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Le culte des ancêtres 1

Le culte des ancêtres. Us et coutumes funéraires au Japon.
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    Le culte des ancêtres.
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    Us et coutumes funéraires au Japon.

    Nos Japonais se font un titre de gloire de leur dévotion à leurs ancêtres. A les en croire, ce serait même là une des qualités caractéristiques de leur race : Parmi tous les peuples de la terre, ils seraient à peu près les seuls à pratiquer ce culte des ancêtres. Orateurs dans les réunions, écrivains dans la presse, professeurs dans les écoles, ministres dEtat sadressant à leurs subordonnés, bonzes dans leurs prêches, tous nont quune voix pour exalter ce beau côté de leur civilisation et proclamer leur volonté bien arrêtée de la maintenir à tout prix. Pour nous qui connaissons un peu lhistoire de ce pays, nous découvrons sous ces grands mots une simple continuation dune politique séculaire. Pour mieux gouverner son peuple, le pouvoir au Japon sest toujours invariablement appliqué à resserrer lasservissement de lhomme à ses ancêtres, des vivants aux morts.

    Si haut que lon remonte dans lhistoire de la race, on ne voit pas que ce peuple ait jamais pensé quaprès cette courte vie, tout fût fini pour lhomme. Les plus anciennes générations ont cru à une seconde existence après celle-ci, et la génération actuelle, quoique frottée didées matérialistes ne pense pas différemment. Malheureusement, cette croyance si respectable se traduit, en pratique, par maintes superstitions mêlées à des rites variés, dont lensemble forme ce quon appelle le culte des ancêtres. Ces superstitions, ces rites exercent une influence considérable sur les imaginations, et sont encore de nos jours tout-puissants dans les conventions sociales.

    Sans faire ici étalage inutile dérudition, il faut cependant dire que le culte des ancêtres, tel quil est pratiqué de nos jours, sest formé didées primitives quon pourrait appeler idées shintoïstes, puis dapports chinois par le moyen du Confucianisme, et enfin didées et de croyances bouddhiques.

    Cest durant la période qui commença avec le 17e siècle, que ce culte a pris sa forme actuelle, et que ses rites divers se sont stabilisés. De nos jours, cette dévotion aux ancêtres est pratiquée avec un redoublement de ferveur due plutôt à un patriotisme exacerbé quà des idées religieuses plus senties.


    Lâme.

    Depuis lorigine, les Japonais ont toujours pensé que lêtre humain nest pas uniquement ce corps matériel qui tombe sous les sens, mais quil y a encore dans lhomme un principe immatériel, une âme, un esprit immortel. Quelle était la nature de cette âme ou esprit ? Ils nont jamais cherché à se faire des idées claires à ce sujet.

    De bonne heure ils ont admis lexistence de plusieurs âmes en chacun de nous. Aujourdhui encore le vulgaire admet chez lhomme nombre dâmes, qui durant la vie se manifestent surtout par le souffle et par lombre. Ces âmes peuvent quitter le corps toutes ensemble ou chacune séparément ; cest le cas dans le rêve, ou encore dans les évanouissements. Après la mort, les âmes du défunt sont susceptibles dapparaître comme fantômes, esprits méchants, renards etc.. Ce quil importe de signaler ici, cest que cette croyance à plusieurs âmes permet à ce peuple de concilier les dogmes contraires de ses religions : Une âme céleste peut être en paradis ou en enfer, tandis quune seconde reste attachée au tombeau et quune troisième réside dans la tablette funéraire où elle se nourrit des hommages et des offrandes des vivants ; une autre âme peut être réincarnée dans un homme ou dans une bête, tandis quune autre encore peut apparaître comme fantôme, ou bien, grâce aux incantations des bonzes, renaître dans lun des nombreux paradis bouddhiques.

    Les croyances actuelles de nos Japonais, comme leurs usages funéraires ne se comprennent ni ne sexpliquent bien que, si lon garde présente à lesprit cette idée que dans la pensée de ce peuple, lâme ou lesprit ne sont pas un être spirituel et simple, mais plutôt quelque chose dimmatériel, mais aussi de multiforme. Le Confucianisme qui les a initiés à la philosophie chinoise na fait que les ancrer dans cette erreur, car la Chine aussi admet plusieurs âmes ou principes immatériels.

    Le Bouddhisme avec sa métaphysique vaporeuse na fait quaugmenter la confusion. Comme la si joliment décrit Monsieur Bellessort : le Bouddhisme réduisit lâme à létat dune eau limpide aux mille molécules, où se reflètent des reflets et des ombres. A la mort, cette âme se décompose, sévapore, se résout en ses divers éléments.

    La croyance à la métempsycose est probablement un apport bouddhique. Cette foi semble bien être générale, autant que profondément enracinée, parmi le peuple, qui na jamais senti le besoin de se justifier à lui-même cette croyance en une réincarnation après la mort. Sans doute, la théorie est toute autre pour les bonzes savants que pour le vulgaire. Alors que pour les premiers, ce nest pas notre moi qui se réincarne, cest plutôt la résultante de nos actes : le bilan du bien et du mal que dépose notre vie au moment où elle séteint, constitue le germe dune nouvelle existence, le mystérieux Karma bouddhique.

    Le vulgaire croit simplement quà la mort, lâme tout court, transmigre en un nouvel être, pour mener une nouvelle existence, qui sera heureuse ou malheureuse suivant la somme de ses mérites ou démérites à ce moment-là.

    Le Bouddhisme présente à ses adeptes toute une échelle de ces existences heureuses ou malheureuses, autant de mondes différents, où lon risque de renaître, pour y vivre une période plus ou moins longue, et recommencer ensuite léternel voyage des réincarnations. Si on les énumère de bas en haut, on a : (1) le monde des enfers ; (2) le monde des esprits affamés ; (3) le monde des bêtes ; (4) le monde des êtres sanguinaires ; (5) le monde humain ; et enfin (6) le monde des dieux. Le Nirvana désigne quelque chose de transcendant à ces six mondes, qui sont des mondes de réincarnations tandis que le Nirvana est la délivrance définitive de toute transmigration.

    Telle est la doctrine bouddhique sur les mondes doutre-tombe. Le vulgaire la connaît fort bien, mais pratiquement il ne retient que le paradis et lenfer. Les descriptions des joies et peines en paradis et en enfer sont présentées avec un luxe dimages presque entièrement empruntées à la vie des sens. La vie dans le ciel est décrite comme une vie de luxe, de plaisir, de repos. Lenfer est une prison, pas éternelle sans doute, mais tout ce que la cruauté humaine a pu inventer en fait de tortures, y est appliqué avec un raffinement perfectionné, tel quon peut lattendre des démons-génies, tout entiers à leur métier de bourreaux. Le plus populaire des cieux bouddhiques est le paradis de la terre pure (1) séjour dAmida, le Bouddha de louest, quon dirait, dit la Vallée-Poussin, une adaptation bouddhique du ciel lumineux de lIran, si elle nétait aussi bien une réplique du ciel Vishnouvite.

    Ces quelques notions préliminaires permettront au lecteur de comprendre la raison profonde de maintes pratiques en usage dans notre Japon.


    Rites funéraires.

    Les funérailles se font généralement daprès le rite bouddhique. Les deux religions, le shintoïsme et le bouddhisme vivent entremêlées dans la vie de tout japonais ; les dieux bouddhiques sont censés gouverner le monde doutre-tombe, tandis quaux divinités shintoïstes on attribue la surintendance des choses de la vie terrestre.

    On voit quelquefois de nos jours les prêtres shintoïstes faire des enterrements, mais cela est une innovation qui date de la Restauration de 1868. La cérémonie shinto est une pâle copie de celles célébrées par les bonzes. La principale différence consiste en ce que le bouddhiste ne fait jamais doffrandes de chairs danimaux ; les offrandes shintoïstes comprennent poissons, oiseaux, ainsi que légumes ou fruits. A la place de lencens bouddhique, le shinto offre des nusa (2) (chanvre) et des branches de sakaki (3) (cléyère du Japon, arbre sacré).. A la place des sutras (4) bouddhiques, le prêtre shintoïste lit une longue prière, où sont narrés, en style archaïque les principaux événements de la vie du défunt. La tablette funéraire shintoïste est en bois blanc, tandis que chez les bouddhistes elle est laquée. Le deuil shintoïste, à la mort dun père par exemple, doit durer 50 jours. Un fils fonctionnaire sabstiendra donc, durant cette période, de paraître à son bureau. Pratiquement, au bout de 8 à 10 jours, il recevra lordre dabréger son deuil, ordre qui le mettra en règle vis-à-vis de toutes les convenances sociales.


    La mort.

    Dès quun malade entre en agonie, les parents et amis qui lentourent se préoccupent de lui faire loffrande de leau, offrande de la séparation (Mizu muke (5) ). Le plus rapproché par les liens du sang trempe le premier un pinceau dans leau et en humecte légèrement les lèvres du moribond ; les autres limitent à leur tour.

    Aussitôt quil a rendu le dernier soupir, on change la couche de place pour mettre le chevet au côté nord ; une petite table avec une soucoupe remplie deau, un brûle-encens et une chandelle allumée sont déposés au chevet. Sur le cadavre, on pose un sabre ou coutelas afin deffrayer les esprits mauvais. Enfin le tout est caché aux regards par un paravent ; quand le mort est jeune, le paravent est mis sens dessus dessous, ce quon ne fait jamais pour les gens âgés.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois), (4) (caractères chinois), (5) (caractères chinois).


    Chaque famille riche ou pauvre a son autel domestique, appelé butsudan (1) où vivent en compagnie des divinités bouddhiques, les âmes des morts de la maison, sous la forme de tablettes funéraires. A tout nouveau décès, cet autel domestique est tenu ouvert, ses veilleuses sont allumées, tandis que dans un autre coin, lautel des divinités shintoïstes aura ses portes fermées. Pour toute la durée du deuil, une feuille de papier blanc collé dessus, empêchera ces divinités dêtre souillées par la vue du cadavre.

    Le Japonais est foncièrement secourable à toute infortune. Dans les classes pauvres, amis et voisins se hâtent de venir en aide à la famille visitée par la mort. Ceux-ci portent la nouvelle aux parents éloignés ; ceux-là préparent les objets nécessaires ; dautres courent au temple bouddhique quérir les bonzes et obtenir deux le nom posthume décerné au défunt. Ce nom est inscrit sur une tablette en bois blanc, tablette, siège provisoire de lâme du mort. Si les ressources de la famille le permettent, un ou plusieurs bonzes viendront au chevet du cadavre lire à tour de rôle Tes Sutras bouddhiques dont la vertu procurera au mort une heureuse renaissance et transmigration.

    Parents, amis et connaissances accourent bientôt offrir leurs condoléances à la famille et présenter leur offrande aux mânes du mort. Pour cette cérémonie, le chapelet bouddhique passé au poignet, est un insigne de rigueur. De nos jours, loffrande consiste en une somme dargent cérémonieusement enfermée dans une feuille de papier plié, avec la souscription Kôden (2), mot à mot : pour frais dencens.

    Les funérailles ont lieu généralement 24 heures après la mort. Mais, comme tout autre événement important, le choix du jour est régi par la croyance aux jours fastes et néfastes. Ainsi le jour assigné, par lancien calendrier, au tigre est absolument néfaste. Pour éviter les malheurs quattirerait aux vivants toute négligence en cette matière, on retardera la cérémonie de plusieurs jours au besoin, à moins que la température ne le permette. Souvent alors on fera une cérémonie sommaire, quitte à célébrer en un jour propice des funérailles en grand apparat.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois)


    Le cercueil.

    On sait que les cercueils sont de deux sortes : les uns, semblables aux nôtres, sont faits pour recevoir les corps couchés ; les autres, où le mort est accroupi, ont une forme analogue à celle des jarres péruviennes et sont en terre cuite : une mince boîte de bois leur sert denveloppe. Cest pour létranger une énigme que dimaginer comment un corps dadulte peut trouver place en un espace aussi étroit. Dans le cas de rigidité cadavérique prononcée, les professionnels même éprouvent une grande difficulté à ly introduire.


    La toilette funéraire.

    Avant de mettre le cadavre dans le cercueil, on procède à sa toilette funéraire. Dans la conception bouddhique ancienne, les moines seuls peuvent aspirer à la délivrance de nouvelles transmigrations ; la femme en particulier est condamnée au moins à renaître une fois dans le sexe masculin avant dy échapper. Nombre de sectes nées en terroir japonais ont modifié sur ce dernier point leurs croyances dans un sens plus libéral. Cependant lidée ancienne garde toujours son empire. De là lusage de raser le mort pour lui donner laspect extérieur dun moine bonze, pratique que nomettent jamais les bouddhistes fervents.

    On lave le cadavre avec un linge mouillé à leau chaude. Puis on lhabille en ayant soin de croiser le kimono de droite à gauche. Par dessus, on le revêt de lhabit funéraire appelé Kyôkatabira (1). Cest un kimono en vulgaire toile blanche, mais sans manches, dont le fil pend sans nuds. Cet habit est couvert de caractères sacrés en sanscrit, obtenus de lhabile calligraphie des bonzes.

    (1) (caractères chinois)


    Les bouddhistes fervents, et ils sont légion, assurent leur salut outre-tombe en se préparant à lavance cet habit funéraire. Ils le revêtent dans leurs pèlerinages aux temples célèbres, où ils y font tracer les caractères sanscrits, fermement persuadés que ce costume ainsi sanctifié leur procurera à la mort une heureuse transmigration. De nos jours, cet objet sacro-saint est commercialisé : qui a négligé de sen munir de son vivant ne sera pas pour si peu pris au dépourvu à son dernier jour. Sa famille lui en achètera un, tout aussi chargé de bénédictions et de sanscrit.

    Ainsi habillé, le cadavre est couché dans le cercueil. Si ce dernier a la forme dune boîte carrée ou est une jarre en terre cuite, le défunt y est introduit les mains jointes, assis sur ses talons, les genoux repliés sous le menton. Jai déjà dit que dans ce dernier cas lopération ne va pas sans difficulté. On prétend que le cadavre le plus rigide devient dune souplesse merveilleuse par lemploi dune certaine poudre. Il ma été impossible de vérifier ces dires. Il est certain que les bonzes appartenant à la secte appelée Shingon et vivant au célèbre monastère de Koya (1), vendent un sable fin qui, exorcisé par leurs formules magiques, a la réputation de rendre souples les joints rigides des cadavres quon en a frottés.

    Au cou du cadavre, on attache une petite bourse où lon a mis six pièces de menue monnaie, en papier. Cette monnaie est indispensable au mort pour se payer le passage sur le Styx bouddhique (sanzu no kawa (2) ) afin daborder au redoutable tribunal du dieu des enfers, Emma ŏ (3) qui doit fixer sa destinée. Sur le front, on colle un petit triangle en étoffe de coton. Autour des mains jointes on passe le chapelet bouddhique. Un petit bâton de voyageur, une paire de guêtres, une paire de sandales de paille complètent lattirail du voyageur au pays redoutable doutre-tombe. On y ajoute nombre dobjets à qui le défunt tenait pendant sa vie et qui lui manqueraient certainement dans lautre monde.

    Tout est terminé. On place le couvercle sur lequel on écrit dans un coin le nom posthume du mort.


    Lenterrement.

    Linhumation était primitivement lunique mode denterrement en usage. Lincinération a commencé au huitième siècle, avec lintroduction du Bouddhisme, et aujourdhui les deux sont usitées. La crémation est plus généralement pratiquée par les Bouddhistes, quoique certaines sectes sen abstiennent complètement. Souvent il ny a aucune signification religieuse ; la famille choisit la crémation simplement comme plus économique et certaines municipalités limposent pour la même raison. Nombre de villages ont un four crématoire plus ou moins primitif, tandis que dans les grandes villes ces fours sont établis avec les derniers perfectionnements.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois).


    Dans le menu peuple, la cérémonie funéraire est célébrée par le bonze dans la maison mortuaire en présence de la famille, puis de là on se rend au cimetière ou au four crématoire.

    Chez les gens aisés, les choses se passent plus solennellement. A lheure fixée, plus généralement, vers la soirée, on sorganise en procession pour conduire le mort à son dernier domicile. La procession funèbre souvre par des porteurs de couronnes, de bouquets de fleurs naturelles ou artificielles, doiseaux en cage quon mettra en liberté, des bannières avec inscriptions, une immense ombrelle à long manche et enfin un ou plusieurs bonzes en riches ornements, suivant limportance de la cérémonie. Immédiatement devant le corbillard, marche un jeune garçon porteur de la tablette funéraire du défunt, tablette en bois blanc sur laquelle est tracé au pinceau le nom posthume du mort. Derrière le corbillard viennent la famille, la parenté et les connaissances. La procession funèbre dun personnage influent sétend quelquefois sur plusieurs kilomètres.

    La cérémonie religieuse a lieu au temple. Elle consiste en chants de Sutras bouddhiques accompagnés du son lugubre de gongs et de Mokugyo (énorme grelot en bois) que les bonzes frappent en cadence. La partie principale de la cérémonie est appelée Indo (1) ou prière qui a la vertu dexpédier, saine et sauve, lâme du défunt dans lautre monde. Si le défunt était un personnage, un ou plusieurs parmi les assistants viennent lire devant le cercueil un papier où ses vertus sont célébrées, papier offert ensuite à ses mânes. Pour terminer, les membres de la famille dabord, puis quelques uns des assistants payent hommage en brûlant de lencens et joignant les mains, marmottant la formule bouddhique dadoration : Namu Amida Butsu (2). (adoration à Bouddha Amida !)

    Cette cérémonie a souvent lieu après la crémation, devant lurne qui contient les cendres. Dautres fois cest devant le cadavre et alors du temple on se rend à la tombe ou au four crématoire, selon le cas.

    Quand il y a eu incinération, le lendemain, on va au crématorium ramasser dans les cendres des ossements quon rapportera à la maison pour les placer dans une petite urne, mise ensuite dans le Butsudan ou autel domestique. Les cendres sont enfouies dans les environs du four crématoire, tandis que les ossements, conservés pendant 17 et souvent 49 jours dans lautel domestique, seront enterrés dans le cimetière de la famille.

    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois)


    Pendant la période de grand deuil.

    La croyance générale est que lâme du mort, tel un oiseau funèbre, continue à résider sur le toit familial pendant 49 jours, soucieuse de se venger sur les vivants de tout manquement aux devoirs funèbres qui doivent assurer son bonheur outre-tombe. Aussi sempresse-t-on dinstaller la tablette funéraire dans lautel domestique au milieu des divinités bouddhiques, et tous les 7es jours à partir du jour du décès, un bonze viendra lui faire les offrandes rituelles, lui brûler de lencens et lui lire les livres sacrés qui la feront renaître en paradis bouddhique. Les membres de la famille assistent dévotement à ces cérémonies, adorant pieusement lâme du trépassé qui les surveille de derrière sa tablette.

    Le chiffre 7 a une importance toute particulière dans le culte des morts. Plusieurs écoles bouddhiques, dit la Vallée-Poussin, sur la parole de Cakya-Mouni lui-même, enseignent que lesprit et les organes du mourant, homme ou animal, dégagés du corps grossier forment un être intermédiaire, un être éphémère fait déléments subtils : il emploie sa courte existence, 7 jours ou 7 semaines, à chercher le lieu où il doit se réincarner. Témoin des amours de la mère qui lui est destinée, il pénètre les éléments de la génération et fournit esprit et organes à lembryon. Ainsi, sexplique limportance attachée au nombre 7 dans le culte des morts bouddhique. Tous les 7es jours après la mort, pendant 7 semaines, 7 fois = 49 le bonze viendra lire les Sutras devant la tablette funéraire, devant les offrandes faites aux mânes du défunt. Ces jours-là au moins un membre de la famille ira en pèlerinage à la tombe. Toute la famille observera labstinence bouddhique (Shojin (1) ) : ni viandes, ni ufs, ni poisson, rien que des légumes.

    Le 49e jour, une curieuse coutume veut quon mette dans un sac un certain nombre de gâteaux de riz. On en prend un au hasard quon découpe de façon à lui donner une vague forme humaine. A la main, on lui place un bout de bambou en guise de canne, et sur la tête, un minuscule chapeau ; puis cette figurine est lancée sur le toit de la maison. Ainsi se termine la période de 7 semaines de grand deuil. Il ma été impossible de vérifier jusquà quel point cette dernière coutume est pratiquée. Elle semble bien signifier que les 7 semaines révolues, on considère la réincarnation du défunt comme un fait accompli. On ne soccupera plus que de la célébration des anniversaires qui sont fixés à un an, 2 ans, 3 ans, 4 ans, 50 ans et 100 ans. Cependant chaque jour, la ménagère viendra offrir aux morts de la famille dont les âmes résident dans les tablettes placées dans lautel domestique, les premières cuillerées du riz de sa marmite et la première tasse de son pot à thé. Les morts premiers servis !


    (1) (caractères chinois).


    Terres saintes.

    Il y a au Japon des endroits sacro-saints, où le croyant bouddhiste se persuade avoir une transmigration bienheureuse assurée, si ses ossements en touchent la terre sacrée.

    Le plus célèbre est Koyasan, groupe de monastères édifiés sur un haut plateau daccès difficile. Tout un monde de moines mi-bonzes, mi-magiciens y vivent loin du monde. Le cimetière est lune des curiosités de lendroit. Cest une longue avenue denviron 2 kilomètres qui mène à la tombe du saint fondateur, le célèbre Kobo Daishi (1) (774-835). Moine magicien que la légende a encore grandi, ses adeptes ne le croient pas mort. Sa tombe nest que lendroit où il dort dun sommeil mystérieux dont il doit se réveiller dun jour à lautre. Heureux qui repose près de lui, car il aura part à ses faveurs !


    (1) (caractères chinois)


    Cette avenue tracée au milieu dune forêt de cryptomérias séculaires est bordée des deux côtés de pierres tombales. Les unes monumentales appartiennent à des personnages célèbres de lhistoire japonaise. Les autres de toute taille et de toutes dimensions, sont riches ou modestes. Toutes témoignent dune volonté ardente de sassurer ce quils croient le salut, car il a fallu souvent hisser à dos dhomme, par des chemins de chèvres, ces énormes pierres tombales sur ces hauteurs où lon ne trouverait pas un caillou.

    Quand un cadavre a été brûlé, on a bien soin de rechercher dans les cendres un petit os, appelé Shari (1) considéré comme la plus sainte relique du mort. On affirme que cest le petit os de la gorge.

    Ce petit os, ou quelquautre fragment placé sous ces monuments funéraires non loin de la tombe vénérée du saint, obtiennent aux intéressés de renaître dans le paradis appelé la terre pure de la parfaite félicité (Tosotsu gokuraku (2) ).

    On a pourvu à procurer au vulgaire peu fortuné les mêmes avantages à peu de frais. Non loin de la tombe du saint fondateur, sélève une construction de forme ronde. Kotsu do (3) ou maison des ossements, édifice sans élégance, daspect sale, couvert dex-voto, de cartes de visite, de touffes de cheveux. Sur le devant, un petit trou permet aux dévots dy jeter les reliques de leurs défunts, le shari, quelques dents, etc.. On ne manque pas dy joindre la tablette funéraire qui, rangée parmi des milliers dautres, recevra dans le temple ad hoc, les prières perpétuelles des bonzes.

    A Kyôto, la ville du Bouddhisme japonais, la ville aux mille temples resplendissants dor et de laques précieuses, la ville résidence de plusieurs grands bonzes, Bouddhas vivants, se trouve la maison-mère de la secte Hongwanji (4), la plus nombreuse et la plus puissante du Japon. Sur le flanc des collines de lest, dans un repli de terrain on trouve aussi la tombe du fondateur, tombe récente, puisquelle ne date que du 17e siècle. Ses adeptes cherchent aussi à reposer à côté du saint homme, et le même arrangement que ci-dessus permet de satisfaire ces pieux désirs.

    Il existe dautre terre sainte ; jai signalé les deux plus connues dans tout le Japon.


    Tablettes funéraires (Ihai(5))

    La forme des tablettes est généralement celle que représentent les illustrations ci-jointes. Il en est de plus rares, de plus ornées et de plus coûteuses. Dautres sont tout unies et sans valeur. La tablette dun adulte a une hauteur dun pied environ et une épaisseur dun pouce. Celle dun enfant est plus petite. Le chapiteau de la tablette est généralement surmonté de la gemme mystique et décorée de nuages, le tout richement laqué et doré. La tablette elle-même est laquée en noir, avec le nom posthume en caractères dorés ; au dos, le nom vivant, avec les dates.


    (1) (caractères chinois), (2) (caractères chinois), (3) (caractères chinois), (4) (caractères chinois), (5) (caractères chinois).


    La règle est que la tablette soit en bois blanc pendant un an après le décès. Ensuite on la fait en bois or et laque.

    Inconnue à lInde, inconnue au vieux Japon, la tablette mortuaire est dorigine chinoise. Sa forme rappelle laspect dune porte de palais, de temple : le palais, le temple doutre-tombe où vivent les mânes. Le Bouddhisme chinois et japonais lont empruntée au Confucianisme. Sans la tablette, le culte des ancêtres manquerait dobjet concret pour ces populations peu familières avec le monde immatériel. La tablette le matérialise, car la tablette est le siège de lâme du défunt, la place doù lesprit mystérieux surveille les vivants dans leurs gestes à son égard, heureux si on sacquitte des rites traditionnels, se vengeant si on les néglige.

    Avec le temps ces tablettes saccumulent au point dencombrer le butsudan ou autel familial. On sen débarrasse en les confiant au temple, où le bonze, moyennant redevance, leur assurera les honneurs dus. Dans les plus anciennes ainsi placées, on garde celles des 7 dernières générations.

    (A suivre)
    1932/6-18
    6-18
    Duthu
    Japon
    1932
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