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Le Père Albert Schlicklin

Le Père Albert Schlicklin Provicaire de la Mission de Hanoi Né le 12 novembre 1857, parti en 1885, mort le 2 mars 1932. De taille moyenne, trapu, le regard vif sous des lunettes bleues, le Père Schlicklin semblait taillé pour vivre cent ans. Dieu vient de nous lenlever alors quil navait pas accompli sa soixante-quinzième année. Cétait un fils aimant de la terre dAlsace ; sil en portait le rude cachet, il en avait aussi toutes les qualités.
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    Le Père Albert Schlicklin
    Provicaire de la Mission de Hanoi
    Né le 12 novembre 1857, parti en 1885, mort le 2 mars 1932.
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    De taille moyenne, trapu, le regard vif sous des lunettes bleues, le Père Schlicklin semblait taillé pour vivre cent ans. Dieu vient de nous lenlever alors quil navait pas accompli sa soixante-quinzième année. Cétait un fils aimant de la terre dAlsace ; sil en portait le rude cachet, il en avait aussi toutes les qualités.

    Je ne saurais en quelques mots redire la richesse de vie intellectuelle et morale de notre vénéré Provicaire, je voudrais au moins retracer ici les grandes lignes de son curriculum vitæ.

    Le Père Albert Schlicklin naquit à Liebsdorf, le 12 novembre 1857. Bien vite il se distingua de ses petits camarades ; en effet, sil nétait pas sans rival dans les jeux et les exercices physiques, par contre nul ne légalait quand lheure de létude était venue. Un prêtre se trouva, labbé Vogelweid, qui remarqua lintelligence et la piété de bon aloi du petit Albert. Il proposa à la famille de lenfant de linitier aux premiers éléments du latin. Chrétiens comme on lest en Alsace, les parents se firent un devoir et un honneur de répondre à ce quils regardaient comme un appel de Dieu. Une nouvelle vie commença donc pour Albert, et de nouveaux horizons souvrirent devant cette jeune intelligence désireuse de savoir.

    Labbé Vogelweid, bien que vicaire de Liebsdorf, ny avait pas son logement. Il habitait, sur une hauteur voisine, une maison qui se blottissait aux pieds de léglise de Durlindsdorf et cest là que devait se rendre notre latiniste débutant. Que de fois il sarrêta au bord du rocher qui savançait comme un promontoire dominant la grasse plaine qui descend lentement jusquaux rives de lIll. A ses pieds, les maisons de Liebsdorf senfouissaient dans la verdure et à perte de vue, sur plus de trois lieues, les prairies, les champs, les bois déployaient leur mouvante splendeur. Spectacle magnifique qui enchantait déjà lâme de notre futur missionnaire !

    Les années quil vécut là furent un temps de joie sans mélange et plus tard le Père Schlicklin dira que sil doit son initiation aux sciences à labbé Lehman, cest à labbé Vogelweid quil doit tout ce quil sait de latin. Si le professeur était émérite, lélève fut digne du maître, car il fut toujours un latinisant au courant de toutes les finesses de la langue de Cicéron.

    En 1876 les portes du grand séminaire de Strasbourg souvrirent toutes grandes devant lui ; il sy montra ce quil fut toute sa vie, un travailleur acharné. Esprit ouvert, intelligence pénétrante, le nouveau séminariste abordait toutes les matières avec une égale facilité. Philosophie, théologie, Ecriture Sainte, hébreu, voire même médecine, toutes ces connaissances si variées venaient se classer dans un ordre impeccable et apporter à leur heure la contribution que le Père en attendait. Cétait un esprit encyclopédique, plus érudit quoriginal, mais dune sûreté de doctrine qui le fit hautement apprécier de tous ceux qui eurent à faire appel à son vaste savoir. Luniversité dInnsbruck, couronna son labeur et cest un doctor in universa theologia que reçut notre maison de la Rue du Bac, quand, après sa prêtrise, labbé Schlicklin se décida à y entrer.

    Il aurait pu, certes, rêver un plus bel avenir aux yeux du monde !. Ses maîtres et ses condisciples le tenaient en haute estime ; on lui proposait un poste qui laurait conduit aux grandes chaires de lenseignement religieux. Son âme avait dautres désirs, son ambition plus haute. Oui, il voulait enseigner, prêcher, mais dans les champs dédaignés de lapostolat missionnaire. Dieu sétait donné à lui, il voulait être tout à Dieu.

    Après un séjour dun an aux Missions-Étrangères, le P. Schlicklin reçut en 1885 sa destination pour le Tonkin. Mgr Puginier le reçut dans une mission qui relevait ses ruines. Hanoi navait même plus déglise, les Pavillons noirs lavaient brûlée et cétait une pauvre paillote qui servait de chapelle provisoire. La cathédrale actuelle sortait de terre et le 24 décembre 1886 le jeune missionnaire put assister à son inauguration. Lactivité missionnaire se manifestait dailleurs de partout, les Pavillons noirs maîtrisés avaient vu leurs bandes dispersées, et si, en 1885, nos troupes avaient subi un échec retentissant à Bac Lê, les canons de lamiral Courbet avaient imposé à la Chine le traité de Tien Tsin. Le Tonkin semblait pacifié et les missionnaires se préparaient à cueillir les belles gerbes de baptêmes quun peu de calme leur faisait espérer.

    Avant de se mêler aux luttes apostoliques le P. Schlicklin devait dabord faire ses premières armes. Mgr Puginier lenvoya dans le voisinage de Hanoi, à Kẻ Sét, et cest là quil se mit à létude de la langue annamite avec toute lardeur dont il était capable. Ce nétait là quun poste dattente, aussi dès que le jeune missionnaire put voler de ses propres ailes, il reçut sa destination pour la province de Sơn Tây où les conversions sannonçaient nombreuses. Mais des qualités éminentes le désignaient pour des occupations plus en rapport avec ses aptitudes nettement marquées pour les études théologiques. Aussi après avoir été secrétaire de Mgr Gendreau, procureur de la mission, nous retrouvons le Père Schlicklin provicaire et supérieur du grand séminaire de Kẻ Sơ. Il passa là vingt années, peut-être les meilleures de sa vie de missionnaire, formant ses séminaristes, composant ses ouvrages, travaillant sans jamais prendre un instant de repos. Je le vois encore, les jours de congé, gravissant ou descendant les pentes pourtant assez abruptes des montagnes de Kẻ Sơ sans quitter des yeux le livre quil tenait à la main. Travaillons, mon Père, travaillons nous répétait-il. Oui, ce fut un travailleur infatigable ; il composa un traité de théologie dogmatique, un autre de philosophie et il eut le courage de sattaquer à ce travail formidable quest la traduction de toute la Bible : lui seul pouvait le mener à bien.

    Un journaliste tonkinois appréciant son uvre en langue annamite, pouvait écrire : Dans la langue il laissera un nom durable, comme un des premiers et des plus vaillants pionniers des termes techniques. Il a eu toutes les qualités dun adaptateur, le bon sens inaltérable, la sagacité patiente, la clarté desprit et de style qui est une des formes de lhonnêteté intellectuelle.

    Mais si un pareil labeur de bénédictin peut impunément se soutenir sous des climats tempérés, en Extrême-Orient il a vite fait duser son homme, si vigoureux soit-il. Le P. Schlicklin en fit lépreuve et ce travail qui était sa vie lui devint bientôt une charge si lourde quil dut demander à notre maison de Hongkong un repos quil navait que trop gagné. Nos Supérieurs pensèrent alors pouvoir lui confier la direction du Collège de Pinang ; cétait encore plus que le bon Père ne pouvait en faire et sa santé déclinant toujours ce fut vers la France quen 1926 le missionnaire dut se diriger.

    Revoir sa chère Alsace, retrouver sa famille après 42 ans dabsence fut pour lui un bonheur immense, mais il sy attarda trop et la douceur du revoir lui fit oublier les rigueurs dun climat qui ne pardonne guère aux tempéraments habitués aux pays tropicaux. Une broncho-pneumonie se déclara si violente que, le 10 décembre, le vieux missionnaire dut recevoir les derniers sacrements. Ce nétait pas lheure fixée par Dieu et le P. Schlicklin put aller à Marseille refaire une santé qui avait été bien éprouvée. Marseille fit sa conquête et pendant deux ans il sy dépensa avec joie au service de toutes les paroisses et de toutes les communautés qui firent appel à son dévouement. Sa santé pourtant restait précaire et en 1927 il ne crut pas pouvoir accepter la direction du Séminaire de Bel-Air que Mgr de Guébriant aurait voulu lui confier.

    Ce nétait cependant pas pour rester à Marseille quil était venu demander à la France une nouvelle vigueur. Aussi, quand il sut quil ne pouvait espérer retrouver ses forces de jadis, son parti fut pris : il viendrait vivre ses derniers jours sur la terre du Tonkin à laquelle il sétait donné sans retour.

    Par une radieuse journée de janvier 1930 nous le vîmes donc arriver à Kẻ Sơ où tous les missionnaires étaient réunis pour la retraite annuelle. Bon Père Schlicklin ! il avait une allure de conquérant ! on leût cru rajeuni de vingt ans ! Cétait la joie du retour, mais quand lété eut ramené la période des chaleurs lourdes et étouffantes, il fallut bien se rendre compte de létat de santé de notre vénéré Provicaire. Il nétait plus que lombre de lui-même et plusieurs fois il fut contraint dabandonner des prédications, des retraites quil avait cru pouvoir assurer.

    Sa vie dès lors se passa toute à Hanoi. Le Carmel, les procès de mariage, les consultations quon lui demandait de tous côtés lui procuraient encore plus de travail quil naurait fallu : Suis-je donc de ceux qui refusent le travail sécriait-il un jour dans un sursaut dindignation ! Non, il ne le refusa jamais... il ne savait dailleurs rien refuser. Vif jusquà lemportement dans la discussion des idées, il était la bonté même pour les personnes. Je ne puis dire ici ce quil fut pour nous, mais je ne crois pas quon ait jamais fait appel en vain à sa charité. Cétait un cur dor avec des naïvetés denfant.

    Ce fut donc une douloureuse surprise dans la mission quand on apprit que, presque sans maladie, le bon Père Schlicklin était allé rejoindre les vieux compagnons de ses labeurs apostoliques. Nombreux furent ceux qui se firent un devoir de le conduire jusquà sa dernière demeure. Il se repose maintenant, le grand travailleur, dans la contemplation de Jésus tant aimé et si bien servi. On pourrait graver sur sa tombe les paroles quil nous a si souvent répétées : Labora sicut bonus miles Christi Jesu.

    J. VILLEBONNET.
    1932/312-316
    312-316
    Villebonnet
    Vietnam
    1932
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