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Le roman de Pelandok 8 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (daprès les Contes Malais). (Suite) CHAPITRE IX Comment Pelandok força un emprunteur malhonnête à payer sa dette en lui faisant voir deux lunes dun seul coup.
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
    _____

    CHAPITRE IX
    Comment Pelandok força un emprunteur malhonnête
    à payer sa dette en lui faisant voir deux
    lunes dun seul coup.


    Vous pensez bien quaprès cette affaire Sang Dirimba ne tenait guère à courir les risques dun tête-à-tête trop hâtif avec le Hulubalang. Il décida de changer momentanément ses quartiers ; et dès patronminet vous leussiez pu voir en reconnaissance aux abords dune clairière. Au milieu de cette clairière, perchaient, sur des pilotis de bambous, les huttes dun Kampong (1). Oh ! ce nétait quun simple hameau, puisque quelques carrés seulement de rizières, aux chaumes fraîchement dépouillés de leurs épis, lencadraient. Et chaque hutte était blottie dans un épais bouquet darbres fruitiers, au-dessus duquel, dans lair vif du matin, frémissaient les palmes des cocotiers, des aréquiers et la fronde des bambous. A labri dune clôture, et voisinant avec des patates douces, des cannes à sucre, des concombres et des chabai (2) tout glorieux de leurs fruits rouges comme le corail, les hautes tiges noueuses du manioc étalaient leurs feuilles longuement digitées.

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    (1) Village, hameau.
    (2) Piment : capsicum sp.


    Avec satisfaction, Sang Dirimba constata que la question vivres était réglée toute à son avantage, et c était là chose dimportance pour notre vagabond.
    De plus, songeait-il, suivant le fil de ses pensées, Rimau ne viendra certainement pas chercher fortune en ce coin. Il a bien assez de venaison dans la forêt : la nombreuse lignée de Babi Utan le Sanglier. et celle de Kijang le Cerf.... enfin quoi ! toute cette bande de manants auxquels il fera grand honneur en les croquant. Et puis notre compère, quoique dun âge mûr, est encore leste, ainsi que je lai pu voir hier, lorsquil sest tiré du trou et ma couru après. non ! ce nest pas de sitôt que les rhumatismes le forceront de festoyer sur la maigre carcasse dun pauvre diable de rayat (1), cueilli, le jour, au bord du chemin, ou la nuit, dans sa cabane.... Vrai, Pelandok mon ami, cest ici la bonne place, restes-y !

    Et Pelandok, délivré de tout souci, se faufila dans lenchevêtrement des chaumes alourdis par la rosée pour saller coucher au pied dun manguier dont lépaisse coupole dun vert lourd, sarrondissait sur la grisaille du ciel brouillé par les vapeurs qui se lèvent au matin. Cétait lheure où les mouches ne sont pas encore sur laile (2).

    Il y passa toute la journée, une journée tranquille, tel un grillon au fond de son trou. Mais au lieu de chanter, tour à tour dormant ou éveillé, il rêva. Oh ! de beaux rêves ! croyez men, et cest pitié que point naie le temps de vous les conter.

    A lheure où les cigales deviennent bruyantes (3), où la brise séveille et chasse doucement les chaudes effluves qui montent du sol embrasé, les feuilles du manguier se mirent à babiller comme les femmes dans la cuisine. Pelandok se dressa tout frais et dispos, passa de larges coups de langue sur sa robe légèrement fripée et se trouva prêt pour le tour du propriétaire.

    Il navait pas fait deux pas que, du Kampong, lui arrivait le fracas dune dispute. Ils nétaient que deux à se chamailler, mais faisaient du tintamarre comme dix. Et je vous prie de croire que de tous les mots qui sortaient de leur bouche, vous nen eussiez pas trouvé le tiers dans une page du Coran. De cela, Pelandok navait cure.

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    (1) Paysan.
    (2) Cest-à-dire 6 h. du matin.
    (3) Au coucher du soleil. Les Malais de la campagne, dont la cabane nest pas encore troublée par le tic-tac dun réveil-matin, comptent les heures de la journée ainsi que suit : 5 h. 30 du matin : quand les poules sautent du perchoir ; 6 h. du matin : quand les mouches ne volent pas encore ; 7 h. (environ) : quand la chaleur commence à se faire sentir ; 9h. du matin : quand le soleil est arrivé à mi-chemin de son ascension ; de 9 h. 30 à 11 h. du matin environ : quand la charrue ne travaille plus dans la rizière ; 12 h.: quand lombre forme un cercle autour des choses ; 1 h. du soir environ : quand le jour passe du matin à laprès-midi ; 5 h. du soir (environ une heure avant le coucher du soleil) : quand les buffles descendent à la rivière ; au coucher du soleil : quand la cigale devient bruyante ; 9 h. du soir : quand les enfants dorment à poings fermés.


    Piqué par la curiosité, il prit ses jambes à son cou et piqua vers lendroit doù venait tout ce bruit.
    Alors, fagot de géhenne ! aujourdhui encore tu refuses de me rendre les trois ringgit (1) que je tai prêtées voilà de cela trois lunes ? trois ringgit que tu avais juré de rembourser au bout de deux lunes !
    Que nenni, jamais je nai refusé de te les rendre ; Allah le Miséricordieux en est témoin !
    Deux mois, jour pour jour, après te les avoir prêtées, ne suis-je pas venu te les réclamer ? Nie-le donc, hein ?
    Oh ! ça non, je ne le nierai pas.
    Eh bien ! alors, pourquoi, en guise de réponse, me montrer toujours la lune du doigt et rabâcher : Il ny a quune lune, il ny a quune lune ? (2)
    Mais justement parce que nous étions convenus que je te donnerais ton argent....
    Oui, rugit lautre, furieux, je sais.... lorsquil y aurait deux lunes !
    Eh bien ! alors ?
    Alors ? alors ? incirconcis, infidèle maudit, bon pour le-lieu de perdition, je veux mes trois ringgit, tu entends. et sur le-champ !

    Imperturbable, le vieux madré leva le nez au ciel où la lune, en son plein, se promenait souriante, entourée dune escorte de mignons petits nuages légers comme duvet de canard, et, montrant du doigt celle qui fait de la nuit un jour rempli de mystère :
    Aujourdhui encore, tu le vois, il ny a quune lune ; eh bien ! je te le répète tu ne verras la couleur de tes ringgit, que lorsquil y en aura deux, pas avant.
    Fils de...! puisse-tu mourir de mort violente ! vomissant le sang à pleine bouche !...
    Allah le Miséricordieux voit combien pur est mon coeur....
    Percé dune lance ! criblé de coups de poignard ! empalé sur....
    Et fidèle à la parole donnée.... Montre-moi deux lunes, et je te passe ton argent.
    Voleur !
    Menteur !

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    (1) Dollar des Straits. (valeur actuelle, environ 10 fr. ).
    (2) Comme les Chinois les Malais ont lannée lunaire ; le mois sappelle comme lastre des nuits lui même : bulan. Il y a donc, dans cette dispute, un- simple jeu de mots ; le créancier parle de mois, le débiteur parle de la lune.


    Furieux, nos deux rayat portaient déjà la main à la poignée de leurs kris (1), Laffaire tournait mal. Pelandok jugea le moment venu dintervenir.
    Pas si vite en besogne, les amis ! cria-t-il, ne perdons pas la tête !

    Et dun bond il se porta entre les deux adversaires.
    Interloqués par cette apparition inattendue, ces derniers eurent un violent mouvement de recul. Ils croyaient avoir à faire à un hant (2) sorti de la forêt. Et ce genre de rencontres, vous le savez, ne porte pas bonheur.
    Eh mais ! sexclamèrent-ils, après y avoir regardé de plus près, cest Sang Dirimba, le Conseiller de Sa Majesté Soleyman !
    Lui-même fit Pelandok qui, dressé sur ses quatre brins de pattes, se rengorgeait dun air suffisant, et cest en cette qualité, délégué par notre auguste Souverain lui-même, que vous me voyez ici.
    Messire, dit aussitôt le débiteur en sinclinant, puisquil en est ainsi, permettez-nous de faire appel à vos lumières, à votre justice. Pour commencer, je vous dirai....
    Inutile, coupa Pelandok incisif, une lune, deux lunes, jai tout entendu.
    Et les trois ringgit que me doit ce voleur ! puisse le linceul pour lensevelir être déjà tissé !
    Allons, allons, lami, rencontra Pelandok, que ton foie ne séchauffe pas ! (3)

    Et se tournant vers lautre partie :
    Est-il bien vrai que tu aies emprunté à ton ami, qui les réclame, trois ringgit ?
    Très vrai, Messire.
    La récolte de riz a été bonne, et sans doute as-tu dans ton grenier largement ta provision pour lannée, sans compter ce qui test nécessaire pour les prochains semis ?

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    (1) Poignard malais.
    (2) Esprit malfaisant.
    (3) Ne te mets pas en colère !


    Tout comme vous le dites, Messire.
    Et le surplus de ta récolte, tu las vendu ?
    Naturellement.
    Et largent que tu en as retiré....
    Est chez moi. Messire .
    Tu as donc de quoi rembourser ton emprunt ?
    Et davantage ; quAllah en soit loué !
    Cependant tu ty refuses, parce que, si jai bien entendu, il était convenu entre vous que tu ne rendrais cet argent que lorsquil y aurait deux lunes....
    Ah ! elles sont passées depuis belle lurette, ricana le créancier. Et il ne veut rien entendre, Messire. A toutes mes demandes, toujours la même réponse, il lève le doigt en lair comme ça et me dit : Il ny a quune lune !

    Et après quil eût craché de dégoût par terre :
    Tête de cochon ! (1)
    Parfaitement opina Pelandok qui ny mit point malice.

    Tout en parlant, juge et plaideurs avaient pris à la file indienne le sentier qui descend à la rivière. Leau coulait rapide sur les cailloux, claire comme cristal : et dans ce miroir champêtre la lune reflétait sa bonne face ronde avec le cortège des petits nuages blancs, légers comme duvet de canard, et qui gambadaient sur les rides changeantes du courant.

    Dès quil fut sur le bord, Sang Dirimba considéra leau longuement, comme sil y eût découvert quelque objet insolite.
    Oh oh ! fit-il enfin, dun air surpris, quest cela, là-bas?
    Où ça, Messire ? questionna celui qui devait trois ringgit.
    Hé !.... là-bas.... au milieu du courant. ce qui brille !
    Mais, Messire, fit lhomme en sempoignant le nez pour maîtriser un éclat de rire, mais, Messire, cest.... la lune.... pffutt !
    Ah ! dit Pelandok tout étonné, cest la lune.... Et alors là-haut ? demanda-t-il dun air bête qui certes ne faisait guère honneur à sa qualité de juge.

    Cette fois-ci lautre ne put tenir et au milieu de gros éclats de rire cria :
    ....la lu u u ne ; oh ! oh ! oh ! ah ! ah ! ah !
    Vrai ? Alors si je sais compter, une lune dans leau et une lune là-haut, ça fait, compère ? parfaitement deux lunes. Maintenant que tu les as vues, il ne te reste guère quun parti à prendre tu sais lequel ?

    Mes amis ! le dernier éclat de rire resta accroché dans le gosier du mauvais débiteur comme une arête dikan selangin (2). Jamais personne encore ne lui avait si bien cloué le bec. Il se trouvait pris dans sa propre nasse.

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    (1) Une des plus graves insultes à faire à un Croyant, Clifford donne : Fils de c.! : pigs sons !
    (2 ) Poisson très renommé mais dont certaines parties sont remplies darêtes.


    Il paya, reprit le chemin de sa cabane, maugréant et vouant à toute une série dinfortunes les plus variées ce misérable Sang Dirimba et tous ses ancêtres jusquaux plus lointaines générations.

    Et comme il rentrait tard, sa femme voulut lui chanter pouilles. Il lui ferma la bouche dune maîtresse claque avec ordre de se tenir coite et avec grande raison, car il ne convient pas quun homme permette à une femme de se mêler des affaires qui ne regardent que les hommes.
    Mauvaise journée ! grognait-il, en déroulant sa natte pour la nuit. Trois ringgit de perdues !... Par les cornes dIblis (1), juge de malheur, je te revaudrai celle-là !

    Comme vous lallez voir, il disait vrai, et neut pas longtemps à attendre.

    (A suivre) R. CARDON.

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    (1) Messire Satanas


    1933/914-919
    914-919
    Cardon
    Malaisie
    1933
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