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Le culte des ancêtres 2 (Suite et Fin)

Le culte des ancêtres. (Suite) La vie doutre-tombe.
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    Le culte des ancêtres.
    (Suite)
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    La vie doutre-tombe.

    Comme jai déjà eu loccasion de le dire, la survie après la mort a été la croyance générale depuis les origines de la race japonaise. Il nétait pas même nécessaire davoir été un homme vertueux, le méchant devenant un dieu, tout autant que lhomme de bien. Seulement il gardait dans cette seconde existence, tous les mauvais penchants quil avait eus dans la première. Cette croyance quon pourrait appeler croyance shintoïste, continue à vivre dans lâme japonaise côte à côte avec dautres croyances chinoises ou bouddhiques qui nous paraissent les contredire. Mais la logique na rien à faire ici, personne ne sen tracasse. Un vieux samurai me disait : A ma mort, devenir un dieu, je crois quil me faut y renoncer ; mais devenir un hotoke (1) (bouddha), je suis sûr dy réussir. Telle vieille femme criait à sa bru : Vivante, je ne puis me venger de toi, mais attends ma mort ; mon esprit deviendra une furie qui jamais ne te laissera de repos. Vivant ou mort, je me vengerai est une façon de parler courante dans le peuple, et les histoires de revenants sont là pour que personne nignore ce que parler veut dire.

    Dans le shintoïsme, lhomme na aucun compte à rendre de sa vie antérieure. Dans le bouddhisme, les peines et les récompenses sont distribuées suivant la conduite que lhomme a menée pendant sa vie. Parlant dun paradis (gokuraku (2) ) et dun enfer (jigoku (3) ), le bouddhisme paraît compléter le shintoïsme. Mais en fait, le Bouddhisme est une théologie à deux faces : la théologie pour les savants ne connaît ni dieu, ni âme, ni paradis, ni enfer. Ce que nous sommes dérive de ce que nous avons été. Nous nen gardons pas plus de mémoire que, dans le cours dun rêve, il ne nous souvient des autres songes qui nous ont torturés ou ravis. Nos réincarnations sont des rêves terribles ou charmants de notre volonté de vivre.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois).


    Et quand nous parviendrons à la délivrance, au Nirvana, cest-à-dire au réveil, toutes nos naissances et nos vies et nos morts dérouleront à nos yeux dessillés leurs joies et leurs misères. Telle est limplacable loi du Karma (1).

    Au vulgaire, le Bouddhisme parle dun paradis pour les bons, et dun enfer pour les méchants. Mais tout en multipliant les descriptions ou riantes ou horribles de ces séjours doutre-tombe, il ne laisse ignorer à personne que ces croyances ne sont que des pseudovérités, des hoben (2), de pieux stratagèmes pour aider les faibles desprit à pratiquer la vertu. Au milieu de ces artifices, ce qui a sombré, cest la notion du bien et du mal. Décidément, les dieux du bouddhisme nont quune moralité très vague.

    Pour lâme chrétienne, le salut est conçu comme un pardon, une réconciliation octroyée par la miséricorde divine à la bonne volonté, comme une béatitude promise pour la vie doutre-tombe à la vertu et au repentir. Rien de ce fond moral, ni dans le Shintoïsme, ni dans le Bouddhisme japonais. Quelles sont donc chez eux les conditions du salut ?

    Elles se ramènent essentiellement à une certaine dévotion sentimentale et formaliste, à une dévotion mêlée de piétisme et de rites à tel ou tel Bouddha dont on attend une assurance contre les risques de la vie future.

    De renonciation aux vices, de conversion préalable, au sens chrétien du mot, il nen est jamais question. Le bouddhiste obtient la certitude dune immortalité bienheureuse en professant envers le Bouddha de son choix, une certaine dévotion, toute en pratiques extérieures. Il faut ajouter que les Bouddhas sont extrêmement nombreux, non seulement dans le passé, mais aussi dans lavenir.

    Sur le même plan que les Bouddhas de la mythologie bouddhique, nos japonais placent les grands fondateurs des sectes nées chez eux ; saints bâtisseurs de temples célèbres, but de pèlerinage, grands moines encore embellis par la légende ; héros religieux que les siècles ont ornés dune mystique auréole.

    Comme objet de la dévotion populaire, ces saints bouddhifiés, parce que japonais, relèguent dans lombre les Bouddhas nébuleux apportés de lInde lointaine. Frères amis, ils encouragent, soutiennent et accueillent leurs cadets nés comme eux dans lempire du soleil levant.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois).


    La dévotion à lun de ces Bouddhas ou à lun de ces saints bouddhifiés assure au généreux croyant la bénédiction constante de ce protecteur, la rémission presque mécanique des péchés; plus tard, la renaissance dans un des univers heureux sans quil en coûte rien. Ces Bouddhas, ces saints sont des dieux immortels providentiels et sauveurs. On capte leurs faveurs par des pratiques tout extérieures, la moralité est chose tout à fait accessoire. Ainsi le Bouddhisme a donné à nos Japonais cette croyance la plus dangereuse de toutes : la foi en une dévotion qui se désintéresse de la morale, en un salut sans la moindre purification du cur.


    Le culte des morts.

    Les japonais nont jamais pensé que tout fut fini de leurs devoirs envers leurs morts avec laccomplissement des rites funéraires. Pour que les trépassés jouissent dans le monde doutre-tombe du repos et du bonheur, ils ont besoin des vivants, il leur faut recevoir les offrandes et les aliments indispensables à leur bien-être. Malheureuse, lâme des défunts devient bientôt malfaisante ; elle tourmente les vivants, leur envoie des maladies et toutes sortes de calamités.

    Aussi lhomme vraiment pieux se préoccupe-t-il avec sollicitude de la condition de cette âme. Le premier devoir des vivants est de lui offrir un repas en déposant chaque jour devant la tablette où vit lesprit, du riz, des aliments pour la nourrir, de leau pour étancher sa soif. On se tromperait beaucoup si lon croyait que cette offrande nest quune sorte de commémoraison. La nourriture que la famille apporte est réellement pour le mort, exclusivement pour lui. Comment expliquer sans cela le rite qui clôture la fête des morts dont je vais parler, le rite de placer les aliments offerts ces jours-là aux trépassés, sur une légère embarcation qui les emportera à la mer, au pays des ombres, rite qui marque bien la préoccupation de faire parvenir ces offrandes jusquaux morts de la famille.

    Ces croyances et ces pratiques étaient celles des grecs et des Romains, il y a 2.000 ans. Lucien écrivait : Les morts se nourrissent des mets que nous plaçons sur leur tombeau et boivent le vin que nous y versons ; en sorte quun mort à qui lon noffre rien, est condamné à une faim perpétuelle. Voilà des croyances bien vieilles ! Elles gouvernent cependant ici les esprits et les murs depuis un grand nombre de générations, et personne ne saviserait den prédire la ruine à bref délai.


    La fête des morts (Bon matsuri(1))

    Ces croyances ont donné lieu à des règles de conduite. Puisque le mort a besoin de nourriture et de breuvage, on conçut que cétait un devoir pour les vivants de satisfaire à ce besoin. Le soin de présenter les aliments ne fut pas abandonné au caprice et aux sentiments variables des hommes ; il fut obligatoire. Ainsi sétablit toute une religion de la mort dont les rites ne tardèrent pas à être incorporés dans la théologie bouddhique.

    Pour les Japonais primitifs, les morts passaient pour des êtres sacrés ; ils avaient pour eux toute la vénération que lhomme peut avoir pour la divinité quil invoque ou quil redoute. Cicéron ne disait-il pas de son temps : Nos ancêtres ont voulu que les hommes qui avaient quitté cette vie fussent comptés au nombre des dieux. Chaque mort était aussi un dieu pour les Japonais primitifs. La chose allait de soi pour les empereurs, les grands hommes et les héros morts pour la patrie. Mais les Japonais primitifs ne faisaient pas ces distinctions entre les morts, et le Bouddhisme, qui sest incorporé toutes les croyances rencontrées sur sa route, a fait de tous les trépassés des Bouddhas devant qui il joint les mains et brûle lencens pour les adorer.

    Pourquoi alors célèbre-t-il des services pour les défunts, et en particulier, pourquoi une fête des morts ? Rappelons-nous la croyance aux âmes multiples.

    Le Bouddhisme japonais fête les morts du 13 au 16 du septième mois lunaire. Comme le Japon a depuis longtemps adopté le calendrier grégorien, les dates de ses fêtes religieuses traditionnelles ont subi un flottement et luniformité nexiste plus. Ainsi pour cette fête des trépassés, tandis que les paysans plus conservateurs sen tiennent toujours à lancien calendrier lunaire, dans les villes on suit plutôt le calendrier grégorien. Mais là encore, tandis que la capitale Tôkyô et les environs ont choisi purement et simplement les dates du 13 au 16 juillet (7e mois), les provinces autour des grandes villes Kôbé, Osaka, Kyôto, font cette fête du 13 au 16 août, date se rapprochant davantage des jours du calendrier lunaire.

    Cette fête bouddhique des morts est appelée Urambon (2) ou Bon tout court, prononciation japonaise du nom sanscrit du Sutra Bouddhique Ullambana, où létablissement de ce culte est attribué au Bouddha.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois).


    Le savant Eitel, dans son Sansckrit-Chinese dictionary, dit que ce sutra nest autre chose que le rituel Gtorma Thibétain greffé sur les pratiques du culte confucianiste des ancêtres, uvre de la pieuse fraude dun moine chinois de la fin du 2e siècle. Il mit ce rituel sous le patronage de Shaka Muni, lui adjoignant le récit des expériences des disciples du Maître pour le soulagement de leurs défunts. Ainsi le disciple Ananda aurait soulagé les Prétas (catégorie dêtres condamnés au supplice de la faim) en leur faisant des offrandes de victuailles selon les rites que lui enseignait le Bouddha ; un autre aurait délivré par le même moyen sa propre mère que le Karma inexorable avait fait renaître aux enfers comme esprit affamé.

    Ce rituel se répandit dans le bouddhisme chinois vers le 8e siècle. Introduit au Japon, il resta une cérémonie extraordinaire confinée dans certains temples célèbres et réservée aux défunts de certaines puissantes familles. La fête des morts ne devint réellement populaire que grâce au zèle du Shogun Iyetsuna, qui vers la fin du 17e siècle, poussa les bonzes à la prêcher partout au peuple. (Je soupçonne que ce Shogun en faisant cela navait dautre but que dextirper les derniers restes du christianisme dont il fut un persécuteur féroce). Depuis lors cette fête bouddhique des morts est entrée si avant dans les murs quon la croirait dater des temps préhistoriques.

    Nos bonzes japonais, il faut leur rendre cette justice, admettent très bien que leur culte des morts est basé sur un sutra apocryphe, mais ils nen soutiennent pas moins son efficacité, et sa légitimité.

    A ce sujet, voici ce que dit lIndianiste La Vallée-Poussin : La question dauthenticité dans le Bouddhisme nest pas considérée de la même manière que chez nous. Il est trop naturel dattribuer au Bouddha tout ce qui est bien dit. A lépoque historique, les saints retrouvent par une science surnaturelle le texte des sermons (du Bouddha) perdus. En un mot, la doctrine prouve lauthenticité.

    Aux jours de la fête des morts, les âmes reviennent sur la terre pour revoir ce Japon si beau, dont le souvenir les hante ; pour revivre quelques jours la vie dautrefois dans la vieille maison familiale. Aussi les vivants font-ils de leur mieux pour rendre plaisant ce séjour des âmes : les maisons sont nettoyées et parées, les tombes elles-mêmes sont débarrassées des herbes folles et fleuries.

    Dans lintérieur des maisons, chaque famille établit un petit autel où prennent place les tablettes mortuaires de ses défunts, les trépassés de sept générations. On allume des lanternes. Devant les tablettes on dépose les offrandes rituelles : riz, melons, aubergines, fruits de la saison et fleurs de lotus, des bâtonnets dencens et une petite tasse remplie deau.

    Le soir du 13, comme les âmes reviennent au moment du crépuscule, on allume devant les portes les premiers feux, dits mukai bi (1) (feux de bienvenue), feux dherbes ou de menu bois. Ils montrent aux âmes le chemin de la maison familiale où tout est prêt pour les recevoir. Comme elles viennent de la mer, des torches sont piquées dans le sable ; comme elles viennent par eau, le bord des rivières et des étangs est orné de lanternes ou éclairé de petits feux. De même, en certaines provinces, les cimetières et, pour les étrangers, la fête des morts passe pour la fête de lanternes.

    Les deux premiers jours se passent dans le recueillement : on se fait tout petit pour ne pas gêner les morts, on se réjouit de les sentir autour de soi. Les bonzes affairés parcourent les maisons de leurs paroissiens, récitant devant lautel des âmes de longs passages du pseudo-Sutra. Chacun des membres de la famille vient adorer les âmes en marmottant la formule bouddhique et leur brûler quelques bâtonnets dencens. Pendant les 4 jours de la fête, labstinence bouddhique est de rigueur et généralement bien observée.

    Le 15 est le jour le plus sacré de cette fête des morts : les âmes sont régalées avec des offrandes de riz cuit, roulé dans des feuilles de lotus. Dans les temples, les bonzes célèbrent solennellement la cérémonie du Segaki (2) cérémonie des offrandes destinées aux pauvres âmes du gaki dô (3) le cercle infernal de la faim. Les dévots y apportent leur offrande pour procurer le soulagement à leurs défunts.

    Mais lheure est venue de se séparer de ses chers défunts. Le 16, à la tombée de la nuit, ils sen vont doù ils sont venus. Alors sallument les feux dadieu (okuri bi (4) ), qui doivent leur permettre de retrouver la route de lau-delà. Ce voyage, ils le feront sur les Shôryô bune (5) (bateau des âmes), de tout petits bateaux tissés avec de la paille ou des joncs. A la proue un phare est allumé, à la poupe lencens brûle, et les offrandes de ces jours les accompagnent. Ces bateaux sont abandonnés au cours des rivières. Puis ces frêles petites nefs atteignent la mer ; les vagues les entraînent : les unes sont rejetées sur le rivage, dautres se déchirent ou séteignent. On ne sait plus rien delles ; mais dautres conservant leur flamme fuient vers la haute mer : elles atteindront sans doute le paradis dAmida, le paradis de la terre pure.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois), (4) (caractères chinois), (5) (caractères chinois).


    Ces jours consacrés aux trépassés nont rien de funèbre. Dans les villes ce sont des jours de repos général. Dans les campagnes, garçons et filles devant le village qui fait cercle, dansent les Bon odori (1) ; ces danses sont supposées devoir réjouir les âmes revenues pour quelques heures parmi les vivants : la plupart ont plutôt un caractère licencieux, non dans les gestes, mais dans les chants accompagnés de la flûte ou du tambourin.


    Jizô bon(2) ou fête des petits enfants morts.

    Jizô a été appelé le plus japonais des dieux du Japon. Cest une divinité bouddhique, représentée sous la forme dun aimable bonze à la tête rasée, tenant dans sa main gauche le joyau mystique grâce auquel tout désir est exaucé ; et à la droite un bâton de pèlerin. Dieu de la terre dans lInde, il est au Japon le patron des voyageurs, des enfants et des femmes enceintes. Mais cest comme tendre gardien des enfants morts quil est plus spécialement révéré. En cette qualité, son culte est extrêmement populaire à Kyôto et dans les provinces voisines de cette ancienne capitale. Cette vogue ne date pourtant que du 17e siècle.

    Au dire des bouddhistes, les enfants qui meurent vont au Sai no kawara (3) (lit pierreux de la rivière des âmes). Là ils sont condamnés à élever avec les cailloux de cette rivière de multiples petites tours. Louvrage irait encore, nétait logresse Sho zuka no baba (4) qui avec les diablotins, ses suivants, prend un malin plaisir à détruire au fur et à mesure, le travail de ces pauvres petits et à leur voler leurs habits. Heureusement le bon Jizô se tient par là, et les petites âmes affolées se réfugient près de lui, se cachent dans ses grandes manches, et arrivent ainsi à traverser sans encombre la fatale rivière. Doù la dévotion qui fait empiler de petits cailloux sur les statues de Jizô, par les mamans en deuil.

    A Kyôto, les 23 et 24 août sont les jours consacrés par la dévotion populaire au soulagement des petits enfants défunts. Dans chaque quartier, chaque année, les familles à tour de rôle, doivent pendant ces deux jours donner asile au Dieu Jizô. On élève un autel surmonté de sa statue, avec nombreuses lanternes, offrandes de légumes, fruits, gâteaux et encens. Dans la soirée, les mamans viennent avec leur marmaille faire leur adoration et brûler lencens. Le 24, les offrandes sont distribuées aux mioches du quartier, lesquels pendant ces deux jours ont honoré leur protecteur par le plus magnifique vacarme, avec les tambours et les gongs quon leur a abandonnés en toute liberté.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois), (4) (caractères chinois).


    Hôji(1) ou service funéraire familial des défunts.

    Outre la fête des morts, chaque famille consacre chaque année deux jours à honorer ses morts. Cette coutume est difficilement observée dans les villes où la vie a trop dimpérieuses exigences, mais dans les campagnes, elle continue comme par le passé. Cest ce quon appelle Hôji ou service funèbre célébré quelquefois au temple bouddhique mais plus généralement à la maison. Pour le jour, on choisit un anniversaire, ou une jour commode. Dans la chambre la plus spacieuse de la maison, un autel est élevé avec les images bouddhiques et les tablettes des défunts. Devant sont rangées les offrandes rituelles. Un bonze vient chaque jour lire les passages des Sutras qui procureront aux défunts une heureuse transmigration et par après les membres de la famille viennent faire leurs adorations et brûler lencens. Cette fête domestique est surtout une occasion de réunion pour toute la parenté et na rien de triste. Elle se termine pourtant par une visite au cimetière familial où chacun à tour de rôle fait sur les pierres tombales les libations rituelles deau, brûle lencens, et joint les mains en signe dadoration en répétant linvocation bouddhique : Namu Amida Butsu (2).


    Higan(3) ou fêtes des deux équinoxes.

    Il est deux autres périodes de lannée consacrées par nos Japonais au culte bouddhique des trépassés. Ce sont la semaine de léquinoxe du printemps qui commence le 18 mars et celle de léquinoxe dautomne, qui commence le 20 septembre. Cest ce quon appelle ici Higan (lautre rive).

    Tandis que la fête des morts, le Bon matsuri, est dorigine chinoise, la religion des trépassés ou Higan est, paraît-il, spéciale au Japon. Bien entendu, elle a sa base théologique dans un pseudo-sutra bouddhique fabriqué au Japon dans le courant du 13e siècle. Primitivement, cette période des équinoxes était une période de prières monastiques ; depuis le 17e siècle, ces deux semaines ont pris le caractère quelles ont de nos jours et sont devenues une manière extrêmement populaire dhonorer les défunts.

    Sil faut en croire lastrologie chinoise, au moment des équinoxes le soleil va droit de lest à louest. Or louest est la direction du paradis dAmida, le paradis de la terre pure, le plus populaire des cieux bouddhiques, le paradis par excellence. Mais pour y arriver, les âmes doivent traverser le Sansara, locéan mystérieux des naissances et des morts. Qui fait ce passage sur la barque de la confiance en Bouddha, est assuré daborder heureusement à lautre rive, où il sera désormais à labri des risques de toute nouvelle renaissance. On reconnaît dans ces arguties lamour des subtilités chères à lesprit japonais.

    Par ailleurs, enseignent les écritures sacrées du Bouddhisme, en ces jours-là, le dieu des enfers a envoyé sur la terre toutes les divinités infernales prendre bonne note des méfaits des mortels. Mais aussi le Bouddha suprême a dépêché tous ses subordonnés consigner sur leurs registres les actes méritoires, cest-à-dire les actes de dévotion. Ces jours de la période des équinoxes sont donc on ne peut plus précieux et bienfaisants tant pour les vivants que pour les morts. Les temples sont le théâtre de grandes cérémonies religieuses au milieu dun extraordinaire concours de peuple. Ces prières solennelles soulagent les défunts et procurent dimmenses mérites aux vivants. Le gain moral quon pourrait soupçonner sous toutes ces pratiques est en réalité bien minime, il est encore annihilé par la théorie des pseudo-vérités, qui permet à un chacun den prendre et den laisser suivant ses goûts particuliers.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois).


    Durant cette période des équinoxes, les familles se font un pieux devoir daller en pèlerinage aux cimetières ; les tombes sont nettoyées des herbes folles ; devant chaque pierre tombale sont déposées les offrandes : fleurs et gâteaux. Lencens fume et lon voit un membre de chacune des familles savancer muni dun seau rempli deau avec une espèce de minuscule escope qui servira à puiser leau du sceau et à la répandre en libations sur les pierres tombales et tout à lentour, cependant quon marmottera linvocation bouddhique : Namu Amida Butsu ! Le supplice de la faim a été de tout temps le supplice des morts ; ils réclament donc des libations. Qui a un cur compatissant leur donne à boire et à manger, et en retour les trépassés lui souhaiteront longue vie.

    A la même époque, les 20 mars et 24 septembre sont deux jours de fête nationale consacrés aux Mânes des Empereurs.


    Shokonsai(1) ou fête des mânes des héros
    morts pour la patrie.

    Dans son ouvrage sur le Japon, histoire et civilisation le Marquis de la Mazelière dit : Les âmes multiples des ancêtres morts continuent dhabiter le Japon, animant sa mer et ses plantes, cultivant ses champs, inspirant ses lois, combattant ses guerres ; et ces âmes sont aussi les symboles du passé toujours présent dans ses effets multipliés, des actes dautrefois restés féconds, des anciennes idées toujours suivies, les symboles surtout de cette communauté intime que créent entre les vivants et les morts, dune part les exemples glorieux qui continuent denseigner, de soutenir et de consoler, dautre part un souvenir plein de respect assurant la survie à ceux qui matériellement ne sont plus, mais moralement ne deviendront jamais des disparus.

    Tôkyô, la capitale de lempire, possède depuis 1869 un temple majestueux dédié aux mânes des héros morts pour la patrie. Chacun deux y a sa tablette funéraire, tandis que lensemble, est symbolisé par le miroir, emblème shintoïste de la divinité. Chaque année, au printemps, des fêtes officielles ont lieu en leur honneur, le premier jour réservé aux cérémonies shintoïstes et le deuxième aux rites bouddhiques. Grands personnages, enfants des écoles, représentants des armées de terre et de mer, fonctionnaires et grande affluence de population font de cette fête un événement national.

    Depuis la guerre sino-japonaise (1894-95), les chefs-lieux des préfectures ont, comme la capitale, un temple et des fêtes religieuses pour honorer les mânes des héros originaires de leur territoire.


    Services funèbres.

    Depuis quelques années, les diverses corporations officielles ou privées témoignent dun véritable engouement pour faire célébrer des services funèbres en lhonneur de leurs membres décédés. Les écoles pour leurs élèves défunts, la police, les chemins de fer et ainsi de suite ; cest une véritable émulation à qui montrera le plus de zèle pour le bien-être des trépassés.

    (1) (caractères chinois).


    Les mânes des animaux.

    Dans lenseignement bouddhique, ôter la vie à un être vivant, est le plus grand de tous les crimes. Seulement, il faut bien vivre tout de même, et le régime de la diète nest guère pratique. Aussi ni bonzes ni croyants ne se font scrupule de manger viandes et poissons : ils se forment la conscience en disant quils mangent sans doute, mais que ce sont dautres qui ont ôté la vie. Le grand Bouddha dailleurs, dit lhistoire véridique, nest-il pas mort dune indigestion de viande de porc ?

    Les pêcheurs (ils sont des millions au Japon) et tous ceux qui font métier de tuer, se considèrent comme des êtres impurs, indignes dune heureuse réincarnation et exposés à la vengeance des mânes des animaux, par eux mis à mal. Heureusement que les bonzes possèdent le secret de leur éviter tout risque. Cest une ancienne coutume dans nombre de villages de pêcheurs de faire célébrer à cet effet un service funèbre pour apaiser les mânes des poissons pris dans le courant de lannée.

    Depuis une dizaine dannées, facultés de médecine pour les animaux de leurs expériences, jardins zoologiques pour leurs pensionnaires, abattoirs pour leurs victimes, police pour les chiens errants abattus, et que sais-je encore ? font appel aux bonzes pour se concilier les mânes des animaux sacrifiés sous leur juridiction. Jai été témoin une fois de ce service funèbre. Cétait en plein air, dans un jardin zoologique. Une bonne douzaine de bonzes pontifièrent, graves personnages en vêtements aux soieries vermeilles et broderies dor. Ils récitèrent avec componction leurs Sutras devant des tablettes, où, dun pinceau savant, ils avaient inscrit les noms de ces âmes animales. Les offrandes rituelles furent les mêmes que pour les mânes des humains, et pareille fumée dencens séleva devant elles en volutes embaumées. Les graves fonctionnaires préposés à la garde du jardin, chargés de science et de diplômes, vinrent en grand costume de cérémonie, lire à ces mânes une courte adresse, tandis que sociétés de jeunesse et enfants des écoles bouddhistes du dimanche exécutaient des chants en lhonneur de ces âmes animales réincarnées ou disparues, on ne sait pas au juste.

    On ne saurait se défendre dun serrement de cur à la vue de toute cette religion de la mort aboutir ainsi, malgré toute cette civilisation tant vantée, à la zoolâtrie.


    Conclusion.

    Le culte des ancêtres, dont jai essayé de décrire les rites complexes, a tout au moins cet avantage que chacun sy choisit sa part suivant son éducation, ses tendances intellectuelles et morales. Comme le fait remarquer le Marquis de la Mazelière déjà cité, de ceux qui pratiquent cette religion de la mort, les uns sont athées, nient lexistence de lâme et dune vie future ; les autres croient à un Dieu personnel ou impersonnel, ou à des millions de dieux ; à une âme ou à plusieurs âmes, à une ou à plusieurs existences futures, et beaucoup même professent la première doctrine, qui par leur pratique, par leurs sentiments, suivent consciemment ou inconsciemment lune des formes de la seconde.

    La puissance sentimentale de ce culte séculaire est inimaginable. Un vieux père à qui son fils fait confidence de son désir dembrasser le christianisme éclate en sanglots et lui répond : Comment ? Te faire chrétien ? mais alors il ny aura personne pour me faire les offrandes quand je serai mort.... qui me brûlera de lencens ? Je ten supplie, tout excepté cela. Quel est, parmi nous, le missionnaire qui na vu avec douleur ce fils faiblir devant le spectacle de la douleur paternelle ? Nos Japonais sont tourmentés par la crainte quaprès leur mort les rites ne soient pas observés à leur égard. Cest une source de poignantes inquiétudes, cest quil y va du repos et du bonheur éternels.

    Lâme nest pas assez dégagée de lhumanité pour navoir pas besoin de nourriture, et si elle ne recevait jamais les offrandes et les aliments dont elle a besoin, elle serait misérable. De là limportance de la religion domestique de la mort, et aussi le devoir pour tout homme de se laisser des descendants. Qui est chef dune famille a le devoir de faire des offrandes aux mânes de son père et de tous ses aïeux. Manquer à ce devoir est limpiété la plus grave quon puisse commettre puisque linterruption de ce culte fait déchoir une série de morts et anéantit leur bonheur. Ce devoir de piété filiale incombe à laîné. Les filles, les cadets sont exemptés de cette obligation. Le missionnaire qui senquiert auprès dun néophyte sur les obstacles quil pourrait rencontrer, une fois baptisé, pour pratiquer sa religion, sentend répondre à propos du culte des ancêtres : je ne suis que cadet. Cela regarde mon frère aîné ; de ce côté là, je suis absolument libre.

    Assurément nous avons beaucoup de peine à comprendre que lhomme puisse adorer son père ou son ancêtre. Faire dun homme mort un dieu, nous semble le contre-pied de la religion. Pourtant ce sont là des croyances séculaires dont la force simpose encore à des millions dêtres humains. Au Japon, dans toutes les crises, la réaction sest toujours faite dans le sens dun retour au passé, aux vieilles coutumes. Au 17e siècle, la réaction contre le christianisme se fit en resserrant violemment lasservissement de lhomme à ses ancêtres par limposition des croyances bouddhiques. Aujourdhui, contre le socialisme, le bolchévisme et autres idées dangereuses, la dévotion aux ancêtres est prônée comme une panacée souveraine. Le Bouddhisme a fait de cette religion de la mort un culte vivant, excitant, pourvu de traditions anciennes, de fêtes et de liturgies élaborées. Quand nous voulons, nous missionnaires catholiques, exposer notre culte spirituel des défunts, on ne nous comprend guère. Nos interlocuteurs comprennent offrandes matérielles et nous parlons doffrandes spirituelles, idée étrangère à leur sentimentalité et à leurs coutumes séculaires.

    Lexclusivisme chrétien sans retour ni condition paraît redoutable à des hommes qui peuvent trouver ailleurs, à meilleur compte, sans engager à fond leur esprit, sans compromettre toute leur vie sociale et civique, des rites pleins démotion et des symboles capables dinterprétations élevées. Les simples sédifient ou sexcitent au contact de liturgies dont la splendeur et lantiquité voilent à leurs yeux le vide originel, tandis que les sages les subissent ou les exploitent, ne se faisant aucun scrupule de copier les choses caduques et de les perpétuer.

    (Lauteur de ce modeste essai se vit un jour abordé par un diplomate qui lui dit : Mais, mon Père, pourquoi lEglise Catholique, tant en Chine quau Japon, refuse-t-elle dadmettre le culte des ancêtres ? Ce fut lorigine de cette étude. A ce diplomate et ses pareils, il ny a quà exposer les faits et dire : Voyez et jugez vous-même).

    J.-B. DUTHU,
    Miss. du diocèse dOsaka

    Fin
    1932/84-97
    84-97
    Duthu
    Japon
    1932
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