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Le Père Dubois et les chrétiens canaras 1

Le Père Dubois et les chrétiens canaras (1)
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    Le Père Dubois et les chrétiens canaras (1)

    Dans une revue catholique du sud de lInde a paru, en décembre dernier, un article où lon traite du sujet indiqué dans notre titre. Mais on en traite dune manière si inexacte quil nous a paru nécessaire de faire un effort pour remettre les choses au point. Comme nous ne voulons humilier personne ni entrer dans une polémique qui naurait rien de bien édifiant, nous ne désignerons pas autrement cet article, ni la revue qui la publié. Nous nous contenterons den mentionner les inexactitudes, uniquement dans le but de rétablir les faits et de travailler ainsi pour la cause de la vérité, ce dont personne ne saurait soffusquer.

    I

    Dans le dit article, on sefforce de prouver que, parmi les chrétiens canaras qui furent déportés par le Sultan Tippou à Seringapatam, un certain nombre seulement furent forcés, avec leurs familles, dembrasser le mahométisme, à savoir ceux quon enrôla de force dans larmée du tyran ; et surtout, ceci est le point capital, que parmi ceux à qui on faisait ainsi violence, il y en eut qui refusèrent et furent martyrisés. Ceci est en contradiction directe avec ce que disent le Père Dubois et, à sa suite, le Père Launay dans lhistoire de nos missions de lInde.

    Notons, tout dabord, que larticle en question fait justice dune légende qui sétait formée autour du nom du Père Dubois. Daprès cette légende, qui paraît avoir eu cours surtout du côté de Mangalore, le Père Dubois aurait résidé dans le Mysore durant la persécution de Tippou, y aurait joui dune grande influence et, par leffet de cette influence, la persécution contre les chrétiens aurait été plus ou moins atténuée. Cette légende est tout simplement une fable. Lauteur de larticle dit très bien que le Père Dubois arriva dans lInde en 1792, cest-à-dire huit ans après la déportation des chrétiens, quil fut dabord envoyé à Salem, aujourdhui siège dun nouvel évêché, et quil nentra dans le Mysore quaprès la prise de Seringapatam et la mort de Tippou. Il ne put donc, en aucune façon, modérer la persécution déchaînée contre les chrétiens.

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    (1) Il sagit des chrétiens canaras du pays de Mangalore.


    Mais cest à peu près là tout ce que larticle a de bon et, pour le surplus, il reste fort en deçà du but visé. Rien ne prouve que seuls les chrétiens enrôlés dans larmée furent circoncis, et quant au fait du martyre de quelques-uns dentre eux, pour avoir refusé dabandonner la vraie religion, il nen existe nulle part la moindre trace sérieuse. Hélas, on voudrait pouvoir affirmer le contraire, mais la vérité, telle quelle est restée connue jusquà présent, ne le permet pas. Un martyre ne saurait se présumer. Cest un fait et comme tout autre fait, il doit sétablir par des preuves. Si toute preuve manque, si le fait lui-même nest quune fiction, il ny a pas lieu den tenir compte.

    Les témoins connus, directs ou indirects, qui ont laissé quelque écrit touchant la persécution sous le sultan Tippou, sont au nombre de sept. Ce sont : le Père Dubois, le Père Carme François Xavier Pescetto, Tippou lui-même, lauteur du manuscrit de Barkur, Becher, James Scurry et James Bristow (1), Par témoins indirects, nous entendons ceux qui, sans avoir vu de leurs yeux la persécution, en ont recueilli ce quils en connaissent, de la bouche même de ceux qui y furent en butte. Le Père Dubois et le Père Pescetto sont dans ce cas.

    De ces témoins, le Père Dubois est le plus important ; cest du moins celui dont le témoignage a le plus influencé lopinion, et ce quil dit est décisif. Aussitôt connue la prise de Seringapatam, Mgr Champenois, vicaire apostolique de la côte de Coromandel, jugeant que le temps était venu de soccuper de ces chrétiens, depuis si longtemps délaissés et quon disait si coupables (2) choisit le Père Dubois et lui écrivit de se rendre dans les pays conquis, afin de voir dans quel état la persécution du Sultan avait mis la religion. Le Père Dubois arriva donc à Seringapatam le 13 décembre 1799, chargé par son évêque de faire une enquête. Là, il trouva 1800 chrétiens qui avaient subi la persécution et qui purent le renseigner. Les autres étaient morts ou avaient déjà repris la route de leur pays dorigine. Les lettres que le Père Dubois écrivit de là à son évêque ont donc, à peu près la valeur dun rapport officiel, qui résume ce quil apprit de ces 1800 témoins et victimes de la persécution, sans parler de ce que dautres personnages encore purent lui apprendre. Or il écrivait ceci à Mgr Champenois :

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    (1) Becher, James Scurry et James Bristow étaient trois Anglais prisonniers dans le Mysore. Les deux derniers restèrent prisonniers pendant dix ans et, au terme de leurs aventures, écrivirent chacun leurs souvenirs. Le livre de Scurry a pour titre : The captivity, sufferings and escape of James Scurry, who was detained a prisoner during ten years in the dominions of Haider Alli and Tipu Sahib. Le livre de Bristow est intitulé : A narrative of the sufferings of James Bristow, belonging to the Bengal artillery, during ten years captivity with Hyder Ally and Tipu Saheb. Nous ne connaissons Becher que par la citation quen a donné larticle ci-dessus mentionné.
    (2) Lexpression est du Père Launay, qui a dû la prendre dans la correspondance de Mgr Champenois.


    Sur plus de quarante mille chrétiens, que le défunt tyran amena dans sa capitale pour les forcer dabjurer le christianisme et dembrasser la loi de Mahomet, pas un seul, pas même un, neut assez de foi et de courage pour rendre témoignage à Jésus-Christ. Non seulement ils subirent, sans la moindre résistance daction ou de parole, le joug de la circoncision, mais jusquà la prise du fort, ceux du moins qui étaient dans la place, se conduisirent comme de vrais apostats en assistant, tous les vendredis, par crainte des tourments, à la mosquée avec les autres musulmans.

    Plus dune année plus tard, malgré les recherches supplémentaires quil navait pas manquées de faire, il navait pas changé dopinion, et il lexprimait, sil est possible, avec plus de force et de précision encore, dans une lettre du 1er mai 1801 au Père Blandin, directeur au séminaire de la rue du Bac. Il lui écrivait :

    Vous serez étonné lorsque vous apprendrez que de quarante-quatre mille trois cent dix-huit chrétiens qui furent amenés, par les ordres de ce tyran, dans la capitale et auxquels il fit subir le joug de la circoncision, ils apostasièrent, et il ny en eut pas un seul, sur un aussi grand nombre, qui osât confesser Jésus-Christ et opposer la moindre protestation. Jai fait toutes les perquisitions imaginables pour découvrir si au moins quelques-uns avaient confessé la foi, lorsquon allait exercer sur eux cette infâme cérémonie, mais jai eu la douleur dapprendre que non seulement ils navaient pas ouvert la bouche lorsquon les faisait musulmans, mais que même jusquà larrivée des Anglais, ils sétaient toujours conduits comme de vrais et fidèles disciples de Mahomet.

    Il suffit de lire ces deux citations, qui sont reproduites dans larticle auquel nous avons fait allusion, mais en français seulement, pour se rendre compte quil ne sagit pas là dune simple rumeur saisie au passage. La rumeur existait, puisque cest parce quil en avait été ému que Mgr Champenois avait envoyé le Père Dubois à la découverte. Mais celui-ci, comme il le dit lui-même, fit toutes les recherches imaginables pour essayer de trouver la preuve que la rumeur était fausse, et il eut la tristesse de constater que le fait, qui avait donné naissance à la rumeur, existait aussi, et que pas un de ces chrétiens déportés navait eu le courage de confesser la foi. Sil en avait été autrement, sil y avait eu des martyrs par suite du refus dapostasier, le fait serait resté connu, et il nétait pas nécessaire, pour le découvrir, de savoir en détail tout ce quavaient dit ou fait chacun des 60.000 chrétiens déportés, comme larticle ci-devant mentionné voudrait le faire croire. Personne ne connaît tous les faits et gestes de tous les chrétiens qui se sont succédés en Chine ou au Japon, par exemple, et pourtant nous savons bien que dans ces pays-là il y a eu des martyrs. Dire ou insinuer que le Père Dubois sécarta volontairement de la vérité pour émettre cette constatation, cest porter un défi à lévidence. Il est bien évident, en effet, que le Père Dubois ne demandait pas mieux que de pouvoir annoncer quil y avait eu des martyrs, et cest avec douleur quil fit savoir quil nen avait trouvé aucune trace. Sil avait été capable de dévier de la vérité, cest donc dans un sens tout opposé quil eût été porté à le faire. Du reste le Père Dubois devint bientôt et est resté une personnalité bien connue en France, en Angleterre et dans lInde, et jamais personne ne sest avisé de suspecter sa sincérité. Il fallait arriver en lan de grâce 1932, plus dun grand siècle après lévénement, pour voir se dessiner contre lui une invraisemblable accusation de mauvaise foi.

    Un autre témoignage important, cest celui du Père François Xavier Pescetto. Cétait un carme italien. Larticle que nous rectifions ne le mentionne même pas. Il arriva dans lInde en 1799 et, en 1800, fut envoyé à Sunkery, district du diocèse de Mangalore. Il y suivit de près le retour chez eux des chrétiens de lendroit qui avaient été déportés par Tippou. Lhistoire du diocèse de Mangalore (1) nous dit même quil les y vit revenir. Il eut donc le temps de les voir, de leur parler, dapprendre par eux ce qui sétait passé durant la persécution, et ce quil a à en dire, nest que le résumé de leurs dépositions. Or, dans un ouvrage latin intitulé Missio canarina, chapitre XVIII, il dit, sans ambages, que tous les déportés (les hommes) furent circoncis, quavec quelques-uns il fallut user dun peu de force et que tous les autres sy soumirent docilement. Cest catégorique.

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    (1) The history of the diocese of Mangalore publiée par les Jésuites italiens de Mangalore en 1905.


    Passons au témoignage du sultan Tippou. Si quelquun peut dire ce qui se passa, cest bien lui, puisque cétait lui lauteur de la persécution. Or, dans les papiers écrits de sa main quon saisit après sa mort, on trouve ceci :

    Il (le sultan) donna dabord lordre dexécuter et de lui transmettre une énumération et description spéciales des maisons des chrétiens de chaque district (du pays de Mangalore). Des détachements, sous des officiers sûrs, furent ensuite placés aux endroits convenables, avec des ordres cachetés qui devaient être ouverts et exécutés tous le même jour, après les premières dévotions du matin. En conformité avec ces instructions, 60.000 individus, grands et petits, des deux sexes, furent saisis et emmenés en la Présence resplendissante (du sultan). Ensuite, placés sous des gardiens convenables et pourvus des choses nécessaires, ils furent envoyés à la capitale royale (Seringapatam). Là, ayant été divisés en bataillons de 500 sujets chacun, sous le commandement dofficiers (1) bien instruits dans la foi (mahométane) ils furent admis à lhonneur de lIslam. (2)

    Dans le passage ci-dessus, il semblerait que, par cette formation en bataillons, Tippou veut désigner simplement une division en bandes de 500 sujets chacune, puisquil sagit de tous les chrétiens capturés, de tout sexe et de tout âge. On voit que personne ne fut exempté de ladmission à lhonneur de lIslam, et que pas un de ces chrétiens ne lui préféra lhonneur de mourir pour sa foi. On objectera peut-être que le sultan Tippou nétait pas un modèle de véracité, et quun mensonge de plus ou de moins ne lui coûtait guère. Sans doute, mais ici on ne voit pas quel intérêt il pouvait avoir à déguiser la vérité, et son témoignage, tel quil est, concorde avec ceux que nous avons déjà vus, ou quil nous reste encore à voir. Sil y avait eu des martyrs, il semble quil naurait pas manqué de le signaler, rien que pour la satisfaction de pouvoir ajouter quil avait puni les récalcitrants dune façon exemplaire. Quoiquil en soit, une chose reste certaine, cest quon ne peut pas baser sur son témoignage lassertion quil y eut vraiment des martyrs ou que, lors de cette conversion forcée au mahométisme, il fut fait des exceptions.

    Parmi les témoignages qui restent à examiner, le plus intéressant est celui consigné dans le manuscrit de Barkur. Barkur est une localité du South-Canara, et lhistoire du diocèse de Mangalore nous apprend que celui qui rédigea le manuscrit était un des chrétiens emmenés captifs à Seringapatam.

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    (1) En anglais le mot officier (officer) désigne tout fonctionnaire et non pas seulement, comme en français, les officiers de larmée.
    (2) Traduit sur la version anglaise quen donne le lieutenant-colonel Mark Wilks, dans son histoire du Mysore.


    Ce manuscrit raconte donc comment les chrétiens du pays canara furent saisis dans leurs villages, quelles dures privations ils eurent à endurer pendant et après leur voyage, par étapes, à Seringapatam, et comment tous les jeunes gens, parmi eux, furent mis à part, accompagnés de leurs familles, pour être enrôlés dans larmée. Ils furent, nous dit le manuscrit, divisés en compagnies de cent hommes chacune ; quatre compagnies formèrent un risala (bataillon) ; quatre risalas formèrent un sufedar (régiment), et quatre sufedars furent mis sous les ordres dun bakshi (général ?). Puis vingt-cinq hommes de chaque compagnie furent circoncis. Au bout dun mois, quand la blessure de la circoncision eut été cicatrisée, vingt-cinq autres furent circoncis de même, et ainsi de suite jusquà ce que tous, jusquau dernier, eussent subi le même rite. Chaque vendredi, ils étaient conduits à la mosquée pour y prier à la manière mahométane, et ce jour-là était le seul de la semaine où ils étaient exempts dexercice. Un peu plus tard, le sultan envoya encore saisir, dans le pays canara, les chrétiens qui avaient échappé aux premières recherches ou qui avaient pu sesquiver. On conduisit ceux-ci dabord à Nagar, où ils furent circoncis à leur tour, et de là à Seringapatam où ils furent joints aux premiers.

    Dans tout cela, nous ne voyons pas trace de résistance ni dun martyre quelconque. Sil y avait eu des martyrs, ils auraient été immolés ou torturés publiquement, afin dinspirer de la terreur aux autres, et lauteur du manuscrit, captif lui-même, naurait pas manqué den parler. Même si, par quelque raison inexplicable, ils avaient été mis à mort sans solennité, les autres déportés nauraient pas manqué de constater leur disparition. Si donc le manuscrit de Barkur, uvre dun des chrétiens déportés, ne parle daucun martyr, cest évidemment parce quil ny en eut aucun.

    Et pendant ce temps, que devenaient ceux qui navaient pas été enrôlés dans larmée ? Est-il vrai, comme le veut larticle susmentionné, que ceux-là, du moins, ne furent pas forcés de devenir mahométans ?

    Ils ne devaient pas être bien nombreux, puisque les jeunes gens, quand on les prit pour les enrôler, furent accompagnés de leurs familles. Le manuscrit nous dit quil ne resta plus guère que les estropiés, les aveugles et les vieillards, et quon les employa soit à la culture, soit à divers travaux manuels. Mais il ne nous dit pas sils furent exemptés dembrasser le mahométisme. La présomption est quils subirent la même violence que les autres, puisque les témoignages examinés jusquici sexpriment de manière à exclure toute exemption. Conclure en sens inverse et faire dire à lauteur du manuscrit que ceux dont on fit des soldats, furent certainement les seuls dont on fit aussi des mahométans, ce nest pas raisonner, cest attribuer au manuscrit ce que certainement il ne contient pas.

    Les trois derniers témoins, Becher, James Scurry et James Bristow, étaient trois Anglais prisonniers. Leur témoignage na pas la même valeur que les précédents, parce quils ne semblent parler quen passant des chrétiens persécutés. On ne cite des deux premiers quune phrase ou deux qui sy rapportent. Ils parlent bien des chrétiens enrôlés et circoncis de force, mais ils paraissent ignorer ce quil advint des non enrôlés. Du moins ils nen disent rien, et ici sapplique la dernière remarque faite à propos du manuscrit de Barkur. Se baser sur leur témoignage pour conclure que tous ceux-ci furent certainement exemptés de cette conversion forcée, cest leur attribuer, sans raison, plus quils nont voulu dire.

    Le dernier témoignage, celui de Bristow, va nous retenir un peu plus longtemps. Voici ce quil dit, traduit de langlais aussi fidèlement que possible :

    Quand nous revînmes de Seringapatam, nous fûmes transférés de chez les Chaylas (1) chez les chrétiens romains catholiques du Malabar (2). Ceux-ci se composaient, à lorigine, de 40 000 pauvres malheureux, hommes, femmes et enfants, qui avaient été enlevés de force des régions de Bednore et de Mangalore, en 1784, et forcés dembrasser le mahométisme, non cependant sans produire quelques martyrs pour la défense dune doctrine dont toute la connaissance quils avaient, consistait à égrener une enfilée de grains et à plier le genou devant une figure crucifiée. Le corps ou bataillon de ces pauvres gens, auquel je venais dêtre attaché, fut bientôt après envoyé à Mysore, doù il revint au bout de cinq mois.

    On remarquera, tout dabord, que, quoi quen dise larticle susmentionné, ce James Bristow ne fut point témoin oculaire du fait de lapostasie imposée aux chrétiens puisque, daprès ce quil dit lui-même, il ne fut adjoint à eux quaprès que cette apostasie eût été consommée. Il faut remarquer encore, les expressions quil emploie le démontrent, quil nétait pas catholique. Il était donc protestant ou incrédule. Larticle mentionné nous fait savoir, en outre, quau cours de sa relation il reconnaît avoir lui-même accepté la circoncision ; il lui fait même un mérite de cet aveu et ajoute quaucune personne raisonnable ne saurait révoquer en doute la parole dun tel homme. Et nous, nous disons au contraire : Quelle confiance convient-il daccorder, en matière de religion et de termes religieux, à un hérétique et à un hérétique qui a eu la lâcheté de renier délibérément la foi chrétienne ? Quentend-il, au juste, par le mot martyrs ? Notons bien quil ne distingue pas, lui, entre les enrôlés convertis de force et ceux qui, daprès larticle, nauraient été ni enrôlés ni circoncis. Il dit que tous les 40.000 chrétiens déportés, hommes, femmes et enfants, sans exception, furent convertis au mahométisme. Mais, sil veut vraiment dire quil ny eut pas dexception, quentend-il encore une fois, par le mot martyrs ? Car, dans un sens large, ce mot ne désigne pas uniquement ceux qui ont donné leur vie pour leur foi ; il peut sappliquer aussi à ceux qui ont simplement souffert à cette occasion.

    Mais ce nest pas tout. James Bristow ne donne aucun nom, aucun chiffre, aucune date, aucun détail enfin, et son affirmation isolée est en contradiction avec tous les autres témoignages Même en supposant, par impossible, que le Père Dubois ait été inexactement renseigné, sil y avait eu de vrais martyrs, est-ce que lauteur du manuscrit de Barkur, qui était lui-même un des chrétiens persécutés, nen aurait rien entendu dire ? Enfin ce James Bristow ne mit par écrit ses souvenirs que des années après lévénement, cest-à-dire après le fait de lapostasie des chrétiens, qui eut lieu, pour le plus grand nombre, en 1784. Quelque confusion a pu, dans lintervalle, se faire dans son esprit car, postérieurement à cette apostasie mais sans rapport direct avec elle, il se passa certains faits à propos desquels il est permis de parler de martyrs, et que nous signalerons plus loin. Ou bien encore, son affirmation sera simplement lécho de quelque rumeur tardive retenue au passage, et quil ne songea pas à contrôler ; et cependant elle eût si bien mérité de lêtre.

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    (1) On appelait bataillon de Chaylas ou de Chelas des bataillons dHindous originaires de Chitaldroog qui avaient été circoncis et enrôlés de force, comme les chrétiens.
    (2) Par Malabar, il faut entendre ici toute la côte ouest de lInde méridionale, y compris le pays canara.


    Ce témoignage de James Bristow constitue, en gros et en détail, toute la somme des preuves que lauteur de larticle déjà signalé peut apporter contre laffirmation du Père Dubois ; et pourtant il avait affirmé que les déclarations de celui-ci étaient en contradiction avec les dires de témoins oculaires quil allait citer. Mais il nen cite aucun, sauf ce James Bristow qui, nous lavons vu, ne saurait être qualifié de témoin oculaire.

    Laffirmation de ce dernier peut donc, tout au plus, faire naître dans lesprit du lecteur catholique une lueur despoir que lapostasie de ces chrétiens naura peut-être pas été aussi générale quon la dit ; mais malheureusement rien, absolument rien ne vient corroborer cette impression, et le témoignage, isolé et imprécis, de James Bristow ne saurait être mis en ligne avec laffirmation si catégorique du Père Dubois, appuyée des dépositions unanimes de tous les autres témoins connus.

    La conclusion de tout ce qui vient dêtre dit, ne peut donc être que la suivante :

    1º Il nest pas prouvé que, seuls, les chrétiens enrôlés dans larmée du sultan furent convertis de force au mahométisme, à lexclusion de tous les autres.
    2º Il nest pas prouvé davantage quà loccasion de cette conversion forcée, il y eut, parmi les chrétiens déportés, de véritables martyrs. Pour infirmer cette conclusion, il faudrait quelque fait nouveau, précédemment inconnu, et un tel fait, ce nest pas le témoignage de James Bristow qui peut nous le fournir.

    (A suivre)
    KOUROUVI.


    1933/401-410
    401-410
    Kourouvi
    Inde
    1933
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