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Le paganisme et lEnfant au Kouangtong 3 (Suite)

Le paganisme et lEnfant au Kouangtong III. Lenfant mort. Reprenons en partie le sujet en y insistant davantage encore. La mentalité chinoise vis-à-vis des enfants déjà morts est complexe et déconcertante. Lamour y voisine avec la crainte, avec une note dominante pour celle-ci ; un mépris, une négation parfois totale de la personnalité et de la dignité humaines y coexistent avec la douleur sincère et quelques marques de respect et de souvenir.
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    Le paganisme et lEnfant au Kouangtong

    III. Lenfant mort.

    Reprenons en partie le sujet en y insistant davantage encore. La mentalité chinoise vis-à-vis des enfants déjà morts est complexe et déconcertante. Lamour y voisine avec la crainte, avec une note dominante pour celle-ci ; un mépris, une négation parfois totale de la personnalité et de la dignité humaines y coexistent avec la douleur sincère et quelques marques de respect et de souvenir.

    La crainte domine, avons-nous dit ; aussi les gens riches eux-mêmes préfèrent voir mourir lenfant hors de chez eux : il faut léloigner, lui faire oublier le chemin du logis, pour navoir pas à déloger soi-même et à changer de domicile. Si lenfant, à la crèche, vit encore, on viendra peut-être le voir ; on lui apportera même des gâteaux, des friandises ; mais si, comme il arrivait récemment à une mère, on le trouve déjà mort, on se sauve dune course affolée, semant des gâteaux la longueur du chemin.

    Les familles riches accordent parfois un cercueil à leur enfant de un ou deux ans. On lensevelira avec force habits, quelques pièces de monnaie, et même avec une ou deux poires à ses côtés. Poire en cantonnais se dit li caractères chinois, et a le même son que li caractères chinois, sécarter. Façon figurée de dire à lenfant : Arrière, et ne reviens pas nous molester !

    Un croque-mort abject emporte le cercueil : quatre simples planches, clouées le plus sommairement du monde. Dans la région de Kau-kong caractères chinois, la mère fait cinq ou six pas au dehors du logis à la suite du porteur et lui brise derrière les talons le pot de terre où a cuit la dernière potion donnée à lenfant. Sans doute veut-on ne rien garder qui appelle les traces de celui-ci, ou bien veut-on encore lui affirmer quon na rien omis pour le sauver. Lenfant parti, et toujours à une certaine distance du seuil, on plantera deux ou trois bâtonnets dencens et on fera les salutations rituelles dictées par la peur du mort. Même cérémonie pour lultime survivant dune portée de petits chats, de petits chiens, ou pour un petit poussin, seul éclos dune dizaine dufs. On expulse la bestiole, tout comme on fait pour le bébé, avec un bâtonnet dencens et quelques salamalecs. Il est des parents pour qui limmolation du chien noir est un moyen efficace entre tous pour effrayer lâme du défunt et lui enlever toute pensée de retour.

    Plus rarement lenfant sera doté dun cercueil. Dans le Lok-chong caractères chinois, par exemple, il nen aura pas avant quinze ou seize ans. Le bambin qui na pas fait ses dents et na pas au moins cent jours accomplis est censé avoir un cerveau aqueux ; la matière de son corps est eau et non terre. En droit, cest donc de leau quil relève et, de préférence, on limmerge dans le premier arroyo venu. Cest ce quexprime, dailleurs, très clairement la malédiction vulgaire contre le enfants : Bouche-trou dégout, ou Ecluse darroyo ! Certain parents plus humains lieront le cadavre dans un lambeau de natte, hors duquel souvent émergeront la tête, les pieds, les mains. Les femmes païennes salariées, qui de la campagne apportent des enfants aux crèches de Canton, emploient couramment le système de limmersion au fleuve, au cas où lun des poupons décède en route.

    A Tsun-cha caractères chinois, dans la région de Tung-kun caractères chinois, les cadavres denfants sont déposés sans sépulture dans la clairière dun bois et laissés comme pâture aux bêtes ; lendroit est un vrai champ dossements et un véritable charnier.

    Si lon enterre lenfant, à peine daignera-t-on lui accorder quelques pouces de terre. Une natte râpée ou un vieil habit suffiront à lenvelopper. Lessentiel sera de ne pas le surcharger, pour quil nait pas à porter des planches dans lautre vie et quil puisse renaître plus aisément. Un individu quelconque, pour un misérable salaire, inhumer le petit cadavre et les parents ignoreront souvent ce quil est advenu du corps et sil na pas été jeté à la voirie. A Canton, avant linstallation de la police actuelle, les cadavres denfants étaient abandonnés nimporte où par des croque-morts sans conscience. Actuellement même, il sen trouverait encore, mais rarement, au coin des rues, parmi les tas dordures : ils sont enlevés par les balayeurs de rue qui en font leur affaire. Le paganisme, par son mépris de la personne humaine, peut seul sabaisser à un manque si profond de respect. Dans le Lu chau caractères chinois, en particulier, les effets qui ont appartenu à lenfant sont enterrés avec lui, et son léger tumulus est recouvert de la petite corbeille qui lui servit de berceau. Rien nest gardé qui pourrait rappeler son souvenir.

    Un corollaire curieux de la crainte de lenfant mort est le mariage posthume de deux défunts. Raisonnablement le puîné dune famille ne peut se marier que si laîné la été avant lui. Mais si le frère aîné meurt sans enfants, il peut être jaloux et se venger sur le cadet et ses propres neveux. La solution sera celle-ci : on mariera lâme du défunt à celle dune petite fille morte elle aussi, et leur influx nocif sera enrayé. Une intermédiaire est invitée, qui trouvera un parti ; lhoroscope des deux futurs est tiré, lacte de mariage dressé ; la chaise de nouvelle mariée, chaise à deux porteurs seulement, est préparée pour le demoiselle. Celle~ci figurée par une poupée de papier est appendue au-dessus de la chaise, le mobilier accompagne, en papier toujours, et le cortège se rend chez le mari. Celui-ci attend, également suspendu en effigie au-dessus de la porte ; le sorcier accomplit le rite de lunion, lon fait un feu des deux nouveaux mariés et de tout leur mobilier. Les époux pourront désormais habiter en paix au royaume des morts sans avoir à revenir harceler les vivants.

    Il est des parents pitoyables, au moins dans le Shun-tak caractères chinois et le Nam-hoi caractères chinois, qui, désirant faire un sort supportable à leur jeune fille décédée, la marient à un vivant. La morte en son cercueil est apportée chez le prétendant qui, moyennant finance (cest lui qui palpe, à linverse des maris ordinaires), la reconnaît pour sa femme. Avec largent reçu, il sachète une épouse vivante ; les fils qui naîtront de lunion seront aussi bien les enfant de la défunte que de sa remplaçante au foyer, et le tour est joué, au contentement de tous et au bénéfice surtout du mari.

    Plus batailleurs, sans doute, les gens du Sanning ont une manière à eux dexpulser lâme dun fiancé défunt, au cas où sa future trouve un nouveau parti. Il sagit, en lespèce, de sopposer à la jalousie du mort et lempêcher de molester son rival plus heureux. Le moyen est radical. Au jour de lentrée de la mariée au village marital, les parents ou amis du nouvel époux tirent en lair une salve de coups de fusils. Lâme de lépoux, frustrée, na quà senfuir devant un pareil accueil et surtout à bien se garder de revenir.

    Assez fréquente est la coutume de marier une fille vivante à un jeune garçon défunt. La demoiselle salue la tablette de celui quelle reconnaît comme mari. Un fils sera acheté, qui consolera les mânes du défunt et continuera la lignée légitime, ce qui est ici le but visé. Dans le Delta, où nombreuses sont les filles célibataires, daucunes veulent sassurer un cercueil et un tombeau à leur mort, et pour cela adoptent comme conjoint un jeune homme défunt dont elles vont honorer la dépouille. Elles garderont ensuite leur liberté, mais demeureront assurées des derniers soins de la part de leurs beaux-parents adoptifs.

    IV. Lextension du mal.

    A quel degré sévit au Kouangtong le rejet des enfants sous toutes ses formes ? Si nous jetons un regard en arrière, nous observerons dabord quil y a quelques années la plaie de linfanticide dépassait toute conception. Une nouvelle chrétienne du Luk-fong caractères chinois, sage-femme doccasion, avait pour son compte et sur lordre des parents, occis de deux à trois cents petites filles. Ceci se passait il y a quarante ans. Le nombre des filles avait tellement diminué dans la région que les futurs maris trouvaient difficilement des partis. Une réaction suivit ; la rareté du produit en ayant augmenté le prix, on conserva quelques petites filles lorsquon saperçut la citation est brutale et païenne, que leur élevage pouvait rapporter autant que lélevage porcs.

    Encore un cas typique qui peut donner une idée des ravages na jusquà ce jour exercé linfanticide en certaines contrées. Il vient de mourir à lîle de Wai-chau caractères chinois, en face de Pak-hoi caractères chinois, une octogénaire, dont le fils aîné a dépassé la soixantaine. Depuis soixante ans laïeule a régné sur quinze ménages issus delle. De ces quinze ménages, logresse, car elle mérite bien ce nom, a, malgré les larmes et les supplications de ses brus ou petites-brus, supprimé toutes les filles nouvellement nées, toutes, moins deux, quon parvint avec beaucoup de peine à lui arracher pour les apporter à la crèche du lieu.

    Il y a vingt ans, un millier au moins de petites filles étaient annuellement sacrifiées dans le Mau-ming caractères chinois. Dans des villages de deux cent cinquante âmes, on comptait aisément vingt hommes célibataires et, à vingt lieues à la ronde, pas une fille non mariée. Il y a dix ans encore, le Tsing un caractères chinois comptait moitié moins de filles nubiles que dhommes à marier : on devait importer les femmes dailleurs.

    Dans le Ko-chau caractères chinois, la série des enfants dune même famille montre, ou du moins montrait récemment, des interstices évidents. On trouve A Yat, A Y, A Sz, A Luk, A Pat, cest-à-dire : Prime, Second, Quarte, Octave ; mais si on demande : Où sont donc A Sam, A Ng, A Tsat, autrement dit : Tierce, Quint, Septime ? On vous répond de façon un peu embarrassée : Oh ! cétait une fille, ou un garçon infirme, alors.. ; et cet alors. ne signifie rien moins que le cou tordu ou la fosse à purin.

    Quelle est au juste la situation actuelle ? A priori il serait impossible de dresser pour la province une statistique même approchée. La Chine est, par excellence, le pays du flottement et de limprécision. Le mal est partout et finit par nétonner nulle part. On peut cependant affirmer ceci : le mal existe et continue à sévir sur toute la province. Pas un missionnaire qui nait des cas multiples à signaler. Lenquête répétée est une véritable litanie de mort. Nul doute cependant que le fléau nait diminué au Kouangtong ; depuis une dizaine dannées la diminution pourrait bien être de moitié ou des deux tiers. Telle ville de 60,000 âmes, comme Chin-hoi, à laquelle vers 1900 on attribuait 1,000 infanticides annuels, nen compterait plus que 300.

    Quelque atténué quil soit, le mal règne encore, cela est certain. Il se fait sentir de façon inégale et diverse sur toute la surface de la province. De témoignages répétés, il ressort que le Hak-ka tue purement et simplement, tandis quau contraire le Cantonnais du Delta expose ou vend. Dans beaucoup dendroits du Tung-kun caractères chinois, du Pok-lo caractères chinois, du Tsang-shing caractères chinois, régnerait le principe : Prima gratis, secunda debes, tertia solves ; la première enfant est acceptée, la deuxième est conservée peut-être, mais à contre-cur, la troisième est supprimée. En pays hakka le mariage précoce, dans le Delta la vente des nouveaux-nés, sont un palliatif puissant contre linfanticide. A la frontière du Tonkin, le prix des petites filles serait demeuré assez bas. Au lieu de les conserver, on trouve plus économique dopérer des razzias en terre annamite et den ramener les femmes nubiles nécessaires.

    De façon générale la fréquence du rejet de lenfant, des petites filles surtout, est en fonction de différents facteurs. La revue que nous allons faire de ceux-ci donnera une idée assez exacte de la réalité.

    1. Labandon des enfants sous toutes ses formes est en raison directe de la superstition : ceci a été surabondamment prouvé dans les pages précédentes.

    2. Linfanticide, lexposition, labandon, sont la conclusion infaillible du crime. La fille-mère se fait avorter le plus quil est possible. Les recettes abondent, même dans les campagnes ; à Canton, elles sont cyniquement affichées sur les murs. Il existe à Canton des cliniques doù la malheureuse, moyennant une trentaine de dollars, ressortira allégée de son fardeau et plus ou moins intoxiquée. Lessentiel pour elle, en loccurrence, était déviter la honte, la vente, la noyade, lignominieux pilori ou autre supplice atroce que lui réservait la sauvage coutume du pays.

    Dans les centres de garnison, dans nombre de villes sous-préfectures de la province, où, à côté dune maigre population indigène, vivent éloignés de leurs épouses les personnages officiels et de rares commerçants, des maris pauvres consentent moyennant paiement à prostituer leur femme : il faut bien vivre ; le fruit de ladultère est généralement tué, tout au moins abandonné.

    3. Le rejet des enfants est en raison directe de la misère des populations. Nombre de parents, ne voulant pas voir mourir leur enfant, lexposent avec quelque espérance de salut ; daucuns le vendent, dautres le tuent pour quil nait plus à souffrir. Le mal est surtout sensible dans les grandes agglomérations, où pullule une population pauvre. Jusquen ces derniers temps du moins, cest une véritable cueillette denfants quon pouvait presque chaque jour opérer autour des murs de certaines grandes villes, telles Kit-yeung caractères chinois, etc.

    Nous pouvons affirmer que la misère a été jusquici un des principaux facteurs de linfanticide ; depuis que la valeur marchande petites filles a augmenté, les parents les ont conservées plus volontiers, soit pour les marier adultes, soit pour les vendre simplement comme servantes ou esclaves et se payer ainsi des frais dentretien et de nourriture.

    Le nombre dinfanticides varie donc avec la prospérité du pays. Ces temps derniers, du fait de linondation, des sécheresses, du brigandage et des exactions des soldats, il y a eu çà et là mévente des petites filles et une chute de 20 à 30 pour 100 dans le prix. De là, pour les parents pauvres, un intérêt moindre à supporter les frais primordiaux dentretien et recrudescence dinfanticides.

    Même les riches, au moins il ny a pas longtemps encore, supprimaient ou donnaient leur fille : cela se passait ainsi, nous le savons, dans la famille dun ancien taotai. Les filles des concubines sont plus ou moins à la discrétion de la femme légitime, souveraine de la famille, et qui à son gré exerce le pouvoir de vie et de mort.

    Chose curieuse, des mères ne manquent pas qui abandonnent leur enfant pour se faire les nourrices mercenaires de lenfant dautrui.

    4. Le nombre des infanticides diminue en proportion du nombre des crèches ; il augmente en proportion de la rareté ou de la distance des asiles. Des efforts louables ont été accomplis ces dernières années pour lérection de crèches, mais cet effort est insuffisant. Il y a des sous-préfectures qui nont pas de crèche ; même les enfants quon voudrait sauver meurent la plupart dans le trajet qui les sépare de la crèche la plus voisine ou dans le trajet de celle-ci à Canton. Et ce qui arrive à la crèche centrale est trop souvent avarié et destiné à la mort.

    Canton et Hongkong surtout sont dotés de crèches. Nous sommes en mesure de pouvoir donner les chiffres de bébés hébergés par elles au cours de lexercice 1918-1919 ; ces chiffres sont terriblement éloquents. A Canton même, du 15 août 1918 au 15 août 1919, il a été recueilli ou baptisé par la Mission catholique un total de 7.340 enfants. Sur ce total un tiers environ sont comptés comme apportés de la banlieue ou des centres environnants. Reste un minimum de 5.000 enfants pour la seule ville de Canton, et de ces 5.000 les 9/10, cest-à-dire 4.500 sur 5.000, sont des petites filles. En évaluant à 1.000.000 la population de Canton et à 36,5 pour 1,000 le taux de la natalité, cest donc près de 1/7 des enfants qui sont abandonnés aux asiles et, ce qui est plus significatif encore, 1 fille pour 4 qui naissent, au lieu dun seul garçon pour 36.

    Les chiffres concernant lagglomération de Hongkong, qui compte plus 600.000 âmes, sont sensiblement les mêmes : 6.073 enfants, au cours du même exercice, furent recueillis par les crèches des Surs Canossiennes et des Surs de Saint-Paul de Chartres. Sur le nombre, 4.959 petites filles, et seulement 1.114 petits garçons, soit 10 garçons contre 45 filles.

    Cest assez dire le cas quon fait de la petite fille aux deux principaux centres, soi-disant civilisés, de la province. Quadviendrait-il si les crèches manquaient et quen est-il en réalité à lintérieur et à la périphérie de la province, où les crèches sont ou rares ou absentes ? Au lecteur de répondre. Quil ne se hâte cependant pas de jeter trop vite la pierre à la vieille Chine païenne. Il y a un néo-paganisme plus raffiné, mais aussi cruel, qui exerce ses ravages en terre chrétienne pour sacrifier à Vénus et Mammon, et il existe des régions, même catholiques, où, a-t-on dit, chaque jardin est un cimetière.

    Ajoutons quelques détails spéciaux à Canton. Trouve-t-on encore enfants exposés dans les rues de la grande ville ? Le fait est rare actuellement ; il est pourtant arrivé aux Surs du couvent de lImmaculée-Conception, au cours de leurs pérégrinations. Aussi ne manquent-elles jamais demporter avec elles un flacon deau baptismale.

    En quel état sont apportés les enfants ? Jetés le soir dans un coin et rongés par les rats, finalement adressés au couvent : trois ou quatre par an ; laissés nus sur la terre humide à la naissance, parfois quelques heures durant : une quinzaine par mois ; enfants de deux à neuf ans, infirmes, jetés à la rue et envoyés au couvent par la police : une vingtaine par an. 40/100 des bébés apportés meurent généralement le jour même, le restant dure quelques jours ou quelques mois. A peine deux ou trois pour 1.000 de rescapés : 1/5 des petites filles auraient pu être sauvées avec les soins primordiaux à la naissance. Généralement ces soins nont pas manqué aux petits garçons ; ceux-ci sont apportés à lextrémité et meurent le jour même.

    V. La traite de lenfance.

    La vente des enfants, en particulier celle des jeunes filles est, avons-nous dit, une des causes de la diminution de linfanticide au Kouangtong. Cette question de la traite des enfants demande à être exposée plus au long. La vente ne résout pas la question de linfanticide : un plus grand mal, si lon veut, est remplacé par un mal moindre, mais le mal demeure ; très souvent la petite vendue restera une sacrifiée ; on lui laissera désormais la vie, mais une vie parfois intolérable, et fréquemment on lui enlèvera lhonneur.

    En pays hak-ka, la petite fille est directement livrée pour le mariage. Le prix des femmes nubiles ayant augmenté et atteignant aujourdhui 150 à 200 piastres, les parents ont quelque intérêt à conserver lenfant. Les murs de la région offrent, dailleurs, un expédient tout trouvé ; ce sont les beaux-parents qui, dès son enfance, défrayeront leur future bru et lélèveront conjointement avec son futur mari. La vente de lenfant naura rapporté que 5 ou 6 dollars, peut-être moins ; mais les frais déducation nauront pas été à la charge des parents.

    Dans cette manière de faire on pourrait dire à la rigueur quil mariage, au moins en puissance, et non point une véritable vente. Il arrive aussi que lenfant est vendue sans condition pour une somme minime, 2 ou 3 dollars, le premier mois. Lenfant est emportée on ne sait où, et les parents nen entendront peut-être plus parler. Cette coutume règne plus spécialement dans le Ko-chau. Quand elle nest pas volée, lenfant est livrée à quelque matrone, véritable négrière qui de sa marchandise, directement ou par intermédiaire, fournira ports de Shui-tong caractères chinois, Mui-lok caractères chinois, On-pú-hi caractères chinois, Hoi-hao caractères chinois, Singapore, Hong.kong ou Canton. Les petites filles razziées ou achetées, dâge variable, quatre ou cinq ans et au-dessus, seront amenées par menus groupes dans les ports dexportation ; les prétextes les plus colorés seront aisément inventés pour franchir les barrières ; il est en Chine des accommodements. Ainsi sera fourni le marché humain des grande centres.

    Les parents lépreux, plus spécialement, cherchent à vendre leurs enfants, garçons ou filles ; ne le pouvant eux-mêmes sur place, parce que connus, ils les cèdent à quelque personne interposée, qui les revend loin du logis paternel, ceux-là comme fils adoptifs, par exemple dans le San-ning caractères chinois, celles-ci soit aux maisons de tolérance, soit aux particuliers comme brus ou comme esclaves, et le fléau de la lèpre se trouve ainsi de plus en plus disséminé.

    Jusquaux intermédiaires, pourvoyeuses des crèches, qui frauduleusement se livrent à linfâme commerce. A linsu des parents, elles vendent lenfant qui leur a été confiée. Que si elles font officiellement le service de transfert des bébés dune crèche succursale à une crèche
    centrale de Canton, alors surtout elles singénient pour trafiquer en grand. Les jours qui précédaient lexpédition dun convoi, lune delles arrêtait au passage et à vil prix les enfants apportés à la crèche locale. Aux jours dits, elle recevait les enfants expédiés à la capitale et y adjoignait ceux quelle avait racolés. Arrivée à Canton, elle livrait le nombre denfants convenu, mais en faisant au préalable une substitution lucrative. Elle cédait les cadavres des enfants morts en route, les sujets les plus malingres, et gardait les mieux portants, quelle vendait sur la rue 3 ou 4 dollars chacun.

    Les asiles païens sont dailleurs eux-mêmes les fournisseurs du marché. Lorsque lenfant est viable et nest pas réclamée ou rachetée par les parents, elle est vendue, on peut dire à nimporte qui. Les formalités requises, sil y en a, ne sont quun trompe-lil. A Canton., à Fat-shan caractères chinois, à Yeun-kong caractères chinois, etc, des sociétés existent, publiques ou privées, qui achètent le bétail humain pour en faire lélevage, lexploiter, le revendre. Fréquemment ce sont des matrones tang-ka caractères chinois, qui soccupent de la tâche, qui dresseront et attiferont la jeune fille, lui apprendront les belles manières, la farderont, lui enseigneront la musique, le chant.

    Jeune encore, elle sera louée comme figurante dans les comédies, les défilés de cérémonie, les enterrements, comme chanteuse dans les tripots ou chez les particuliers, comme amazone dans les processions. Il y pour les petites filles des sociétés de louage, comme il en existe pour les chevaux et les voitures, les tables ou les bancs pour un banquet. Les enfants dressées sont un matériel qui rapporte. Il y a même des parents qui nhésiteront pas à louer leurs propres enfants pour certaines exhibitions, dailleurs honnêtes et lucratives.

    Devenue nubile la petite esclave sera, selon ses aptitudes, revendue ou conservée comme prostituée ou concubine : revendue, elle sera dun plus gros rapport ; son prix atteindra aisément 250 à 300 dollars, et cela sans les frais considérables quentraîne létablissement de la famille légitimement mariée.

    Dans la région du Shun-tak caractères chinois et du Nam-hoi caractères chinois, 30/100 des filles seraient vendues comme petites servantes, autrement dit mui-tsai caractères chinois. La condition de celles-ci peut se trouver meilleure que celle des simples shik-nú caractères chinois de tantôt, uniquement exploitées pour leur beauté, et nayant plus aucun lien dattache avec leur famille. Les servantes font assez souvent lobjet dun contrat entre les parents vendeurs et le maître acheteur. Le prix est compté de dix piastres en moyenne par année dâge de la demoiselle. Par crainte des parents, le maître gardera quelque réserve et brutalisera moins la jeune fille.

    Nombre de mui-tsai devenues nubiles sont livrées en mariage à de petits paysans ou artisans ; dautres sont vendues comme deuxième femmes. Et notons que la polygamie est fréquente dans le pays de Canton. 2/3 des ménages de la population commerçante, bourgeoise ou semi-bourgeoise du Delta, auraient chacun une ou plusieurs concubines. En pays hak-ka le nombre en est moindre : prennent une deuxième femme ceux-là surtout qui ne peuvent avoir dhéritier de leur légitime : pour quelques rares privilégiés la concubine est un article de luxe quils achètent sur le marché de Canton.

    Pour un certain nombre de filles pauvres, la situation de mui-tsai est passable, sinon benne. Beaucoup de femmes du Delta, demeurant célibataires, sassurent une servante et la marient comme si elle était leur propre fille, se créant ainsi des relations de parenté. Meilleure est la condition de quelques jeunes filles achetées par des familles chrétiennes qui les éduquent et finalement les établissent. Tolérable est le sort de la petite fille simplement hypothéquée, rachetable par les parents. Elle servira le patron jusquà son mariage. A cette date le père remboursera le prix de lhypothèque et les intérêts échus sur le dachat de la fille, prix que versera le futur mari.

    La situation dune grande partie des mui-tsai rappelle malheureusement de trop près celle des anciennes esclaves de lempire romain. Surtout lorsque leur vente a été inconditionnelle, le pouvoir du patron, plus souvent celui de la matrone, légitime ou concubine, est absolu, et toute la gamme des brutalités sexerce aux dépens des pauvres malheureuses. Leur maîtresse les pince jusquau sang, leur inflige de piqûres daiguille, les lie et les frappe du bâton ou dinstruments contondants. La colère déchaînée de la Chinoise est une véritable folie et ne connaît pas de bornes. La mégère en furie ne craindra pas de poursuivre son esclave avec un tison ardent ou des pincettes rougies et de lui imprimer sur tout le corps des plaies indélébiles ; elle singéniera pour lui appliquer de vraies pointes de feu avec une mèche de jonc imprégnée dhuile ou avec le tube en papier dont elle se sert pour allumer sa pipe à eau. En hiver, par les nuits les plus froides, la pauvre servante, liée nue à une colonne, sera parfois arrosée dun seau deau glacée. Parmi les tortures infligées aux malheureuses esclaves, existe le Sanning et le San-ui la suspension par les pieds ou par le cou : dans cette dernière, les pieds arrivant juste au niveau du sol y rencontrent semés des charbons ardents. Des bourreaux non moins raffinés remplissent de grosses fourmis le pantalon fermé de la patiente.

    Comme exemple aussi bizarre et aussi monstrueux de cruauté, nous pourrions citer celui dune petite servante du Chiu-chau caractères chinois. A linsu, peut-être au détriment de sa maîtresse, elle sétait acheté quelques friandises. Et la patronne, furieuse, de coudre, malgré ses cris, les lèvres de lenfant pour la punir de son larcin et de sa gourmandise.

    Une partie notable des petites chanteuses, avec ou sans instrument, invitées dans les soirées à Canton par les familles particulières ou par les maisons de jeu, sont aveugles. Daucunes tiennent leur infirmité de leur maîtresse, qui les aveugla pour pouvoir plus facilement trafiquer delles, empêcher leur fuite et sapproprier le gain parfois considérables de ces pauvres enfants.

    Sans être la loi générale, les sévices contre les mui-tsai sont très fréquents et entraînent parfois la mort. Récemment encore le missionnaires de Sancian recevait une malheureuse servante tout ensanglantée et lui donnait refuge à la mission : la maîtresse de lenfant avait déjà tué deux victimes. Beaucoup de servantes, si elles ne peuvent se sauver, se suicident, se noient surtout, pour échapper aux mauvais traitements : il y a de véritables épidémies de suicide de jeune filles qui nauraient pas dautres raisons.

    En cas de maladie ou de décès les servantes sont traitées de façon pire encore que les filles mêmes de la famille ; les soins seront réduits au minimum, surtout si la mort est imminente. Le missionnaire de Pok-lo caractères chinois nous citait le cas récent dune jeune cholérique de douze à treize ans enterrée vivante. En octobre 1919, celui de Tung.kun caractères chinois entendant gémir non loin de sa résidence, envoie son domestique : celui-ci rencontre sur la route une pauvre fille malade, âgée dune douzaine dannées, abandonnée là dans un panier depuis la veille au soir. Ses porteurs lavaient trompée, disant quils la portaient au médecin, et sétaient enfuis, la laissant dans limmondice et lordure. Le Père la recueillit, la fit laver, habiller et traiter par un docteur ; mais elle mourut au bout de trois jours, après avoir reçu le baptême.

    Les mauvais traitements exercés sur les petites brus en pays hak-ka, proprement, eux aussi, le haut-le-cur du spectateur ; nous disons du spectateur étranger, car les indigènes sont habitués à ces murs et se garderaient bien de soccuper de ce qui se passe chez le voisin ; meure la petite bru ou la petite esclave, cela ne les regarde pas , du moins directement : telle est la phrase sacramentelle.

    Le fait est rare, quoique non inouï, de jeunes esclaves immolés par un maître superstitieux. En cas de maladie ou de mort inopinée des enfants de la famille, le maître taoïste consulté peut exiger une victime dont le sang apaisera les dieux irrités. Il arrivait, dans un lointain encore rapproché, quon emmurât vivants des enfants achetés, garçons et filles, pour assurer dans lau-delà le service de leur maîtresse ou de leur maître défunt. On mettait à côté deux dans la chambre sépulcrale pour deux ou trois mois de vivres. Les emmurés avaient un lit pour reposer, du feu pour cuire leur nourriture, de lair respirer ; mais toute issue leur était enlevée et on les abandonnait à la mort. Le dernier acte de ce genre quon nous signale remonterait à quinze ans. Deux adolescents, un garçon et une fille, achetés au Lu-chau, furent emmurés lors des funérailles dun sieur Fong, richard Kochau-fu. La fumée de la salle sépulcrale fut perçue un moi durant. Le tonnerre depuis aurait écrasé le monument. Même coutume barbare existait jadis en pays cantonnais et sur le fleuve de lEst. Dans une chambre souterraine on attachait au cercueil du maître défunt un petit garçon et une petite fille dune douzaine dannées ; pour prolonger leur agonie, on déposait devant chacun deux un panier de gâteaux. En certains endroits, des gens plus humains ménageaient une issue pour favoriser la délivrance des emmurés.

    Il reste à dire un mot encore de la traite des garçons. Quoique plus restreinte, elle existe. Il ny a pas que lenfant vendu en bas âge par ses parents, le plus souvent comme fils adoptif, il y a aussi le petit garçon quon enlève, quon allèche par de brillantes promesses, par le mirage des grandes villes, quon emmène ensuite sous le coup de menaces de mort, pour le vendre en certaines régions plus dépourvues denfants mâles, comme sont les pays démigration en Amérique, le San-nin caractères chinois et le San-ui caractères chinois. Les shui-tung-tsai caractères chinois ou enfants amenés du Ko-chau par le port de Shui-tung caractères chinois, pullulent en ces pays. En pleine année 1919, il y a eu des cas denlèvement de garçons dans la ville même de Canton, et lun dentre eux était élève Collège du Sacré-Cur. Les exemples abondent.

    Certains garçons, enlevés ou achetés, sont parfois constitués esclaves de toute une communauté, de tout un village. On les marie à quelque jeune fille réduite comme eux à la condition servile. Ils soccupent plus spécialement du soin des temples dancêtres, du service public au jour des solennités, de la culture des biens communs. Les enfants qui leur naissent ne peuvent, au jour de leur mariage, donner à leurs père et mère les témoignages dhonneur ordinaires que rendent à leurs parents les enfants de condition libre. Même en république, la coutume existe encore, en particulier dans le San-ning caractères chinois.

    Peut-être serait-ce ici le lieu de rappeler labus que font les brigands de lenlèvement des petits garçons pour extorquer largent des parents. Sous la menace de mort ou de castration de lenfant, menace parfois réalisée, les parents, soucieux avant tout de la postérité à conserver, satisfont aux exigences des ravisseurs. Nous pourrions citer des parents qui, nayant pas voulu solder, retrouvèrent devant leur porte le cadavre de leur petit garçon coupé en morceaux. Avant de rendre lenfant mis à mort, certains brigands, voulant préparer, pour ainsi dire, la matière dun horrible festin, prennent dabord la précaution de hacher menu le cadavre et de le saupoudrer de condiments. Lun de ses meurtres atroces fut perpétré à Shiu-hing caractères chinois vers 1904. Dans la même ville et à la même époque, se répandit une véritable terreur. Les parents nosaient plus laisser les petits garçons dépasser le seuil de la maison : de sauvages malandrins enlevaient les enfants par surprise et prestement leur faisaient subir une ignominieuse mutilation.

    A. FABRE,
    (A suivre) Miss. de Canton.

    Depuis dix-neuf siècles il y a un monde chrétien, un monde où les idoles sont remplacés par un Dieu unique, vivant et infiniment parfait, où la superstition est proscrite comme un crime, où le culte est pur et saint. Il y a un monde chrétien où la femme, respectée, est devenue légale de lhomme et comme la moitié de sa vie, où lenfant est protégé par des droits sacrés, où la famille est assujettie aux lois dun indissoluble amour. Il y a un monde chrétien où lesclavage est aboli, où loisiveté est un opprobre et le travail un honneur, où la grandeur et la richesse sont devenues les bienfaisants ministres de la Providence.... Comparez ce monde chrétien au triste monde dans lequel se condensaient, il y a dix-neuf cents ans, les constantes expériences de lerreur et de la corruption. Quelle prodigieuse transformation !

    R. P. Monsabré,

    1923/152-165
    152-165
    Fabre
    Chine
    1923
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