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Le roman de Pelandok 6 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (daprès les Contes Malais). (Suite) CHAPITRE VI Comment Pelandok fit preuve dune Grande Sagesse dans un procès a propos dun fer de cognée quavaient mangé des poux de bois.
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
    ____

    CHAPITRE VI
    Comment Pelandok fit preuve dune Grande Sagesse
    dans un procès a propos dun fer de cognée
    quavaient mangé des poux de bois.


    La fin tragique de Buaya non plus que celle du Gergasi ne troublèrent le sommeil de Pelandok. Ni les appels désespérés de lun, ni la malédiction de lautre ne portèrent atteinte à la paix de sa conscience. Elle ne lui reprochait rien ; bien au contraire, et avec raison. Il était donc satisfait ; non pas tant, vous lavez deviné, pour le bien quil avait fait que pour la façon quil avait mise à le faire. Aussi était-ce content de lui-même et le cur léger que Messire se rendait ce jour-là à la cour du Roi Soleyman.

    Quelques milles, à peine, len séparaient, lorsquil aperçut, venant à sa rencontre le courrier royal Anjing le Chien. La langue lui pendait dun bon demi-pied en dehors de la gueule ; son vilain poil jaune était, si possible, encore plus mal peigné quà lordinaire, et il portait aux pattes dépaisses bottes de boue.
    Où es-tu allé courir pour être ainsi fait ? lui demanda Pelandok, le palais du Roi serait-il en feu ?

    Anjing le Chien sarrêta tout pantelant, sassit, clignant des yeux, et après avoir longuement soufflé :
    Voilà une bonne demi-journée, Sang Dirimba, que je cours après toi, Sa Majesté te prie de venir au plus vite.
    Quelque affaire dimportance ? senquit Pelandok.
    Oui, un procès auquel Sa Majesté ne voit goutte... ça lui arrive parfois.
    Et, interrogea Pelandok, à propos de qui ce procès ? Le sais-tu ?
    Voici en deux mots : un villageois a, depuis plus dun an, prêté un fer de cognée à un ami qui ne veut pas, ou plutôt ne peut pas, le lui rendre, car, à len croire, des poux de bois (1) lauraient mangé. Et comme ils narrivent pas à sentendre, ils ont porté le cas devant Sa Majesté.
    De fait, admit Messire le Premier Ministre et Conseiller du Roi, cest là un cas fort étrange et comme il ne sen présente pas tous les jours. Par la barbe dIbrahim ! cette cognée avait été forgée avec de bien mauvais fer !

    Sang Dirimba, en compagnie dAnjing le Chien reprit en hâte sa course vers le palais.
    Le Roi, accroupi sur une natte de cérémonie, et, tout en écoutant les deux villageois, mâchait méthodiquement une chique de bétel dont il crachait le jus à travers les interstices du plancher en nibong (2). Une ride barrait son front.
    Enfin te voilà ! dit-il à Pelandok. Or çà, mon Conseiller, viens vite ici et débrouille-moi cette affaire-là ! Ah ! elle nest pas ordinaire ! Tu vas en juger. Figure-toi que le bonhomme ici à ma gauche dit avoir, voilà de cela un an et plus, prêté un fer de cognée à lautre bonhomme que tu vois là. Et maintenant quil le réclame, lautre lui répond quil ne peut le rendre, attendu quil a été mangé par des poux de bois ! Vois-tu, ajouta Sa Majesté, qui se moucha énergiquement avec ses doigts, on me dirait quil est, la nuit dernière, poussé des durians (3) sur ce papayer en face, que je nen serais pas plus baba !
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    (1) Linsecte en question est le bubok, un charançon, ou sa larve. Ici une bonne histoire donnée par Fr. Surttenham, au Chap. III de son livre British Malaya : Un déficit sérieux fut découvert dans le stock de dollars en pièces dargent, formant la réserve de la Trésorerie de Bencoolen, et lAgent (du Comptoir) écrivit dans son Rapport (aux directeurs de lEast-India Comp. à Londres) quaprès soigneuse enquête, la perte ne pouvait quêtre attribuée aux ravages des fourmis blanches. A la prochaine occasion queut la Compagnie dexpédier des marchandises à Bencoolen, les Directeurs firent joindre à lenvoi un paquet de limes en acier ; et à la question quon posa sur lemploi quil en fallait faire, le Conseil répondit quon eût à sen servir pour limer les dents des fourmis blanches.
    (2) Oncosperma tigillaria (Hart.). Palmier au bois très dur qui, une fois fendu en longues lattes, sert à faire les planchers des huttes malaises. Ces planchers sont très élastiques, remarque quavait déjà faite un chroniqueur chinois au XVe siècle qui les appelait de périlleux grils élastiques. (Pap. on Mal. Subj., Life and Cust. by B. O. Winstedt, Part. II, p. 10).
    (3) Durio zibethinus (Linné). Fruit aussi déplaisant à lodorat que délicieux au goût. Lorsquil est mûr, la peau en est jaune et couverte dépines (duri = épines), doù son nom. A lintérieur, qui se divise en plusieurs parties se trouvent de grosses graines recouvertes dune pulpe qui, par sa couleur jaunâtre et sa consistance, rappelle une crème de vanille, mais lui est de beaucoup supérieure au goût. Cest le roi des fruits dans la Malaisie. Les animaux eux-mêmes en sont très friands.


    Votre Majesté, et Pelandok sinclina respectueusement, Votre Majesté vient de proférer des paroles éclatantes de vérité. Toutefois avant de sasseoir au tribunal, votre esclave prie instamment Votre Majesté, de lautoriser à aller prendre un bain.

    Le Roi Soleyman comprit fort bien que son Premier Ministre, au retour dune longue course en forêt, eût besoin de se rafraîchir, et ce fut gracieusement quil octroya la permission.

    Sang Dirimba se dirigea vers la rivière et se versa sur léchine force seaux deau (1). Puis, quand il neut plus un poil de sec, vite il courut à une pièce de terrain attenante au Kampong (2) royal. On venait juste den brûler les broussailles et les hautes herbes. Pelandok choisit lendroit où la couche de cendre fraîche et de charbon était le plus épaisse et sy roula sur tous les sens, et à plusieurs reprises. Quand il eut ainsi bien sali sa robe fauve, du bout du museau au bout des pattes, il reprit le chemin du palais.

    Par la monture du Prophète ! sécria le roi à la vue de Pelandok, comme tu es dégoûtant ! Quas-tu donc fait pour te salir ainsi ? Ne mavais-tu pas demandé lautorisation de prendre un bain ? De quelle eau tes-tu servi, malheureux ?
    Que Votre Majesté me pardonne, et Pelandok salua très bas, la Vérité fleurit toujours sur vos augustes lèvres ! Votre esclave, à qui vous laviez gracieusement permis, est allé se baigner, mais, jugez de son effroi en voyant, près du Kampong royal, la mer tout en feu. Il na voulu revenir quaprès avoir éteint cet incendie terrible ; et, Sire, voilà pourquoi ses poils sont tout noirs ; les flammes les ont roussis.
    Ça ! Messire Pelandok, que me chantes-tu là ? sexclama le Roi. Autant que je le puis savoir par ma propre expérience, il est plus quimprobable que la mer puisse prendre feu. Jamais, de mémoire dhomme, on ne vit chose si merveilleuse.

    Les deux plaideurs écoutaient le dialogue entre le roi Soleyman et son Premier Ministre.

    Et pourquoi Votre Majesté, répliqua Pelandok, refuserait-elle de me croire ?

    Le roi, abasourdi par leffronterie de Pelandok, se renversa en arrière, les bras tendus au ciel :
    Mais pour la raison que je viens de te dire ?

    Et se tournant vers le défendant :
    Tu as jamais vu cela, toi, la mer tout en feu comme la forêt ?
    Jamais, Sire, répondit lhomme, jamais cela ne sest vu, que je sache, et cela ne se verra sûrement jamais.
    Que Votre Majesté me pardonne mille et mille fois, dit alors Pelandok, avec un sourire, mais cest justement pour la même raison : parce que la chose est impossible, que je me refuse à croire que des poux de bois aient pu manger un fer de cognée comme tranche de pastèque !

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    (1) Cest la façon de se baigner des Malais, ils lappellent : mandi.
    (2) Ici, terrain qui entoure le palais du Roi Soleyman. (cf. Introduction, note 3).


    Frappé par la justesse du raisonnement, le Roi Soleyman prononça, sur le champ, la sentence en faveur du plaignant :
    Attendu que les poux de bois nont les dents ni assez longues ni assez dures pour manger un fer de cognée, ordonnons que le défendant, ou bien rendra au plaignant ledit fer de cognée quil lui a emprunté, ou bien, au cas quil lait perdu, le remplacera par un autre de même taille, de même poids et de même qualité (1)

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    (1) Dans le Roman cambodgien du Lièvre, il y a un pendant à cet épisode : Un homme pose sa nasse dans la rivière, au pied dun arbre ; un autre met la sienne au sommet du même arbre. Le lendemain matin, le premier constate quil ny a aucun poisson dans sa nasse alors quil y en a dans celle de son compagnon. Doù procès. Sentence du Juge ; les poissons appartiennent au propriétaire de la nasse où ils sont. Le Lièvre apprenant ce déni de justice raconte au Juge quil a vu un poisson grimper sur un tamarinier : Tu mens, lui dit le Juge. : Et pourquoi ? Nest-il pas aussi facile à un poisson de faire cela que daller se fourrer dans une nasse qui est accrochée au haut dun arbre ? Nouvelle sentence : Les poissons appartiennent à lhomme qui avait mis sa nasse dans leau. Lhomme qui avait mis sa nasse dans larbre doit être puni pour vol. (Extr. As. P. Midan, le Rom. cambodg. du Lièvre. Comment le Lièvre fit rendre justice à un homme Avr. 1927, Nº 10, p. 366).
    Il y a une histoire du même genre dans la Panchatantra. Daprès une version du sud de lInde un voleur de chevaux déclare que si la bête fait défaut cest quelle a été dévorée par larbre auquel il lavait attachée. Le chacal raconte alors comme quoi il en avait eu assez de jeter du foin dans la mer pour éteindre un incendie qui sy était déclaré et remet le cas à huitaine. Interrogé comment du foin pouvait éteindre un incendie, il répond en demandant comment un arbre pouvait dévorer un cheval. (cf. R. O. Winstedt : The Indian Origin of Malay Folk-Tales, Mouse-deer tales. Journ. R. A. S. (S-B.) Nº 81, March 1920 p. 125).


    CHAPITRE VII.
    Comment Pelandok sauva Kambing Itam le bouc noir
    des Griffes de Rimau le Tigre.


    Messire Pelandok quitta le balei (1) royal au milieu des marques dune admiration unanime. Tous sémerveillaient que tant, de sagesse pût habiter tête si petite, comme si, ma foi ! lintelligence se mesurait au poids de la cervelle.

    Les fumées de la gloire grisaient notre Premier Ministre ; le succès lenivrait, et, dans sa propre estime, il nhésitait pas à se placer bien au-dessus des autres animaux, au-dessus même de Badak le Rhinocéros et de Gajah lEléphant deux tas de viande, disait-il en relevant le nez, où lesprit navait point de place.

    Les tiraillements de son estomac, cependant, rappelèrent Sang Dirimba à des préoccupations beaucoup plus terre à terre. Il avait faim, grand faim, et quand lestomac crie, un sage, fût-ce le Premier Ministre du Roi Soleyman, na garde de faire la sourde oreille, non plus que le dernier des manants.

    Il prit donc la direction dun bouquet de durians (2) quil pensait être seul à connaître.

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    (1) Grande salle daudience (cf. Ch. I, note).
    (2) Durio zibethinus (Linn.) Arbre de la famille des Malvacées. Ainsi appelé parce que les civettes zibeths en sont très friandes (cf. Ch. VI, Page en note).


    A son grand dépit, il trouva là Rimau le Tigre qui, des deux pattes maintenant un fruit ouvert, plongeait le museau dans la crème délicieuse. Et les débris qui jonchaient le sol tout autour prouvaient que le Grand Connétable nen était pas à son premier durian.
    Hé, Compère, lui cria Pelandok, tu mas lair de connaître les bons coins !

    Mis en méchante humeur par larrivée de lintrus, le Hulubalang retroussa ses babines qui découvrirent une dentition formidable, et pour toute réponse, se contenta dun grognement gros de menaces.
    A quoi bon me regarder de travers ? continua Pelandok.

    Et, comme un fruit mûr, se détachant dune branche, tombait à ses pieds, avec un bruit amorti par lépaisseur dés feuilles mortes :
    Tu vois bien, compère, il y a place à table pour deux !

    Puis, avec précaution, pour ne pas se blesser aux pointes acérées qui hérissaient lécorce, Pelandok ouvrit le fruit.
    Encore un cas épineux, dit-il en badinant, pas autant toutefois que celui que nous venons de juger, le Roi Soleyman et moi.

    Il mordit à pleine bouche dans la pulpe dorée :
    Et que je vais, continua-t-il gaîment, régler avec beaucoup moins de peine.

    Les deux grands dignitaires de la Cour du Roi Soleyman sen donnèrent à cur joie. Enfin quand Rimau le Tigre en eut son saoûl, avec sa patte mouillée de salive, il se brossa méticuleusement les moustaches et les débarrassa des bribes de durian qui sy trouvaient encore ; puis ses pattes firent une dizaine de tours par-dessus les yeux et les oreilles, et sa toilette achevée, il sétendit, les paupières fermées à demi.
    Or çà, dit-il à Pelandok, tu as encore jugé un procès, ce matin ? De quoi sagissait-il ?

    Pendant que le Hulubalang faisait doucement digestion, Sang Dirimba lui conta lhistoire du fer de cognée que les poux de bois avaient mangé. A laudition de la sentence, Rimau le Tigre se souleva sur ses pattes de devant.
    Voilà, dit-il, une solution équitable et qui dénote chez toi une sûreté de jugement peu commune Ah ! compère, quel bon juge tu fais !

    Et tendant le cou vers Pelandok qui eut instinctivement un mouvement de recul :
    Jaurais un avis confidentiel à te demander : laffaire est de première importance et tu vas méclairer. Jai, la nuit dernière, rêvé que je mangeais Kambing Itam le Bouc noir, tu sais bien ? le grand barbu qui habite le village tout près. Dis-moi donc ce que tu en penses : dois-je, oui ou non, ajouter foi à ce songe, et puis-je aller prendre Kambing Itam pour le manger ?(1)

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    (1) Si lon tient compte de limportance quattachent aux songes les orientaux, à quelque degré de culture quils aient atteint, on ne sétonnera nullement de voir Rimau demander avis à Pelandok. Le P. J. M. Kemlin de la Soc. des M.-E., a, dans le Bulletin de lEcole Française dExtr.-Or., T. X., Nº 5, 1910) publié une étude fort intéressante sur Les Songes et leur Interprétation chez les Reungaos. La mo-hol ling de ces derniers qui, pendant le sommeil, se sépare du corps, voyage, parle, voit, achète et vend absolument comme elle a coutume de le faire dans la vie réelle avec le concours du corps, semble bien être la même, par ex., que lâme-songe. lampo des Négrilles de la Presquîle Malaise qui, après la mort, devient le yurl, lâme survivant au corps. Daprès Schebesta (Amongst the Forest Dwarfs of Malaya, p. 146). Pendant le sommeil, lampo quitte le corps et sen va à laventure. Il peut alors lui arriver toutes espèces de choses, car ce quelle voit en songe est pure réalité. Si, expliquait un Semang, jai rêvé que je tuais un sanglier, je lai réellement tué. Le semangat ou esprit de vie des Malais peut aussi quitter le corps pendant le sommeil. Un réveil brusque peut lempêcher pour toujours de réintégrer, faute de temps, le corps qui est sa demeure. Ce corps dépérit et à moins que le Shaman (sorcier) ne lasse revenir la vagabonde, cest la mort. Un mauvais tour à jouer et qui causerait de graves conséquences serait de répandre sur la figure du dormeur une poudre colorante, car, à son retour, le semangat risquerait fort de ne pas reconnaître son homme et, par crainte dentrer dans une demeure qui nest pas la sienne, se lancerait dans une recherche qui pourrait être longue, peut-être même infructueuse.


    Sang Dirimba, qui comptait le Bouc-Noir au nombre de ses nombreux cousins, décida de le sauver.
    Réflexion faite, répondit-il, garde ten bien Va dabord consulter le Roi Soleyman. Il vient justement de faire mander Kambing Itam à la cour. Tu comprends bien, compère, que ce serait. pour toi jouer trop gros jeu que de le manger maintenant, alors que tu ignores les intentions de Sa Majesté à son égard.

    Rimau, qui aimait mener rondement les affaires, partit sans plus tarder se présenter devant le Roi.
    Doù viens-tu, grand guerrier des forêts ? lui demanda Soleyman.
    Sire, lui répondit Rimau, votre esclave a lhonneur de se présenter devant Votre Auguste Majesté.
    Et, dis-moi, quel est le but de ta visite ?
    Votre esclave, Sire, a rêvé, la nuit dernière, quil dévorait Kambing Itam le Bouc Noir, et il vient demander à Votre Majesté de lui dire ce quil doit faire. Votre esclave, oui ou non, peut-il manger Kambing Itam ?
    Et quoi ! sexclama le Roi, je nai jamais encore, moi, mangé de bouc noir, et toi, tu as rêvé que tu en mangeais un ! Ce que tu me demandes là est fort embarrassant et jai besoin dy réfléchir, Assieds-toi là !... Quon appelle notre courrier Anjing le chien commanda le Roi.

    Anjing se présenta, dressant ses oreilles larges comme une feuille de Keladi (1) et agitant sa queue aussi dégarnie de poils quun vieux balai de ses lidi (2).
    Vite, lui dit Soleyman, va ten me chercher notre Premier Ministre. Tu le trouveras qui court la prétentaine en quelque coin perdu de la forêt. Quil vienne immédiatement avec toi !

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    (1) Plante de la fam. des Aroidées.
    (2) Nervure médiane de la foliole de la palme de cocotier. Les indigènes lemploient pour la confection de balais.


    Anjing courut au diable vert, battit le pays de lest à louest et du sud au nord, vingt fois se perdit et vingt fois barbota dans des fondrières ou tomba dans des trous. Oh non ! tout nétait pas rose dans ce métier de courrier royal. Il eut beau chercher, ce fut peine perdue. Il ne trouva pas plus de Sang Dirimba dans la forêt que dos à ronger sous le palais du roi.

    Rien de surprenant quand vous saurez quaprès le départ de Rimau le Tigre, Messire Pelandok avait aussitôt couru au village, près du Kampong royal, trouver Kambing Itam le Bouc Noir.
    Cousin, lui dit-il, sans préambule, si tu veux bien men croire, méfie-toi du Hulubalang. H a grande envie de te manger.
    Me manger ! gémit la pauvre bête, que lui ai-je donc fait ?
    Mais rien, naturellement. Le malheur est que, la nuit dernière, il a rêvé que tu faisais les frais de son souper. Comme il me demandait avis, je lui ai conseillé daller voir Sa Majesté Soleyman afin de gagner du temps et tavertir. Il y est maintenant. Que penses-tu de tout cela, cousin ?
    Hein ? ce que je pense ? mais, que je ne veux pas être mangé ! affirma Kambing Itam en secouant avec indignation sa barbiche longue dun pied. Par mes cornes ! rien que dy penser, je me sens les jambes toute molles ! Voyons, Pelandok, mon cher cousin, as-tu quelque bon conseil à me donner ? Vois-tu un moyen de me tirer des griffes de ce misérable assassin ?

    Pelandok promena lentement autour de lui ses grands yeux cernés, poussa un petit cri étouffé, et dit :
    Avec cette palme de cocotier tombée au pied de ta maison, tu vas dabord faire une torche immédiatement.

    Kambing Itam fabrique la torche.
    Maintenant, poursuivit Sang Dirimba, cours te cacher dans les broussailles, devant le palais du Roi.... pas trop loin. Je serai là-bas, moi aussi, car sûrement Sa Majesté me fera venir pour un cas de cette gravité. Alors quand on tappellera, monte aussitôt. Les rois naiment pas attendre.

    Le Bouc Noir venait à peine de quitter Pelandok que le courrier royal Anjing le Chien arrivait en coup de vent.
    Viens vite, cria-t-il, Sa Majesté menvoie te chercher.

    De compagnie, ils suivirent le même sentier quavait pris Kambing Itam et arrivèrent au palais.
    Sang Dirimba, dit le Roi, jai besoin de tes lumières. Messire Rimau le Grand Connétable, ici assis dans le coin, vient de me faire part dun songe quil a eu la nuit dernière et dans lequel il mangeait Kambing Itam. Quelle interprétation faut-il donner à ce songe ? (1)
    Que Votre Majesté me pardonne, quelle me pardonne mille et mille fois ; mais, Sire, avant de discuter cette affaire, ne vaudrait-il pas mieux faire venir le principal intéressé ?
    Alors, crie le Roi, quon appelle Kambing Itam !

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    (1) Depuis Soleyman et Pelandok, il y a eu un progrès immense dapporté dans linterprétation des songes. Il y a des traductions de Manuels Arabes pour cette science. La faune locale prend la place des faunes étrangères, et cest tout. En somme il ny a pas de théorie indigène sur les songes parmi les Malais musulmans. Ces manuels sont divisés en chapitres selon la classe dobjets qui fait la matière du songe : hommes, bêtes, flore, habit, oiseaux, insectes, pierres, fruits et jusquaux instruments de musique et aux pièges pour la pêche ou la chasse. (cf. R. O. Winstedt : Shaman, Saiva and Sufi. Ch. X).


    Anjing le Chien dégringola vivement léchelle qui donnait accès au palais et se trouva au pied nez à nez avec le Bouc Noir. Ce dernier, en effet, qui avait entendu lordre du Roi, était vivement sorti de sa cachette, pressé dy répondre.
    Allons, vite ! lui commanda Anjing, Sa Majesté te demande.

    Le Bouc Noir déposa la feuille de cocotier sous le palais et en trois sauts se trouva devant le Roi.
    Je tai fait venir, lui dit Soleyman, parce que Messire Rimau le Grand Connétable a, la nuit dernière, rêvé quil te mangeait. Dis-moi un peu ce que tu penses de ce songe ?

    Kambing Itam, de sa vénérable barbiche balaya le plancher, et dune voix que lémotion faisait chevrotante, répondit :
    Que Votre Majesté veuille bien me pardonner. Mais nest-elle pas, en cette grave circonstance, meilleur juge que Votre esclave ? Si Votre Majesté, toutefois, mautorise à exprimer une opinion, eh bien, Sire, cest là songe qui ne me plaît pas du tout puisque jy perds la vie.
    Eh oui, Kambing Itam, ce que tu dis là est, à la rigueur, dun certain poids, mais ninflue en rien sur ma façon de voir. Mon avis, à moi, vois-tu, est celui-ci : si quelquun rêve quil mange dun fruit, il doit pouvoir manger ce fruit ; sil rêve quil endosse un bel habit, il doit pouvoir mettre cet habit ; de même que sil rêve quil se marie à la plus belle fille de royaume, eh bien ! la main de cette fille lui doit être donnée. Voilà !

    Comme elle terminait ce discours, Sa Majesté saperçut avec grand déplaisir que Messire le Premier Ministre, couché en rond, sétait, sans vergogne, laissé aller au sommeil.
    Eh quoi ! Sang Dirimba ! cria le Roi, de fort méchante humeur.

    Pelandok, comme sil fût sorti dun sommeil profond, sursauta, promenant autour de lui un regard étonné.
    Kambing Itam, cria-t-il, où es-tu ? Ah bien, vite ! cours me chercher une torche !

    Et lorsque la torche fut apportée :
    Allume-là !

    Kambing Itam y mit le feu. Pelandok la saisit alors et commença à faire un beau vacarme, courant de-ci de-là, criant un tas de choses qui navaient ni queue ni tête, tout comme sil fut devenu fou.
    Par mes aïeux ! sexclama le Roi, en voilà un tapage ! Ah çà ! Sang Dirimba, que veux-tu faire de cette torche ?... Ma parole ! il va tout faire flamber !
    Sire, répondit Pelandok, pendant que tout à lheure je dormais, jai rêvé que votre palais avait été réduit en cendres, et, par la barbe dIbrahim ! je veux le brûler.
    Par exemple ! dit le Roi, je voudrais bien savoir qui ten a donné lautorisation !
    Mais, vous-même, Sire, et à linstant, Votre Majesté na-t-elle pas décidé que tous les rêves, quels quils fussent, devaient se réaliser ? Eh bien .! Sire, jai rêvé que votre palais avait été détruit par le feu. Je vais donc le brûler... et tout de suite !

    La leçon porta son fruit ; le Roi Soleyman sourit, et sadressant au Grand Connétable :
    Non ; Hulubalang, ne mange pas Kambing Itam, je te le défends. En vérité, mettre de tels songes à exécution, serait établir la plus atroce des tyrannies.

    Quand il quitta le palais, le Grand Connétable retroussa ses babines et hérissant ses formidables moustaches sortit au Premier Ministre et Conseiller toute une litanie de reproches quil termina sur cet avertissement :
    Et sache bien, compère, que ce nest pas impunément quon me prive dun bon repas !

    (A suivre)
    R. CARDON.


    1933/752-762
    752-762
    Cardon
    Malaisie
    1933
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