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Le roman de Pelandok 5 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (daprès les Contes Malais) (Suite) CHAPITRE V Comment Pelandok châtia Buaya le crocodile pour sa noire ingratitude. (1)
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (daprès les Contes Malais)
    (Suite)
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    CHAPITRE V
    Comment Pelandok châtia Buaya le crocodile
    pour sa noire ingratitude. (1)

    Comme chaque jour il en avait coutume, Buaya sétait allongé sur le sable au bord de la rivière et là, sans plus bouger quune souche bien sèche, il attendait, lil au guet, que passât le gibier. Cétait lheure où le soleil écorchait bêtes et gens ; aussi notre Compère comptait bien que quelque cerf ou quelque sanglier, ou tout autre animal de moindre importance, viendrait boire leau qui courait si fraîche et si tentante sous lépaisse ramure de la forêt.

    Or, pendant quil se tenait en embuscade, il arriva quun gros arbre dégringola sans crier gare et vint clouer au sol, par la queue, notre chasseur à laffût. Un cri dangoisse jaillit de sa large gueule. Mais il eut beau gémir, pester, grogner, lâcher un tas de vilains mots, ainsi quil est coutume en pareilles circonstances, il eut beau labourer le sable de ses griffes et tirer de-ci puis de-là, tant quil pouvait, rien ny fit. Buaya était pincé et bien pincé, mes amis.

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    (1) Récit fait par un Malais de Malacca qui disait le tenir dun Javanais à 1Hon. Dv. R. O. Winstedt et publié par lui dans le Journ. Roy. As. Soc. Str Br., (Nº 45, June 1906, pp. 62.63). Il croit pour cette raison devoir lui assigner une origine javanaise. (Cf. Mal. Literat. Part II, p. 12 dans Pap. on Mal. Subj., p. 13 ). Il juge bon néanmoins de rappeler la remarque suivante du Dr. Snouck Hurgronje : Des données plus complètes que celles que nous possédons seraient requises pour quil nous fût possible, dans chacun des cas où il y a accord frappant entre lune des versions Atchinaises, Malaises, Soudanaises ou Javanaises de décider si elles sont un héritage commun de la race ou si elles ont été importées dailleurs par lentremise dune littérature étrangère.
    Skeat dans Fables and Folk Tales from an Eastern Forest donne une version où lhomme et le tigre remplacent le buffle et le crocodile (où le Tigre na que ce quil mérite).
    La même histoire, quant au fond, se retrouve au Thibet et dans une version Mon publiée par Stewart (p. 49, Vol. IX, Part I (April 1914) du Journ. of the Burma Research Society) et est citée tout au long par Winstedt dans le Journ. of the Roy. As. Soc., Str. Br., (Nº. 76, 1917, pp. 122-123.). Dans ce récit, un homme tient la place du buffle, un tigre celle du crocodile, et un écureuil celle de Pelandok.
    Le Panchatantra donne la même histoire qui est rapportée par le Père J. A.. Dubois des Miss. Etr. de Paris (Cf. Hindu Manners, Customs and Ceremonies. Traduction de H. K. Beauchamp. Oxford. Ch. XXVI, Hindu Fables. The Brahmin, the crocodile, the Tree, the Crow and the Fox. Edit. 1905, p. 446 and ss.).
    Dans le Roman Cambodgien du Lièvre (P. Midan), il est raconté Comment le Sophéa sauva un homme et comment il punit le Crocodile.
    Enfin dans Contes et Légendes Annamites de Simard, on voit le tigre puni de sa cruauté, et qu Il ne faut pas rendre le mal pour le bien.


    Ah ! songea-t-il, que Pelandok nest-il ici ? Lui, qui est si fort pour tirer à la corde, se ferait un jeu de soulever cet arbre et de me rendre ma liberté.

    Juste à ce moment, une bande de buffles débouchait du sous-bois, descendant vers la rivière.
    QuAllah soit loué ! soupira pieusement notre Si Rangkak. Voilà de braves bêtes qui vont me tirer dembarras
    Hé ! les Kerbau (1), cria-t-il ; par ici ! A mon aide, je vous prie, et par pitié soulevez cet arbre maudit qui mest chu sur la queue, et me tient prisonnier.

    Les buffles approchèrent, tendant le cou, lil étonné, les oreilles droites et battant de la queue leurs flancs noirs où sacharnaient les mouches. Ils regardèrent Buaya avec grand intérêt, se regardèrent les uns les autres comme pour se consulter, puis reniflèrent longuement, semblant dire : Evidemment tu es mal logé, mais-quy pouvons-nous faire ?

    Alors le doyen de la bande, après quil eut passé et repassé sa langue dans ses naseaux pour séclaircir la voix, répondit :
    Volontiers, Buaya, nous ne demandons pas mieux que de te porter secours : mais, comment soulever cet arbre ? Nous navons, hélas ! ni doigts ni griffes.
    Sont-ils bêtes ! grommela le Si Rangkak.

    Et tout haut :
    Cest vrai, mes bons amis. Mais, en revanche, le ciel vous a donné quelque chose qui vaut bien mieux que tout cela : un front puissant avec des cornes solides. Glissez-les sous cet arbre qui mécrase, et, en y allant tous ensemble vous le soulèverez bien, ne-serait-ce seulement que de quelques pouces.

    Deux volontaires sortirent des rangs, et, joignant leurs efforts à ceux du doyen, firent ce que Buaya demandait.

    Or sitôt libérée, cette infernale bête, prompte comme léclair, sauta à lune des pattes darrière du buffle qui lui sembla le plus gros et y planta ses crocs.

    Kerbau qui ne sattendait mie à pareil remercîment se mit à beugler tout du haut de son gosier.

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    (1) Nom malais du buffle.


    Que fais-tu là, maudit Si Rangkak ? criait-il. Est-ce pour être ainsi récompensé que je tai tiré de ce mauvais pas ? Quelle jouissance peut bien être la tienne à rendre le mal pour le bien ?

    Buaya ricanait et nen serrait que plus fort.
    Que me chantes-tu là ? dit-il. En fait de bien et de mal, lami, je ne connais que ce qui me plaît et me déplaît.
    Et alors, la reconnaissance, quen fais-tu ?
    Mais.... rien ! Comme tous ceux de ma tribu, je lignore.
    Ingrat !

    Sur ces entrefaites, une touffe de fougères souvrit livrant passage à Messire Pelandok, Premier Ministre et Conseiller du Roi Soleyman. Les beuglements éperdus de Kerbau le Buffle avaient coupé court à sa méridienne, et lavaient mis de fort méchante humeur :
    Que se passe-t-il de ce côté-ci de la rivière ? Encore, je le jurerais, quelque vilenie de ce mécréant de Buaya. Il va le payer. lanimal !

    Et Messire Pelandok était arrivé juste à temps pour entendre la fin du dialogue entre le Si Rangkak et sa victime.
    Par la barbe dIbrahim ! fit-il, à Kerbau, il faut que tu sois dune stupidité sans pareille pour poser semblables questions à mon Compère Buaya.... La reconnaissance ? gros lourdaud. Elle nest quun mot, très long à prononcer, très court à mettre en pratique, car il est de la nature de lhomme et des bêtes den faire lettre morte.... La reconnaissance !

    Et Pelandok de sesclaffer.
    Tiens, nous allons chercher où elle se peut bien trouver.

    Une vieille natte, jetée au rebut, passait justement devant eux, emportée au fil de leau.
    Hé, là-bas ! Tikar (1) ma belle, où vas-tu de ce train ? cria notre Premier Ministre. Arrête-toi, je te prie, le temps de nous dire de quelle manière on a coutume, en ce monde, de répondre aux bienfaits : par le bien ou par le mal ?

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    (1) Natte, tressée généralement avec la feuille du pandan (pandanus ou vaquois).


    Par le mal ! cria Tikar, saccrochant à un rotin. Et jen sais quelque chose, va ! Qui croirait, en me voyant, que je fus jadis une natte bien neuve, bien propre et tant douce à celui qui sy reposait ? Cétait avec précaution alors quon métendait sur le plancher de nibong (1), et quaprès avoir bercé les rêves dorés de mon propriétaire, celui-ci me roulait à nouveau pour me déposer en un coin de la maison à labri de toute avanie. Combien dannées ne suis-je pas resté sa compagne fidèle ! Hélas ! avec le temps sont venus pour moi lusure et les trous. On ma reléguée dabord sous la maison (2) au rebut, avec les vieilles nasses et les vieux paniers défoncés. Là, je servais de perchoir aux poules qui me salissaient, de couche au vieux chien pelé qui venait y gratter sa gale, de jouet à la marmaille qui me tiraillait par les quatre coins. Vois en quel état ces garnements mont mise ! Or, ce matin, mon maître ma enlevée avec dégoût au bout dun bâton et lancée à la rivière en disant : Je ne veux plus de cette saleté chez moi ! Est-ce là, Sang Dirimba, ce quon entend par le mot reconnaissance ?
    Tu vois, fit Pelandok au buffle. Mais attends. Interrogeons aussi ce vieux couvercle (3) qui arrive là-bas à la dérive.
    Et il appela :
    Hé, Tudong le Couvercle, apprends-nous comment, en ce monde, on répond aux bons services rendus ? Est-ce par le bien ou par le mal ?

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    (1) Oncosperma tigillaria (Griff. ). Le plancher des huttes malaises est formé du tronc de ce palmier fendu en plusieurs lattes dans sa longueur.
    (2) Les huttes malaises, il ne faut pas loublier, sont toujours bâties sur pilotis ; trait caractéristique quil est bon de noter en ce quil peut être lindice dune influence indo-cbinoise probable sur la race malaise. Le Colon. Yule, il y a longtemps, a fait remarquer que la coutume de bâtir les habitations de villages sur des piliers de bambou à hauteur variable au-dessus du sol est généralisée depuis les frontières thibétaines jusquaux îles des Mers du Sud. (daprès R. O. Winstedt).
    (3) Le couvercle en question nest pas solide, cest-à-dire fait de bois ou de métal. Il sagit du tudong saji dont on recouvre les plats déposés sur la table. Cest une cône à base très large, dont la forme rappelle le terendak ou chapeau en feuilles de pandanus que portent les malais lorsquils travaillent dans leurs rizières. Ce couvercle en rotin ou bambou tressé est souvent recouvert dune étoffe plus ou moins riche et brodée.


    Sous limpulsion du courant qui le poussait, Tudong alla donner brutalement contre un rocher qui émergeait de la rivière : ouf et pirouettant sur lui-même vint séchouer dans le pli le plus malpropre de Tikar la Natte.
    Par le mal ! Sang Dirimba. Jai été, moi qui te parle, un bel objet, tout vêtu de velours grenat sur lequel couraient des arabesques de soie et dor, et quenrichissaient des centaines de perles aussi menues que des ufs de papillons. Ma maîtresse maimait ; jétais son orgueil. Aussi ne me sortait-elle quaux hari raya besar (1). Ces jours-là, et cétaient de grands jours, Sang Dirimba, posé tantôt sur le nasi kunyit (2) tantôt sur le plateau débordant de gâteaux aux noms merveilleux (3), je présidais dans toute ma gloire à lanimation des festins. Cétait avec respect quon me touchait ; alors. jétais comme un dieu ! Regarde maintenant et dis-moi, Sang Dirimba, si dans cette loque qui me couvre à peine, tu peux reconnaître le royal manteau dautrefois ? Depuis beau temps, les fils dor se sont noircis, cassés et les fils de soie, tout effilochés, flottent au souffle de la brise comme toiles daraignées. Les perles ? ce quil en restait, les bambines de la maison se les sont disputées pour en faire des bracelets dont elles ornent leurs poignets aux couleurs de bronze.... Oh ! me voir ainsi traité après tant de services rendus, tant de joies données ! La voilà bien, Sang Dirimba, la reconnaissance des hommes !
    Nous voilà suffisamment édifiés, je pense, conclut Pelandok. Ainsi donc, Kerbau mon ami, garde-toi à lavenir de compter sur la reconnaissance de personne... et surtout sur celle de mon compère Buaya.

    Puis, se tournant vers ce dernier toujours accroché à la patte de son buffle comme une tique à loreille dun chien :
    Dans toute cette affaire, compère, ce que je trouve de plus merveilleux et qui dépasse mon imagination la plus folle, cest que trois buffles, tout puissants quon les puisse supposer, aient pu, comme tu laffirmes, soulever cet arbre énorme qui te tenait la queue coincée.

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    (1) Littér. les grands jours de fête.
    (2) Riz cuit avec addition de curcuma ou safran des Indes (Curcuma longs (L) ).
    (3) Gâteaux et sucreries sont servis sous des formes fantaisistes très variées, quils soient faits de riz glutineux cuit dans une enveloppe de feuille de pandan (pandanus lævis, aromatique) ou dans des moules ; et chacune de ces formes jouit dune appellation merveilleuse.... : les trois vierges dans une seule chambre ( gâteau en forme de trèfle ), la souriante Sarifa et le Saiyio qui rit, Radin Inu qui passe à cheval, la veuve qui pousse des cris perçants à minuit. (R. O. Winstedt. Life and Customs P. II, p. 68 Pap. on Mal. Subj.).


    Et Sang Dirimba sauta sur larbre en question.
    Il est de belle taille, certes ! Non, réellement, je ne puis croire cette histoire que tu me contes-là. Je nen crois pas un mot, te dis-je, et nen croirai rien tant que je naurai pas vu, de mes yeux vu, se renouveler un fait aussi extraordinaire.... Peuh ! lâche-moi donc cette patte de buffle ; elle ma lair fameusement coriace, soit dit en passant.... Regarde plutôt cet amour de veau, là tout près, aux mamelles de sa mère. Il ne pourra se sauver bien loin et tu laurais facilement. Comme ce sera tendre sous la dent une telle jeunesse !.

    Buaya se laissa persuader et rendit au Kerbau sa liberté.
    Bien, dit Pelandok flatteur, tu es gentil tout plein. Maintenant, explique à ces bonnes bêtes combien jaimerais les voir soulever encore ce gros arbre ainsi quils lont fait déjà... à ce que tu prétends, du moins.

    Aussitôt notre crocodile de donner des ordres aux trois buffles. Et ceux-ci, sur un clignement dyeux de Sang Dirimba, glissèrent leurs cornes sous larbre dont la masse énorme peu à peu séleva de terre.
    Tu vois bien que je ne tavais pas menti ! clama fièrement Buaya.

    Et pour mieux diriger la manuvre il se glissa sous larbre ainsi suspendu.
    Hardi les buffles ! criait-il levez ! encore !. ..bravo ! ça monte !
    Et ça descend ! cria à son tour Pelandok dune voix stridente.... Vite lâchez larbre sur léchine de ce coquin !

    Cest ce que firent les trois Kerbau avec un ensemble merveilleux, et le mauvais Si Rangkak fut aplati aussi mince quun rat pris dans un kuching pekak (1).
    Maudit Pelandok ! dit la bête mourante, tant quil y aura un Si Rangkak vivant, il sera ton ennemi et celui de ta race
    Et moi, tant que je vivrai, rétorqua Sang Dirimba, jaurai soin que dame finesse me tienne toujours fidèlement compagnie. Voilà pourquoi dès maintenant je me ris de la traîtrise de tous les Si Rangkak, quils soient grands ou petits, car ils sont tous plus bêtes les uns que les autres.

    (A suivre)
    R. CARDON.

    (1) Le chat qui est sourd, sorte de piège pour les sangliers et les rats.


    1933/179-185
    179-185
    Cardon
    Malaisie
    1933
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