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Le roman de Pelandok 7 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Foret (daprès les Contes Malais). (Suite) CHAPITRE VIII Comment Pelandok se tira dun trou où il avait chu par mégarde.
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Foret
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
    ____

    CHAPITRE VIII
    Comment Pelandok se tira dun trou où il avait
    chu par mégarde.


    Cétait là une déclaration de guerre, Pelandok ne sy trompa pas, pas plus quil ne sen émut. Dailleurs il détestait cordialement Rimau dont la colère et les griffes lui étaient autant de sujets de crainte. Dautre part, tout bête quil fût, Rimau nourrissait vis-à-vis de lastucieux Ministre une méfiance naturelle, quoique insuffisante toutefois pour lui faire éviter les pièges où ce dernier voudrait le faire tomber.

    Or, peu de jours après quil avait soustrait son cousin Kambing Itam le Bouc Noir aux mâchoires de Rimau, Sang Dirimba, de son pas menu, trottait dans les fourrés épais. Soudain les clameurs et des aboiements prolongés montèrent de divers points de la forêt, et, près de lui, passèrent en une fuite éperdue tous les animaux sauvages, depuis Gajah lEléphant jusquà Tikus le Rat. Cétait un roi voisin qui, ayant envahi les états de Soleyman, faisait une battue générale.

    Aiguillonné par limminence du danger, Pelandok, lui aussi, prit ses jambes à son cou. Comme dans sa course, il regardait de tous côtés, excepté devant lui, il sen vint tomber plouf ! dans un trou large et profond, aux trois quarts rempli deau. Et il eut beau nager à lOrient, nager à lOccident, les bords du trou étaient si abrupts et si hauts quil ne trouva pas où prendre pied.

    De longues heures sécoulèrent en efforts inutiles et Sang Dirimba se demandait, anxieux, sil pourrait jamais se tirer du mauvais pas où son étourderie lavait jeté. Or latmosphère, jusque là lourde et étouffante, se rafraîchit soudain et un ouragan terrible se déchaîna qui arrachait de la cime des arbres leurs feuilles et les éparpillait comme plumes au vent. Les sous-bois séclairaient de lueurs brèves et blafardes, répercutant à linfini les éclats du tonnerre et le bruit sourd des arbres qui tombaient, frappés par la foudre, et se cassaient dans leur chute avec des craquements sinistres.

    Au milieu de tout ce hourvari, et comme la pluie commençait à tomber à larges gouttes, Gajah lEléphant vint à passer par là. Curieux de sa nature, il plongea un coup dil dans le trou et fut grandement ébahi dy voir dans leau, tout au fond, Messire le Conseiller du Roi Soleyman (1).

    ___________________________________________________________________________
    (1) Ce chapitre suit le récit du Penghulu Mohamed Noordin, récit dont la source est inconnue (Journ. Roy, Asiat. Soc. Nº 48, p. 1907, A Pelandok Tale, p. 27). Dans une histoire du même conteur (loc. cit. p. 45, The Pelandok, his adopted Son and Pa-Si Bago) le premier animal à se présenter au bord du trou est le Sanglier. A noter, de plus, que, dans cette histoire. Rimau le Tigre nest pas parmi les victimes de la farce.


    Hé ! Gajah ! lui cria celui-ci, tu ne crains pas que le ciel te tombe sur le dos ?. Ecoute donc tout ce tintamarre !
    Oh mais ! répartit Gajah, si comme tu le dis, le ciel est près de seffondrer, bien sûr que jai peur quil mécrase et me tue raide... Et alors, toi ? que fais-tu là au fond de ce trou ?
    Moi ? répondit Pelandok, je suis descendu là pour une double raison : dabord pour nêtre pas aplati sous le ciel quand il va tomber, et ensuite, parce que jai aperçu là, au fond, un gibier tellement rare que jamais ni mes grandpères ni mes arrière-grandpères nen ont rencontré de semblable. Et voilà !
    Sil en est ainsi, demanda Gajah lEléphant, ne puis-je, moi aussi, descendre pour échapper au cataclysme céleste qui menace et voir ce fameux gibier dont tu parles ?
    Comment donc ! sexclama le rusé compère, si tu crains si fort dêtre tué, et que réellement tu tiennes à voir le gibier en question, viens vite avec moi.

    Et Gajah se laissa dégringoler dans le trou.
    Par après, arrivèrent successivement sur les bords du trou Messire Rimau le Tigre, Badak le Rhinocéros, Kijang le Cerf et enfin Babi le Sanglier. A chacun Pelandok servit la même histoire et tous, les uns après les autres, se laissèrent prendre au même piège.

    Lorsquil les vit au fond du trou :
    Ah ! leur dit Pelandok, le bon tour que je viens de vous jouer là ! Entre vous tous, mes pauvres amis, cest à qui sera le plus naïf !
    Hein ?... tu dis ? grommela Rimau, Polisson ! que jamais je sorte de là, et tu me la paieras ! Je te mangerai !

    Nullement troublé par cette affreuse perspective, Sang Dirimba qui avait son idée, saisit un bout de bois et se mit à chatouiller ce bon gros Gajah.
    Vas-tu finir ? grogna celui-ci. Sinon gare ! je vais tallonger un coup de pied !

    Et comme Pelandok, en dépit de la menace, continuait de lagacer, Gajah, dune ruade, lenvoya à dix toises en lair, doù il descendit pour retomber, comme il sy attendait, hors du trou.
    Comme cela, ajouta Gajah, quand le ciel dégringolera, tu seras tué !
    Et tu crois cela ? lui lança Pelandok moqueur. Mais cest une craque que je tai contée là, mon pauvre ami. Ne pouvant, seul, me sortir de ce trou, je te lai servie pour ty faire descendre et maider à me tirer daffaire. Pas autre chose !

    Sur ce, il disparut (1).
    A force de jouer des pattes, Rimau, à son tour, parvint à gagner les bords du trou et se lança sur les traces de Pelandok.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Cette histoire fait pendant à la fable du Renard et le bouc On la retrouve au Cambodge. Comment le Lièvre échappa encore une fois au Tigre (Extr. Asie. P. Midan, loc. cit. Nº 10, Avr. 1927 p 366). Le Lièvre après avoir fait piquer le Tigre par les omals (gros frelons) se sauve et tombe dans un puits où il fait descendre sa victime en lui annonçant la chute imminente du ciel. Il mord le Tigre à la fesse, ce dernier, furieux le lance dehors. Le Lièvre alors envoie des paysans qui rossent le Tigre à coups de bâton. A North-Borneo, chez les Dusuns (animistes) qui probablement ont emprunté ce récit aux Bajans (Musulmans), Pelandok fait descendre le Buf et le Kijang qui laident à se tirer du trou. Par après il attire un chasseur et son chien quil mène au bord du trou et qui tuent le Buf et le Kijang. (Evans, loc. cit. The Pelandok in a hole, p. 126 ). En Annam, Le Renard fait descendre le Tigre dans le fossé en lui annonçant que le ciel est sur le point de tomber. Une fois dehors, il appelle des villageois qui tuent le Tigre resté au fond du fossé (Rev. Indo-Chin. Simard. Contes et légendes Annam. Le Renard et le tigre Nº 30, 30 mars 1906, p. 35). Au Laos, il y a de cette histoire trois versions qui me sont connues. 1º : Le Renard fait descendre le Tigre en lui annonçant que le ciel va lécraser. Puis, une fois sorti du trou, il envoie des hommes qui assomment le Tigre aux trois quarts (Rev, Ind. Ch. Dr. Brengues. Le Renard et le Tigre. Tome II, 2e Semestre, 1904 ; p. 39 2º : Le Tigre, le Singe et le Lièvre ( Rev. Indo.-Chin., loc. cit. 1er Sem. 1904, p. 848). 3º : Le Chat et la Chèvre (Rev. Indo.- Chin. Tome II, 2e Semestre 1904, p. 49).


    Ce dernier avait rencontré des villageois et il leur dit :
    Nobles et manants ! dans ce trou là-bas, vous trouverez toutes sortes de bêtes : éléphant, rhinocéros, cerf et sanglier. Allez~y et prenez-les (1).

    Puis il reprit sa course avec, à ses trousses, Messire Rimau dont il entendait les rugissements furieux. Il eut vite fait, toutefois, de le mettre en défaut, et put sain et sauf regagner son gîte.

    (A suivre) R. CARDON.

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    (1) Daprès la version donnée par le Penghulu Mohamed Noordin bin Jaffar dans lhistoire de Pelandok, his adopted Son and Pa-Si Bago (cf. Chap. XVII de ce récit). Pelandok va trouver des villageois qui préparent la célébration dun mariage et les envoie tuer les animaux restés dans le trou. Ce dénouement qui est adopté à North-Borneo et en Annam ne pouvait lêtre ici, puisque Eléphant. Sanglier, Rhinocéros et Kijang sont nécessaires pour la suite du Roman. Les tours que Pelandok joue aux villageois pendant les fêtes nuptiales sont racontés à la fin du Ch. XIII.


    1933/842-845
    842-845
    Cardon
    Malaisie
    1933
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