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Le paganisme et lEnfant au Kouangtong 1 : I Culte de lhéritier

Le paganisme et lEnfant au Kouangtong Le peuple chinois compte avec raison parmi les plus prolifiques du monde. Dans le Kouangtong, le taux de natalité ne serait pas inférieur à 40 pour 1.000 habitants. Cest un fait quen Chine les enfants pullulent dans les agglomérations et les campagnes. Il est une autre constatation qui simpose malheureusement en pays : lenfant peut y être la chose la plus précieuse comme aussi la plus vile, la plus désirée comme aussi la plus redoutée.
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    Le paganisme et lEnfant au Kouangtong

    Le peuple chinois compte avec raison parmi les plus prolifiques du monde. Dans le Kouangtong, le taux de natalité ne serait pas inférieur à 40 pour 1.000 habitants. Cest un fait quen Chine les enfants pullulent dans les agglomérations et les campagnes. Il est une autre constatation qui simpose malheureusement en pays : lenfant peut y être la chose la plus précieuse comme aussi la plus vile, la plus désirée comme aussi la plus redoutée.

    Les langues reflètent, dit-on, lâme des peuples qui les parlent. Or il est dans la langue chinoise un caractère symptomatique, qui dépeint au vif le peu détat quen Chine on fait trop souvent, hélas ! De lenfance. Cest le caractère hi.1 Il représente deux mains armées dune fourche et repoussant un enfant naissant. Son sens est celui de rejeter : allusion évidente à la coutume plusieurs fois millénaire de labandon de lenfant, plus spécialement à linfanticide, qui en est le terme ultime.


    1. caractères chinois modifié successivement en caractères chinois, puis en caractères chinois


    En Chine, en effet, deux lois sont en opposition. Le Céleste propagera la vie, mû comme par une sorte de frénésie : avec la même frénésie il sèmera la mort. Cest ce contraste que, au cours du présent travail, nous voudrions exposer dans ses sources et dans ses conséquences. Comment le précepte : Croissez et vous multipliez, donné par Dieu à lorigine, sest-il vu superposer un ordre contraire ? Quel processus a suivi lâme païenne pour en arriver au rejet de lenfant sous toutes formes : simple abandon, vente, exposition, infanticide ? Comment expliquer chez le Chinois le culte le plus souvent exagéré du garçon et le mépris non moins excessif de la petite fille ?

    Ce sont les matières que nous allons successivement traiter. Nous nous en tiendrons pour la documentation à la seule province du Kouangtong. Disons dès maintenant que nous nous garderons scrupuleusement de toute généralisation et de tout dénigrement. Si nous exposons le mal, ce sera uniquement pour en préparer et en hâter la guérison. Les faits apportés peuvent nêtre le propre que de telle ou telle région bien désignée. Telle coutume en vigueur dans un pays, peut très bien ne lêtre pas dans un autre. Lensemble des renseignements donnera cependant une idée assez exacte sur létat général de lenfance païenne au Kouangtong.

    Après avoir exposé sous ses différents aspects le double problème destime et dabandon, de vie et de mort de lenfant ; après avoir essayé de sonder le mal et den mesurer létendue, nous dirons quelques mots des remèdes apportés, de ce qui a été fait et de ce qui demeure à réaliser pour remplacer enfin les monstrueuses pratiques païennes par le radieux idéal prôné par le Christ : Sinite parvulos venire ad me. Laissez venir à moi les petits enfants.

    I. Culte de lhéritier.

    Insistons dabord sur le désir passionné qua le Chinois en général de se créer une postérité. Volontiers chaque Céleste prendrait pour lui la bénédiction de Dieu à Abraham : Faciam te in gentem magnam. Suspice coelum et numera stellas, si potes ; sic erit semen tuum. Faciam semen tuum sicut pulverem terr. (Gen. XII, 2 ; XIII, 16 ; XV, 5). Je ferai de toi un grand peuple ; regarde le ciel, et compte les étoiles, si tu le peux ; ainsi sera ta postérité. Je ferai tes descendants aussi nombreux que la poussière de la terre. Il nest pas de souhait qui puisse être aussi agréable au Chinois que celui de Tim ting caractères chinois : Puisses-tu obtenir de nombreux rejetons ! Pas de malédiction, au contraire, qui lui soit plus sensible que celle énoncée par le Psalmiste : Fiant nati ejus in interitum ; in generatione unâ deleatur nomen ejus! (Ps. CVIII). Ce verset nest autre que Ham ka tsan ! caractères chinois tsut chung ! caractères chinois. Que ta famille soit anéantie et que ta postérité disparaisse à jamais !. Ces quelques mots résument la gamme plutôt grossière des invectives chinoises.

    Lidéal du Chinois sera donc de se procurer le plus vite possible une postérité nombreuse et puissante, dont il puisse tirer gloire, secours et protection en ce monde, dont il puisse obtenir des sacrifices après sa mort. Idéal en somme très égoïste, qui sera la source dinnombrables abus. Sera licite tout moyen qui favorisera cet idéal et supprimera les obstacles. Impatient davoir une descendance, le Chinois usera du mariage précoce, qui ne sera pas sans affaiblir la race. On trouve en Chine des grands-pères de trente ans, quon fête avec solennité. A côté du mariage précoce sont en vigueur des fiançailles plus prématurées encore. Seuls maîtres, parce que travaillant pour eux-mêmes, les parents fianceront quelquefois les enfants à peine nés, parfois même avant la naissance : cela se voit chez les Hakka du Kouangtong. Il arrive chez eux que deux mères échangent comme brus leurs filles respectives à peine nées et allaitent ainsi lenfant lune de lautre. Lexpédient a du bon, dailleurs, en ce quil permet aux deux mères de sauver la vie des deux petites, qui autrement seraient condamnées.

    Autres abus : les garçons seuls devant demeurer dans la famille et la perpétuer, on fera fi des filles. On ne gardera et appréciera celles-ci quautant quelles nempêcheront pas la venue de ceux-là. Si possible on casera donc la petite fille au plus tôt. De façon générale la femme nest guère quun instrument quon rejette aisément sil est inutile, ou auquel on supplée par une ou plusieurs concubines. En principe, elle est un être en tout inférieur à lhomme : elle na de valeur que par rapport à celui-ci ; ce quon lui demande avant tout, cest la fécondité ; la stérilité est pour elle un opprobre et une déchéance ; cest à titre de mère seulement quelle participe au culte rendu à son mari par les descendants. Enfant ou jeune fille non mariée, elle comptera à peine et ne figurera pas dans le tableau généalogique de la famille. Sa destinée est orientée aIlleurs ; la maison de son père nest pas sa vraie maison : elle nest que son ngoi ka caractères chinois ou sa famille du dehors. Sa vraie famille, noi ka caractères chinois, sera celle de son mari ou de ses beaux-parents. Non mariée, enfant surtout, elle est une espèce de non-valeur, dont on se débarrasse pour des raisons quelconques : superstitions, maladie, pauvreté, que sais-je?

    Le garçon aura, lui, une valeur incomparable. Sil est pauvre, il pourra mendier du moins un bol de riz pour lancêtre. Tous les moyens, toutes les superstitions seront employés pour lobtenir, le conserver, le perpétuer. Fût-il infirme ou même difforme, assez volontiers on lui laissera la vie. Lui-même cependant naura sa pleine valeur que marié ; encore enfant, estropié ou malade, il pourra être rejeté ; tout au moins, sil meurt, il mourra sans honneur, et officiellement on ne lui devra pas de larmes ; à regret on lui donnera une sépulture, sil nest pas simplement jeté à la voirie, comme sa petite sur.

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    Le petit garçon sain et viable ayant un si haut prix, il sera dune importance capitale pour les époux de préparer sa venue ; aussi la fera-t-on précéder de superstitions sans nombre et de pèlerinages aux pagodes célèbres. Annuellement, à la première lune, innombrables sont les époux se rendant en barque demander des enfants à la célèbre Kun-yam caractères chinois de Kun-iu caractères chinois, dans le Nam hoi caractères chinois. Le pèlerinage est appelé des mangeurs de salade, shang tsoi ui caractères chinois, les époux mangeant, accroupis vis-à-vis lun de lautre, des boulettes viande enroulées dans des feuilles de salade.

    Il y a quelques années encore des foules se rendaient au cours de troisième lune adorer la lionne de pierre caractères chinois de Wai-oi-kai caractères chinois à Canton, pour en obtenir des enfants. Même pèlerinage à la pagode Wong-tai-shin-miu caractères chinois de Honam. Plus célèbres encore étaient les vigiles du ta-ti-hi caractères chinois (mot à mot, aspirer lhumeur du sol) dans la pagode Shing-wong-miu caractères chinois, dédiée au génie
    protecteur de Canton. Les pèlerins affluaient de toute la banlieue. Couchés sur la terre nue du sanctuaire, les époux y attendaient linflux céleste qui les rendrait capables davoir un garçon. Au matin le gardien du temple ramassait les pièces de monnaie quen offrande les fidèles avaient jetées sur le pavé. La même cérémonie se passe encore ailleurs. Et lon pense aux femmes juives de jadis montant à Jérusalem accompagnées de leur mari, pour y demander au Seigneur la cessation de leur opprobre et lobtention dun fils, dont peut-être quelque jour naîtrait le Messie.

    Pèlerinages et vigiles, comédies nocturnes des Chinois, rappellent aussi malheureusement de trop près les ignobles mystères païens de lantiquité. Pagodes, asiles de bonzes et de bonzesses, se sont trouvés être à loccasion des antres de débauche, que lautorité a dû maintes fois supprimer par lincendie. Tel, entre autres, le couvent de bonzesses de la Dame Blanche ou Pak-i-om caractères chinois de Kochau caractères chinois, où les femmes se rendaient le 2e jour de la 1re lune et qui fut brûlé lan huit de Kouang-su (1882).

    Le 10 de la 1re lune, le 2 de la 2e lune, le 3 de la 3e, il existe dans certaines régions des solennités pour promouvoir la naissance de petits garçons. Des pétards, appelées Kit-tse-pau caractères chinois sont brûlés ; lexplosion projette en lair lobturateur de la bombe, ou plus exactement un anneau enroulé autour de la mèche, et, dans la foule, cest à qui obtiendra ce bouchon porte-bonheur, le premier ou le dernier de lai série. Des vux, des promesses doffrandes à la pagode ou au temple des ancêtres, sont émis pour lavoir en sa possession ; les jeunes gens les plus agiles sont délégués pour sen emparer : une véritable lutte au couteau parfois, sengage, où ne manquent ni les blessés, ni écrasés. Le gagnant paiera lune des bombes de lannée suivante. Heureux si, dans lintervalle, il a obtenu lhéritier désiré, car alors le bouchon du pétard daction de grâces sera ardemment convoité ; que si, au contraire, ses désirs sont demeurés stériles, il en sera pour le bruit et les frais de sa bombe, après laquelle personne ne courra.

    Les fêtes du nouvel an sont lépoque par excellence où il importe dobtenir du ciel la venue dun descendant. Le premier jour, dès la première heure, les femmes du Mau-ming caractères chinois entre autres, tiennent souverainement à se fleurir de blanc, dans lespérance davoir un garçon. La fleur rouge augure une fille à venir. Jeunes et vieilles sortent donc au jardin y cueillir des fleurs de pois, se les piquent dans les cheveux et, fredonnant leur espoir, retournent au logis. Si les fleurs de pois manquent, on cueillera une autre fleur, et au besoin, un ail, un oignon, un pied de salade ou nimporte quel autre légume, en attachant à la cueillette lattente dune postérité sans fin.

    Au moins dans le Ng.chun caractères chinois et le Mui-lok caractères chinois, lorange mandarine est le signe dune immanquable descendance. Le deuxième jour de lannée, les maris en quête de progéniture vont se promener delà le pont de leur ville. Les petits marchands, munis au préalable nombreuses oranges, leur en proposent trois ou quatre, en accompagnant leur offrande du plus joli compliment : Bonne et heureuse année, et surtout le bonheur davoir bientôt un fils ! Kong hi, tai kat, pit shang kat tsz ! caractères chinois. Le kat de mandarine et celui de bonheur (caractères chinois) vont ensemble ; le nom accompagne la chose. Le vu ne peut donc que se réaliser, et le futur père, tout joyeux, sempresse de payer présent et compliment de deux ou trois belles piécettes blanches.

    A la même heure les dames, traversant le même pont ou longeant la berge du fleuve, se mirent, mues dun même désir, dans le cristal de leau. Le mirage est du meilleur augure : elles ne manqueront pas davoir un fils dans lannée.

    Dans les mêmes contrées sont fabriquées deux immenses statues de papier, avec cadre ou squelette en bambou et dotées dune tête monstrueuse. Ces statues représentent deux divinités, lune mâle, lautre femelle. La première est Ko-chuk-kwai ; caractères chinois, le diable long bambou dont elle a la taille ; la seconde, moins haute, mais gratifiée dun ventre énorme, est une Kun-yam caractères chinois. Les femmes désirant devenir mères sefforcent de toucher limage de la déesse, mieux encore lui imposer leur ceinture. Le rite accompli, et si elles ont le bonheur de concevoir, une incertitude leur demeure encore : le fruit de leur foi sera-t-il un garçon ou une fille ? Un moyen leur reste, qui les mènera au terme de leurs vux : elles vont à la pharmacie voisine, achètent un peu de réalgar caractères chinois ou sulfure darsenic, en absorbent une moitié, et suspendent lautre dans un sachet à leur ceinture, bien persuadées que lenfant quelles portent changera de sexe, si besoin est, et sera certainement un garçon.

    Lanxiété des parents augmentera à lapproche du terme et ne fera que croître après la naissance de lenfant. Dans le Ko-chau en particulier, le sacrifice dun chien noir, avant ou après lenfantement, est un démonifuge souverain et un remède essentiellement efficace pour le salut de la mère et de lenfant. Avec le sang de la victime on asperge la porte de lappartement et le lit maternel ; la graisse de lanimal servira à lentretien de la lampe, et sa chair à la nourriture de la malade ; enfin des bâtonnets dencens seront brûlés à profusion au chevet de celle-ci, pour rendre propice le dieu de la couche nuptiale.

    Assez souvent le nouveau-né ne sera lavé que le quatrième jour ; en attendant il suffira de lessuyer. Au Seun-i caractères chinois, Mauming caractères chinois etc, on lui peint au vermillon les narines et le trou de loreille. Autant par raison dhygiène que par idée superstitieuse, dans la plupart des régions a cours un usage immodéré du moxa ou des pointes de feu ; il sagit de chasser le vent , comme dit lexpression chinoise. Au moyen donc dune moelle de jonc imbibée dhuile, on pique la plante des pieds, la paume de la main, les deux tempes, le front, les épaules, le nombril, le creux de lestomac du nourrisson. Pour beaucoup de Chinois la cicatrice des brûlures demeure toute la vie.

    Par cette opération il sagit avant tout déviter que le garçon ne trépasse le septième jour et ne devienne ainsi un tsat-tsiu-kwai caractères chinois. En réalité il est question simplement de prévenir le tétanos, maladie qui exerce des ravages épouvantables parmi les nouveau-nés ; elle en ferait périr un tiers au Ko-chau. La raison de ce fléau est quà la naissance, lenfant est laissé parfois longtemps sur la terre nue, que le cordon ombilical est mal coupé, quil y a hémorragie et souillure au contact du sol.

    Pour se raidir devant la mort possible de lenfant et montrer leur dédain sinon leur courage, les parents laffubleront de surnoms ou vils ou exprimant la durée, la résistance. Ils le nommeront : A-ngau caractères chinois, le buf ; A-kau caractères chinois, le chien ; A-mau caractères chinois, le chat ; A-chü caractères chinois, le porc ; A-shek caractères chinois, la pierre ; et même A-niu caractères chinois, le purin ; ou A-shi caractères chinois, le fumier. Un buf a la vie dure, une pierre plus encore ; quoi de plus vil quun chien ? Bien mieux, de tous les animaux le chien nest-il pas celui que le diable craint davantage ? Comment enfin celui-ci soccuperait-il, pour lui nuire, dune chose aussi répugnante que le fumier ou le purin ?

    Durant le premier mois, défense absolue, du moins en beaucoup dendroits, à lenfant et à la mère de sortir du logis, et surtout de pénétrer dans le logis dautrui : la purification nétant pas accomplie, ils ne pourraient y apporter que le malheur. Grande fête au mun-yut caractères chinois, le trentième jour. Ce jour-là seulement on rase lenfant, autrement il serait déjà blanchi et vieillard précoce à vingt ans. Les invités sont conviés nombreux pour boire le vin dit de gingembre, congratuler la mère et offrir des cadeaux. Laïeule maternelle donne de nombreux habits. Les présents les plus en honneur sont le sucre candi, les kakis secs, les bijoux porte-bonheur, tels que colliers et bracelets, chaînes et cadenas de longue vie, bonnets à triple statuette superstitieuse ou portant quelque inscription faste : joie, bonheur, richesse, longue vie. Des ufs peints en rouge sont offerts aux hôtes comme remercîment. Serait-ce un simple jeu de mots entre lan caractères chinois qui signifie naissance, et lan caractères chinois qui veut dire uf ? Cest au mun-yut caractères chinois seulement que le chef de la famille, le grand-père ou, à son défaut, le père donne son vrai nom au petit garçon. Le mun-yut ne se célèbre que pour les fils, sauf exception au cas où le premier enfant nest pas un garçon, et pour la première fille seulement.

    Le 15e jour de la première lune annuelle qui suit la naissance, annonce officielle est. transmise aux ancêtres de la venue dun héritier mâle, et dans leur temple est allumée la lampe signifiant que leur flamme nest pas encore éteinte. Au premier anniversaire, lenfant passe la douane du pilon ou mortier à riz. La cérémonie consiste simplement à faire circuler le bébé par dessous le levier du pilon. Le pileur reçoit un pourboire. Encore un simple jeu de mots, au fond très puéril : les mots tui-nin caractères chinois, anniversaire, et kwo-tui-kwan, caractères chinois passer la douane du pilon, ayant un élément de même son.

    Les artifices pullulent qui seront crus un moyen de salut pour lenfant. Outre les bijoux porte-bonheur, on lui mettra au cou des amulettes composées dongles, de dents, de poils de tigre ou de chien ; sur la poitrine il portera des osselets de tanche, de poulet ou de grenouille, un noyau de pêche ; au poignet, on lui attachera parfois quelque patte de singe ou une tête de canard ; le bruit de son grelot aura pour effet de chasser les maléfices. De toute manière, lon sefforcera de cadenasser la vie de lenfant.

    Un moyen essentiel sera de lui trouver un protecteur. En bonne et forme par contrat sur papier rouge, on le fera adopter par un vieux banian aux racines profondes, au tronc robuste, chargé de ramure et de feuillage : présage pour lenfant de durée et de nombreuse descendance. Daucuns le voueront au patron du quartier ; dautres le présenteront à lune des portes de la ville pour que la protection céleste soit sur lui dans ses démarches ; voire même à quelque débarcadère, pour quil garde le pied ferme et solide en toutes ses voies ; et lacte doblation sera collé au tronc de larbre, au mur de la ville ou à la pierre du quai.

    A Canton, lenfant est apporté au Shing-wong-min caractères chinois ; le cachet vermillon grand format du génie de la capitale est apposé sur le dos de lenfant, qui désormais aura moins à craindre. Au lieu et place du bambin, sil ne peut y aller lui-même, les parents iront chez les voisins mendier quelques pans détoffe pour lui en confectionner un habit de bénédiction. Celui qui serait fait des reliques du plus vieil ancêtre possible serait le plus apprécié. Muni de pendants doreilles, le puîné survivant aura la chance peut-être de passer pour une fille, de dérouter le diable et déchapper ainsi à la mort. Un autre moyen de salut pour lenfant est son adoption fictive par un voisin bénévole, moins éprouvé par le malheur.

    Que si lenfant a été victime de la peur, la sollicitude est poussée jusquau ridicule. A-t-il été effrayé par un chien en dispute, un cheval au galop, ou par un autre animal ? on arrache à la bête quelques poils pour en préparer une amulette que portera lenfant, ou une potion quil prendra comme breuvage. Si la frayeur vient dune personne, celle-ci fera bien de marquer de sa salive le front du petit garçon, ou encore de donner quelques raclures du cuir de sa ceinture, un cheveu de sa tête, matière dune tisane souveraine contre la peur. Très efficace aussi, dans cette occurrence, linfusion de thé où, sur linvitation du papa ou de la maman deux ou trois des assistants se sont rincé les doigts. Très souvent on offre une poule, des bâtonnets dencens, du papier dargent quon brûle, et de nombreux salamalecs sur le théâtre même de la frayeur du marmot.

    De ce rite se rapproche celui du rappel de lâme, accompli tant au cas de peur quau cas de maladie du bébé. Des bâtonnets sont allumés à lextérieur du logis par une sorcière spécialement invitée ; du papier argent est également brûlé comme rançon ; pendant quelle débite ses incantations et quà renfort de voix elle rappelle les esprits de lenfant, la vieille sème du riz aux quatre vents pour tenir le malin à lécart ; elle promène ensuite et repromène au-dessus du brasier superstitieux un habit du malade, frappe enfin le feu avec ce même habit pour achever de léteindre, donne quelques coups de ciseaux parmi les cendres consumées, tâche ainsi de récupérer lâme et remet à lenfant son habit et ses esprits. En certains endroits, la sorcière monte sur le toit de lédifice et, le même vêtement au bout dune perche, elle jette aux quatre vents du ciel ses appels à lâme égarée. La cérémonie et les cris peuvent durer des heures entières. Sur les bords des fleuves et des rivières on râtelle lâme dans le courant, où de nombreuses coquilles dufs, posées sur leau calme, sont allumées en guise de lampes pour la guider en son retour. Dans la région de Ko-chau, à lissue de la cérémonie, la sorcière coupe un fil en plusieurs tronçons, avec lesquels elle lie le cou, les poignets, la jambe du malade ; la vie sera ainsi à nouveau chevillée dans le corps de lenfant. Durant lopération, on aura eu soin, pour tenir le diable à lécart, dapposer un miroir derrière la nuque du patient.

    Parmi les autres moyens superstitieux de guérison, citons louverture répétée dun cadenas devant la figure de lenfant qui étouffe, lescrime en lair avec une épée démonifuge faite de vieilles sapèques enfilées, le mélange au thé ordinaire dune pincée de cendres tombées dun bâtonnet dencens. Comme remède aux cas désespérés, on tire au. sort une ordonnance quelconque dans une pagode ; la drogue indiquée se trouve dhabitude en vente dans le sanctuaire même ; elle serait le plus souvent anodine, ne pouvant ni tuer, ni guérir.

    Ce qui importe souverainement pendant la maladie de lenfant, cest déloigner toute influence qui pourrait lui être néfaste. Il faut soigneusement fermer les portes aux heures voulues. Une vertu mauvaise est attachée au marc ou résidu des plantes qui ont servi à préparer des potions : le malade, croit-on, en aurait aspiré toute la bonne vertu ; on jette donc au loin et sur le chemin tout ce qui nest plus que détritus nocif. Le résidu étant écrasé sous les pieds des passants, écrasée, pulvérisée sera aussi la maladie : encore un jeu de mots de bon augure. Si le petit garçon vient à mourir, ce ne sera pas sans avoir essayé de tous les moyens de salut ; ce nest quen désespérance de cause quon labandonnera ou quon lexposera au dehors pour mourir. Nous parlons, bien entendu, de la majorité des cas ; car, nous le verrons, il y en a de fréquents où lon se débarrassera de lui tout aussi froidement que dune fille : la misère, la superstition, le crime, la difformité de lenfant, peuvent lui attirer cette déchéance.

    Quelles que soient les précautions prises pour assurer la vie de lhéritier, elles peuvent échouer malheureusement : lhéritier ne naît pas, il meurt ou bien il ne naît quune fille. Le Chinois ingénieux garde encore une corde à son arc, et, sil a des économies, il achète un garçon. Chez les Hakka, la chose peut sexécuter au vu et au su de tous. Le Cantonais est plus exigeant : il faut que lenfant paraisse bien à lui ; quelques mois durant il fait donc une fugue à Hongkong, Canton ou autre lieu. Madame saccorde une grossesse simulée ; il est des recettes pour amener le lait même à la mère stérile ; le temps voulu écoulé, les deux conjoints reviendront au domicile avec un poupon fraîchement acheté, qui sera reconnu comme leur, leur succédera et, en attendant, chose très appréciable, leur donnera part aux biens dancêtres.

    Règle générale, le petit garçon sera dautant plus précieux quil aura été acheté plus jeune. Son prix sera pour le moins décuple de celui dune fille du même âge : 100 à 200 piastres contre 10 à 20 pour une petite fille de un à deux ans. Ladoption dun fils plus âgé, ayant déjà ou à peu près lâge de raison, a rarement une heureuse issue ; les enfants ne se trompent pas sur lauthenticité de leurs parents putatifs et ne manquent pas de se sauver, sils y trouvent leur plaisir ou leur intérêt.

    Lexpédient dune concubine réussit à ceux qui peuvent la nourrir. Ses enfants sont réputés être ceux de lépouse légitime. Dans la région delta de la rivière de Canton, cest un axiome que quiconque, à trente ans, na pas encore de postérité, doit prendre une deuxième femme. Ailleurs existe la coutume du kouo fong caractères chinois : un neveu est choisi qui sera le fils putatif et lhéritier légal de loncle mort sans enfants.

    Le fait arrive aussi dun garçon prestement substitué à la fille nouvellement née. La petite est exposée ou envoyée dans quelque crèche. On sétait au préalable assuré dun garçon, acheté en prévision de la venue de lindésirable, et le tour est joué. Lexpédient sexprime en chinois dun mot très joli : Lâcher le phénix pour voler le dragon.

    Le petit garçon sain et sauf ou échappé de maladie demeurera lidole de la famille, lenfant gâté de son père et de sa mère. Généralement ceux-ci lui passeront tout et lélèveront très mal. Lessentiel sera de le conserver plutôt que de léduquer : on souscrira donc à toutes ses volontés, on se soumettra à toutes ses exigences. Souvent à peine osera-t-on le gronder ; encore moins le battre ; de ceci lon se déchargera sur son maître décole, dès le temps où lon pourra lenvoyer étudier. Dans le Tsang shing caractères chinois et autres lieux, la mère elle-même, ou un autre membre de la parenté, portera sur le dos le jeune potache à lécole, la figure voilée pour quil ne soit pas victime du mauvais il. Il sagit dans loccurrence de lapparition inopportune dun chien. Chien se dit kau caractères chinois, et kau ché caractères chinois, avec précisément le même ton, veut dire quelque chose de raté, de bâclé, dimparfait. La rencontre du chien pourrait donc avoir des conséquences désastreuses pour léducation du gamin. Une garantie de plus de réussite pour celui-ci est lapport au premier jour décole dun oignon ou dun pied de céleri, quil mettra dans son pupitre. Oignon se dit tsung caractères chinois,, et céleri, kan caractères chinois. Or les mêmes sons signifient intelligence et application : la recette procurera donc indubitablement un élève émérite.

    Léducation, hélas ! Ne sen poursuivra pas meilleure à lécole quau foyer domestique. Le magister sera coulant le plus possible, fermera les yeux sur la plupart des manquements, se gardera bien de gronder ou de frapper son élève, de peur dêtre désavoué par les parents. Lassistance aux classes sera très intermittente ; la moindre raison en dispensera : garde du buffle ou autre motif. Même dans les familles aisée ayant leur fils dans quelque école de Canton, les parents naimeront pas être avertis des défauts ou des absences de leur enfant, encore moins le corriger. Leur amour-propre et laffection déraisonnée quils ont pour lui en souffriraient trop. Pour un observateur impartial, il est presque impossible que le petit Chinois reçoive une éducation même passable, et cela aujourdhui plus peut-être que jadis.

    A cette condescendance exagérée succède parfois une cruauté sauvage. Le naturel chinois est coutumier de ces écarts. Il arrive, très rarement, il est vrai, que des parents, usant dun droit terrible, vont jusquà aveugler au fer rouge leur propre enfant incorrigible, joueur ou voleur, quils ne veulent pas livrer à la justice du pays, Plus souvent le père et la mère fermeront les yeux sur des actes essentiellement mauvais et répréhensibles, en souriront même et loueront la précocité ou lastuce de lenfant ; au contraire, ils le brutaliseront quelquefois de mortelle façon, pour un vulgaire objet brisé par inadvertance. Inutile dajouter quentre tous le fils unique bénéficiera dune indulgence spéciale ; sauf colère subite et irraisonnée, on ne le touchera jamais du bout du doigt.

    J. FABRE,
    (A suivre) Miss. de Canton.

    1923/22-33
    22-33
    Fabre
    Chine
    1923
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