendantes les unes des autres.

    Dans la Presquîle (1) et les Grandes Iles Malaises, au Cambodge, au Laos, en Annam et ailleurs aussi certainement, circulent des légendes et des fables danimaux de même origine puisque, pour le fond et souvent même la forme, elles sont absolument semblables.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Lopinion la plus reçue fait descendre les Malais dun peuple venu dune contrée de lInde Méridionale, appelée Mallia ou Malaya. Ce peuple aurait abordé à Sumatra dabord et sy serait mêlé aux autochtones. Puis il aurait de là essaimé à Java, dans la péninsule Malaise actuelle, à Bornéo, dans la presquîle Indo-Chinoise (plus de 200.000 Malaisiens), aux Célèbes et autres îles de lArchipel Indien jusquaux Philippines, à Sulu, aux Carolines et Formose. Quant à la langue malaise, on en trouve des traces non équivoques depuis Madagascar jusquà lîle de Pâques, et depuis Formose jusquà la Nouvelle-Zélande. Chez les peuples ayant une langue propre, ces mots malais seraient dimportation. Les épices de lArchipel Indien étaient connues sur le marché de Rome dès le 11e s. de notre ère, sinon avant (Fr. Surttenham. British Malaya. Ch. VII.).


    La différence qui existe entre ces récits danimaux vient principalement de ce que le renard, là où il nexiste pas, est remplacé par un animal de la faune propre au pays, par le lièvre au Cambodge et au Laos, et par le chevrotain nain dans la Péninsule et les Grandes Iles Malaises (1). Malgré tout, il arrive au renard de reprendre le premier rôle dans les fables annamites ou laotiennes parce que, sans doute, dorigine chinoise.

    ___________________________________________________________________________
    (1) En fait, exclusivement la contrée de North-Bornéo peuplée par les Bajaus et les Dusuns. Daprès I.H.N. Evans, lorigine des Bajaus est inconnue. Ils sont largement disséminés sur les côtes de North-Bornéo ainsi que sur la côte Orientale où ils vivent encore à létat nomade. Dans le district de Tempassuk (North-Bornéo) Evans a trouvé des Bajaus qui prétendent que leurs ancêtres sont originaires de Johore, état malais situé à lextrémité de la presquîle. En ce cas ils seraient de la même race que les Jakun et les Orang-Laut de la péninsule. Toutefois la tradition la plus répandue parmi les Bajaus de Tempassuk est quils sont venus de la direction de Kudat dans des jonques marchandes. Ce peuple est mahométan. Les Dusuns, qui sont considérés comme étant les autochtones du pays forment une large partie de la population indonésienne du British North Bornéo. Ils seraient un peuple indonésien primitif mélangé de sang mongol depuis un certain temps. La religion des Dusuns est lanimisme (I.H.N. Evans ; Studies in Religion, Folk-Lore, and Custom in British North Bornéo and the Malay Peninsula)


    Extrême Asie, dans ses nos de février, mars et avril 1927, a publié sous le titre de Roman Cambodgien du Lièvre une série de fables traduites par P. Midan et illustrées par M. Mao, professeur à lEcole des Beaux-Arts de Phnompenh. Ces fables sont données telles que les racontent les Cambodgiens, avec une allure vive qui les rend plaisantes à lire. Ce qui ma frappé dans ce Roman, cest sa ressemblance avec les histoires que nos Malais ont sur le Chevrotain nain (Mal : pelandok. Tragulus javaniens napu).

    Pour moi, il ny a aucun doute possible, Roman Cambodgien du Lièvre et Roman Malais de Pelandok le Chevrotain sont jaillis de la même source ancienne (Malaisienne, indonésienne ou Kmer ?) Aussi après lecture du premier, lidée mest-elle venue, pour occuper un loisir forcé, décrire le second.

    Ce sont donc les diverses histoires que javais à ma disposition sur le Pelandok qui ont fourni la matière de mon travail.

    Avant tout, permettez-moi de vous présenter notre héros. Sang Dirimba (le Seigneur de la jungle) nest autre que Messire Reynard naturalisé malais. Au temps passé, nous dit Haji Mohamed Ali bin Haji Mohamed Perak, lun des bardes qui chantent ses prouesses, Pélandok était de tous les animaux le plus rusé.

    Son intelligence lui valut dêtre choisi comme Mantri (Ministre) par le Roi Soleyman (Salomon) qui régnait sur toutes les bêtes y compris les hommes. A lui incombait déplucher les cas épineux auxquels Sa Majesté ne voyait goutte : et ici, soit dit sub rosâ, le Monarque se perdait facilement dans le maquis de la procédure. Certes, ce bon roi eût fait, de nos jours, un bien piètre juge de paix.

    Comme Reynard, Pelandok était né malin. Pour lui lhabileté primait la force, et il a fait plus par habileté et savoir que par puissance et violence. Dautre part comme la ruse ne suffit pas toujours à elle seule pour réussir, il y joint le mensonge. Notre animal ment en fieffé menteur, à tout le monde, et sans que la langue lui fourche jamais parce que, vous expliquera-t-il, celui qui dit toujours la vérité se heurtera à moult difficultés sur son chemin. Il sait donc lart dinventer un mensonge de manière fort sage et de lenvelopper dans une écharpe pour vous le faire prendre comme vérité. Voilà pourquoi Pelandok a été capable daccomplir toutes les merveilles que je prendrai plaisir à vous conter.

    Ce qui surprend, lorsquon lit ces contes, cest la naïveté des victimes de Sang Dirimba, la facilité avec laquelle il leur fait prendre un moustique pour un éléphant. Eh oui ! le Tigre est fort et fort bête ; le Crocodile lest, pour le moins, autant ; et le reste, Ours, Sanglier, Cerf, etc. le sont des mille et dix mille fois plus. Une bête qui lest encore moins que Pelandok cependant, cest dame Tortue qui, chose incroyable, lui prouvera quelle court beaucoup plus vite que lui.

    En terminant cette introduction, je dois avertir quil ma fallu mettre quelque peu du mien pour encadrer les acteurs. Dans ces récits, ainsi que lécrit P. Midan, nulle description de la nature.... si courte soit-elle... Les conteurs Cambodgiens, comme aussi les Annamites, sont surtout des conteurs. Ils ne sont guère sensibles aux divers aspects de la nature ; ils ne la mêlent pas à leurs émotions. Il nen va pas de même, cependant, avec les Malais. Dans lHikayat Sri Rama (Histoire de Sri Rama), par exempte, ils se plaisent à brosser des paysages qui, selon le Dr. Winstedt, ne sont pas dépourvus de beauté ni démotion. Mais les légendes telles que lHistoire de Sri Rama reflètent la civilisation hindoue (1) qui simplanta sur les côtes des Grandes Iles et quelques points de la presquîle Malaises, au début de lère chrétienne, pour ensuite céder le pas à la civilisation Arabe, sous le règne de Mohamed Shah, Sultan de Malacca, vers 1270.

    Cette simplicité dans la narration des histoires danimaux est, sans doute, la preuve de leur authenticité très reculée. Elles auraient donc pris naissance au temps où les Malais étaient encore animistes ainsi que le sont demeurés les sauvages Jakuns que lon considère comme des proto-malais ou Malais non convertis à lIslam.

    Enfin, jai dû aussi, pour mener mon travail à bonne fin, apporter quelques modifications dans la suite des épisodes et même mécarter de certaines versions. Rimau le Tigre, par exemple, selon les différents conteurs Malais, mourait quatre fois en des circonstances différentes; je lai donc tiré daffaire trois fois trouvant quune seule mort suffirait pour le Hulubalang (officier dans larmée) pourvu que ce fût la bonne.

    Tous ces changements apportés seront notés au bas des pages ainsi que les analogies que présenteront certains épisodes avec les fables ou légendes dune autre contrée.

    (A suivre)

    Béthanie, Hongkong
    12 novembre 1931
    R. CARDON.

    ___________________________________________________________________________
    (1) On a retrouvé de cette civilisation des traces nombreuses et très intéressantes. Dans la Province Wellesley : rocher gravé de Cheroh Tokun. Dans le Kedah à Batu Estate : lingams, sculptures diverses très frustes en granit, entre autres une statue de Gnapthi et une tête de vache. Enfin, dernièrement sur les côtes de létat de Pérak, dans le district de Selinsing, près de Taiping : les traces dune colonie hindoue, tombeaux, perles en verre coloré ou doré, pierres dagathe taillées dont lune gravée en caractères datant de 300 A.D., quelques rares bijoux en or et des poteries. La plupart de ces objets qui ont été mis à jour par I.H.N. Evans, Directeur du Musée de Taiping y forment une collection du plus grand intérêt.


    1932/819-826
    819-826
    Cardon
    Malaisie
    1932
    Aucune image