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Le père Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin 1

Le père Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin Le 16 avril 1879 avait lieu, dans la chapelle du Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, la touchante cérémonie du “Départ.” Douze jeunes missionnaires composaient la bande apostolique, qui se préparait à tout quitter pour aller porter dans les Missions de l’Extrême-Orient la bonne semence de L’Evangile, que la grâce de Dieu ferait lever et produire au centuple.
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    Le père Léon-Xavier Girod, Missionnaire du Haut Tonkin
    Le 16 avril 1879 avait lieu, dans la chapelle du Séminaire des Missions-Étrangères de Paris, la touchante cérémonie du “Départ.” Douze jeunes missionnaires composaient la bande apostolique, qui se préparait à tout quitter pour aller porter dans les Missions de l’Extrême-Orient la bonne semence de L’Evangile, que la grâce de Dieu ferait lever et produire au centuple.

    Au nombre des heureux partants se trouvait Léon-Xavier Girod, dont je voudrais essayer de résumer la longue et fructueuse carrière apostolique.

    Léon-Xavier Girod naquit à Poligny (Jura) le 29 novembre 1854. Dieu lui accorda la grâce de voir dans sa belle famille, dont 1es membres restèrent toujours si étroitement unis, les plus beaux exemples de foi et d’honneur chrétien. Les soins pieux dont une mère admirable l’entoura restèrent vivement gravés dans sa mémoire. Les lettres, régulièrement reçues et lues avec émotion, montraient d’ailleurs que, loin de l’affaiblir, la distance ne faisait qu’augmenter la sollicitude maternelle, toujours inquiète pour son cher enfant.

    Léon avait un véritable culte pour cette mère si aimante, et la certitude que chaque jour et à chaque instant elle priait pour lui, lui donnait la force et le courage de surmonter les difficultés et de supporter les épreuves, parfois si dures, qu’il eut à subir dans le cours de sa vie mouvementée.

    Il avait aussi un profond attachement à sa petite patrie, la Franche-Comté et, de tous les sites qu’il rencontra dans ses longues courses apostoliques, aucun ne lui semblait comparable aux beautés de son cher Jura.

    Les premières années de notre confrère s’écoulèrent à Poligny, où, entouré de soins attentifs, il apprenait à aimer Dieu de tout son cœur, à marcher droit sous ses yeux et, peu à peu, à ne pas suivre en tout les aspirations d’une nature ardente et trop facilement aventureuse.

    Ne racontait-il pas, en effet, qu’un jour (il avait 6 ou 7 ans) avec un petit camarade, prenant prétexte que son père était capitaine des pompiers, il s’était avisé d’entasser dans la remise de la maison paternelle de la paille, des bûches et, pour couronner le tout, la petite voiture qui servait à promener sa jeune sœur, puis d’y mettre le feu. Réussite complète !... Effroi, cris, émoi général, et enfin extinction. Le capitaine des pompiers, absent, n’y fut pour rien ; seulement, le soir venu, sans pompe, mais manu quelque peu militari, une correction éteignit pour toujours l’envie de recommencer.

    Quand vint le moment de songer aux études, les parents décidèrent de mettre Léon au Petit-Séminaire de Vaux, où plus tard vint rejoindre son frère cadet Stanislas. Leurs succès y furent brillants et leurs travaux scolaires couronnés par la réussite des examens qu’ils passèrent avant de suivre chacun la voie ou Dieu appelait.

    Il arrive parfois que les prévisions qui paraissent les plus plausibles se trouvent démenties par la réalité des faits. Des deux frères, ce fut le plus.... belliqueux, si j’ose dire, qui entra au Grand-Séminaire, et le plus pacifique qui plus tard fut admis à l’Ecole Polytechnique pour en sortir artilleur.

    Le temps passé au Petit-Séminaire de Vaux fut pour tous deux un temps de bénédiction, où s’accrurent les sentiments de foi vive puisés au sein d’une famille si chrétienne. Léon s’y appliqua si bien à refréner sa nature exubérante que ses camarades l’appelaient “le saint homme” et ne purent arriver à le faire enfreindre la règle du silence. Ces années d’étude étaient agréablement coupées par le temps des vacances passées à Courtefontaine, dans l’hospitalière maison du grand-père maternel, où la famille de Poligny s’était établie après la mort du père. Les jeunes écoliers y trouvèrent avec joie tous leurs parents réunis, y compris un vieil oncle maternel, l’excellent commandant Caudre, qui avait pris sa retraite en revenant de Crimée. Cet excellent homme avait pour les enfants sa sœur un cœur de père et, par affection pour eux, avait, après de louables efforts, réussi à se défaire de certaines habitudes qui ne choquent pas trop dans un milieu militaire, mais qui détonaient quelque peu dans l’intérieur paisible de Courtefontaine.

    Il encourageait et récompensait généreusement les efforts de ses neveux et prenait sa bonne part des dépenses que nécessitait leur éducation.

    Le jour vint enfin où, suivant sa vocation, Léon entrait au Grand-Séminaire, tandis que Stanislas, lui, allait à Paris pour y prépare au collège Stanislas, son entrée à Polytechnique.

    Au Grand-Séminaire de Lons-le-Saunier, Léon Girod trouva auprès d’un saint prêtre, Mr l’abbé Chève, la sage direction et les conseils éclairés dont avait besoin son âme à la fois ardente et délicate. Cet excellent prêtre, dont plus tard notre confrère ne parlait jamais sans émotion, eut vite découvert les réserves d’énergie et d’ardente charité que possédait l’âme de son dirigé. Il jugea que cette activité généreuse se dépenserait plus efficacement dans les pays de mission, et, pour s’assurer que son sentiment trouverait un écho chez son élève, il lui confia la correction des épreuves d’une “Vie du Vénérable Néron” 1 qu’il publiait à ce moment.

    Au bout de peu de temps, l’abbé Girod déclarait à son directeur qu’il demandait à son compatriote martyr d’obtenir pour lui la grâce de lui succéder dans la belle mission qu’il avait évangélisé et arrosée de son, sang. Cette déclaration avait déjà aux yeux du vénéré Mr. Chève une certaine importance : mais ce ne fut qu’après l’avoir mûrement étudiée et éprouvée que le prudent directeur reconnut la vocation à l’apostolat de son fils spirituel. Et plus tard notre confrère pouvait écrire : “Depuis le moment où, au Grand-Séminaire de Lons-le-Saunier, je relisais les épreuves typographiques de la Vie du Vénérable P. F. Néron, décapité pour la foi au Tonkin, j’avais mis le doigt et le cap sur Yentap, paroisse centrale du district de Xu Doai. Pour moi, c’était écrit.” (Dix ans de Haut-Tonkin).

    Quand ce fut chose décidée, l’abbé Girod quitta le Grand-Séminaire et, après avoir vu sa chère mère accepter généreusement le sacrifice que lui imposait une vocation si sublime, il se rendit à Paris, au Séminaire des Missions-Étrangères, où il devait passer l’année réglementaire avant d’être envoyé dans un des Vicariats de la Société.

    Il trouva dans cette maison bénie le vénéré P. Lesserteur, ancien missionnaire du Tonkin, à qui il confia le soin de son âme. A ce nouveau directeur, dont l’accueil lui avait semblé d’abord un peu de rude, il voua une affection profonde, que la distance n’affaiblit point, de loin il le tint toujours au courant de ses travaux, de ses joies de ses épreuves.

    ___________________________________________________________________________
    1.— Pierre-François Néron, né en 1818 à Bornay (Jura), prêtre en 1848, missionnaire au Tonkin Occidental, décapité pour la foi le 3 novembre 1860, après-trois mois d’emprisonnement. Béatifié en 1909.


    Vint enfin le jour tant désiré du départ. Le nouveau missionnaire avait vu exaucé le plus ardent de ses vœux : il partait pour la belle Mission du Tonkin Occidental, en compagnie du P. Rigouin, qui devait le précéder de vingt ans dans la tombe. Après un heureux voyage, dont il a laissé une relation fort intéressante où l’on trouve l’entrain, la franche simplicité, le souffle généreux et apostolique exprimés en un style très personnel, notre confrère arrivait à Haiphong le 7 juin 1879.

    Le lendemain, fête de la Sainte Trinité, les voyageurs débarquaient et se rendaient chez un prêtre indigène qu’ils avaient vu à Paris, où il accompagnait comme interprète les ambassadeurs de l’empereur d’Annam. Reçus fort aimablement, ils purent célébrer la sainte Messe dans la modeste chapelle que ce prêtre avait aménagée dans sa maison. On devine quelle fut l’émotion pieuse de cette première Messe sur le sol tonkinois.

    Le 9, la chaloupe Victoria emportait les deux missionnaires vers Hanoi, où ils arrivaient le lendemain à huit heures du matin. Les loisirs de ce voyage avaient été occupés à entendre l’intéressant récit de l’expédition de M. Jean Dupuis par un de ses compagnons, M. Cyriaque Gouma, patron de la chaloupe et compatriote de Miltiade, Thémistocle et autres grands hommes qui jadis illustrèrent la Grèce.

    Hanoi.... C’était enfin la belle Mission du Tonkin Occidental, tant désirée. Les nouveaux venus la trouvèrent calme après l’ère des persécutions qui semblait close pour toujours, grâce à la présence Tonkin de deux consuls, de quatre compagnies d’infanterie de marine et de quelques canonnières.

    Trois jours après, ils étaient à Keso, centre de la Mission, auprès de leur évêque, Mgr Puginier. L’impression que ressentit P. Girod fut profonde. Il écrira plus tard : “Avec son franc parler et sa paternelle bonté, Mgr Puginier n’eut pas de peine à s’emparer de mon esprit et de mon cœur.”

    Selon la coutume les nouveaux reçurent un nom annamite : celui qu’avait porté autrefois le Vénérable Néron : Co Bac, Père “le Nord”, fut donné au P. Girod. Etait-ce un présage, lui permettant d’espérer la réalisation de ses aspirations généreuses du Grand-Séminaire de Lons-le-Saunier ?... La suite du récit nous le dira. A Keso le Père eut la joie de voir presque tous les confrères de la Mission réunis pour la fête de leur Evêque. “La réunion est nombreuse et, puisque la variété dans l’unité constitue le beau, on peut dire que c’est une belle réunion. Bretons, Vendéens, Lorrains et Lyonnais, Champenois et Angevins, Basques et Auvergnats, Savoyards et Rouergats, Gascons et Normands, Francs-Comtois, tous provinciaux de la vieille France... tous Tonkinois !”

    Après quelques mois d’étude, le P. Girod fut jugé capable de débuter dans la vie active apostolique et fut envoyé pour aider le P. Gélot, vieux missionnaire chargé du district de Ke-Non, à prêcher le jubilé (Mai 1880). Il trouva en ce vénérable confrère “le plus paternel et le plus aimable des mentors.”

    Le jubilé fini, il partait pour Ke-Vinh, auprès du P. Cadro, chargé par l’Evêque de le former au ministère apostolique. Tous deux travaillaient de tout cœur, “l’ancien” guidant son “conscrit”, dont l’activité avait plutôt besoin d’être contenue. Parfois, voyant son jeune confrère se lancer un peu trop, il le laissait à dessein s’engager plus que la prudence ne le conseillait ; puis, recevant la confidence d’un insuccès, il donnait les avis voulus, indiquait la manière de s’y prendre après avoir bien tout examiné. “Il faut voir,” répétait-il. Et, de fait, si partout “il faut voir”, c est surtout au Tonkin, quand on a à se débattre avec les roueries des “Pères et Mères du peuple “, voire même des notables.

    On travaillait beaucoup à Ke-Vinh sous l’active impulsion du P. Cadro ; il y avait cependant quelqu’un qui faisait exception : c’était le cuisinier; et le P. Girod écrivait dans la suite ; “Alors j’avais faim et soif... de la justice, de la connaissance de la langue annamite, de l’esprit apostolique, que je trouvais surabondamment… et d’autres choses encore, moins spirituelles, que je ne trouvais pas du tout.”

    Plus tard notre confrère aimera à revenir à Ke-Vinh voir le cher P. Cadro, parler du bon vieux temps, évoquer les intéressants souvenirs des jours passés ensemble ; et il écrira : “Je l’ai revu dernièrement dans son ermitage de Ke-Vinh, habitant encore sa pauvre paillote, qui a cependant changé de place, mais qui abrite toujours la finesse du Jésuite, le travail du Chartreux, et la science du Bénédictin.” Ajoutons que l’antique paillote abrite encore le vénérable doyen du Tonkin Occidental, qui trouve que ses 80 ans d’âge et ses 56 ans de mission ne lui ont pas encore donné droit au repos… Le cuisinier, lui, a dû avoir bien des successeurs ; mais je gagerais volontiers que les formules culinaires d’antan n’ont guère varié.

    En mai 1881, Mgr Puginier appela le P. Girod pour l’accompagner dans une longue tournée de confirmation dans les dix paroisses de la province de Ninh-Binh. C’était une occasion exceptionnelle de voir, d’entendre et de retenir beaucoup de choses. Le Père en profita et, la tournée finie, rentra à Ke-Vinh, où bientôt il se trouva seul, le Père Cadro, gravement malade, ayant dû partir à Hongkong refaire sa santé, s’il y avait moyen.

    Constatons en passant, et après une convalescence de 43 ans, qu’il y a eu moyen. Deo gratias !

    Pendant que les missionnaires, sous la conduite de leur vaillant et prudent Evêque, travaillaient à la conquête pacifique des âmes, la France, jugeant que la cour de Hué et les mandarins du Tonkin se livraient à une véritable obstruction à l’observation des traités, et connaissant leur désir de se débarrasser de la présence des Français, se préparait à venir leur demander compte de leurs agissements et décidait de les obliger, fût-ce par la force, à tenir leurs engagements.

    Le 2 avril 1882, le Commandant Rivière arrivait à Hanoi, sur son aviso le Pluvier, avec 300 hommes d’infanterie de marine. Peu après, par l’embouchure du Lach-Dai, la canonnière de mer la Fanfare remontait jusqu’à Ke-So, où le lieutenant de vaisseau Gadaud voulait saluer Mgr Puginier et lui demander quelques renseignements, puis continuait sa route sur Hanoi.

    Aux demandes claires et précises du Commandant Rivière, les mandarins opposèrent leur tactique habituelle et tentèrent de biaiser : le canon eut alors la parole : le 25, Hanoi était pris.

    On devine les émotions qu’éprouvaient les missionnaires en recevant les nouvelles qui leur parvenaient plus ou moins exactement. Tous étaient à leur poste : le P. Girod visitait ses nombreuses chrétientés et calmait le plus possible les alarmes bien légitimes de ses ouailles. Le jour de Pâques, 25 mars 1883, le Commandant Rivière se présentait devant Nam-Dinh avec six canonnières et, le lendemain 26, donnait l’ordre de bombarder et d’attaquer la citadelle. Le 27, vers midi, le drapeau français flottait sur la tour démantelée.

    Ainsi commençait à se vérifier la parole d’un administrateur des affaires indigènes de la Cochinchine française, M. Motty, à Mgr Puginier, au moment néfaste où Philastre, après la mort de l’héroïque Francis Garnier, faisait évacuer le Tonkin (1874) : “Garder ce riche pays conquis par une poignée d’hommes en un mois et demi, non, c’est vraiment trop beau ! Philastre le rend aux mandarins, qui vont se préparer tranquillement à résister sérieusement ; et plus tard, quand nous serons obligés d’y revenir, nous devrons sacrifier des milliers d’hommes et des centaines de millions. Alors il sera temps de proclamer le Protectorat français.” C’est ce qui arrivait.

    Le P. Girod avait été averti de ce qui allait se passer à Nam-Dinh par les officiers du Pluvier ; de la chrétienté où il se trouvait, il entendait la canonnade et priait pour nos soldats. Une forte garnison fut laissée dans la citadelle, non seulement pour la garder, mais surtout pour assurer la tranquillité dans toute la province. Nam-Dinh était le centre intellectuel du Tonkin, et Hanoi le centre commercial. Mgr Puginier pensa qu’il était nécessaire de mettre un missionnaire au chef-lieu de cette province et désigna le P. Girod. C’est en allant à Ke-So recevoir sa nouvelle destination, que le Père eut une émotion assez vive. “J’allais joyeux, levant la tête, branlant les bras, fumant ma pipe, marquant le pas chantant à pleins poumons : “Montagnes d’Helvétie.. ie... e”; soudain, vox faucibus hœsit.... A un détour du chemin, il se trouve nez à nez avec une troupe de soldats annamites, escortant un mandarin en litière. Que faire ? Il paya d’audace et, prenant le milieu du chemin, fit d’un bon coup de coude ranger le chef de file, en cria de sa plus belle voix : “Place !” Tout le monde se rangea ahuri et le Père, passant près du mandarin qui s’informait, lui dit simplement : “C’est un missionnaire français,” et continua sa route. Son Ange gardien veillait sur lui : ce sera plus d’une fois nécessaire.

    Le premier mai il arrivait à Nam-Dinh, se demandant comment il allait se tirer d’affaire dans l’exercice de ses nouvelles fonctions et dans ses rapports avec l’autorité militaire ; mais l’accueil bienveillant qu’il reçut partout calma ses inquiétudes.

    Grâce au lieutenant de vaisseau Gadaud, qui tint à le présenter au chef de bataillon Badens, commandant la place, et aux officiers de la garnison, il eut l’impression que tous seraient heureux de lui faciliter sa tâche.

    Tranquille de ce côté, le Père procéda rapidement à son installation à la cure, où il trouvait le vénérable prêtre indigène, que tous connaissaient sous le nom de “Père la Majesté”, traduction de son nom annamite Nghiêm, “homme, dit-il, de grande vertu et de haute valeur, ayant une fierté de maintien rare chez les Annamites.” Puis il ajoute : “Moi, jeune missionnaire, je ne l’étais pas du tout, majestueux...” Il y a du vrai !

    L’emménagement ne fut pas long : à l’étage d’une maison annamite, immédiatement au-dessous du toit, que l’on pouvait toucher avec la main, et où, nous dit le Père,
    En dépit des volets, le soleil irrité
    Formait un poêle ardent au milieu de l’été.

    A Nam-Dinh, le Père Girod fut vite connu et aimé de tous, ce qui lui facilita l’exercice de son ministère ; mais son âme de prêtre souffrait de voir l’indifférence religieuse de tant de nos compatriotes. Il avait cependant la consolation de se voir bien accueilli par les malades auxquels il savait faire accepter les secours de la religion. Il voyait de suite de quelle manière il fallait s’y prendre avec celui-ci ou celui-là, y allant carrément avec de vieux brisquards que la mort n’a jamais effrayés, usant de ménagements envers ceux que troublait la pensée de leur fin prochaine, mais mettant tout son cœur et tout son zèle à assurer leur salut.

    Nam-Dinh était donc aux mains des Français, mais les mandarins n’avaient pas désarmé ; ils tenaient la campagne, et la petite garnison de la vaste citadelle devait veiller. Les enterrements des militaires décédés se faisaient en armes, de crainte de surprises ; et, le dimanche, ceux qui pouvaient venir à la Messe, officiers et soldats, y venaient armés. Tous sentaient, en effet, que la lutte ne faisait que commencer. La prise de Hanoi et celle de Nam-Dinh avaient exaspéré le ressentiment des autorités annamites, qui, se voyant trop faibles, firent appel aux bandes de Luu-vinh-Phuc, chef des Pavillons Noirs, brigands chinois dont l’audace et la cruauté terrorisaient les indigènes.

    Les hostilités reprirent bientôt : journellement Hanoi était attaqué et même bombardé. La Mission fut attaquée deux fois et, sans l’aide des braves marins, les missionnaires qui la défendaient n’auraient pu soutenir une lutte par trop inégale.

    Le Commandant Rivière eut le tort de ne pas écouter ceux qui pouvaient le renseigner exactement. Le 19 mai, il faisait faire une reconnaissance dans la direction de Phu-Hoai : il y prit part lui-même et y invita quelques officiers de passage ou rapatriables. On sait ce qui advint. Le Commandant se fit tuer bravement en voulant sauver un canon, et il y eut de nombreux tués et blessés parmi les officiers et les soldats. Plus de prudence aurait évité ce désastre.

    La nouvelle de cette facile victoire des Pavillons Noirs se répandit vite dans tout le Tonkin. Quand elle parvint à Nam-Dinh, elle redoubla la haine des mandarins et des lettrés ; elle fit naître de vives angoisses au cœur des chrétiens, qui se souvenaient qu’en 1874 la mort de Francis Garnier et l’abandon du Tonkin avaient été le signal de la plus terrible persécution.

    (A suivre) L. MÉCHET,
    Miss. du Haut-Tonkin.



    1925/408-417
    408-417
    Méchet
    Vietnam
    1925
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