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Le roman de Pelandok 2 (Suite)

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (d'après les Contes Malais) (Suite) CHAPITRE XI. Comment Pelandok fit naufrage et trompa I'un après l'autre Jerong le Requin et Rimau le Tigre. Messire Pelandok ouvrit un oeil : « Oh, fit-il, secouant l'oreille, la tribu de Kra le Singe se trémousse déjà là-haut ; le jour n'est pas loin ».
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (d'après les Contes Malais)
    (Suite)

    CHAPITRE XI.
    Comment Pelandok fit naufrage et trompa I'un après
    l'autre Jerong le Requin et Rimau le Tigre.

    Messire Pelandok ouvrit un oeil :
    « Oh, fit-il, secouant l'oreille, la tribu de Kra le Singe se trémousse déjà là-haut ; le jour n'est pas loin ».
    Et, poussant un gros soupir de béate fainéantise, il se laissa bercer par les « hou, hou » de plus en plus aigus qui montaient de la fronde des arbres dans la pureté du ciel blanchissant. Il bailla d'aise, comme seul un Premier Ministre le sait faire, puis s'étira longuement des quatre pattes et, soulevant la tête, ouvrit l'autre oeil. Alors, d'un coup, tous les souvenirs tragiques de la veille lui revinrent en mémoire.
    « Brrr, grogna-t-il, oublions cela ».
    Puis, s'appuyant sur ses genoux, d'un coup de reins il se mit sur pattes et se parlant à lui-même :
    « Diable ! Où avais-tu la tête, mon pauvre Pelandok, pour t'être laissé prendre ainsi follement ? »
    Il fit le gros dos, se secoua, huma l'air.
    « Ma foi, n'était ce gros bêta d'Anjing le Chien.... »
    Sang Dirimba lança une fusée de rire stridente qui s'en alla dans les fourrés d'alentour jeter l'émoi parmi le petit peuple emplumé.
    « Par la barbe d'Ibrahim, continua-t-il, j'aimerais savoir comment les affaires se sont arrangées entre gendre et beau-père ».
    Et Pelandok amusé dirigea sa course vers le soleil levant. Il trotta, trotta si bien qu'il atteignit enfin la mer. Il vit là un vieux prahu (1) que berçait la marée montante, et tout auprès un Héron qui se promenait sur ses longues pattes aussi grave qu'un Imam (1) se rendant à la mosquée.

    (1) Barque malaise

    « Hi ! Burong Kuntul (2), lui cria Pelandok, tu en as encore pour longtemps à prendre ton bain de pattes ? »
    « Farceur ! Répliqua l'autre, c'est aux « gragos » (3) que j'en ai. Je déjeune ».
    « Peuh ! Fit Pelandok, laisse-moi cette valetaille et viens avec moi dans ce bateau jusqu'à Java. Comme pêche, tu trouveras mieux là-bas ».
    « Bien vrai ? »
    « Puisque je te le dis », affirma Pelandok qui, prenant son élan, alla retomber dans la barque : « Allons ! Viens, compère ».
    Burong Kuntul, à son tour, monta dans l'esquif, et, pendant que Messire Pelandok s'asseyait au gouvernail, il hissa la voile. Aussitôt le vent du nord la vint gonfler et nos deux amis gagnèrent le large.
    Compère Héron n'est pas bavard ; il a le bec tellement long que de parler le fatigue vite. Aussi, Sang Dirimba eut beau se mettre en frais de conversation, il ne put tirer de son compagnon que quelques claquements de bec qui signifiaient tout aussi bien « oui » que « non».
    « Cheh ! (4) Pensa Pelandok, autant jouer un air de clarinette pour faire danser un « Guru Gajah (5) ! « Et il se rencogna, rempli d'un juste dépit.
    On n'entendit plus alors que le crissement des cordages et le babillage monotone des vagues aux flancs du prahu. Sang Dirimba, pour s'occuper, regarda sauter les poissons folâtrant à fleur d'eau. Mais les milliers d'étincelles qui dansaient sur les rides de la mer bientôt fatiguèrent ses yeux accoutumés à la lumière douce de la forêt profonde. Il ferma les yeux. C'est alors que, sans qu'il y prît garde, une douce somnolence l'envahit par degrés, et notre Premier Ministre du Roi Soleyman se mit gentiment à faire « ya-ya (1) » de la tête. Doucement la barre du gouvernail lui glissa de l'aisselle, et la barque, livrée à elle-même, courut une folle embardée, faisant perdre l'équilibre à compère Héron qui faillit en piquer une tête par-dessus bord.

    (1) Prêtre musulman.
    (2) Héron.
    (3) Mot bas portugais de Malacca, désignant les petites crevettes. Il est donné aussi comme sobriquet aux Eurasiens Portugais de Malacca dont une bonne partie se livre encore à la pêche.
    (4) Peuh !
    (5) Quand un éléphant a été capture, on plante auprès de lui un gros pieu qui lui enseignera ses nouveaux devoirs comme serviteur de l'homme ; ce pieu est le précepteur de I'éléphant, guru-gajah.

    « Hé quoi Pelandok, cria-t-il furieux, tu ne peux donc pas maintenir la barque ? Allons ! Tiens ferme à la barre ! »
    Réveillé en sursaut, Sang Dirimba s'excusa :
    « Bien, bien ! Ne te fâche pas, je n'ai fermé l'oeil qu'une seconde ».
    « Redresse la barque », commanda Burong Kuntul.
    « Voilà qui est fait », répondit Pelandok.
    Ah bien oui ! A peine avait-il ressaisi le gouvernail que le sommeil, à nouveau, et plus impérieux que jamais le reprit. Une seconde embardée, plus violente que la première, faillit les jeter tous les deux à la mer.
    « Oh mais, cria compère Héron, ça va durer comme cela longtemps ? Si oui, mieux vaut que tu meures tout de suite et qu'on n'en parle plus. Je m'en vais faire un trou dans ton rafiau de malheur, et t'envoyer par le fond voir ce qui s'y passe ! »
    « Pas de ça, hurla Pelandok terrifié ; Ah non ! Ne fais pas ce coup-là. Cest que, vois-tu, je ne suis pas de première force à la nage, tant s'en faut ».
    Ils remirent leur bateau d'aplomb et poursuivirent leur voyage au long cours.
    Sang Dirimba, vous me croirez sans peine, commençait à broyer du noir. Il se prit à regretter les petits sentiers de la forêt où l'on courait sans souci.
    « Quel Jin malfaisant, grognait-il, m'a lancé en pareille aventure, et me force à jouer de malheur.... Hier, c'était la marmite qui me guettait, et aujourd'hui.... »
    D'un regard circulaire il balaya l'horizon et n'y vit que le ciel et l'eau.
    « Pas la moindre motte de terre sèche ou poser une patte, soupira-t-il,... et nous ne sommes pas encore au port, hélas ! »
    La chaleur de plus en plus accablante exerçait sur Messire Pelandok une influence soporifique irrésistible. Qu'il fit tout le possible pour ne point fermer l'oeil, ça je vous réponds, et même l'impossible. N'empêche que pour la troisième fois, Sang Dirimba, par petites enjambées, et bien malgré lui, doucement repartit vers le royaume des rêves.

    (1) Oui, oui.

    Il n'y resta pas longtemps, dame non ! Un cri strident et la sensation d'une plongée dans le vide l'en rappelèrent dare dare. Dans le prahu, tout couché sur le flanc, l'eau glissait en larges nappes, et Burong Kuntul, qui avait perdu pied, gigotait des deux pattes et des deux ailes dans le vide, accroché par le bec à un coin de la voile qui « crrr-aac ! » Se fendit en son beau milieu.
    « Qu'Iblis (1) te plonge au fond de la géhenne ! Cria compère Héron au paroxysme de la colère. Tu n'es pas fou de dormir ainsi à la barre ! »
    Et « pan » ! D'un grand coup de bec, il fit sauter une planche du fond, ouvrit les ailes et planta là Pelandok au milieu de la saumure.
    Celui-ci, naturellement, suivit le prahu dans sa descente vers le fond, puis, lui faussant compagnie remonta à la surface, non sans avoir, bien entendu, à l'aller comme au retour, avalé quelques bonnes lampées.
    « Cheh ! » (2)
    Et il cracha à ne plus avoir une goutte de salive dans le gosier. Les yeux lui cuisaient et il avait peine à y voir. Il lui sembla, cependant, qu'une forme noire tournait tout autour de lui ; puis une voix caverneuse se fit entendre :
    « Tu n'es pas des plus gros, disait-elle ; mais, faute de mieux, tu feras quand même pour mon déjeuner ».
    C'était Jerong le Requin !
    « Bon, pensa Pelandok, me voilà à la même enseigne qu'un « kweh bingka » (3). Si je ne suis pas noyé, je serai mangé ».
    Regardant de plus près son interlocuteur, Sang Dirimba s'aperçut avec soulagement qu'il n'était qu'un jeune Requin, et sûrement dépourvu d'expérience.
    « Ah oui, ricana-t-il, tu veux me manger ? Attends un peu voir comme je vais te moucher, petit morveux ! » (4)
    Et tout haut :

    (1) Que le diable t'emporte !
    (2) Pouah !
    (3) Mal.: Menjadi Kueh-bingkah ; se trouver dans une position qui est sans issue. Par allusion au Kueh-bingkah, sorte de gâteau, qui se cuit avec feu dessus et dessous.
    (4) Mal.: Bagei budak sapu hingus : comme un mioche dont il faut essuyer la morve. c.-à-d.: un bêta, un maladroit.

    « Faire de moi ton déjeuner ? Y penses-tu, cher ami ; combien de bouchées de viande tireras-tu de moi ? Parlons sérieusement. J'arrive de Java.... »
    « De Java ? » Répéta Jerong qui n'en croyait mie ses oreilles.
    « Et à la nage » affirma Pelandok, tu entends ; à la na-ge. Je suis fatigué ; oh ! Pas tant que tu crois, rectifia-t-il. En tout cas, si tu veux me conduire à terre, je t'enseignerai un charme grâce auquel tu n'auras plus jamais à courir ni après ton dîner, ni après ton souper.
    « Magnifique ! » S'exclama le petit Requin. Alors, vite, grimpe sur mon dos et dis-moi où te porter ».
    Et c'est en cet équipage que Sang Dirimba retourna au « Tanah Malayu ». (1)
    Sitôt qu'ils touchèrent au rivage, Pelandok fit avancer Jerong aussi loin qu'il put sur la grève. Le coquin savait que le jusant était déjà commencé et qu'à bref délai sa monture serait échouée, complètement à sec. Sautant alors sur le sable humide :
    « Attends, dit-il ; juste le temps d'aller quérir le charme que je t'ai promis ».
    Peu après, il revenait traînant un long rotin.
    « Voilà pour commencer, expliqua-t-il. Maintenant tu n'as plus qu'à te laisser faire».
    Il se mit alors en train d'attacher le rotin à la queue du Requin.
    « Wah ! (2) Fit celui-ci, tu serres trop fort ».
    « Du tout, affirma Pelandok.... Ne remue pas, voyons ; tu vas tout faire rater.... C'est qu'avant de t'administrer les simples qui composent le philtre en question, il me faut t'attacher solidement, vois-tu ».
    Le Requin, non sans grogner, se laissa faire. Et quand ce fut fait, Sang Dirimba cria :
    « A nous deux maintenant ! »
    Il saisit alors le bout du rotin et tira, tira jusqu'à ce que Jerong complètement sorti hors de l'eau eut, dans un dernier spasme, rendu son vilain « nyawa » (3).

    (1) C.-à-d.: la terre Malaise, de la presquîle de Malacca.
    (2) Aie.
    (3) Nyawa : le principe vital ; aussi l'âme ; ne pas confondre avec le seman-gat, l'âme consciente, qui peut prendre une forme matérielle. Cf. Chap, VII, p., note (1).

    Brandissant son parang, Pelandok se mit à tailler à belles tranches dans la carcasse de son défunt compère.
    « Quel « makan besar » (1), ce soir, pensa-t-il, et tout cela, rien que pour moi, pour moi tout seul ».
    De plaisir, il fit claquer sa langue.
    Un grognement sauvage lui fit écho. Foudroyé, Pelandok renfonça la tête entre ses épaules, et leva le nez....
    Ce qu'il vit ? Vous l'avez deviné : il vit Rimau, mes amis, Messire le Grand Connétable dans sa robe jaune striée de noir, et qui le regardait avec des yeux qui certes ne contaient pas fleurette.
    « Oui, c'est moi, Sang Dirimba, et je to retiens pour mon souper ».
    « Pour ton souper ? Répéta impudemment Pelandok. Tiens, regarde celui-là et il montra la carcasse de Jerong il m'avait retenu pour son déjeuner. Vois ce que j'en ai fait.
    « Ah bah ! »
    « Moi, Sang Dirimba, pour ton souper ! Continua Pelandok de plus en plus hardi, et cela, alors qu'il y a là sous ton museau, assez de viande pour nous rassasier tous deux jusque par dessus les oreilles. Que tu es bête, Compère ! »
    « De fait, convint ce gros glouton de Rimau ; alors tu m'invites ? »
    « Et comment, si je t'invite. Je me préparais justement à t'aller chercher. N'es-tu pas mon ami, et de tous mes amis le plus cher ? »
    « Oh ! N'exagérons pas, répliqua Rimau. Rappelle-toi mon rêve au sujet de Kambing Itam, le Bouc Noir. Si je ne l'ai pu manger, c'est bien par ta faute,... La belle morale, ma foi ! Que tu es allé ce jour-là prêcher au Roi Soleyman ».
    « Kambing Itam ! Et Pelandok leva les bras au ciel manger Kambing Itam, une pareille abomination, mais, Compère, tu en eusses été malade pendant toute une année de mais (2), malade à en rendre l'âme. Tiens, ajouta-t-il d'un air parfaitement dégoûté, n'en parlons plus. Voyons plutôt à préparer notre souper.
    Et passant sous les babines de son « invité » un aileron de Requin.

    (1) Quel festin, quelle bombance.
    (2) Une année de mais = trois mois. Une année de riz = six mois, le temps qu'il faut à ces deux céréales pour arriver à maturité.

    « Parle-moi de cela, Rimau, voilà un morceau délicat ! Seulement avant de cuire toute cette viande, il serait bon de la passer dans l'eau pour enlever le sable qui la salit. Si tu allais chercher de l'eau, compère ? »
    Rimau s'en fut à la rivière et revint sans tarder :
    « Voilà de l'eau ».
    « Parfait, répondit Pelandok qui s'était couché bien à son aise. Lave la viande maintenant».
    Rimau lava la viande. Et quand il eut terminé :
    « Maintenant, lui dit Pelandok, va chercher du feu ».
    Rimau partit et apporta du feu.
    « Maintenant, dit encore Pelandok, fais rôtir la viande ».
    Et le gros nigaud de Rimau disposa la viande sur le feu.
    Quand elle fut à point :
    « Encore un petit service dit Pelandok à cette vieille bête de Connétable Cours à la petite source, là tout près, et rapporte-nous de l'eau pour boire ».
    A peine la queue de Rimau avait-elle disparu dans les fourrés que ce coquin de Pelandok rassemblait tous les morceaux de viande et les emportait au sommet d'un filao (1).
    A son retour, le Grand Connétable ne trouva plus que les cendres du foyer. Je vous laisse à penser le beau tapage qu'il fit.
    « Une farce de cette taille, grommela-t-il rageur, ça passe pour une fois... pourvu que je ne te retrouve pas ; mais, Sang Dirimba, si jamais je te rencontre, foi de Rimau, c'est par ma griffe que tu mourras ».
    (A suivre) R. CARDON

    (1) Casuarina spec ?


    1934/106-113
    106-113
    Cardon
    Malaisie
    1934
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