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Le roman de Pelandok 1

Le roman de Pelandok le Chevrotain Seigneur de la Forêt (d'après les Contes Malais) (Suite) CHAPITRE X Comment Pelandok refusa de se marier et fit bien. A l'insu du bonhomme, Pelandok l'avait suivi, caché par les hautes herbes qui se croisaient au-dessus du sentier. Aussi vous pensez bien que de toutes les malédictions qui dégringolaient drû comme pluie d'orage, pas une n'était tombée à terre. Sang Dirimba avait l'ouïe fine.
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    Le roman de Pelandok le Chevrotain
    Seigneur de la Forêt
    (d'après les Contes Malais)
    (Suite)

    CHAPITRE X
    Comment Pelandok refusa de se marier et fit bien.

    A l'insu du bonhomme, Pelandok l'avait suivi, caché par les hautes herbes qui se croisaient au-dessus du sentier. Aussi vous pensez bien que de toutes les malédictions qui dégringolaient drû comme pluie d'orage, pas une n'était tombée à terre. Sang Dirimba avait l'ouïe fine.
    Quand la porte se fut fermée sur le dos du paysan, un vieux chien, tapi sous la hutte derrière un tas de fagots, se hasarda au clair de lune.
    \ Ne te montre pas trop, lui conseilla Pelandok, le maître est d'humeur noire, et tu peux parier que demain il y aura plus de coups de trique que d'os à récolter ".
    " Bah! Fit l'autre d'une voix dolente, il y a beau temps, Sang Dirimba, que je suis fait à ce régime ".
    " Alors, tant mieux pour toi. En tout cas, te voilà averti. Bonne nuit, compère ; je m'en vais souper ".
    Pelandok disparut dans l'ombre du verger, et piqua droit vers le premier potager qui s'offrit. Il tourna autour de l'enclos, cherchant entre les bambous quelque ouverture à sa taille. Il eut vite fait de la découvrir et d'y glisser sa personne menue.
    Une fois dans la place, quelle bombance, mes amis ! Il y avait des concombres, et si beaux qu'il ne put, ma foi, se retenir de donner à chacun un coup de dent. Seulement quand, bien repu, il voulut quitter ce lieu de délices pour rejoindre un campement, ce ne fut pas chose aisée. Pendant qu'il soupait le coquin de trou s'était rétréci.
    " Han !... Han ! Et han ! " A force de pousser... il s'en tira tout de même.
    Le lendemain, au petit jour, le vieux matois de paysan descendit à la rivière pour ses ablutions quotidiennes. La vue de l'eau ne fit que rafraîchir dans sa mémoire les événements de la veille et aviver sa mauvaise humeur.
    Voilà pourquoi, lorsque de retour à la maison, il étendit la natte pour la prière, ce fut plus fort que lui : aux pieux versets du Coran se mêlaient, sans qu'il y pût mais, des sentences terriblement profanes ; les unes bousculaient les autres comme poules blanches et poules noires qui se battent pour le paddy (1).
    La journée débutait comme s'était terminée la précédente : mal, très mal. Et il y eut pis que cela. Car, après tout, des distractions dans la prière, quel croyant n'en a pas ?
    Un ennui, tout le monde le sait, ne vient jamais seul. Il en est des ennuis comme des canards qui vont au fossé barboter, ils se suivent, l'un poussant l'autre.
    Or, dans l'espoir de donner à ses idées un dérivatif salutaire, notre homme partit faire un tour de jardin. Il avait là de magnifiques concombres fruit de son travail, d'un travail très modéré, bien entendu. Soit dit en passant, pour les mener à maturité la nature, plus que lui, y mettait du sien. Et c'est ainsi qu'il convient de faire pour que tout aille bien. Sûrement, rien que d'admirer ses concombres suffirait à ramener le calme en son coeur.
    Comme il franchissait l'enclos du potager, un spectacle pitoyable le cloua sur place, une jambe en l'air, bouche bée, muet de fureur. Et il y avait de quoi. L'abominable ripaille que Messire Pelandok était, la nuit, venu faire de ses concombres! Pas un, vous m'entendez, qui ne portât la marque d'un coup de dent. Certes le désastre était grand.

    (1) La plante de riz et aussi, comme dans le cas présent, le grain de riz non décortiqué.

    " Sayang lah ! (1) Gémit-il, des concombres qui poussaient si bien tout seuls ! "
    Remis de son émotion première, le bonhomme procéda méthodiquement à une enquête qui le mena sans faute au trou par lequel le maraudeur nocturne était entré et sorti.
    Ce soir-là, quand descendit la nuit, un jerat (2), un lacet bien tendu autour du trou attendait Maître Pelandok. Ce dernier, que grisait la bonne chère en perspective, perdit toute prudence et vint tout droit s'y faire prendre par la patte.
    Il eut beau s'arc-bouter sur les trois pattes restées libres et tirer à en perdre haleine, il eut beau secouer le maudit fil par saccades brusquées, vains efforts. Plus il tirait, plus le noeud coulant mordait.
    De guerre lasse, il se coucha.
    " Mon pauvre Pelandok, dut s'avouer l'infortuné Ministre du roi Soleyman, te voilà pris, et bien pris ".
    Là-haut, comme hier, la lune faisait en flânant sa balade sentimentale, et cette vue lui rappela les deux plaideurs.
    " Tiens, se dit Pelandok, si, par hasard ce jardin appartenait à l'un des deux bonshommes, voilà qui serait drôle ; pourquoi ne serait-ce pas celui du prêteur à qui j'ai fait rendre les trois dollars ? ...... Oui, mais si c'est à l'autre ! "
    " Et pour le coup, Sang Dirimba trouva que ça ne serait plus drôle du tout ; il se sentit tout à fait mal à l'aise.
    Pendant cette nuit mémorable, Pelandok, un fil à la patte, tantôt somnolait bercé par un fol espoir : " le jardin appartient au prêteur ", tantôt s'éveillait en sursaut, la gorge serrée par une angoisse encore plus folle " non, il appartient à l'autre ! " Et la blancheur de l'aube, loin de mettre un terme à ces alternatives cruelles ne fit qu'en aviver l'horreur.
    Le moment allait venir qui déciderait de son sort. Le bruit des Portes qui grinçaient en s'ouvrant, des appels qui couraient d'une hutte à l'autre, lui dit qu'il était proche. Et quand le crissement des feuilles sèches sous un pas lourd parvint à son oreille, il sut que l'heure tant redoutée sonnait.
    " Ça y est ! "
    Que oui, ça y était. L'homme qu'il avait, la veille, forcé de restituer trois beaux dollars enjambait l'enclos et marchait droit sur notre mauraudeur.

    (1) Las! Quel malheur!
    (2) Noeud-coulant.

    " Comment ! Cest toi, sacripant, qui venais manger mes concombres ; toi qui m'as, hier soir, fait perdre trois ringgit que j'avais empruntés ! Par la barbe d'Ibrahim, je vais t'apprendre qu'on ne me cause pas du tort impunément !
    Il se pencha, le regard animé d'une joie sinistre, et empoigna Pelandok par le râble. Pelandok ne doute point que son âme allait être brisée d'avec son corps (1).
    " Et puis, continua le rustre, coupant le lacet et maintenant sous son bras le délinquant, tu vas de ce pas aller à la marmite ! Oui-da! Gredin, tu vas me les payer mes concombres et mes trois dollars !"
    Il n'y avait qu'un jet de pierre du potager à la maison, et Pelandok anéanti par la catastrophe n'eut guère le loisir de dresser un plan d'évasion. Le temps de dire " Tabek Tuan " (2) et il se trouva logé dans une cage dont la trappe fut soigneusement baissée.
    " Mina ! Puteh ! Cria le bonhomme, venez voir ! "
    Sa femme et sa fille descendirent par l'échelle qui reliait au sol le plancher de la hutte.
    " Superbe! Fit Mina en extase devant la bonne mine du prisonnier : l'excellent carry que nous en allons faire " !
    " Tu entends? Canaille ! " Cria l'homme à Sang Dirimba. Et il prit la cage pour aller la déposer derrière les fagots, près de l'endroit où couchait le chien.
    Puis tous trois remontèrent dans la hutte.
    Le bonhomme, alors, s'accroupit sur une natte dans l'embrasure de la porte, prépara une chique de bétel et se l'enfonça dans la bouche. Tout en mâchant il discutait avec sa femme et sa fille, toutes deux en plein coup de feu dans la cuisine, sur la quantité qu'il fallait mettre de chaque épice pour confectionner un carry bien pedas (3), un carry tel qu'il l'aimait.
    D'en bas, Pelandok ne perdait pas un mot de ce qu'ils disaient, et, vous me croirez si vous voulez, mais d'apprendre à quelle sauce il serait mangé, ne le mettait guère d'humeur folichonne. Il entendait claquer les couvercles, le " cra! Cra ! " De la noix de coco que l'on grattait sur le paroh (4), le récurage en grand des marmites dont l'eau lui dégringolait toute grasse sur le dos à travers es interstices du plancher.

    (1) Qu'il allait mourir: putus nyawa: séparer (en brisant) l'âme.
    (2) Bonjour! Bonsoir!
    (3) Pimenté.
    (4) Instrument sur lequel on émiette la chair de la noix de coco pour préparer le carry.

    Puis c'étaient les gros rires de l'homme qui lançait à son adresse une plaisanterie grivoise, gros rires tonitruants d'ogre en liesse auquel répondait en écho le fausset suraigu des deux femmes.
    Et oui, on se réjouissait de sa mort prochaine. Sombres étaient les pensers de Messire Pelandok. A quoi bon regimber contre le destin ! Ne lui fallait-il pas mourir puisque c'était écrit ?
    A ce moment, le vieux chien de garde, qui était allé dans la rizière chasser les rats, rentra au logis. La vue de Sang Dirimba encagé comme un vulgaire musang (1) ne lui fut pas mince sujet d'étonnement.
    " Or ça, Messire que faites-vous en cette cage ? "
    Pelandok toisa le chien et vit à sa mine qu'il n'était qu'un naïf campagnard qui oncques n'était sorti de son trou, un crapaud dont toute la vie s'était écoulée sous la moitié d'une coquille de noix de coco, un pauvre ignorant, enfin, pour qui le trou d'eau où se vautre un buffle prenait les proportions d'un lac immense.
    " Ne m'en parle pas, répondit-il, son examen terminé, ce qui m'arrive est tout ce qu'il y a de plus bête. Figure-toi que tes maîtres se sont mis en tête de me donner leur fille à marier (2).
    " Bonne affaire ça, répondit le chien ; vous pourriez tomber plus mal. Puteh est gentille tout plein, savez-vous. Des trois, c'est elle qui me bat le moins ".
    " Possible, compère, mais je n'en veux pas... là, pas du tout ! "
    " Oh ! Soupira le vieux chien, si c'était à moi qu'on la veuille donner ! "
    " Et pourquoi pas ? Fit Sang Dirimba insinuant. Mais c'est à moi, vois-tu, qu'ils veulent faire le cadeau. Ne les entends-tu pas, là-haut, occupés à préparer le repas de noces ? Non ! Il n'y a qu'à moi qu'il arrive de ces vilaines histoires ; me faire prendre femme malgré moi ! "

    (1) Civette (viverra sp.).
    (2) Au Cambodge et en Annam on trouve une histoire qui s'accorde avec la fable malaise quant à la première partie. Mais, pour se libérer, le lièvre use d'un autre stratagème. Le paysan a couvert le Sophea d'une nasse. Or le prisonnier se trouve avoir comme voisins des petits poissons qui, dans une jarre d'eau, attendent eux aussi le moment d'aller dans la marmite. Il leur conseille, pour se sauver, de remuer tant qu'ils pourront jusqu'à faire culbuter la jarre. Par après ils pourront gagner la rivière. La jarre est renversée et les poissons s'enfuient : " Ho ho ! Crie le lièvre, les poissons se sauvent !" Le paysan accourt et, pour capturer les fuyards, prend la nasse qui recouvre le lièvre. Et alors ce dernier s'enfuit avec les petits poissons (Midan, dans Extrême Asie, février 1927, n° 8, p-281 Simard, dans Revue Indo-Chinoise, n° 35 p. 861, (1906)).

    Le vieux chien éternua ; il avait plus de dartres que de poils sur l'échine, et les courants d'air l'enrhumaient.
    " Sauf votre respect, Messire, ne serait-ce pas vous, par hasard, qui auriez, l'avant dernière nuit, mangé les concombres du jardin?"
    " Moi ! " S'exclama Pelandok avec tous les symptômes d'une violente indignation.
    " Enfin, on ne peut pas savoir. Toujours est-il que le maître à cause de cela nous a rossés à tour de rôle, sa femme, sa fille et moi, nous traitant à bouche que veux-tu de propres à rien qui ne faisions pas notre travail à la maison ".
    " Moi ! Répéta Pelandok, au paroxysme de l'indignation. Allons, compère, regarde-moi bien. Ai-je l'air d'un garnement qui chipe les concombres de ton imbécile de maître ? Et, ajouta-t-il prenant un air de dignité offensée, c'est sur le Ministre du Roi Soleyman que tu oses faire peser pareil soupçon ! "
    Pelandok cracha par terre de dégoût.
    Il n'en fallut pas plus pour convaincre le brave chien que la conscience du Premier Ministre était aussi blanche que la poudre de riz dont Puteh, aux jours de grande fête enfarinait sa frimousse bronzée.
    " Oui, gronda Pelandok, découvrant ses incisives dans un rictus amer, oui, on veut me l'imposer.... Eh bien, je n'en veux pas, moi, de Puteh.... Plutôt mourir ! "
    " C'est peut-être bien ce qu'il y aurait de mieux à faire, gaffa le chien.... Mais, reprit-il vivement, vous avouerez quand même, Messire, que c'est plutôt raide de voir donner la main de Puteh, qui est si mignonne, à un étranger plutôt qu'à moi, un vieux serviteur si dévoué. Qui donc tient compte, ici, des années pendant lesquelles j'ai, fidèle, ponctuel, rempli ma charge de gardien.... de jour, de nuit,.... ne dormant jamais que d'un oeil et l'oreille toujours tendue.... debout à la première alerte, aboyant à tout venant.... rôti par le soleil, trempé par les pluies.... Et c'est à vous, Messire, un étranger, je le répète, à vous qui n'avez droit à aucune reconnaissance qu'ils veulent donner leur fille à marier ! "
    " Oui, hélas! " Soupira Pelandok d'un air abattu.
    " Alors, Sang Dirimba.... Messire, vous n'en voulez pas de Puteh ?"
    " Ah ! Dame, non ! "
    " Vrai ! S'exclama le chien tout joyeux, eh bien, si cela vous va, moi je prends votre place et la main de la fille ".
    " Prends d'abord la place, compère ; la fille viendra après ".
    Le Chien, avec sa patte pelée aux ongles tout usés, leva la trappe et Pelandok, sans autre invitation, bondit hors de sa prison.
    " Maintenant, bien cher ami, ouste !"
    Ce disant, Pelandok poussa dedans le vieux benêt, baissa vivement la trappe et sans un mot d'adieu prit sa course à travers les chaumes des rizières pour gagner la forêt.
    Il n'était que temps, le maître descendait, un grand coutelas à la main, et se dirigeait vers la cage.
    " Euh ! Fit-il, se croyant atteint de berlue, qu'est ceci ? ..... Que fais-tu là dans cette cage ? Chien de malheur ! .... Et d'abord, où est Pelandok ? "
    " Mon bon maître, répondit humblement le chien, nous avons causé ensemble, Pelandok et moi,..... au sujet du mariage..... vous savez ? .... Et comme il ne voulait pas de Puteh,... c'est moi qui la prendrai.... "
    " Hein ? Que me chantes-tu là ? "
    Le chien eut l'idée vague que dans toute cette affaire quelque chose allait de travers, et, sentant qu'un violent orage s'amoncelait, il serra la queue entre les pattes.
    Le bonhomme ouvrit violemment la cage :
    " Allons, cria-t-il, sors de là et explique-toi ! "
    Le malheureux animal n'en était pas à moitié de son histoire qu'une volée de coups et de malédictions lui tannait la peau et les oreilles, et le faisait chanter plus haut qu'il n'eût voulu.
    Sur ce, Mina et Puteh, trouvant que Sang Dirimba avait de singulier accents pour faire ses adieux à la vie, accoururent, et quand elles surent de quoi il retournait, tombèrent à leur tour sur le vieux serviteur.
    Des trois, ce jour-là, ce fut sans conteste Puteh qui tapa le plus dût.
    Ainsi éconduit, notre prétendant s'en fut, en boitant, s'allonger dans un coin pour y lécher ses bosses. Le travail ne lui manqua pas.
    " Vrai! Grognait-il, si c'est ça le mariage, Messire Pelandok avait du nez de n'en point vouloir. Restons vieux garçon ".

    (A suivre) R. CARDON


    "
    1934/26-33
    26-33
    Cardon
    Malaisie
    1934
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