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Le Père Dubois et les chrétiens canaras 2 (Suite)

Le Père Dubois et les chrétiens canaras (Suite) II Nous voici au terme de la partie ingrate de notre travail. Ce qui nous reste à dire est plus consolant. Toute médaille a son revers, dit le proverbe. Celle-ci, toute sombre quelle est, a cependant son beau côté, et cest ce côté quil nous reste maintenant à mettre en lumière.
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    Le Père Dubois et les chrétiens canaras
    (Suite)
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    II

    Nous voici au terme de la partie ingrate de notre travail. Ce qui nous reste à dire est plus consolant. Toute médaille a son revers, dit le proverbe. Celle-ci, toute sombre quelle est, a cependant son beau côté, et cest ce côté quil nous reste maintenant à mettre en lumière.

    Au préalable, une question se pose. Combien de chrétiens furent emmenés par le tyran Tippou du pays de Mangalore à Seringapatam ? Les computations ont varié de 30.000 à 80.000 et même au delà. 80.000 est évidemment un chiffre exagéré, sil ne sagit que des chrétiens. Dautre, part nous avons vu que le Père Dubois sétait arrêté au chiffre de 44.318. Ce chiffre si précis fait penser que le Père Dubois, arrivé à Seringapatam peu après la victoire des Anglais, aura eu communication de quelque énumération officielle, trouvée peut-être parmi les papiers de Tippou. Nous savons en outre, ce que larticle qui nous a servi de point de départ semble pourtant ignorer, que les chrétiens du pays canara ne furent pas les seuls déportés à Seringapatam. Cétait la politique du tyran dy faire transporter tous les chrétiens quil pouvait saisir sur nimporte quel point de ses états. Nous inclinons donc à croire que le chiffre donné par le Père Dubois aura été celui de tous les chrétiens ainsi transportés de diverses régions, et que, sur ce nombre, 30.000 étaient du pays de Mangalore. En ce qui concerne ces derniers, le chiffre de 30.000 est celui que donne James Scurry, et cest aussi celui adopté par Wilks qui, quoique venu un peu plus tard, était cependant, plus que dautres, en mesure de se bien renseigner.

    La première chose quon remarque quand on étudie cette apostasie générale, cest quelle fut tout extérieure, et que les chrétiens qui sy prêtèrent, par peur de la mort, navaient nullement lintention dabandonner la vraie religion.

    Les chrétiens apostats, que je trouvai à Seringapatam ou dans les environs, écrit le Père Dubois à son évêque (1), ne manquèrent pas, à mon arrivée, de venir se jeter à mes pieds, me protestant quils navaient jamais renoncé à la religion chrétienne dans leurs curs, et quils navaient même apostasié à lextérieur que parce que malheureusement ils avaient été privés de leurs guides spirituels, et quil ne sétait trouvé personne pour leur faire apercevoir lénormité de ce crime.

    Le premier acte de persécution de Tippou avait été, en effet, dexpulser de ses états tous les prêtres catholiques, et ce dut être bientôt fait, car ces prêtres nétaient pas nombreux. Deux dentre eux, dit-on, avaient même été massacrés à French-Rocks, près de Mysore, mais on ne connaît ni leurs noms ni aucun détail sur le genre de leur mort. Ces malheureux chrétiens, laissés ainsi à eux-mêmes, sans guide, sans préparation, car ils navaient jamais encore eu de persécution à affronter, crurent bien faire en cachant leurs convictions au fond de leurs curs pour se prêter, à lextérieur, à ce quon demandait deux. Bien plus, dans un pays comme celui-ci, où lart de simuler et de dissimuler est estimé presque à légal dune vertu, ils crurent faire acte de prudence et dhabileté en agissant ainsi. Aussi furent-ils grandement surpris quand le Père Dubois leur apprit, à ceux du moins quil trouva à Seringapatam, que leur apostasie, pour nêtre quextérieure, pour nêtre quapparente même, nen était pas moins un grand péché, pour lequel ils devaient avoir de la douleur le reste de leur vie. Il fut donc facile de les ramener au bercail. Cétait tout ce quils désiraient.

    Voici un ou deux faits qui prouvent que leur apostasie, à leurs yeux, nen était pas une. Croyant, dit le manuscrit de Barkur, que leurs tribulations provenaient de leur négligence de la loi de Dieu et de leurs devoirs religieux, ces (soldats) chrétiens se mirent à lire leurs livres de religion (2) avec ferveur et à les expliquer à ceux dentre eux qui étaient illettrés. Ceux-ci, à leur tour, apprenaient à lire et à penser à Dieu. Des mahométans, apprenant ce qui se passait, leur enlevèrent ces livres et les détruisirent. Mais quelques-uns des chrétiens creusèrent des refuges souterrains où ils se réunirent pour lire leurs livres et accomplir leurs devoirs religieux. Le Sultan en fut informé et (pour mettre un terme à cette pratique) les fit mêler avec les Corgars, les Hindous et les Mahométans.

    Ainsi ces pauvres gens ne pensaient pas avoir cessé dêtre chrétiens pour sêtre laissé circoncire et, dans la mesure du possible, ils tâchaient de pratiquer leur religion, comme par le passé.

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    (1) Cité par Launay dans son histoire de nos missions des Indes.
    (2) Le texte porte le mot puranam. Nous ne saurions décider si, dans le langage usuel de ces gens-là, ce terme désignait la Sainte Ecriture, ou bien un livre de religion ou de prière.


    Larticle déjà signalé relate cet incident, mais il veut faire croire, pour quel motif ? cest assez difficile à démêler, quil se rapporte non aux chrétiens enrégimentés mais aux autres, à ceux qui, dans son hypothèse, nauraient pas été inquiétés pour leur foi. Il suffit dun peu de bon sens pour sapercevoir quil sagit ici de chrétiens faits mahométans par force. On les eût laissés tranquilles, avec leurs livres de religion, si on neût pas tenu à faire deux des mahométans. Dautre part, sil sagissait de ceux qui nétaient pas enrôlés dans larmée, ce qui nest pas (1), cela seul ne prouverait-il pas quil ny eut pas dexception et que tous furent requis dapostasier ?

    Le second fait fut recueilli par Mgr Teissier, évêque de Mysore, mort le 26 février 1921. Quand il était jeune missionnaire, il fut placé quelque temps à Gaujam, localité située à lest de Seringapatam, dans lîle même qui porte cette ancienne capitale. Là avaient été parqués jadis beaucoup des chrétiens déportés. Le jeune Père Teissier y fut placé peu après 1880 et, parmi ses chrétiens, il en trouva quelques-uns qui étaient fils des persécutés. Lun deux, qui tenait de sa mère beaucoup de détails sur la persécution, lui raconta que sa mère, ainsi que beaucoup dautres, furent requis, peut-être à plusieurs reprises, de répéter tout haut le nom dAllah, en signe de leur adhésion à la foi du prophète ; et queux ou elles criaient de tout leur cur, non pas Allah ! (avec h aspirée) mais alla! alla ! mot qui, en canara, signifie non. Ainsi ces chrétiens proclamaient, en réalité, tout haut, leur volonté de ne pas changer de religion, tandis que les fonctionnaires mahométans, ne remarquant pas la différence des deux mots, se figuraient tout le contraire.

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    (1) Il suffit de lire, dune façon continue, le manuscrit de Barkur, lequel se trouve, traduit en anglais, dans lHistoire du diocèse de Mangalore, pour constater que seuls sont en cause ici les chrétiens enrégimentés.


    Mais si, au moment de leur apostasie apparente ou simulée, il ny eut malheureusement aucun martyr parmi ces chrétiens, il y en avait eu cependant peu avant et il y eut quelques autres après. Dabord, quand ils furent enlevés de leurs villages et conduits à Seringapatam, nous dit le manuscrit de Barkur, beaucoup moururent en chemin, victimes de la fatigue et des privations endurées. Arrivés à la destination assignée, les fièvres paludéennes, la dysenterie, le choléra et autres maladies sabattirent sur eux et dautres moururent encore, avant quil ne fût procédé à la formalité de lapostasie. Est-ce que toutes ces pauvres victimes ne furent pas de véritables martyrs ? Elles succombaient au cours et par leffet dune persécution quon leur faisait subir à cause de leur foi. Il leur eût été bien facile de dire à leurs persécuteurs : Epargnez-nous ; laissez-nous ou renvoyez-nous dans nos villages, et nous nous ferons mahométans. Une telle requête eût-elle été agréée ? nous ne savons ; mais aucun ne songea à la faire, précisément parce que lintention dapostasier ne fut jamais la leur, et cest en victimes de la persécution quils moururent. Qui oserait dire quils nont pas bénéficié, eux aussi, de cette promesse du Sauveur ? Celui qui sacrifie sa vie en ce monde, la conserve pour la vie éternelle (1).

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    (1) Saint Jean, XII, 25.


    La circonstance qui, après le simulacre dapostasie, occasionna de nouveaux martyrs, nous est encore racontée par le manuscrit de Barkur. Après quon eut enrégimenté et circoncis les chrétiens, des officiers mahométans se présentèrent à leur camp avec une garde de soldats et des porteurs de litières grossièrement faites, appelées dhoolies. Le camp des recrues chrétiennes était alors établi à Mysore, à 10 milles de Seringapatam. Ces officiers avaient été chargés par le sultan de choisir et denlever des jeunes filles chrétiennes pour le harem du tyran. Mais ils avaient à peine commencé leur détestable besogne que les chrétiens se précipitent sur eux et mettent toute la horde en fuite. Le lendemain, la même tentative ayant été renouvelée, les chrétiens mirent encore plus dardeur que la veille à chasser les intrus, car cette fois les litières furent mises en pièces. La punition ne se fit pas attendre. Le sultan, irrité, ordonna darrêter tous ceux qui sétaient signalés par leur résistance, et les fit battre si cruellement quun certain nombre moururent sous les coups. Leurs chefs, choisis parmi eux, reçurent un châtiment plus humiliant encore. Le nez et les oreilles coupés, ils furent placés sur des ânes et promenés ainsi, par dérision, à travers la ville. Lun deux, que le manuscrit appelle Moblé Anthony, apostropha ainsi le sultan : Tu mas défiguré en me coupant le nez et les oreilles; tu as oublié les faveurs qui tont été faites, mais Dieu le voit ! Puis, élevant les yeux au ciel, il fit tout haut un acte de contrition et, épuisé par la perte de son sang, il se laissa tomber à terre et expira.

    La mort de ces braves gens ne fut pas inutile, car James Scurry, précédemment mentionné, nous apprend quelle excita une profonde sympathie parmi tous ceux qui en furent témoins, et que lordre denlever des jeunes filles chrétiennes ne fut pas renouvelé. Voilà donc des chrétiens, apostats apparents, qui perdirent la vie pour une noble cause, une cause digne de leur qualité de chrétiens. Ils ne furent pas martyrs de la foi directement, mais ils le furent de lhonneur de leurs surs et de leurs filles. Est-ce trop de dire que de telles gens, assez courageux, même après leur apostasie simulée, pour braver la colère du tyran, dans de telles circonstances, lauraient bravée aussi pour conserver leur nom de chrétiens, sils avaient compris quune telle attitude était pour eux un grave devoir ? Ils crurent, dans leur ignorance, quun simulacre dapostasie pouvait tout concilier et tout sauver. Ce fut une méprise plus malheureuse que coupable. Elle était le fruit de lexécrable mentalité issue du paganisme hindou, et contre elle leurs guides spirituels, chassés dès le début et ne prévoyant pas ce qui allait arriver, neurent pas le temps de les prémunir. Espérons que Dieu, qui sonde les curs et les reins, ne leur en aura pas tenu rigueur.

    Il est surprenant et regrettable à la fois que lauteur de larticle qui a donné occasion à cette étude, dans lardeur à vouloir, à tout prix, trouver le Père Dubois en défaut, nait pas trouvé le temps de dire un seul mot des incidents signalés ci-dessus. Quant au Père Dubois, que la Société des Missions-Étrangères shonore davoir compté au nombre de ses membres les plus distingués, il ne connut pas le manuscrit de Barkur, lequel na été publié que longtemps après lui ; mais sil pouvait revenir sur la terre et prendre connaissance des traits, si honorables pour ces chrétiens, que signale ce manuscrit et que nous venons de raconter, nul doute quil serait le premier à sen réjouir.

    KOUROUVI.

    1933/481-486
    481-486
    Kourouvi
    Inde
    1933
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