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Le nouveau diocèse de Calicut et le Wynad 1

Le nouveau diocèse de Calicut et le Wynad
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    Le nouveau diocèse de Calicut et le Wynad

    I. — Le nouveau Diocèse. — La ville de Calicut est enfin devenue le siège d’un évêché, et Mgr Perini, S. J., transféré de Mangalore au nouveau siège, y a fait son entrée solennelle le 7 novembre 1923. Quand on songe que Calicut est le port où, en 1498, aborda le célèbre Vasco de Gama lorsqu’il découvrit la route des Indes, que depuis lors il y a toujours eu là un centre chrétien qui est aussi un centre de bonnes œuvres, que les fidèles y forment depuis longtemps une florissante paroisse qui compte aujourd’hui plus de 4.000 âmes, et qu’enfin Calicut, ville de près de 100.000 habitants, est la capitale du Collectorat du Malabar, un des plus populeux de toute l’Inde, on s’étonne que cette ville ne soit pas devenue plus tôt le siège d’un évêché catholique et on a l’impression que sa récente érection vient enfin combler une lacune.

    Le territoire du nouveau diocèse embrasse tout le Collectorat du Malabar, excepté le taluk (1) de Palghat et la partie sud du taluk de Ponnani (2), où se coudoient les juridictions de Cochin, de Vérapoly et de l’évêché syriaque de Trichur. Est exceptée aussi l’enclave appelée British Cochin, où se retrouvent, enchevêtrées, ces mêmes juridictions, et qui, quoique administrée par le Collector du Malabar, ne fait pourtant pas partie intégrante du Collectorat.

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    1. — Subdivision de Collectorat.
    2. — Ponnani est à la fois le nom d’un taluk, de son chef-lieu et de la rivière qui le traverse.


    Le nouveau diocèse renferme une population totale d’environ 2 millions et demi d’habitants, sur lesquels un petit nombre seulement, à peine 9.000, sont catholiques. Il est permis de penser que ces derniers seraient plus nombreux aujourd’hui si la ville de Calicut avait été érigée plus tôt en un centre d’apostolat. C’est aux dépens du diocèse de Mangalore, administré jusqu’à ce jour par les Jésuites italiens, qu’en très grande partie le nouveau diocèse a été formé, et ce sont ces mêmes Jésuites qui l’administreront, sous la haute direction de Mgr Perini, tandis que Mangalore va devenir, dit on, le siège d’un évêché indigène. Mais la province ecclésiastique de Pondichéry a, elle aussi, contribué, dans une mesure, à la formation du nouveau diocèse. Coïmbatore lui cède deux petits postes, Manarghat et Thoranur, qui ensemble comptent moins de 200 chrétiens. Mysore lui apporte un plus gros morceau, tout le taluk du Wynad, avec ses cinq églises ou chapelles et ses 1.800 catholiques.

    Faisant écho à mon confrère du Japon, qui nous a parlé, dans le Bulletin, des districts détachés d’Osaka pour former le nouveau Vicariat apostolique de Hiroshima, je voudrais, à mon tour, parler un peu du Wynad et dire, au moins en abrégé, ce que nos anciens et nos contemporains du Mysore ont fait de bon dans ce coin de pays qui vient de nous échapper. Cela aura un double résultat. D’abord le souvenir du bien opéré là par les missionnaires de notre Société ne périra pas, puisqu’il restera consigné dans les pages du Bulletin ; et puis, résultat tout aussi désirable, je serai peut-être assez heureux pour tordre le cou à une légende qui a cours, je crois, dans toutes nos Missions, excepté celles de l’Inde, et à laquelle on croyait comme au postulatum d’Enclide, au séminaire même de la rue du Bac, du temps où j’y étais, il y a trente ans. Peut-être en est-il encore ainsi aujourd’hui. C’est la légende qui prétend que le Mysore est une Mission de tout repos, où il y a un collège, des chemins de fer, mais où on ne connaît la vache enragée que par ouï-dire, et où, par conséquent, on n’est missionnaire que de nom. Elle est plus que fausse, la légende ; elle est ridicule. Aussi ne prendrai-je pas la peine de partir en guerre contre elle ; elle s’évaporera, je l’espère, comme la brume au soleil, dans l’esprit de quiconque me fera l’honneur de lire ces lignes.

    II. — Le Wynad. — Le Wynad est un des taluks du Collectorat ou province du Malabar. La partie est en fut détachée en 1877 pour former un autre taluk de même nom, mais dépendant du Collectorat des Nilghiris. Cette fraction orientale ne fit partie de la Mission du Mysore que jusqu’en 1883. Depuis cette date elle se trouve sous la juridiction de l’évêque de Coïmbatore. C’est là que travaille le Père Tournier. Il a 1200 chrétiens, une église principale, sept stations secondaires avec autant de chapelles, et en 1923 il a pu opérer 20 conversions de non catholiques. Je ne dis cela qu’en passant, car ici il ne sera pas autrement question de ce Wynad oriental, mais seulement du Wynad proprement dit, taluk du Malabar, cédé récemment par le diocèse de Mysore à celui nouvellement formé de Calicut.

    Le Wynad est un pays fort peu connu en dehors de ceux qui l’habitent. A une ou deux journées de distance on trouve des gens qui n’en ont jamais entendu parler. Raison de plus pour en préciser la position et les limites. Il est situé entre 11o 27 ’ et 11o 50’ de latitude nord, et entre 75o 47’ et 76o 27’ de longitude est. Il forme la section la plus méridionale de la chaîne des Ghattes occidentales, non loin du massif des Nilghiris, auquel il se soude par sa partie est, détachée du Malabar en 1877, ainsi qu’il a été dit ci-dessus. Il diffère des Nilghiris par son altitude plus basse et par son climat plus chaud, malsain et très humide. Des 9 taluks du Collectorat du Malabar, c’est presque le plus vaste, et c’est pourtant, et de beaucoup, le moins peuplé, puisqu’il ne compte guère plus de 80.000 habitants, sur les 3 millions et plus que compte tout le Collectorat, et sur les 2 millions et demi que renferme le nouveau diocèse.

    Sa superficie est de 2.125 kilom. carrés ; il mesure à peu près 96 kilom. de long sur 51 kilom. de large, et son altitude moyenne est de 3000 pieds, soit 1000 mètres environ ; mais il possède quelques pics qui atteignent 6000 et même 7000 pieds. Il est borné au nord par le Coorg, pays qui fait partie, non de l’état, mais du diocèse de Mysore, à l’est par l’état du Mysore et par le collectorat des Nilghiris, sur lequel s’étend la juridiction de l’évêque de Coïmbatore, à l’ouest et au sud par cette partie du nouveau diocèse de Calicut qui fut le centre de la rébellion des Moplahs en 1921-22. Du côté de l’est il se continue par le plateau du Mysore. De la bordure ouest, l’œil plonge à pie sur les plaines basses du Malabar, qui occupent, accidentées et verdoyantes, une largeur de 50 à 60 kilom. jusqu’à la côte devant laquelle, à la fin du XVe siècle, parut la flottille de Vasco de Gama.

    C’est un pays de forêts et de massifs montagneux avec, çà et là, des clairières où l’on cultive le riz. La végétation y est exubérante ; on s’y sent partout comme dans un océan de verdure. Les paysages y sont d’une beauté rare, mais il ne fait bon y vivre que si l’on a trouvé grâce devant le paludisme, la dysenterie et autres démons de la jungle, seigneurs de ces bois. Voilà pourquoi le pays est si peu peuplé. Les pluies de mousson y sont surabondantes. Il y tombe, en moyenne, 130 pouces d’eau par an, et je connais des endroits où la masse annuelle de ces pluies dépasse parfois 300 pouces, soit plus de 8 mètres. Si la main de l’homme n’a pas encore entièrement assujéti ce territoire, car la forêt vierge y occupe des espaces étendus, en revanche la vie animale y pullule. Depuis les multiples espèces de fourmis, blanches, noires, rouges, jusqu’à l’éléphant sauvage, en passant par toute une série de bêtes aux crocs redoutables ou au venin mortel, le Wynad possède des spécimens de presque toutes les espèces d’animaux connus, et notre ancêtre Noé eût pu, sans peine, y trouver de quoi remplir son arche.

    Et la population ? Ici je voudrais être clair. Divisons-la en deux grandes catégories, qui demanderont elles-mêmes à être subdivisées. La plus civilisée et la plus bruyante est celle des immigrants. Ils y sont venus, attirés par la fertilité du sol, pour travailler dans les plantations, de café d’abord, puis de quinquina, de cardamomes, de poivre et, en dernier lieu, de thé. Il y a, parmi eux, des planteurs européens, tous ou presque tous Anglais, en petit nombre, logés dans de spacieuses habitations sans étage, qu’ils appellent des bungalows (1) et qui se dressent sur des éminences soigneusement choisies parmi les moins malsaines de leurs domaines. Il y a, en second lieu, des subalternes un peu plus nombreux, Eurasiens ou Indiens plus ou moins éduqués, qui, dans chaque plantation, sont les intermédiaires entre le planteur et ses coolies. En troisième lieu, il y a les artisans, boutiquiers, marchands, entrepreneurs, qui sont venus, attirés par l’essor des plantations, et dont les plantations nourrissent l’industrie. Il y a enfin le monde des coolies, Tamouls, Canaras, Malayalis, même Télégous, recrutés au loin, sur tous les points de l’Inde méridionale, au moyen de belles promesses, et trouvant souvent la mort au milieu de ces montagnes, au lieu de l’aisance qu’on leur faisait espérer. Mais, comme les planteurs se gardent bien de publier des statistiques de la mortalité, il en vient toujours de nouveaux, pour remplacer ceux qui meurent. Dans la seconde et la troisième des susdites subdivisions il en est qui, acclimatés au pays, ont fini par s’y établir. J’ai même connu deux ou trois vieux originaux, parmi les Européens, qui en avaient fait autant.

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    1. — Le vrai nom, non gâté par la misérable orthographe anglo-saxonne, serait bangala, mais ce nom est fort mal choisi, car bangala signifie en persan petite maison du Bengale, et en canara maisonnette, abri où l’on fait halte.


    Voilà, décrite à grands traits, la première catégorie de la population. Elle comprend un grand nombre de ces Moplahs, ou plus exactement Mappoullés, que la révolte de 1921-22 a rendus célèbres. Ils sont peut-être plus nombreux encore dans la seconde, dont il nous reste à parler, et qui est la plus importante, n’en déplaise à messieurs les planteurs. Elle est aussi la plus ancienne et forme la partie strictement sédentaire de la population du Wynad. Elle vit de la culture du riz ou, au fond de la forêt, des fruits qu’elle donne, et n’a ordinairement rien à voir avec les plantations.

    Cette deuxième catégorie se subdivise en deux sections : 1o celle des immigrants ou descendants d’immigrants, différents des immigrants de la première catégorie en ce qu’ils s’occupent d’agriculture ordinaire et non de plantations, et qu’étant, pour la plupart, au Wynad depuis des générations, ils en ont fait, pour ainsi dire, leur patrie adoptive ; 2o celle des aborigènes. Ici il faudrait subdiviser encore. Il y a, au Wynad, 14 ou 15 races aborigènes, différant les unes des autres par la langue, la physionomie, les coutumes, la religion, ou plutôt les superstitions, car ils sont tous animistes. Aucune de ces tribus n’est nombreuse, puisque celles qui le sont le plus ne comptent que quelques milliers de sujets, tandis que celles qui le sont le moins se réduisent aujourd’hui à un petit nombre de familles ou de huttes. C’est le contraire de ce qu’on voit dans le nord de l’Inde, où certaines tribus primitives, les Oraons par exemple, comptent leurs sujets par millions.

    Des chrétiens que le Mysore vient de céder aux Jésuites de Calicut, les quatre cinquièmes, ou presque, appartiennent à la première des deux grandes catégories ci-dessus. Jusqu’en 1897 la seconde de ces catégories ne comptait pas un seul chrétien. Nous verrons plus loin comment, à partir de cette date, la lumière de l’Evangile a pu enfin pénétrer parmi la partie aborigène de la population du Wynad.

    III.— Quels furent les premiers missionnaires du Wynad. — Comme on le voit, c’est tout un petit monde que le Wynad, mais un monde qui resta longtemps presque entièrement isolé de l’autre, et encore aujourd’hui cet isolement subsiste partiellement. De là vient que, de tous les territoires évangélisés dans l’Inde, à partir de l’année 1776, par la Société des Missions-Étrangères de Paris, le Wynad était le plus déshérité, puisque seul il n’avait jamais été évangélisé jusqu’alors. Partout ailleurs, en effet, d’autres missionnaires avaient, avant les nôtres, parcouru, tout au moins, le pays ; seul le Wynad n’a connu, jusqu’à son annexion au nouveau diocèse de Calicut, d’autres apôtres que ceux fournis par notre Société. Celle-ci, il est permis de le rappeler, a fait merveille dans l’Inde. Quand nos anciens commencèrent à y travailler, ils trouvèrent, tout au plus, 60.000 chrétiens, éparpillés sur un vaste territoire, qui forme aujourd’hui les quatre diocèses de Pondichéry, Mysore, Coïmbatore et Kumbakonam, avec plus de 350.000 fidèles. Mais au Wynad, ils eurent, de plus, le mérite d’être les premiers à y pénétrer et à y porter le flambeau de la Foi. Et pourtant ce pays n’est pas loin de Cranganore, où aborda jadis l’apôtre saint Thomas. Du Wynad on pourrait s’y rendre aujourd’hui en quelques heures. Et pourtant encore, quand nos anciens pénétrèrent, les premiers, au Wynad, depuis plus de quatre siècles il y avait dans le sud de l’Inde des chrétiens de rite latin, par opposition aux descendants des convertis de saint Thomas, qui sont de rite syriaque, puisque les premiers missionnaires modernes, Frère Jourdain Catalanus et ses compagnons dominicains, y prêchèrent l’Evangile peu après l’année 1320. Mais, avec ses épaisses forêts, extrêmement humides, infestées de bêtes sauvages et surtout malsaines, le Wynad était, en outre, d’accès difficile. Eloigné des routes commerciales, il ne fut guère habité, jusqu’à la fin du XVIIIo siècle, que par les tribus arriérées que nous appelons aujourd’hui aborigènes, et ne dut avoir que de rares rapports avec les contrées voisines. Ainsi s’explique l’abandon dans lequel il fut si longtemps laissé.

    Dans son Histoire de nos Missions de l’Inde, le Père Launay dit bien, il est vrai (1) qu’à une date qu’il n’indique pas, mais qui doit être placée entre les années 1845 et 1850, le Wynad fut cédé par le Vicaire Apostolique de Mangalore à la Mission du Mysore, mais c’est là une erreur. En effet, par une lettre datée du 30 mai 1785, la Propagande avait donné ,à Mgr Brigot, premier Supérieur de la Mission malabare, c’est-à-dire de la Mission de Pondichéry, juridiction sur le territoire du royaume du Mysore.

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    1. — Vol. II, page 723.


    Or de ce territoire le Wynad faisait alors partie, et il continua d’en faire partie jusqu’à la mort du sultan Tippou Saïb, en 1799. De plus, lorsque fut érigé le Vicariat apostolique de Mangalore (1), le Saint-Siège attribua à ce dernier, dans le collectorat du Malabar, non pas toute l’étendue du dit collectorat, mais seulement “tout le territoire qui est entre les Ghattes et la mer, au-dessus (au nord) de Vérapoly, du Ponnani au mont Delly.” Cela résulte textuellement d’une lettre de Mgr Pernardino, Coadjuteur du Vicaire apostolique de Vérapoly et premier administrateur de Mangalore, écrite peu après l’érection des Vicariats apostoliques. Or, de ce territoire, nettement délimité, le Wynad est non moins nettement exclu, puisqu’il se trouve à l’est de ce territoire, sur les Ghattes, et nullement entre les Ghattes et la mer. Il est donc clair que le Vicaire apostolique de Mangalore ne put songer à céder le Wynad à la mission du Mysore, puisqu’il n’avait lui-même aucune juridiction sur le Wynad et que cette juridiction avait été donnée par Rome même à nos missionnaires dès l’année 1785.

    Deux faits confirment ce qui précède. Le premier, c’est que, d’une part, il n’y eut pas de Vicaire apostolique à Mangalore avant l’année 1853, époque à laquelle le premier, Mgr Michel, fut nommé par le Saint-Siège, tandis que, d’autre part, dès avant 1850 le Wynad était activement évangélisé par les missionnaires du Mysore, et par eux seuls. Le second fait, c’est qu’en réalité, les Carmes déchaussés, chargés des Missions de Vérapoly et de Mangalore, ne pénétrèrent jamais au Wynad, ni avant ni après l’arrivée à Pondichéry et dans le Mysore des premiers missionnaires de notre Société. Peut-être même, à cette époque, eussent-ils été embarrassés pour dire exactement où le Wynad se trouvait.

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    1. — Il avait jusqu’alors fait partie de la Mission de Vérapoly, dont étaient chargés les Carmes déchaussés.


    La prétendue cession du Wynad à la mission du Mysore, entre 1845 et 1850, par le Vicaire apostolique de Mangalore, doit donc être reléguée au nombre des mythes. Mais il peut se faire qu’un peu plus tard Mgr Charbonnaux ait correspondu avec Mgr Bernardino, devenu administrateur (non vicaire apostolique) de Mangalore en vue de prévenir toute confusion possible relativement à la juridiction sur le Wynad. Il arriva, en effet, que dans le bref d’érection des vicariats apostoliques, en date du 13 avril 1850, les limites du Vicariat du Mysore étaient décrites de telle sorte que le Wynad, par mégarde sans doute, se trouvait laissé en dehors d’elles. Ainsi voilà ce pauvre Wynad, ignoré jadis des premiers missionnaires, oublié maintenant par Rome même. Mais les missionnaires français du Mysore l’évangélisaient déjà, et la méprise fut aisément réparée. C’est cette méprise, et la correspondance à laquelle elle donna lieu, qui fut probablement la cause de l’erreur du Père Launay (1).

    IV. — Le Père Grandmottet. — Le premier prêtre catholique qui mit le pied sur la terre du Wynad fut donc un membre de la Société des Missions-Étrangères de Paris. Il fut le même que le premier membre de la Société envoyé au Mysore, et ce fut le Père Grandmottet, du Jura, parti pour la mission de Pondichéry en 1784, mort en 1790. — Le Père Grandmottet est un de nos héros oubliés. C’est en 1788, c’est-à-dire au moment où la persécution y sévissait, qu’il fut désigné pour aller au Mysore. Il se mit en route sans hésiter. Il put y pénétrer à titre d’aumônier du corps de volontaires français et suisses qui étaient au service de Tippou Saïb. Grâce à ce titre, il était le seul prêtre catholique qui fût autorisé à y résider. Mais il ne lui était pas permis de s’occuper des chrétiens indigènes que persécutait le tyran. Il s’en occupa néanmoins, puisque c’était pour cela que son évêque l’avait envoyé, et plus d’une fois, dans l’exercice de cet apostolat, il dut fuir ou se cacher, pour échapper aux recherches des agents de Tippou. On montre encore, non loin de Sattihally, un temple hindou où les payens, en butte, eux aussi, au fanatisme musulman de Tippou, lui permirent, un jour, de chercher un refuge.

    J’ai écrit ailleurs (2) que le Père Grandmottet, terrassé par une fièvre intense, se fit transporter sur la côte de Cochin, où il mourut, en 1790. Il y a là une inexactitude que je dois corriger. Il était en bonne santé quand il se mit en route pour la côte ouest, accompagnant le corps auxiliaire français, dont il était officiellement l’aumônier. Ce corps était chargé du service de la grosse artillerie du sultan. Celui-ci, partant de Coïmbatore avec son armée, était allé porter la guerre dans le Travancore, situé, comme on sait, au sud de Cochin. C’était en 1789.
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    1. — En réalité, ce n’est pas le Père Launay qui est responsable de l’erreur ; il l’avait puisée, telle quelle, dans une Histoire de la Mission du Mysore, écrite par le Père Gerbier et restée en manuscrit.
    2. — Un Vaillant d’avant la guerre, page 121.


    Rappelons, en passant, que c’est de cette expédition que les Anglais prirent prétexte pour lui déclarer la guerre en 1790, ce qui devait le forcer à abandonner le Travancore pour aller tenir tête à lord Cornwallis, le vaincu de Yorktown (1). Mais lord Cornwallis n’avait plus affaire à Rochambeau et à ses hommes ; les volontaires français au service de Tippou n’étaient qu’une poignée, et l’Anglais, avec l’aide des Mahrattes et du Nizam d’Hyderabad, devait venir à bout de son adversaire, non sans peine cependant, puisque cette guerre ne se terminera que deux ans plus tard, sous les murs de Seringapatam.

    Mais revenons au Travancore. Une première tentative du sultan Tippou contre les retranchements connus sous le nom de lignes de Travancore, n’aboutit qu’à un échec ; le sultan, se rendant compte qu’il n’arriverait à rien sans l’aide de canons de siège, envoya l’ordre à sa grosse artillerie, restée à Seringapatam, de venir le rejoindre sans retard, et celle-ci fut mise en route aussitôt. Le chemin le plus court était la passe de Tamaracherry, c’est-à-dire la route du Wynad. Le Père Grandmottet passa donc par le Wynad, sur la fin de 1789, avec le corps, auxiliaire français. Or. le 12 mai 1790, il mourait, victime de la fièvre des bois.

    “C’est une fièvre de cinq à six mois qui l’a conduit au tombeau”, écrit Mgr Champenois, coadjuteur de Mgr Brigot, dans une lettre du 2 juillet 1790. C’était donc une fièvre dont il avait contracté le germe en traversant le Wynad. Le sachant malade, Mgr Champenois lui avait écrit plusieurs fois de revenir vers Pondichéry. Mais les troubles de la guerre, et peut-être aussi le zèle du salut de ces âmes, qu’il ne voulait pas abandonner sans pasteur, l’empêchèrent de se rendre à cette invitation. Enfin, se sentant mourir, il se fit transporter à Nazaranipet, près de Cochin, localité toute chrétienne, comme son nom l’indique, et c’est là que, assisté de deux prêtres syriaques de la communion romaine, il rendit le dernier soupir, le 12 mai 1790, dans les sentiments de la foi la plus vive.

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    1. — Lord Cornwallis, battu à Yorktown, en Amérique, par l’armée française de Rochambeau et les Américains de Washington, y capitula avec toutes ses troupes, le 19 octobre 1781.


    Ainsi mourut, jeune encore, le premier prêtre catholique qui ait pénétré au Wynad, victime de son malsain climat. Sans doute cette mort fut devant Dieu un sacrifice d’agréable odeur, car depuis lors ce climat n’a plus tué qu’un on deux de nos confrères, quoique la plupart de ceux qui l’ont respiré, sinon tous, aient été, à tour de rôle, terrassés pour un temps par la fièvre ou la dysenterie.

    V.— Premières semences de christianisme. — Après la chute de Seringapatam, un roitelet du Malabar, Kerala Varma Rajah, roi ou rajah de Kottayam (1), réfugié dans le Wynad, sur lequel il avait des droits, y tint assez longtemps la campagne contre les Anglais, et ce ne fut que le 30 novembre 1805 qu’il finit par être tué, les armes à la main, près de Sultan’s Battery. Alors seulement il devint possible de songer sérieusement à l’évangélisation du Wynad.

    Les premiers chrétiens qui y parurent ne paraissent pas avoir été des convertis. Ce furent, semble-t-il, des chrétiens venus d’ailleurs. Peut-être y vinrent-ils avec les troupes anglaises, en qualité de serviteurs. Peut-être aussi y eut-il parmi eux quelques soldats indigènes licenciés, ou encore des ouvriers venus pour travailler dans les premières plantations de café. Ce fut, en effet, en 1805 que la culture du café fut introduite dans le Wynad, aux environs de Manantoddy, chef-lieu du taluk ; mais elle ne devait y prospérer qu’à partir de 1840. Toujours est-il qu’on ne trouve pas trace du christianisme dans le Wynad avant la conquête anglaise.

    La première chapelle semble avoir été bâtie à Manantoddy vers 1805, et fut reconstruite en 1815. C’est, si je ne me trompe, de cette chapelle qu’une croix, sur le bord de la rivière, marque encore l’emplacement. Mais, jusqu’à l’érection du Mysore en mission séparée en 1845, cette chapelle ne dut voir le missionnaire que de loin en loin. C’était si éloigné, et les voyages étaient si pénibles sur des routes mal entretenues ou réduites à de simples pistes. Il fallait bien dix à quinze jours pour s’y rendre de Bangalore, et la distance de Bangalore à Pondichéry, centre de toute la mission, était encore plus considérable.

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    1. — Il ne faut pas confondre le Kottayam dont il s’agit ici, qui est aujourd’hui un taluk du collectorat du Malabar, avec la ville de Kottayam, siège d’un évêché syriaque, qui est dans le Travancore.


    Qui avait bâti cette chapelle ? Peut-être les chrétiens eux-mêmes ; peut-être le Père Dubois, arrivé au Mysore aussitôt après la chute de Seringapatam et la mort de Tippou Saïb, ou quelqu’un des quatre prêtres indiens qui l’y suivirent. A prendre à la lettre le texte du Père Gerbier, dans son histoire manuscrite du Mysore, ce serait le Père Dubois lui-même. Il commença, en 1800, par réunir à. Ganjam les chrétiens de Seringapatam et leur construisit une église. “Cela fait, ajoute le Père Gerbier, il parcourut tout le pays en deçà des Ghattes occidentales, rassembla les chrétiens dispersés et releva les ruines des églises du Maïssour, du Coïmbatour et de Darmapoury…” Une telle expression embrasse nécessairement le Wynad mais l’information du Père Gerbier n’est pas toujours sûre.

    Je ne sais pas davantage quels prêtres ou missionnaires firent la visite de cette chapelle, durant les années qui suivirent. Que la visite en ait été faite périodiquement, et par des prêtres du Mysore, il n’y a guère de doute, car je me souviens qu’un de nos anciens, le Père Desaint, de Beauvais, arrivé en mission en 1856, mort en 1913, qui, lui, administra Manantoddy et Panamaram en 1858, avait coutume de dire que ses anciens à lui partaient de la ville de Mysore pour cette visite et s’arrangeaient de manière à se trouver au Wynad durant la saison la moins malsaine. Ces anciens dont il parlait, il les avait tous connus. C’étaient, entre autres, le Père Jarrige, de Clermont, arrivé en mission en 1820, mort en 1890 ; le Père Bigot-Beauclair, du Mans, arrivé en 1830, mort en 1858 ; le Père Charbonnaux, de Rennes, arrivé en 1830, mort Vicaire apostolique en 1873. Ceux-là, et d’autres peut-être, aidés ou non de prêtres indiens, furent, en effet, chargés tour à tour de prendre soin des stations chrétiennes, parfois de tout le Mysore, parfois seulement de la partie la plus malsaine et la plus pénible, c’est-à-dire de tout l’ouest et le sud. Mais, même alors c’étaient encore des voyages très durs et d’une longueur qui aujourd’hui nous paraît effrayante. Le Père Bigot-Beauclair, par exemple, parcourait parfois jusqu’à 1500 milles dans ces longues tournées, et ne s’arrêtait qu’à Ootacamund, où il ne pouvait arriver qu’en passant tout au moins par la partie est du Wynad, et où se trouvent aujourd’hui deux des plus belles paroisses du diocèse de Coïmbatore.

    VI. — Fondation du district de Manantoddy. — Enfin Mgr Charbonnaux, sacré évêque de Jassen le 29 juin 1845 et nommé coadjuteur de Mgr Bonnand, fut chargé, en cette qualité, d’administrer le Mysore. Il n’attendit pas d’en être établi Vicaire apostolique, en 1850, pour pourvoir aux besoins du Wynad, et dès le début de 1848 il envoyait un prêtre à Manantoddy. Le premier missionnaire à occuper ce poste fut le Père Le Gallic de Kérizouët, breton, arrivé en 1844 et mort en 1889. Il en demeura chargé pendant plusieurs années. Mais il avait un vaste district, dont le Wynad ne formait qu’une partie. A Manantoddy il s’occupa de se bâtir une demeure, et quelle demeure ! Ecoutons Mgr Charbonnaux nous décrire le résultat de ses efforts, lors de la première visite pastorale qu’il y fit, au mois de janvier 1850. “L’an dernier, à force de manœuvres, il (le Père de Kérizouët) obtint un terrain. Il y a bâti une chambre de 17 pieds de long sur 15 de large. Un arbre lisse, de 20 pieds de haut, fait une colonne au milieu ; de longs bambous sont attachés au pignon. Cela nous fait une tente, non de toile, mais de paille ; c’est un bras de la future chapelle. Nous sommes donc installés dans le palais, magnifique habitation, je vous assure, en comparaison de celle où ce cher confrère habita et végéta les deux années précédentes” (1).

    Mgr Charbonnaux avait déjà fait plusieurs visites pastorales à travers le reste de son vicariat, et toujours en bonne santé ; mais il quitta Manantoddy et le Wynad avec la fièvre. Cependant il n’était pas le plus à plaindre ; son missionnaire, le Père de Kérizouët, la traînait avec lui, comme une croix, depuis trois ans. Transféré peu après, il accompagna, quelques années plus tard, Mgr Charbonnaux dans une nouvelle visite du Wynad, avec trois séminaristes. Cette fois, sur une colline cédée par un planteur anglais, le successeur du Père de Kérizouët avait élevé une nouvelle chapelle et un presbytère ; mais ce presbytère, encore inachevé, laissait pénétrer les épais brouillards de la jungle. Forcés d’y loger, l’évêque et tous ses compagnons y prirent encore la fièvre, mais surtout l’évêque, à qui elle revenait tous les deux ou trois jours, et qui en souffrit ainsi durant plusieurs mois.

    Les successeurs de Mgr Charbonnaux ne seront pas mieux partagés que lui, et à peu près toutes les fois qu’à leur tour ils visiteront le Wynad, ils en reviendront avec des germes de fièvre et seront malades pendant une période plus ou moins longue. C’est même vraisemblablement aux conséquences de cette fièvre que son successeur immédiat, Mgr Chevalier, devra la mort, le 25 mars 1880, après seulement six ans d’épiscopat, et peu après son unique visite pastorale au Wynad.

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    1. — Lettre à Mgr Bonnand, datée de Manantoddy, 6 février 1850.


    Revenons au Père de Kérizouët. Quand il quitta Manantoddy, il y laissait 200 à 300 chrétiens. Il y en avait aussi à plus de 20 milles de là, dans huit ou dix grandes plantations de café éparpillées aux environs de Sultan’s Battery. Enfin, à quelque 10 milles au sud de Manantoddy, un nouveau poste était fondé, celui de Panamaram. Il y avait quelques conversions à Manantoddy, mais il y en avait surtout à Panamaram, si bien que ce poste promettait de devenir le plus important du Wynad. Peut-être même le fut-il durant quelque temps. Mais cette prospérité ne dura pas. Au bout de près d’un demi-siècle, vers 1899, ce poste était supprimé. Des chrétiens qui se trouvaient là, les uns étaient morts, les autres s’étaient dispersés. Les dernières unités devaient être recueillies, quelques années plus tard par le Père Jauffrineau dans sa nouvelle fondation de Kaniambetta.

    Pour les mêmes causes, ce sort sera celui de plus d’un des postes fondés au Wynad. Nommons, pour n’avoir pas à y revenir, ceux de Manjaparei à quelques milles de Sultan’s Battery, de Teriote à. quelques milles de Vayittiri, de Sarikerei au nord de Manantoddy, de Churalmala, à huit milles de Meppadi. Tous ces postes éphémères, établis à des dates diverses, furent postérieurs à celui de Panamaram. Celui-ci, le premier en date, fut aussi celui qui prospéra le mieux et dura le plus longtemps. Le plus récent, celui de Churalmala, ouvert dans le recoin le plus accidenté de ce pays montagneux, fut le plus éphémère de tous. Il y a encore des chrétiens dans ces parages ; si leur nombre augmente, ce qui peut arriver si les plantations de thé qui sont là prennent encore de l’extension, peut-être sera-t-il possible quelque jour de rouvrir ce poste. Ce sera, en tout cas, la tâche de nos successeurs, les Pères Jésuites de Calicut.

    VII. — Fondation du district de Vayittiri. — Passons aux fondations plus durables. La plus ancienne en date, après Manantoddy et Panamaram, est le poste de Vayittiri, situé à 27 milles au sud, c’est-à-dire à l’extrémité méridionale du diocèse même de Mysore. Il devait devenir, plus tard, la résidence d’un missionnaire. La localité même de Vayittiri n’existait pas encore, paraît-il, en 1850. Ce furent les plantations de café ouvertes dans les environs qui lui donnèrent naissance. Le premier oratoire y fut construit en 1859 par le Père Rappart, arrivé en mission en 1857, mort en 1905. Cet oratoire s’élevait, si je ne me trompe, au lieu appelé Old Vayittiri, situé à un mille du Vayittiri actuel, dans la direction de Calicut. Il devait être bien peu de chose, cet oratoire, puisque deux ans après, en 1861, aidé par un détachement de pioneers, venus pour construire la route de Calicut au Wynad, le Père Rappart en élevait un autre.

    Ce fut le Père Lefebvre, arrivé en 1859, mort en 1877, qui en 1872 édifia l’église actuelle. Jusqu’en 1885 une hutte, couverte en chaume et adossée au chevet de l’église, servit de pied-à-terre au prêtre. Enfin, cette année là, le dernier pas fut fait, et le Père Verscheure, arrivé en 1884, mort en 1888, construisit une maison d’habitation, et fut le premier à l’occuper, avec la charge de la subdivision dont Vayittiri devenait le chef-lieu.

    Il ne l’occupa pas longtemps. Au bout de 18 mois de labeur, il était épuisé par la fièvre et ses jambes étaient couvertes de plaies, causées vraisemblablement par les petites sangsues qui abondent partout dans le pays, durant la saison des pluies, et qui y sont une des terreurs des étrangers. Il fallut lui donner un remplaçant. Moins de trois ans après, cette fièvre des bois, dont il avait eu beaucoup de peine à se défaire, le reprenait, et il y succomba, le 3 septembre 1888.

    Meppadi, comme Vayittiri, est une localité moderne, à laquelle l’ouverture des plantations donna naissance. Elle est située à 10 milles à l’est de Vayittiri. Elle devint une station chrétienne en 1876, date à laquelle le Père Barré, arrivé en 1864, mort en 1908, y bâtit la chapelle qui sert encore, avec une toute petite chambre pour l’usage du prêtre. Lui aussi fut chassé du Wynad par la fièvre, mais après y avoir passé six ans. Aucun autre missionnaire, avant lui, n’y avait séjourné aussi longtemps, excepté le Père Lefebvre, son prédécesseur immédiat, qui y avait travaillé durant sept années.

    C’est le Père Lefebvre qui, en 1868, avait bâti la première chapelle de Sultan’s Battery, remplacée une et peut-être deux fois depuis. Cette localité est ancienne, mais son nom est moderne. Elle le doit à une redoute qu’avait établie là le sultan Tippou Saïb, et ce nom, sous sa forme anglaise, a prévalu sur l’ancien nom indigène, qui était Gnanapattivatam. Mais le poste chrétien n’a pas vu des jours aussi prospères que celui de Meppadi. Dans ce dernier il y a aujourd’hui près de 400 chrétiens, avec tendance à l’augmentation, tandis qu’à Sultan’s Battery, le nombre de chrétiens, qui était de 150 en 1904, n’a pas depuis lors cessé de décroître.

    Reste enfin à mentionner le poste le plus récent, celui de Kaniambetta, dont il sera question plus loin. Nulle part ailleurs, dans les limites du nouveau diocèse de Calicut, on n’a encore élevé tant d’églises ou de chapelles sur un espace aussi restreint. Mais il ne faudrait pas croire que ces diverses constructions soient de grandioses monuments. Les ressources n’ont jamais été abondantes dans la mission du Mysore. Les chrétiens pour qui ces maisons de prière étaient construites étaient, à peu près tous, de pauvres gens, gagnant laborieusement leur vie ; aussi ne pouvaient-ils contribuer que faiblement à la dépense. Pour arriver à couvrir les frais, le prêtre devait trop souvent se résigner à faire des économies sur son ordinaire. Bien plus, le manque d’ouvriers compétents ou le défaut d’argent pour les payer l’obligeaient à se faire lui-même charpentier et maçon.

    “Il a fallu à ce cher confrère, écrivait un jour Mgr Chevalier, deuxième Vicaire apostolique du Mysore, à propos du Père Barré, il a fallu à ce cher confrère une patience et une persévérance inouïes pour choisir terrains et réunir matériaux pour la construction des chapelles. Pendant trois ou quatre ans, malgré la fièvre, sans négliger l’administration, il s’est fait maçon, charpentier, etc. Pour se débarrasser des fièvres et plaider la cause de ses chapelles commencées, il est venu nous faire une visite, et le Conseil, touché de ses peines et de ses privations, lui a généreusement alloué 1000 roupies pour terminer ses travaux ”.

    Ce n’était pas beaucoup, 1000 roupies, et pourtant le Conseil de la Mission était si pauvre lui-même que cette modeste allocation était de sa part un acte de générosité. Il faut ajouter à cela la difficulté de se procurer des matériaux durables dans un pays si éloigné des grands centres, où l’excessive humidité pourrissait tout, où les pluies de mousson surabondantes, les fourmis blanches plus actives que partout ailleurs, la végétation forestière, magnifique mais envahissante et destructive, tout, en un mot, semblait conspirer pour ruiner les œuvres de l’homme. Aussi les églises du Wynad sont-elles plus que modestes et a-t-il fallu les reconstruire presque toutes une et même plusieurs fois.

    VIII. — Conversions. — Dès que les missionnaires du Mysore eurent pris pied au Wynad de manière à pouvoir y résider, les conversions de payens commencèrent et il y en eut depuis, tous les ans, pendant trois quarts de siècle. Le nombre, il est vrai, n’en fut jamais considérable, et rarement il s’éleva au dessus de cinquante dans une année. Cependant il tendait lentement à augmenter. Ainsi, tandis que dans la décade 1881-1891 il y eut, en moyenne, 21 conversions par an, il y en eut 30 durant la période 1891-1901, 36 de 1901 à 1911, et dans la décade 1911-1921 cette moyenne atteignit 38 à 39 par année. Le chiffre le plus élevé fut atteint en 1915, où il y en eut 72.

    Si les conversions étaient relativement peu nombreuses, du moins elles étaient solides. J’ai vaguement entendu parler de pays où les succès de l’apostolat sont aussi éphémères que faciles, où les néophytes, aisément recrutés, s’en retournent tout aussi aisément au paganisme. Tel n’a jamais été, que je sache, le cas pour le Wynad. Des confrères qui y furent envoyés, plusieurs sont encore vivants ; j’en ai connu quelques autres qui sont morts aujourd’hui ; je n’en ai jamais entendu aucun se plaindre du manque de persévérance de la part des néophytes du Wynad. Sans doute ces néophytes étaient plus ou moins imparfaits. Quelques-uns même ont pu se laisser aller, pour un temps, à un relâchement plus digne du paganisme qu’ils avaient quitté que du baptême qu’ils avaient reçu ; mais, en général, la foi restait vivace en eux, et finissait par ramener dans le bon chemin ceux qui avaient eu la faiblesse de s’en écarter.

    J’en ai même connu quelques-uns dont la primitive Eglise aurait été fière. Je me souviens d’un simple coolie, n’ayant que son travail pour faire vivre sa famille, qui, sachant que l’église de Vayittiri manquait de palmes pour le dimanche des Rameaux, aimait à sacrifier une journée de travail pour aller en couper sur un des rares cocotiers croissant au Wynad et, les chargeant sur son dos, faisait deux heures de chemin pour aller les apporter au prêtre, en offrande gratuite. Cela n’est-il pas aussi méritoire que le denier de la veuve ? Ce néophyte, né Moplah, avait grandi et vécu sans religion ; mais, une fois baptisé, il remplit ses devoirs de chrétien avec la foi et la régularité d’un vieux fidèle.

    Je me souviens d’un autre, tamoul celui-là, qui, navré de voir de vieux chrétiens vivre en concubinage, les poursuivait de ses remontrances et s’associant deux ou trois amis chrétiens dont il avait réveillé le zèle, faisait du retour à Dieu des susdits pécheurs son œuvre de prédilection.

    Un autre, tamoul encore, répondant au nom d’Antony, témoigna tant de foi et de zèle durant les trente à quarante ans qu’il vécut encore après son baptême, que tout le monde, payens, mahométans, chrétiens, l’avait surnommé Visouvasi Antony, c’est-à-dire “Antony le Croyant”. Il mériterait une histoire à part, celui-là. C’est le Père Alphonse Marcon, arrivé en 1885, mort en 1921, qui instruisit et baptisa ce néophyte de choix, au cours des cinq années qu’il passa à Vayittiri, de 1886 à 1891. Ce néophyte demeurait assez loin de l’église, dans une vieille plantation de café, dont on lui avait confié la charge et qui était située sur le flanc d’un magnifique massif, d’où l’on dominait tout le vallon de Vayittiri. Malgré la distance et les bêtes sauvages, qui parfois rendaient le chemin dangereux, il ne manquait la messe du dimanche que lorsqu’il lui était matériellement impossible de s’y rendre. Il avait une dévotion spéciale à la Sainte Famille, qu’il invoquait souvent et en l’honneur de laquelle il faisait souvent célébrer des messes. Tous les matins, levé avant l’aube, il se rendait sur un promontoire, d’où l’on apercevait l’église de Vayittiri s’éclairant des premiers reflets du jour naissant, et là, le front dans la poussière, devant cette église, où lui-même d’abord, puis ses sept enfants avaient tour à tour reçu le baptême, il répandait avec ferveur ses premières oraisons. Puis, rentrant chez lui, il faisait lever femme et enfants et, s’agenouillant avec eux devant le petit autel familial, où trônait l’image de la Sainte Famille, ils faisaient tous ensemble leur prière du matin.

    Il jeûnait, tous les jours de Carême, avec une rigueur d’anachorète, ne parlait jamais au prêtre qu’à genoux, et ne connaissait pas de bonheur plus grand que celui de lui amener de nouveaux catéchumènes, qu’il aidait de sa bourse, si c’était nécessaire, et auxquels, le jour du baptême, il aimait à servir de parrain. Un dimanche matin, ayant rencontré un ménage de vieux chrétiens qui, au lieu d’aller à la messe, se rendaient au travail, il leur fit honte de leur conduite et, sur leur allégation qu’ils avaient besoin de leur salaire du dimanche pour vivre, il s’engagea à leur payer régulièrement ce salaire, à condition que désormais, le dimanche, ils iraient à la messe et ne travailleraient plus. Ce chrétien modèle mourut quelques jours seulement avant le bon Père Marcon, comme pour aller recevoir au ciel celui qui, sur la terre, avait été son père spirituel et lui avait, par le baptême, ouvert les portes du bercail du Christ.

    Ces conversions, quoique peu nombreuses, l’étaient assez cependant pour causer une augmentation sensible dans la population chrétienne du Wynad, si les fluctuations de celle-ci n’avaient pas obéi à des causes d’une portée plus générale, à savoir : d’une part, la grande mortalité parmi toutes les sections d’immigrants et, d’autre part, le plus ou moins grand nombre de coolies, chrétiens ou autres, à quitter tous les ans les plantations, leur contrat de travail expiré, ou à venir pour remplacer les premiers. A la fin de 1922, après des hauts et des bas, le nombre total des chrétiens du Wynad touchait 1800 et, selon toute apparence, la tendance restait encore à l’augmentation.

    (A suivre) KOUROUVI
    Nos catéchismes sont à peu près muets sur l’Histoire sainte et l’Evangile, d’où une grave lacune.

    Trois ou quatre pages laconiques sur la vie de Notre-Seigneur : deux ou trois dates vagues, imprécises ; quelques épisodes à peine indiqués ; une courte et sèche énumération de miracles, un mot sur la Passion, deux lignes sur la Résurrection, et c’est tout.

    Si donc on met aux mains des enfants le catéchisme, et si, pendant deux ans, trois ans, on reprend le même texte, ils ne connaissent ni l’Evangile ni Notre Seigneur.

    Conçoit-on un catholique pratiquant qui n’ait jamais lu l’Evangile ? C’est le cas du plus grand nombre.

    On pourrait être parfaitement instruit de la religion en ne connaissant que l’Evangile, parce qu’il y a toute la substance du catéchisme dans l’Evangile ; mais la réciproque n’est pas vraie, l’Evangile n’est pas dans le catéchisme.

    Mgr LANDRIEUX, Evêque de Dijon.


    Notre vie s’écoule à travers une multitude de petits faits, et c’est sur des expériences très limitées, très peu variées, que nous échafaudons d’ordinaire nos jugements. Regarder plus haut et plus loin, pour mieux se rendre compte de la valeur des hommes et des choses, la sagesse l’exige. Il y a un optimisme qui exagère tout : à l’opposé, le pessimisme détruit la foi à l’idéal, mais nos annales contiennent des pages trop belles pour que nous puissions jamais désespérer. Quant au scepticisme, s’il est une attitude commode en certaines circonstances, les leçons du passé le condamnent. La lecture du livre écrit par les siècles apprend la modération, la défiance des appréciations rapides, l’horreur des partis pris.

    Mgr DU VAUROUX, Evêque d’Agen.
    fin



    1925/11-29
    11-29
    Kourouvi
    Inde
    1925
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