Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le roman de Pelandok 1

Le roman de Pelandok (Suite) CHAPITRE XXIII Comment Pelandok tua Rimau Kumbang la Panthère Noire et maria son fils adoptif à la fille du Roi. Depuis qu'il avait vu Rimau se débattre dans la rivière au milieu des Crocodiles, Sang Dirimba vivait en sécurité. Pour lui, pas l'ombre d'un doute que les Si Rangkaks n'eussent dévoré le terrible Connétable ; car, \ a-t-on jamais vu un Crocodile rejeter une carcasse ? " Quant à rester dans ce pays, sans cesse exposé à la rancune des Si Rangkaks, point n'y fallait songer."
Add this
    Le roman de Pelandok
    (Suite)

    CHAPITRE XXIII

    Comment Pelandok tua Rimau Kumbang la Panthère Noire et maria son fils adoptif à la fille du Roi.

    Depuis qu'il avait vu Rimau se débattre dans la rivière au milieu des Crocodiles, Sang Dirimba vivait en sécurité. Pour lui, pas l'ombre d'un doute que les Si Rangkaks n'eussent dévoré le terrible Connétable ; car, \ a-t-on jamais vu un Crocodile rejeter une carcasse ? " Quant à rester dans ce pays, sans cesse exposé à la rancune des Si Rangkaks, point n'y fallait songer.
    A force de trotter dans la jungle et la forêt, de grimper les collines, et de descendre dans les vallées, il arriva sur les bords d'une rivière dont j'ai oublié le nom. Une hutte se dressait, non loin de là, sur des pilotis de bambous, protégée par la fronde de maigres cocotiers, au milieu d'un carré de patates qu'entourait une clôture de tiges de tapioca.
    Tout d'abord, Pelandok rôda autour du jardin et, quand il se fut bien assuré que personne n'était à la maison, il sauta par dessus la haie, courut droit à l'échelle et, par la porte mal fermée, se glissa dans la place. Sur le foyer aux cendres refroidies trônait un grand chaudron. Du riz brûlé (1) adhérait encore à la paroi. Notre Premier Ministre mangea de ce riz tout son saoul, ayant soin toutefois d'en laisser au fond quelque peu. Alors il enleva le chaudron et l'alla mettre à flot sur la rivière. Puis, sautant dans cet esquif d'un nouveau genre, il se laissa porter au fil de l'eau, évitant habilement, à l'aide d'un bambou, les rochers et les troncs d'arbres morts qui encombraient le lit de la rivière.

    (1) La croûte de riz légèrement brûlé qui adhère à la marmite quand on l'a laissée trop longtemps sur le feu.

    Comme il passait devant un village, il héla un jeune homme assis sur la berge.
    " Que fais-tu là ? " lui cria-t-il.
    " Rien, ma foi ! " répondit l'autre.
    " A lors embarque ! " lui commanda Pelandok.
    Et le voyage au long cours se poursuivit avec à bord ce nouveau passager.
    Ils atteignirent certain coude de la rivière où ils firent escale. En cet endroit, justement, vivait un vénérable ermite, Pa' Si Bago', (1) le Macaque Solitaire, vieille bête, laide et hargneuse, qui avait dit adieu au monde qui ne voulait plus d'elle.
    " Bonjour, Pa' Si Bago, lui dit Pelandok ; que peux-tu bien faire ici ? "
    " Moi ? Répondit le Macaque, et que voudrais-tu que je fasse ?"
    " Alors, toi aussi, viens avec nous ".
    Et Pa' Si Bago' sauta dans l'esquif disant, sans rechigner, adieu à la vie cénobitique.
    Quand nos trois compagnons eurent ainsi vogué longtemps, contourné bien des caps et causé grand émoi dans les villages qui les virent passer, ils atteignirent enfin une contrée dont la population leur parut fort clairsemée. Intrigué d'un pareil état de choses, Messire Pelandok partit en reconnaissance. Il tomba enfin sur un villageois.
    " Or ça, lui demanda-t-il, pourrais-tu me dire, l'ami, pourquoi l'on voit si peu de monde dans ce drôle de pays ? Voilà que je marche depuis l'aube et tu es le premier homme que j'aie encore rencontré sur mon chemin ".
    " C'est que, Messire, répondit l'homme, Rimau Kumbang la Panthère Noire (2) a, par ses ravages, désolé la contrée ".

    (1) Pa' Si Bago' : "le Grand-père qui a un goître". Macacus nemestrinus ou " berok" des Malais. (Cf. Note du Chap. XII). Mat Noordin a donné une autre histoire où Pa' Si Bago' joue un rôle important (The Baboon P' Si Bagok and the girl ; J. R. A. S. S. B., 1906, N° 46, p. 65). Ici le Macaque ne semble être introduit que pour rendre Plus comique encore cette histoire nautique de Pelandok. Il disparaît sans bruit, sans qu'on y prenne garde. A noter que ce personnage grotesque n'a rien de commun avec le Hanuman de l'Inde, ce fameux roi des singes qui vint à l'aide de Rama dans son expédition contre Ravenna, roi de Ceylan.
    (2) Felis pardus niger ; ne serait qu'une variété de la panthère commune, dont elle diffère par sa robe noire aux taches d'un noir plus foncé. Cette panthère est répandue dans toute la Presqu'île Malaise.

    " La gueuse est cousine de Rimau le Tigre, remarqua Pelandok, et ne vaut guère mieux que lui. Va donc dire de ma part au Roi que se débarrasser de cette mauvaise bête n'est peut-être pas aussi difficile qu'il le croit.
    Sans plus tarder, le villageois courut trouver le Roi et lui rapporta fidèlement les paroles de Pelandok.
    " S'il en est ainsi, retourne vers ce Sang Dirimba, commanda le Roi, et dis-lui de venir ici...... et dare dare ".
    L'homme rejoignit Pelandok et lui communiqua l'ordre royal.
    " Bien, " dit le Grand Conseiller et Premier Ministre de S. M. Soleyman. Et ils partirent de compagnie pour la Cour.
    " Ce que dit cet homme est-il vrai, demanda le Monarque, que tu te fais fort de tuer Rimau Kumbang la Panthère Noire ? "
    Pelandok courba révérencieusement l'échine ainsi qu'il avait coutume de le faire à la Cour du Roi son maître.
    " Avec le puissant secours des effluves qui émanent de Votre auguste personne (1), dit-il, et si tel est le vouloir d'Allah, votre esclave s'engage à tuer Rimau Kumbang. Mais, pour que ce lui soit possible, il prie Votre Majesté de vouloir bien lui donner un grand pot rempli de glu et deux sacs de coton ".
    " Qu'à cela ne tienne ", répondit le Roi.
    Et il ordonna d'apporter la glu et le coton qui furent remis à Pelandok.
    " Que Votre Majesté, dit alors Sang Dirimba, daigne m'excuser mille et mille fois ; mais, au cas où Rimau Kumbang soit tuée, quelle récompense donnerez-vous à votre esclave ? "
    " La main de ma fille (2) ", promit le Roi.

    (1) Dans le Commentaire du Chap. XIV, nous avons vu ce qu'il faut entendre par ces effluves émanant de la personne royale et se communiquant même aux " regalia " ou ornement royaux. En somme Pelandok, ici, demande au roi de le faire participer de cette puissance pour pouvoir ainsi détruire la Panthère. D'après Ivor H. N. Evans, cette croyance au " Daulat " existerait même chez les sauvages Sakai-Jakun, habitant le petit Etat de Jelebu près de Malacca, qui ne prononcent jamais le nom de leur propre père dans la crainte d'être foudroyés par le "pouvoir" inhérent à ce nom. De même la femme Malaise, en parlant de son mari, évitera de le désigner par son nom, mais dira, par exemple : le père de Mat, le père de Yusuf ou de tel ou tel de ses enfants Sans doute, faut-il voir dans cette coutume un reste de ces croyances animistes conservées nombreuses par les peuples Malais en dépit de leur conversion à l'Islam.
    (2) Ce genre de mariage, entre hommes et bêtes, n'est pas rare dans les contes d'Orient. Généralement par après, la " partie bête " est transformée en homme. On retrouve, dans les Contes de Perrault par exemple, cette mentalité Orientale qui fut celle commune à tout le genre humain, exception faite du peuple d'Israël choisi par Dieu pour garder intacte la croyance au vrai Créateur et Conservateur de toutes choses.

    Sitôt sorti du palais, Pelandok s'enquit de l'endroit et de l'heure où la Panthère Noire avait coutume, chaque jour, de venir.
    " C'est le soir, lui dit-on, à l'heure où la cigale devient bruyante, lorsqu'on appelle les enfants à la maison par crainte des esprits mauvais ".
    Comme la nuit montait, Sang Dirimba partit en compagnie des villageois qui portaient la glu et le coton, puis, quand ils furent rendus à l'endroit où la cousine de Rimau venait chaque jour, il s'assit, fit déposer près de lui le pot de glu et les sacs de coton et dit aux villageois de se cacher dans les hautes herbes environnantes.
    A peine avaient-ils quitté, que Rimau Kumbang débouchait de la forêt.
    " Bonjour, jolie Commère, lui dit courtoisement Pelandok ; où vas-tu de ce pas ? "
    " Je m'en vais, répondit-elle, attaquer les villages ".
    " Et, s'enquit Pelandok, depuis combien de temps fais-tu la guerre à ce pays ? "
    " Depuis trois mois environ ".
    " Comment ! s'exclama Pelandok, et depuis ce temps tu n'as pu encore en venir à bout ? Je vois ce qui te manque, ma Commère ; tu n'as pas le charme magique (1) qui t'assurerait la victoire. S'il t'était donné, ce charme, tu pourrais en un rien de temps conquérir la contrée entière, foi de Pelandok ! "
    " Un charme magique, dis-tu, Compère ? Quel est-il ? Et, si tu le connais, dis-le moi, je te prie, que je puisse achever enfin la conquête de ce pays ".
    " Volontiers, Rimau Kumbang ; mais j'ai bien peur que tu ne veuilles me croire ".
    " Parole d'honneur ! Sang Dirimba, tout ce que tu me diras de faire, je le ferai. Parle ! "
    Or, comme ce dialogue allait son train, la Panthère Noire considérait d'un air curieux la jarre, remplie de glu jusqu'aux bords, et les deux sacs bourrés de coton.
    " Qu'est-ce cela ?" demanda-t-elle enfin, les désignant d'un coup de tête.
    " Cela même dont je te parle, répondit Pelandok. C'est le fameux charme en question. Si tu te l'appliques sur tout le corps, en raison de son pouvoir magique, ta force et ton courage, déjà grands, seront décuplés sur le champ ".


    (1) Nous voilà revenus à l'histoire du Gergasi (Chap. IV), sauf que la glu et le coton remplacent ici le rotin et qu'il s'agit non plus de guérir un rhumatisme, mais d'infuser un courage que rien n'arrête et qui rend invincible.

    " Oh ! Sil en est ainsi, Compère, applique-moi vite ce charme, je t'en supplie !... du bout du nez au bout de la queue ".
    Sang Dirimba, vous pensez bien, ne se fit pas prier devantage. Avec une poignée de sabut (bourre de la noix de coco) en guise de pinceau, il barbouilla la robe de Rimau Kumbang d'une forte couche de glu et, par dessus, colla tout le coton des deux sacs. Il eut soin d'en couvrir même les yeux de sa Commère.
    " Mais je n'y vois plus ! " grogna Rimau Kumbang déjà de mauvaise humeur.
    " C'est ce qu'il faut, lui assura Pelandok. Maintenant, chère amie, pour donner au charme toute son efficacité, reste bien tranquille et ne t'inquiète pas de ce que je pourrai dire ".
    La Panthère Noire promit d'être sage.
    Alors Pelandok héla les villageois qui accoururent, portant en main des damars (torche) allumés et, sur un signe de lui, ils mirent le feu aux quatre coins de la brousse. De grandes flammes jaillirent et les broussailles et les herbes, mordues par le feu, crépitèrent. Rimau Kumbang, ficelée qu'elle était dans son coton, ne savait trop ce qui se passait. Mais bientôt se fit sentir la chaleur croissante de l'incendie dont les vagues approchaient. Elle comprit. Folle de terreur, la vilaine bête fonça de tous côtés en quête d'une issue qu'elle ne trouva point. Léché par les flammes, le coton prit feu et, au milieu d'imprécations et de rugissements épouvantables, Rimau Kumbang la Panthère Noire enfin expira.
    Les villageois coururent annoncer au Roi l'heureuse nouvelle. Sa Majesté en eut si grande liesse que cette nuit-là se passa en chants et en danses.
    Le lendemain, Sang Dirimba s'alla présenter au palais et, tirant sa plus belle révérence, parla ainsi au Monarque :
    " Sire, pardonnez à votre esclave. Il vient confirmer la nouvelle de la mort de Rimau Kumbang. Il l'a tuée sans qu'aucun dommage s'ensuivît. Et, maintenant, votre esclave se permet de rappeler à votre auguste personne la promesse qu'il en eut hier ".
    " Ne crains rien, lui répondit le Roi. Quand tout sera prêt, Sang Dirimba, je tiendrai ma promesse ".
    Alors le Roi ordonna qu'il fût fait par tout le royaume de grands préparatifs pour le mariage de sa fille avec Messire Pelandok, Grand Conseiller et Premier Ministre de S. M. Soleyman. Sitôt qu'il vit tous ces apprêts, Sang Dirimba courut de nouveau à la Cour.
    " Gardez-vous bien, Sire, de me donner la main de votre fille. Je ne suis, hélas ! Quune pauvre Bête. Mais si Votre Majesté y consent, permettez-moi de la demander pour mon fils adoptif, ce jeune homme qui m'accompagne ".
    Le Roi et sa fille se montrèrent, en vérité, fort aises de cet arrangement.
    Grandioses furent les fêtes nuptiales. Elles durèrent, ainsi que le veut la coutume, sept jours et sept nuits. On y dansa bien et l'on y mangea mieux encore.
    Quand les flûtes, les tamtams et les tambours rentrèrent dans le silence, Sang Dirimba prit congé du Roi et sortit comblé d'honneurs. C'est que, voyez-vous, pleuvrait-il de l'or dans un pays qui nous est étranger et dans le nôtre des cailloux, ce serait encore notre pays que nous aimerions le mieux (1). L'anguille, n'est-il pas vrai, retourne toujours à sa vase et le poisson à son étang (2). Aussi Messire Pelandok avait hâte de revoir sa forêt et ses petits sentiers, de revoir aussi sa Dame qu'une vie d'aventures l'avait fait si longtemps négliger.
    " Et c'est là grosse sottise, grommelait-il en y songeant, que laisser ainsi femme seule en charge du logis, car la barque en arriverait vite à être dirigée de la proue (3). Je ne serais plus maître chez moi ! "

    (A Suivre) R. CARDON

    (1) Proverbe Malais.
    (2) Deux dictons Malais.
    (3) Quand, à la maison, c'est la femme qui porte culotte, les Malais disent que la barque, au lieu d'être dirigée par le gouvernail (que tient l'homme), l'est de l'avant, c.-à-d., par la femme qui ne reçoit de grâces d'état que pour obéir et non pour commander.

    "
    1935/29-35
    29-35
    Cardon
    Malaisie
    1935
    Aucune image