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Le roman de Pelandok 4 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (daprès les Contes Malais). (Suite) CHAPITRE IV Comment Pelandok aida les pêcheurs à se débarrasser dun vilain géant qui mangeait tout leur poisson.
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
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    CHAPITRE IV
    Comment Pelandok aida les pêcheurs à se débarrasser dun
    vilain géant qui mangeait tout leur poisson.
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    Pelandok ne restait jamais longtemps dans les mêmes parages. Flâner dans les sous-bois, se faufiler au milieu des grandes herbes de la jungle, traverser les ruisseaux par petits bonds dune pierre à lautre, sarrêter pour brouter et dormir quand le sommeil venait, telle avait toujours été sa vie, et sa charge de Ministre du Roi Soleyman ny changea rien.

    Alors quil errait à laventure à la fin dune chaude après-midi, Pelandok déboucha sur les bords de la mer, près dun village de pêcheurs ; de violents éclats de voix sélevaient dune des cabanes, tout le monde parlait à la fois, on eût dit une dispute.

    Il sapprocha et, prêtant loreille, eut tôt fait dapprendre la raison de tout ce tapage. Chaque jour, pendant que ces pauvres gens prenaient la mer pour visiter leurs kelongs (1) , un animal inconnu, parce quils ne lavaient jamais vu, entrait dans le village et dévorait tout le poisson mis à sécher au soleil. Leur patience étant à bout par suite de ces vols successifs qui les frustraient du fruit de leur labeur, les pêcheurs exhalaient leur colère.
    Qui peut bien leur jouer ces vilains tours ? se demandait Pelandok, maudire le voleur, tant quil reste au large, ne mène pas à grand chose. Il faut le prendre ; et ces gens sont tellement simples quils ny songent même pas ! Je moccuperai de cela demain.

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    (1) Pêcheries.


    Le lendemain, quand tous les pêcheurs furent partis dans leurs sampans (1), Pelandok se faufila sous une hutte derrière un pilier, et commença le guet. Son attente fut courte. Un immense Gergasi (2) , haut de vingt coudées, sortit de la forêt, avec une bouche si large, mes amis ! que le temps de dire mana boleh (3) ? tout le poisson étalé sur les claies, depuis la plus petite crevette jusquau plus gros ikan merah (4) , avait disparu. Puis, son repas achevé, le géant sen retourna, comme il était venu, à grandes enjambées.

    Voilà donc le coupable ! se dit Pelandok. Fort bien, demain je lui administrerai une médecine pour lui faire passer le goût du poisson.

    Le lendemain, de nouveau, après le départ des pêcheurs, Pelandok était dans le village. Il chercha un long bout de rotin, et quand il leut trouvé, se mit en devoir de faire, à lune des extrémités, un nud coulant. Sur ces entrefaites arriva le Géant qui salua Messire le Ministre et Conseiller royal.

    Bonjour, Sang Dirimba, que fabriques-tu là avec ce rotin ?
    Eh mais, repartit lautre, tu me vois occupé à une opération très délicate, à composer un charme que menseigna jadis un pahwang (5) très renommé.

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    (1) Barques de pêche.
    (2) Race fabuleuse de géants qui avaient des défenses leur sortant de la bouche et portaient une lance sur leurs épaules.
    (3) Est-ce possible ?
    (4) Lutianus spec ? perche de mer dune magnifique couleur rose, et très appréciée pour la table ( Handbook to British Malaya, 1927, p. 181).
    (5) Sorcier Les Malais ont conservé de leur religion primitive, lanimisme, une multitude de superstitions (charmes, philtres, envoûtement, incantations etc.), aussi ont-ils plus souvent recours au sorcier quà leur imam (prêtre musulman). La Maison de Perak a un sorcier attitré, de sang royal, le Sultan Muda, qui entretient des relations avec les esprits de la terre (cf. Pap on Mal. Subjects, R. S. Wilkinson, Life and Customs, Part I, p. 55). Pour donner à leurs pratiques de magie un petit air orthodoxe, les Malais nhésitent pas à y introduire lélément musulman. Voici par exemple une invocation pour la moisson du riz ; celui qui la récite doit, en même temps, agiter une étoffe blanche : Esprits qui épiez et gardez ! tout ce qui apparaît au-dessus du champ est à moi ; tout ce qui est au-dessous est à vous. Nabîmez pas ni ne détruisez ce qui est à moi, autrement vous serez dévorés par les trente chapitres du Koran ! Tel sera votre châtiment (Jour. of the F. M. S. Mus. Rice Ceremonies in Negri Sambilan by R. O. Winstedt. Vol. IX, p. 122).


    Et, senquit le Gergasi, devenu curieux, à quoi servira ce charme ?.
    A deux choses ; dabord à rendre mes deux canines encore plus venimeuses quelles ne sont, et ensuite à guérir toutes les douleurs des os et de leurs articulations.

    Quand il eut terminé le nud coulant et se fut assuré quil était solide et jouait bien, Pelandok dit au géant qui assistait avec un profond intérêt à la confection dun charme ayant double vertu :
    Grandpère, excuse-moi, mais cette occupation ma beaucoup fatigué, et je ferais avec plaisir une petite sieste. Ne me dérange pas, je te prie.
    Certainement non, promit son compagnon.
    Rappelle-toi, lui dit encore Pelandok, que lorsque je ferme les yeux, je ne dors pas ; cest seulement lorsquils se mettent à papilloter que je dors ; garde-toi bien de loublier.
    Oh ! par exemple, voilà qui est drôle dit le géant.
    Et puis aussi, continua Pelankok, je tai déjà dit que mes canines étaient venimeuses (1), ne tavise pas dy toucher pendant mon sommeil, car cela te causerait de gros désagréments, je ten préviens.
    Oui, oui, ne tinquiète pas, promit encore le Gergasi, on les laissera tranquilles, tes canines.

    Sang Dirimba sétendit près de son compagnon, ferma les yeux et se laissa aller à un sommeil léger, puis, lorsquil séveilla, il se mit aussitôt à cligner des yeux. Le géant, qui lobservait du coin de lil, se dit :
    Bon ! notre ami dort, cest le moment de voir si ses fameuses canines sont aussi dangereuses quil le prétend.

    Et du bout de son énorme doigt, avec des précautions infinies, il toucha aux canines de Pelandok. Mais, constatant que rien dinsolite ne se produisait, il se mit à sourire de pitié :
    Peuh ! cest là une farce que me contait cet avorton !

    Pelandok se dressa sur son séant :
    Quel délicieux somme je viens de faire ! dit-il.
    Cest aussi mon avis, répliqua le géant, et, ma foi ! jai fort envie de timiter car la longue marche que jai dû fournir, ce matin, pour venir ici, ma raidi les jambes .
    Dors, grandpère, dors. Je prendrai soin que personne ne te vienne troubler.

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    (1) Cest une croyance répandue chez les Malais et autres races habitant la presquîle que les canines supérieures du Tragulus sont venimeuses. Nous verrons plus tard (Chap. X) Pelandok raconter à Rimau le Tigre la même farce.


    Sitôt quil le vit plongé dans un profond sommeil, Pelandok monta dans une des huttes du village, et, rapportant des cendres encore brûlantes, les déposa sur lune des grosses pattes velues du Gergasi, puis vivement sen fut sallonger à une dizaine de pas, humant dun air innocent la brise qui montait du large.

    Ah ! ce ne fut pas long. Le géant bondit avec un hurlement de douleur, et, se tenant la main, se livra à des contorsions, fit des grimaces, poussa des Oh là là ! Oh là là et sauta si fort dun pied sur lautre, que tout en tremblait, le sol, les huttes et jusquaux arbres de la forêt.
    Quy a-t-il, grandpère ? criait Pelandok, pourquoi danser comme cela ?
    . Mais, tiens-toi donc tranquille, ou plus rien ne restera debout dans le pays !
    Ce quil y a ? aïe ! Ce quil y a ? Cest ma main ! Adohi! (1) ce que ça brûle !
    Ta main ?.... qui te brûle ? Je parie, grandpère que tu as touché à mes canines ?
    Ma foi oui, cest vrai ! alors, ce sont ces maudites canines.... avec leur poison ? Mais, alors, je vais mourir !
    Non ! non ! jai un remède.

    Et Pelandok, saisissant le bout de rotin, vérifia si le nud coulant fonctionnait à souhait.
    Jai un remède sans pareil, te dis-je, et qui guérit toutes les maladies des os et des jointures.

    Le Gergasi, maintenant, croyait plus que jamais à la puissance magique de Sang Dirimba.
    Oh ! gémissait-il, je souffre ! je souffre ! Pelandok, je ten supplie, applique-moi ce merveilleux remède, vite !
    Puisque tel est le désir de grandpère, répondit lhypocrite, cest avec plaisir que son petit-fils apportera du soulagement à ses souffrances.

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    (1) Exclamation de douleur : aïe !


    Pelandok fit alors glisser le nud coulant jusquaux coudes et aux genoux du Gergasi qui bénévolement se prêtait à la manuvre. Puis, serrant dur, il lui demanda :
    Te sens-tu un peu mieux ? eh oui, bien sûr ! Bien !... Maintenant, grandpère, essaie de remuer... Non ? tu ne peux pas ?... Parfait ! Il ne te reste plus quà patienter quelques minutes, et ton mal disparaîtra comme par enchantement. En attendant, je cours chercher une feuille de perambas (1) et voir si je ne trouverai pas un peu deau dans le creux dun arbre. A tout à lheure, grandpère !
    Dépêche-toi, recommanda le malade, car les habitants du village vont bientôt revenir, et par les cornes dIblis ! ficelé comme je suis, je ne me sens nulle envie de faire leur connaissance.

    Comme bien vous pensez, ce fut en vain que le Gergasi attendit le retour de Sang Dirimba.

    Les pêcheurs arrivèrent, et à la vue de linfortuné géant, réduit à limpuissance, ils se précipitèrent : Cest donc toi, voleur ! criaient-ils, qui mangeais notre poisson ! Et à coups daviron, à coups de parang (2) , à coups de kris (3) , ils se débarrassèrent de lui (4).

    (A suivre)
    R. CARDON.

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    (1) Plante ?
    (2) Coupe-coupe malais.
    (3) La dague malaise. Il y a trente ans, jamais un Malais ne voyageait sans son kris ; quand il se baignait, il le gardait avec lui et quand il dormait il lavait à portée de sa main. Il lui montrait plus dattention quà sa femme et lui donnait, sans doute, une plus grande valeur. Si cétait une lame célèbre, de fabrique Bugis, parfaite dans toutes ses proportions et à toute épreuve, il ny avait aucune somme dargent qui la pût acheter ; cétait un dicton qu avec de largent on peut acheter de lor, mais non un kris qui porte bonheur. Le propriétaire dun tel kris pouvait, disait-on, frapper son adversaire au bon endroit avant que dêtre touché par lui... En 1874, chaque Malais avait avec lui autant darmes quil en pouvait porter : deux kris dans sa ceinture, deux lances dans sa main, sur lépaule un fusil et sous le bras une longue épée. Les gamins, généralement, se contentaient de trois armes. Aujourdhui (1906) les hommes portent un parapluie et les enfants leurs ardoises et leurs livres de classe. (Fr. Surttenham. British Malaya. Ch. VII).
    (4) La même histoire se retrouve chez les Bajaus de North-Borneo. Sept animaux se sont associés pour se livrer à la pêche. Le buffle et le cheval ne peuvent empêcher par la force, le Gergasi de voler leur poisson. Pelandok y réussit par la ruse. Il ficèle le géant avec un rotin, lui raconte que le ciel va tomber et le pousse dans une fosse où on le tue dun coup de lance. (cf. Evans : Relig. Folkl. and Cust. in N.-Born. and the Mal. Penins. The Pelandok and the Gergasi, p. 119).
    Chez les Semang (Negrilles de la Péninsule), cet épisode fait aussi partie de la légende de TaChemempis. Des pêcheurs soffrent à travailler gratis pour lui, à condition quil les délivre dun certain Tak Taihi qui leur vole continuellement leur poisson. TaChemempis lie ce dernier avec des rotins, sous prétexte de le guérir de ses rhumatismes, et le tue à coups de bâton (cf. Evans loc cit., TaChemenipis, p. 189, 2e alin.).


    1933/104-109
    104-109
    Cardon
    Malaisie
    1933
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