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Le paganisme et lEnfant au Kouangtong 2 (Suite) : II Mépris de la petite fille

Le paganisme et lEnfant au Kouangtong II. Mépris de la petite fille. Ce sont les petites filles qui généralement sont les délaissées de la famille chinoise. Le nom générique de Tsin kam caractères chinois ou mille louis dor quon leur applique dordinaire, nest quune fleur de rhétorique : ainsi de la plupart des noms gracieux dont on les dote. Elles ne sont guère reçues que comme condiment, ce sont les garçons qui constituent le plat de résistance.
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    Le paganisme et lEnfant au Kouangtong

    II. Mépris de la petite fille.

    Ce sont les petites filles qui généralement sont les délaissées de la famille chinoise. Le nom générique de Tsin kam caractères chinois ou mille louis dor quon leur applique dordinaire, nest quune fleur de rhétorique : ainsi de la plupart des noms gracieux dont on les dote. Elles ne sont guère reçues que comme condiment, ce sont les garçons qui constituent le plat de résistance.

    Cest ce quexpriment dautres dénominations, moins fleuries, mais plus réelles, dont les parents affublent la jeune fille. Cela se passe même dans des ménages riches du Delta, auxquels leur situation de fortune permet de garder les filles, quoique nombreuses. La nomenclature est biblique, intraduisible en notre langue française, si pauvre en noms propres. Ming-chi caractères chinois : cest lordre du ciel ; Mok-im caractères chinois : je me résigne; To-ling caractères chinois : je suis comblée, etc, sur le même ton à chaque fille qui vient. Dans une autre famille du Tung-kun, nous trouvons une nomenclature plus vulgaire de forme, mais semblable au fond : Chung-yau caractères chinois : encore une ; Yau to caractères chinois : cest trop ; Yau-mun caractères chinois : je suis débordé !

    Dautres parents, aussi riches mais plus réalistes et plus expressifs encore, nomment irrévérencieusement la série de leurs filles : Tai-pat, Bouse I ; Y-pat, Bouse II, et ainsi de suite. Les gens de service donnent évidemment un qualificatif plus respectueux, mais la parenté, les oncles et les tantes, y regardent de moins près. Lhumble paysan, même chrétien, se rengorge, lorsquil présente au baptême un petit gardien de buffles; profond est son dépit lorsquau contraire, selon son expression, il napporte qu un excrément de gamine , mui-tsz-shi : caractères chinois : cest lexpression commune au Lu-chau caractères chinois, au Lokfong caractères chinois, chez les Hok-lo caractères chinois, comme chez les Hak-ka caractères chinois.

    Une expression populaire moins crue dit très clairement le peu de cas quon fait de la petite fille. Elle est une tuile , ou encore un yuk-lau caractères chinois, une loupe, une verrue, une-excroissance charnue dont on opère lablation, si elle est par trop gênante. Ainsi traite-t-on, et trop souvent hélas ! la petite fille : on la vend, on lexpose, ou on la tue.

    Quelques mots de gens du peuple donneront une idée plus au naturel encore de lestime quon a dune jeune fille : Prenez ces deux petites, disait une mère, celle-ci est bossue, donc maigre perte, si elle meurt ; sauvez celle-là qui est bien faite, et lorsque je la marierai, je vous payerai tant de gâteaux et.tant de jarres de vin . Et une autre personne apportant à lasile sa petite sur, dailleurs très saine : Prenez-la et occupez-vous-en ; ma mère nen a pas le temps, il faut quelle nourrisse les cochons. Expression cynique, mais exacte. Bref la petite fille nest quun pis aller ; on la supporte tout au plus, en attendant garçon : doù son nom fréquent de Tai-chun caractères chinois, qui veut dire révolution : on espère bien que la roue de la fortune tournera et finira par amener un héritier mâle.

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    Règle générale, avons-nous dit, lidéal de la jeune fille est dêtre mariée, dassurer à son mari des descendants et par là de participer au culte que ceux-ci rendront à leur père. La femme nest vraiment belle et bonne quassociée à un garçon, quautant quelle peut, nouvelle
    Cornélie, porter comme bijoux deux jumeaux à son cou suspendus : cest le sens des caractères ho caractères chinois, bien : une mère et son enfant : et ying caractères chinois, petit enfant, représenté par la mère surmontée de deux cauris. La destinée de la jeune fille souvre donc en dehors. Vivante ou morte, elle demeure presque une étrangère pour ses propres parents, et cela même lors de son dernier soupir.

    Il est des régions, telles Si-kiu caractères chinois, dans le bas Pun-u caractères chinois, où la jeune fille malade, non fiancée ou non mariée, fût-elle âgée de 15 ou 16 ans, est extraite de la maison paternelle et abandonnée dans une masure quelconque, ou même au milieu du chemin, pour y mourir. Semblable destinée pour la femme déjà mariée quune maladie grave suspendrait chez son père et sa mère. Si, par hasard, la maison du mari est trop loin, les propres parents de la malade, au lieu de la garder chez eux, préféreront la porter dans un lazaret ou dans une pagode et labandonner à son sort.

    La femme doit mourir chez son époux, la loi est stricte. Chez lui aussi elle doit enfanter. Que si elle devait faire ses couches ailleurs, elle serait simplement mise au ban comme un objet immonde. Il y a quelques années, le P. Conrardy, de la léproserie de Shek-lung caractères chinois, recueillait une jeune mère et son petit nourrisson. Subitement prise du mal denfant, les barquiers horrifiés lavaient de suite brutalement déposée de leur barque sur la berge sablonneuse de lîle des lépreux.

    Ce qui est vrai de la femme nubile ou déjà adulte lest a fortiori de la petite fille malade. Celle-ci non plus ne peut mourir chez elle : sa mort y serait de très mauvais augure pour la famille. Si son état saggrave, elle est donc portée à lextérieur, exposée sur la route, sur le bord dun arroyo ou dun étang, dans quelque masure délabrée, derrière une haie, au pied dun vieux mur, où quelque passant apitoyé la recueillera peut-être. Dans la campagne du Sheun-tak caractères chinois sont dhumbles tours où sont mises les filles abandonnées Les Hakka du Tung-kun caractères chinois, en particulier, les déposent à létable à buffles, aux latrines, ou suspendent leur berceau à une branche darbre, et les y laissent attendre la mort. Certains parents les exposent sur les monticules des tombeaux ou encore aux portes de la ville, au pied des remparts. A Canton, depuis quil y a une police, on se contentera, sil y a urgence, de déposer lenfant moribonde sur une natte ou sur un vieux chiffon derrière la porte.

    Son sort est la mort inévitable ; à la campagne, dans la banlieue même de Canton, il arrive que chiens et porcs, corbeaux ou busards font leur uvre et dévorent lenfant tout ou en partie ; ici ce sont les fourmis, là ce sont les rats. Nous avons des cas bien authentiques de petits bébés rongés par les uns ou les autres de ces animaux et portés encore vivants à nos crèches. Signalons plus spécialement celui dun pauvre grand-père en pleurs confiant aux Surs sa petite-fille, oreilles rongées, la joue percée par les rats, et lui-même ayant passé la plaie avec du tabac. Détail macabre : lauteur de ces lignes se rappelle le fait du chien du logis, lui apportant du bord dun étang voisin et pendant son dîner la tête dun enfant exposé ou insuffisamment enterré.

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    Lexposition est au fond un moyen moins inhumain, qui conserve quelque trace de scrupule et un dernier espoir de salut. Une façon plus radicale est la suppression directe. Dans le Ha-sz-fu caractères chinois, le Kochau caractères chinois, on tord le cou de lenfant, ou plus simplement on le jette dans la vaste fosse à purin de la ferme. Dans la plupart des régions, une méthode expéditive est limmersion dans le baquet immonde ; fa-tap caractères chinois tour fleurie, meuble intime de toute maison chinoise. Dans le Tung-kun caractères chinois existe lhorrible coutume de réenvelopper le nouveau-né dans le placenta maternel pour ly étouffer ; ici ou là règne lhabitude débouillanter lenfant, de le comprimer entre deux couvertures, de lui écraser la tête entre deux planches ou deux mottes de terre. Cest laveu même dune mère apportant sa deuxième fille à la crèche de la Mission de Canton : Si javais connu votre maison, je vous aurais confié ma première née ; mais je ne savais pas, et nous lavons étouffée entre deux planches de lit, mon mari et moi. Notons aussi le système dasphyxier par les cendres ; on en obture la bouche et les narines de lenfant, ou on len recouvre entièrement : lexpression chinoise caractères chinois est typique, et pourrait se traduire conserver dans la cendre. Dans le Sheun-tak caractères chinois et autres pays du Delta, de même dans le Lok-cheung caractères chinois, etc, on jette simplement la petite fille à la rivière. Quelquefois, au Lok-cheung, par exemple, on lui accorde une petite corbeille et un peu de paille. Le fait est fréquent de cadavres denfants dévalant le fleuve de lEst, en face de la léproserie de Sheklung. Pareille façon de procéder chez les barquiers du Chù-kong caractères chinois ; à Kau-kong caractères chinois, dans le Delta, et à Sam-shui caractères chinois, sur le Si kiang : le fait est si avéré que des sociétés de bienfaisance de lendroit paient une barque qui promène ses deux baquets, lun à lavant, lautre à larrière, pour recueillir les cadavres denfants jetés à larroyo.

    Parmi ces noyés beaucoup ont été immergés vivants, surtout les malades ou ceux qui étaient le fruit du crime. Un autre mode dinfanticide, qui serait usité surtout dans les campagnes hak-ka, consiste à laisser non lavée, sur la terre nue de labjecte et humide maison chinoise, lenfant à peine née. Aucun soin, si elle est rejetée, ne lui est accordé ; à peine une chiffon ou un quartier de natte. Lenfant peut résister parfois au-delà de deux ou trois heures, mais finit par mourir ou dhémorragie ou du tétanos. Quelques enfants ayant subi cette épreuve ont été portées à notre crèche de Canton pour y trépasser, entre autres deux jumelles, transies de froid, enveloppées dans un simple journal, le panier qui les contenait couvert dun maigre lambeau détoffe.

    Il y a à Pok-lo caractères chinois, dans la chrétienté de Kung-chong caractères chinois, une fille jadis ainsi délaissée ; trois heures durant, après sa naissance, elle demeura vagissante et se débattant sur la terre nue. Emus de compassion, le père et la mère se résignèrent enfin à la sauver. Elle vécut, mais était devenue bossue. Adolescente, notre infirme trouva bon accueil chez les vierges de la Mission et devint chrétienne. Peu à peu, elle convertit toute sa famille. En mourant, le père repentant la confia comme un trésor à son fils aîné, et elle est aujourdhui la providence de tous les siens et de toute sa chrétienté.

    Que le lecteur nous pardonne des détails plus macabres encore : il les faut pour la conversion de certains incrédules endurcis. On nous a cités deux faits : lun de quatorze infanticides successifs, lautre de cinq, commis par les mères respectives sur leurs filles nouvellement nées. Par une erreur fatale le quinzième et le sixième enfants, qui étaient des garçons, furent immolés. Ces faits se passaient lun au Wing-on caractères chinoi, lautre au Hoi-yeung caractères chinois.

    Il est arrivé, nous dit-on, à certains parents du San-ning caractères chinois de dépecer au couteau des petites filles encore vivantes, lorsquelles étaient réputées empêcher la venue des garçons : teuk-shang caractères chinois, teuk-sz caractères chinois, découper mort ou vivant, pour employer lexpression chinoise. Le coutelas est enterré avec les débris, pour que lâme de la morte, chassée et effrayée une fois pour toutes, ne retrouve pas le chemin du retour et ne se réincarne pas à nouveau. Dans le Yeung-kong caractères chinois, on fait du corps de la mourante un vrai hachis, quon fait frire, et ses restes sont enfin jetés aux poissons ou dispersés aux quatre vents.

    Et la même cruauté peut sexercer sur des garçons. Un néophyte Pok-lo, ayant perdu successivement ses trois premiers fils, et le quatrième se trouvant gravement malade, diagnostiqua lincarnation répétée de quelque kwai en ses enfants et, pour lui fermer le chemin à lavenir, prit un coutelas, coupa le moribond en morceaux et le fit cuire, au grand scandale des chrétiens.

    Episode non moins atroce, avec la circonstance atténuante de la misère et de lignorance. Cest celui dune païenne, aujourdhui chrétienne du Kuk-kong caractères chinois : jeune mère et accablée de travail, une enfant sur le dos, en train darroser les légumes du jardin, brutalisée dautre part et pressée par le mari de préparer le souper, elle noya lenfant dans un des seaux quelle portait. Mère ensuite de deux jumeaux et ayant au bras un abcès qui limmobilisait, elle exposa les deux enfants demi-nus derrière sa maison et eut le courage de les y voir bleuir et mourir de froid seulement le troisième jour. Elle supprima ainsi six sur huit de ses enfants. Les autres femmes de la région en agissent de même, disait-elle. Aujourdhui convertie, cette femme aurait scrupule de voler un fruit du couvent qui la recueillit et où elle est employée comme femme de peine.

    Cest la belle-mère, la sage-femme doccasion ou le père, qui, dordinaire, fera disparaître lindésirable. La mère elle-même, par son instinct, sy résout très difficilement, surtout si elle a déjà donné le sein à lenfant. Si elle le tue de sa main, cest donc sans délai, dès la première heure, et cela souvent pour éviter les brutalités de son époux. Celles-ci ne sont pas un vain mot : indiquons la méthode dun mari du Tung-kun, punissant dune diète sévère et torturant par la faim sa femme en couches qui venait de lui donner une fille Cest encore par peur des sévices du mari quune mère, aujourdhui chrétienne, du Shiu-chau-fu caractères chinois supprima ses quatre premiers enfants, tous des filles. Les deux époux furent baptisés. Une fille naquit encore, qui fut conservée, et les mauvais traitements ont cessé.

    On cite aussi des exemples de torture épouvantable accomplis par quelque idée superstitieuse, et aussi dans le but de sauver le nouveau-né. Des enfants sont apportés aux crèches ayant la paume de la main et la plante des pieds littéralement brûlées, de façon à ne former quune plaie ; ainsi du cou, dune partie de la face. Il y a là plus que lacupuncture ordinaire, moyen de salut usité pour certains enfants. On nous rapportait le fait dun bébé, la poitrine écorchée, les chairs pantelantes, la plèvre mise à nu, et le cur la soulevant encore. Autres actes que nous renonçons à expliquer. Un enfant a eu les deux yeux horriblement brûlés avec de lalcool chinois ; reçu à la crèche, il y meurt quatre heures après dans des souffrances terribles. Un autre est reçu ensanglanté, le nez et la lèvre supérieure entièrement fendus dans toute leur longueur. Un troisième étant mort à la crèche, sa mère vient le voir et demeure longtemps à considérer et à palper le cadavre ; elle repart au bout dun quart dheure. Intriguée, la sur de garde visite le corps : la mère lui a incisé et enlevé la peau du ventre et la emportée : pas une goutte de sang ne coule ; pourquoi cette ablation ?

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    Nous touchons ici à la superstition, qui joue un rôle capital et parfois effroyable dans la question de lenfance au Kouangtong. A lenfant mourant ou déjà mort, garçon ou fille, surtout sil était laid ou difforme, on noircit les membres, la figure, dun tatouage presque indélébile. Dans le Ko-chau, en particulier, aux garçons on barbouille de suie le visage, aux filles le dos et les reins ; à ceux-là on ampute le pouce et le gros orteil droits ; à celles-ci, le pouce et le gros orteil gauche. Ailleurs on fait à lenfant lablation dune oreille. Toutes ces mesures sont autant pour effrayer le diable et lui barrer le chemin du retour que pour le dénoncer au cas où il reviendrait. Si lenfant suivant naît avec quelque tache ou quelque cicatrice suspecte, ce sera encore le diable tatoué et tailladé lan passé qui revient et quon pourra reconnaître. A nouveau lon se débarrassera de lui, sans rémission si cest une fille ; si cest un garçon, volontiers lon usera dépikie afin de le sauver. Pour tous les cas monstrueux, anormaux, la roue de la métempsycose a mal tourné ou veut brûler les étapes ; il faut signifier au revenant quil sest trompé de porte et na quà aller se réincarner ailleurs, dans un vulgaire animal, et y expier les crimes de ses vies passées.

    Il est très redouté que lenfant vienne au monde un jour néfaste, où même un poussin ne saurait éclore. Assez aisément on trouvera de bonnes raisons pour garder le garçon. Pour la fille on sera plus sévère, heureux davoir un prétexte de suppression. Cest la raison pour laquelle en certains mois de lannée, octobre, novembre, laffluence aux asiles est plus nombreuse.

    En 1914, lanimal cyclique de lannée était le tigre ; au Lok fong caractères chinois, en pays hak-ka, on ne voulait pas des filles de cette année sous prétexte quelles porteraient tort à leur mari : de là recrudescence doffres denfants aux crèches, enfants naturellement bien constituées mais quon ne trouvait pas à placer comme brus ; par réaction, lannée suivante, 1915, amena une diminution dans labandon des filles : cétait lannée du lièvre, animal faste.

    Certains richards tourneront la difficulté et sauveront leur fille venue un jour néfaste en loffrant comme future novice à une bonzesse ; plus tard celle-ci-lui rasera la tête, la choisira comme disciple et successeur, ou lui trouvera un parti sortable dans le monde.

    En maintes régions, à la naissance de lenfant, la sentence du sorcier ou de la sorcière est décisive, au moins pour les filles. Elle surtout sévère si la mère a été souffrante durant sa grossesse. Il faut prévenir tout parricide de la part du nouveau-né. Sil vient mal et présente dabord la main, cest signe de mendicité future, et on le rejettera. Sil est souillé de déjections, signe de malpropreté, et on sen défait encore. Bien osé serait-il sil venait de blanc vêtu, ceint du placenta maternel, ou le cordon ombilical autour du cou : il ne porterait rien moins que le deuil de son père ou de sa mère et annoncerait prématurément leur mort ; pour prévenir ce malheur et punir une telle audace, on se débarrasse de lenfant, même dans des familles à laise de Canton. Mais par-dessus tout serait redoutable lenfant qui tuerait sa mère en naissant ; il est supprimé, voire même enseveli vivant dans le même cercueil quelle, ou porté dans quelque crèche. Dans certaines contrées, au Tung-kun, par exemple, on ne peut ni le garder, ni le vendre : personne nen voudrait. La mère morte en couches participe à la malédiction. On lui refuse dhonnêtes funérailles. Son âme devient un kwai des plus nocifs ; jusquà certains chrétiens, non encore entièrement dépouillés de la superstition, qui regardent la défunte comme un objet dhorreur et voudraient priver sa dépouille des honneurs ordinaires accordés par lEglise aux trépassés.

    Coutume curieuse qui existerait en des régions du San-ning caractères chinois ; devant lenfant qui peut se traîner déjà à quatre pattes, on expose une sébile, quelques pièces dargent, un couteau et de la farine. Suivant lobjet quil touche dabord, il sera mendiant, ou richard, ou voleur, ou amoureux du fard et des femmes. Le crime prévu de vol, le fait de mendicité future, peuvent être pour lui un motif déloignement.

    Si nous poussons plus à fond notre enquête, nous touchons à des actes plus graves et quil faut réellement considérer comme des sacrifices humains. Linfanticide serait reçu pour la fondation des édifices publics, pour celle des ponts. Cette cruelle coutume existe à Canton, à Tung-kun, au Ko-chau, au Shui-hing. Dans des notes dil y a vingt ans, le P. Serdet affirmait que des petits garçons vivants et sains avaient été jetés dans les fondations des piles de pont au Pou-neug caractères chinois. Par ce sacrifice, le génie de la rivière se trouvant satisfait, le pont ne sécroulera pas sous les pas des passants. Lavis de certains est que les esprits, ayant souverainement peur du sang denfant, se tiendront désormais à lécart. Chaque pile exigerait son patron ou tuteur spécial enterré vivant sous elle. En maints endroits limmolation dun chien comme victime remplace heureusement celle des enfants.

    Plus gaie et moins cruelle que la fondation des piles est linauguration des ponts Cest le jeune grand-père de trente-deux ans, menant son petit-fils par la main, qui dabord traversera le pont ; ailleurs lhonneur du premier passage est réservé au plus vieil aïeul, qui peut traîner après lui la plus nombreuse lignée de fils et de petits-fils.

    Les génies des fleuves ou des rivières nont pas dexigences que pour la construction des ponts. En temps dinondation surtout, ils réclament leur proie. Lan premier (1912) et lan quatre (1915) de la République, la force du courant rompit les digues du moyen Si-kiang; Dans leur effarement superstitieux les riverains, pour arrêter le flot, jetaient pêle-mêle leur mobilier et, ce qui est plus terrible, de nombreux enfants vivants. Nous tenons ceci du témoignage réitéré dun lettré païen du pays Sam-shui caractères chinois, la région inondée.

    Le comble de lhorreur enfin : cest lanthropophagie posée en dogme pour la guérison de lépouvantable maladie quon appelle la lèpre. Des lépreux se postent parfois au bord des rivières pour arrêter les cadavres denfants quamène le fil de leau et sen faire une nourriture. En vertu du principe dhoméopathie si cher à la médecine chinoise, la partie mangée guérit la partie malade correspondante du lépreux. Moins osés peut-être, les lépreux de louest de la province se contentent de faire un bouillon salutaire avec les os denfants déterrés. Dans le même ordre didées, récemment encore, les lépreux de Canton achetaient à haut prix les vieilles planches de cercueils usagés, attribuant une puissante vertu curative à la cuisson de leurs aliments par ce bois infecté.

    A. FABRE
    (A suivre) Miss. de Canton.

    1923/91-100
    91-100
    Fabre
    Chine
    1923
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