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Le roman de Pelandok 3 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (daprès les Contes Malais). (Suite) CHAPITRE III Comment Pelandok et son compère Buaya le Crocodile samusèrent à tirer à la corde (1)
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (daprès les Contes Malais).
    (Suite)
    _____


    CHAPITRE III
    Comment Pelandok et son compère Buaya le Crocodile
    samusèrent à tirer à la corde (1)
    ____

    Peu dinstants après, Pelandok musait sur les bords de la rivière, riant encore de la bonne craque quil venait de conter au Connétable, lorsquil aperçut, à quelques pas de là, son compère Buaya le Crocodile qui chauffait au soleil sa vilaine carcasse rugueuse. Buaya était le prince de la rivière, entouré par tous dune crainte révérentielle, car tous, quils fussent habillés décailles, de poils ou de plumes, se tenaient à bonne distance des crocs de sa Seigneurie. A plat ventre sur le sable et les yeux humides de larmes, le Si Rangkak songeait, rageur, à Kra (2) le Singe qui, du bout dune branche où il se balançait par la queue, lui avait, une bonne heure durant, servi sa plus riche collection de grimaces.

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    (1) Episode donné avec quelques autres Pelandok-Tales par Sir G. Maxwell dans son livre In Malay Forests (A tale by the wayside, p. 232).
    (2) Macacus cynomolgus ; le singe gris commun à longue queue.


    Linsolent ! grommelait-il tout haut ; Et dire que je nai pu le décrocher !
    Qui ça ? demanda Pelandok que le désespoir sincère de Buaya amusait fort.
    Eh ! ce pitre de Kra le Singe !
    Bah! la prochaine fois tu seras plus chanceux fit Pelandok consolateur.
    Lil qui regarde, remarqua Buaya, ne souffre pas ; seule lépaule qui porte le fardeau sait ce quil pèse (1) .
    Cest de tout cur que je compatis à ta peine, affirma Sang Di Rimba, comme si elle était mienne ; nes-tu pas un de mes meilleurs amis ?
    Grand merci pour ta sympathie ; jai garde den douter. Mais lespérance est nourriture bien creuse pour lestomac qui crie. Songe à ce que nous sommes de Si Rangkak (2) dans cette rivière et dis-toi, quavec le gibier qui se fait rare, il nous faut, les uns et les autres, plus dun jour par semaine, nous coucher sur un ventre plat.
    La vie a de ces duretés, philosopha Sang Di Rimba. Toutefois, compère, à quoi bon broyer du noir ?Vous semblez persuadés, vous, les Si Rangkak, que tout est perdu lorsquun bon morceau vous échappe. Et alors, ce sont des pleurs.... et des pleurs, comme si, par Allah, il ny avait pas assez deau déjà dans la rivière. Allons, cher ami, jette bien loin de toi cette humeur chagrine qui ne vaut rien pour le foie.

    Et comme Buaya promenait mélancoliquement sur le miroir de leau ses mauvais yeux jaunes qui ne riaient jamais, une idée saugrenue germa dans la cervelle de Pelandok.
    Si nous jouions une partie, tous deux, compère ? Ça te remonterait le moral.
    Que me proposes-tu là, répondit lautre, aussi maussade quun fagot dépines. Et jouer à quoi, sil te plaît ?
    Mais... à tirer à la corde, par exemple ; tu prendras un bout et moi lautre... et allez-y !.... jusquà ce que lun de nous cède. Ce sera très amusant, tu vas voir.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Prov. mal. Buaya en somme dit à Pelandok que les sentiments de sympathie quil exprime sont bel et bien un emplâtre sur une jambe de bois et que dailleurs il ne pense pas la moitié de ce quil dit.
    (2) Ici, surnom donné au crocodile ; signifie : le Monsieur qui se traîne à quatre pattes. Le vrai nom mal. du crocodile est buaya.


    Buaya après un moment de réflexion, se dérida soudain. Cest que lui aussi, voyez-vous, avait son idée. Il frétilla de la queue, rempli denthousiasme.
    Foi de Si Rangkak, cest là une fameuse idée que la tienne ! Cours vite chercher la corde.

    Pelandok partit, se rendant parfaitement compte du motif qui avait, dune façon si soudaine, décidé son compère.
    Gros malin ! se disait-il, cest sur moi alors que tu comptes pour ton déjeuner ? Attends un peu et tu verras qui sera bien attrapé.

    Buaya, de son côté, suivait Sang Di Rimba avec des yeux plus gros que le ventre.
    Vrai ! grognait-il, Kra le Singe eût mieux fait mon affaire !

    Sans retard Pelandok fut de retour. Il traînait à la remorque une liane de près de cent coudées de long.
    Voilà la corde, fit-il tout guilleret.... Et elle est solide, va !
    Oui, admit Buaya, mais elle est fameusement longue. Je leusse préférée plus courte.
    Tu ny penses pas, le jeu eût trop tôt fini Oui, je sais, tu te figures que ma force se mesure à ma taille. Erreur !. grosse erreur !

    Et Pelandok se campa sur ses maigres fuseaux :
    Tel que tu me vois, je suis doué dune force dont tu ne peux te faire idée, dune force si extraordinaire quil ne faudra pas être surpris si tu sors du jeu bon perdant.
    Allons, nexagère pas, je te prie !
    Attends que la partie soit finie, Buaya, et peut-être alors changeras-tu davis.
    Allons, allons ! intima le crocodile vexé, pas tant de vantardise.... et passe-moi le bout de la corde.
    Tout doux, fit Pelandok. Dabord établissons les règles du jeu. Voilà : tu vas prendre ce bout dans ta gueule et serrer ferme pour ne pas lâcher....
    Je ne lâche jamais !
    Et, puisque tu nages comme un poisson, tu vas aller te mettre au milieu de la rivière, tout au fond. Puis, quand jaurai donné le signal, alors, compère, ce sera le moment pour toi de faire appel à toutes tes énergies. Quant à moi, comme leau nest pas mon élément et quAllah, dans sa miséricorde, a oublié de me donner des pattes de canard, cest de la berge que je tirerai sur la corde. Inutile de spécifier que si tu remontes à la surface, cest que jaurai tiré plus fort que toi, et que la victoire, par conséquent, sera mienne.

    Sans un mot Buaya glissa du banc de sable dans leau, et tel un tronc mort, charrié par le courant, se porta au milieu de la rivière où, sans bruit, il disparut. Aussitôt Pelandok saisit entre ses dents lautre bout de la liane et grimpa vivement au sommet dun cocotier tout proche où il lattacha solidement.

    Il se laissa glisser à terre, courut vers la berge et cria :
    Hi ! compère, je suis prêt ; tire !

    Buaya ne se le fit pas dire deux fois. La liane se tendit raide sous la brusque secousse quil lui imprima.
    Pelandok, tranquillement allongé à lombre dun buisson, trouva que le compère, pour les débuts, ny allait pas doucement :
    Pourvu que la liane tienne bon ! pensait-il.

    Un léger temps darrêt ; puis sous limpulsion du Si Rangkak, la fronde du cocotier oscilla ; par à-coups successifs elle sinclina toujours plus bas, si bien que Pelankok ne put sempêcher de frémir :
    Pourvu, murmura-t-il, que le cocotier, lui aussi tienne bon !

    Au fond de la rivière, agrippant ses quatre pattes aux rochers qui saillaient, Buaya tirait, tirait tant quil pouvait.
    Mazette ! grognait-il, cet avorton a plus de résistance que je ne croyais.

    Et han ! et han ! il tirait, tirait toujours.
    Ça vient, ça vient.

    Ah bien oui! Buaya sentit soudain ses quatre pattes glisser sur une dalle de grès polie par le courant et... hop ! le voilà parti en lair comme un ikan sepat (1) enferré au bout dune ligne.

    Là-haut, en effet, jouant loffice du petit arbre qui forme ressort dans un belentel parap (2), le cocotier sétait détendu brusquement et, sous la secousse, les noix mûres, projetées de tous côtés, pleuvaient dru comme grêle. Pelandok se tenait les côtes, secoué par un fou rire.

    Buaya qui se souvint à temps de la règle du jeu, avait entrouvert ses mâchoires et laissé filer la liane. Que son adversaire pût tirer aussi vigoureusement lui fut une surprise désagréable. Il se ressaisit néanmoins, et sous ses efforts redoublés, le palmier à nouveau penchait tantôt dun côté tantôt de lautre selon la direction quil lui imprimait.
    Je taurai, va ! grommelait-il.

    Mis en rage par la résistance obstinée quà lautre bout, lui opposait Pelandok, le Si Rangkak faisait le diable à quatre au fond de leau, si bien quà la surface de gros remous montaient chargés de sable, de vase et de détritus dont la rivière était toute troublée.

    Et chaque fois quil relâchait son effort, le temps de dire ouf, chaque fois lobstiné cocotier reprenait la verticale lobligeant à perdre tout le terrain quil avait gagné.

    Buaya sentit bientôt son courage et ses forces sévanouir comme la brume matinale que touchent les premiers rayons du soleil. Pour la seconde fois, ce jour-là, il voyait son déjeuner lui échapper.

    Cest alors que Pelandok lui cria de la berge :
    Hé ! compère, que dirais-tu dune petite pause, juste le temps de reprendre haleine?

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    (1) Osphromenus trichopterus (Pall.) tout petit poisson deau douce.
    (2) Piège.


    Buaya lâcha la corde avec un long soupir de soulagement. Si Pelandok, de son propre mouvement, proposait une trêve, il la pouvait accepter car lhonneur restait sauf. En trois coups de queue et quatre enjambées, il se trouva à la surface.

    Sang Di Rimba accourait vers lui, léger comme un papillon, aussi frais que la fleur du lis deau (1).
    Quelle bonne partie nous avons faite là, disait-il en gambadant. Foi de Pelandok, cétait superbe. merveilleux splendide !

    Et il riait de toutes ses dents au crocodile dont les naseaux laissaient échapper des reniflements rauques. Le Si Rangkak nen pouvait plus.
    Il ny a pas à dire, remarqua Sang Di Rimba ironique, tu es en meilleure forme que je naurais cru. Mais, tu sais, ajouta-t-il taquin, sitôt quon va recommencer, je me charge de tavoir et facilement encore !

    Buaya contemplait avec stupeur Pelandok dont la robe luisante et bien léchée, les yeux tranquilles et la respiration régulière ne décelaient aucun indice de fatigue.
    Cest que, fit-il je nai guère le temps de continuer le jeuJe suis encore à jeun... et le soleil est déjà bien haut.
    Tu as ma foi raison, sexclama Pelandok, jouant létonnement. On sest si bien amusé que je ne pensais plus à rien autre quau jeu. Alors, puisque tu nen veux plus, nous en resterons là pour aujourdhui. Cependant, compère, chaque fois que le cur ten dira, tu nas quà faire signe et ce sera toujours un réel plaisir pour moi que de venir tirer à la corde avec toi. Au revoir donc et bon appétit !

    Pendant que Pelandok remontait la berge, le Si Rangkak gagnait son logis, un trou spacieux quil sétait creusé sous de grosses racines plongeant dans la rivière : et, brisé de fatigue, sy endormit. Las ! pendant son somme, il ne fit que rêver quil tirait encore à la corde.
    (A suivre)
    R. CARDON.
    (1) Nénuphar.


    1933/31-36
    31-36
    Cardon
    Malaisie
    1933
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