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Le cataclysme du Japon : Journal dun Missionnaire de Tôkyô (1er 6 sept. 1923)

Le cataclysme du Japon Journal dun Missionnaire de Tôkyô (1er 6 sept. 1923) 1er septembre 1923. La nuit a été pluvieuse ; il fait un temps de typhon ; le vent est très fort. Rien dextraordinaire, car le mois de septembre est le mois des tempêtes et des typhons. Vers dix heures du matin, le temps se remet au beau ; la chaleur est celle du mois daoût.
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    Le cataclysme du Japon
    Journal dun Missionnaire de Tôkyô (1er 6 sept. 1923)

    1er septembre 1923. La nuit a été pluvieuse ; il fait un temps de typhon ; le vent est très fort. Rien dextraordinaire, car le mois de septembre est le mois des tempêtes et des typhons. Vers dix heures du matin, le temps se remet au beau ; la chaleur est celle du mois daoût.

    Midi moins deux minutes... Je viens de recevoir la visite dun séminariste de retour de vacances. A peine le temps de lui parler. Brusquement une forte secousse ébranle la maison : deux ou coups secs, venus den bas, semblent vouloir faire sauter le bâtiment en lair ; puis cest le mouvement de roulis et de tangage ; dans ma chambre, la croix et la statue qui se trouvent sur un meuble tombent à terre, les livres les suivent ; les meubles commencent à danser En voyant ce remue-ménage, je comprends que ce nest pas un tremblement de terre ordinaire ; le séminariste qui est chez moi na pas lair de sen apercevoir et se tient à lentrée. Je le pousse dehors et me précipite moi-même à lextérieur ; cest alors le fort de la secousse... Jassiste à une sarabande infernale... Léglise, la maison de la Sainte-Enfance, le Séminaire, la procure, la maison des uvres, sont secoués comme des maisons de carton placées sur un plateau que lon agiterait dans tous les sens.

    Une poussière aveuglante couvre la terre comme un épais brouillard ; le bruit des tuiles des toits, des briques de léglise et de la procure qui tombent en gros paquets, fait un tapage assourdissant A ce vacarme se mêlent les cris lointains de la foule effrayée qui sort des maisons et se précipite dans les rues... Heureusement que je suis le dernier à sortir de la maison ; tout le monde est dehors, assistant à ce spectacle indescriptible. Nos enfants du séminaire et de la Sainte-Enfance sont dans le jardin, saccrochant aux arbres pour ne pas être renversés. Les PP. Demangelle et Mayet sont là aussi. Le P. Demangelle rentrait dans la propriété quand le tremblement de terre a commencé... Sil sétait trouvé dans ses postes de la côte, Kamakura ou Odawara, peut-être y aurait-il perdu la vie.... Il est impossible de se tenir debout ; ceux qui essaient de marcher ont lair dêtre ivres ; on se croirait sur le pont dun bateau au moment dune tempête. La nature se tait ; les cigales ne chantent plus ; le soleil est brûlant, la respiration devient difficile... On sent quun immense malheur vient de frapper le pays... Combien de temps cela a-t-il duré ? je ne saurais le dire, mais cela ma semblé si long ! Jai pensé à ce moment-là à tous nos postes de Tôkyô et de la Mission. Quand sous mes yeux, de tous côtés, sabattaient tuiles et briques, jai vu, comme en un rêve, nos églises renversées, faisant peut-être beaucoup de victimes avec elles. Cependant au milieu de ce trouble, un sentiment de reconnaissance sélève dans mon cur : je pense aux écoles primaires de la ville qui ont recommencé les classes ce matin même, mais qui heureusement ont renvoyé les enfants après une petite cérémonie, bien avant midi. Ce qui my fait songer, cest que jai assisté moi-même ce matin à la reprise de mon école maternelle... Pauvres petits enfants, sils sétaient trouvés dans leurs écoles au moment de la grande secousse, quelle panique et que de victimes ! Il faut remercier Dieu aussi de ce que cela ne soit pas arrivé la nuit : quaurait-on fait dans lobscurité ?

    La première secousse passée, un peu de calme survient. Jessaie de rentrer dans ma chambre, mais impossible ; tous les meubles sont déplacés ou par terre les deux portes sont obstruées... je suis obligé de passer par la fenêtre ; il faut que jaille fermer le coffre que jai laissé ouvert au premier coup. A peine suis-je dans la chambre quune nouvelle secousse aussi forte, sinon plus, que la première, moblige à repasser par la fenêtre au plus vite ; à peine suis-je dehors que de la corniche de la maison séchappe un gros morceau de ciment, qui casse plusieurs carreaux et tombe à quelques centimètres derrière moi. Le nuage de poussière obscurcit de nouveau le ciel... puis, presque immédiatement, on entend le tocsin. Une nouvelle catastrophe, pire que la première, vient fondre sur la capitale : cest lincendie.

    La terre tremble continuellement ; on se croirait à côté dune voie de chemin de fer où le train passe ; on entend des bruits souterrains quand on se couche par terre, mais les fortes secousses sont espacées... Je fais le tour de la propriété pour voir les dégâts ; cest un spectacle écurant... Voici quun brancard passe devant notre porte avec la première victime que jaie vue ; cest une jeune femme presque morte que lon vient de retirer de dessous les décombres de sa maison qui sest écroulée à environ 200 mètres de chez nous. Son père a été enseveli et il est impossible de le retirer.

    Un nuage de fumée couvre notre colline ; un incendie sest déclaré au bas ; une dizaine de maisons sont en flammes ; heureusement que les pompes sont arrivées à temps et, grâce à leau de la rivière qui coule à côté, le feu peut être arrêté assez vite... Toutes les conduites deau sont coupées... La rivière nous a sauvés ; ai lon navait pu éteindre cet incendie, il est probable que notre poste de Sekiguchi avec ses uvres aurait disparu dans les flammes.

    Je me rends sur le lieu du sinistre ; cest alors que je vois limmensité du désastre... Un peu partout le feu est déclaré... De notre colline, on aperçoit des colonnes de fumée qui sélèvent de tous côtés. Jusquoù ira lincendie ? Le manque deau paralyse les efforts des pompiers... Lordre de la police est de quitter aussitôt les maisons qui sont menacées ; impossible de faire quelque chose contre le feu. Une nouvelle secousse assez forte rappelle lorigine de notre malheur.

    La foule de réfugiés, chassés de chez eux par le feu, afflue vers les hauteurs... quelques-uns ont pu sauver une partie de leur petite fortune et lont placée sur des chars à bras, avec les femmes et enfants... Dautres sen vont presque nus, avec leur léger costume dété. Le tremblement de terre les a chassés de leur maison et le feu les a empêchés dy retourner... Pauvres gens, trouveront-ils un asile ?... Dès ce moment, javertis la police que notre terrain et nos bâtiments sont à la disposition des réfugiés.

    Jarrive au bas de la côte. Lincendie se répand partout... Cest là que je rencontre le P. Cherel, curé de la paroisse Saint-François-Xavier, à Kanda. Immédiatement je lui demande des nouvelles son poste et des Surs de Saint-Paul de Chartres, dont il est laumônier. Tout est en feu, me dit-il : les Surs vont arriver à Sekiguchi. Une Sur a été tuée par la chute dune cheminée Je porte le Saint-Sacrement... Je laccompagne à la maison et nous déposons les saintes Espèces dans le tabernacle de Sekiguchi.

    Lincendie sarrêtera-t-il ?... Voici deux Surs qui arrivent avec leurs paquets... elles les déposent devant la porte et courent à la grotte de N.-D. de Lourdes, où elles demandent à la Bonne Mère de conserver leurs compagnes quelles ont perdues en route...

    On vient annoncer que les chères Surs sont sauves, mais quelles sont très fatiguées et ne peuvent plus porter les quelques objets quelles ont pu sauver... Jai déjà envoyé mes séminaristes dans toutes les directions pour prendre des nouvelles de nos postes de Tôkyô ; il ne reste que les petits enfants de lécole primaire (Sainte-Enfance) ; que faire ?... Par bonheur, un de mes paroissiens arrive en bicyclette pour sinformer de létat de notre église... Je le mobilise et avec un char à bras, suivi par les enfants, il va au devant des Surs

    Les nuages de fumée samoncellent... Je suis impatient davoir des nouvelles des postes, mais rien ne vient... Les secousses continuent... (Dans cette après-midi du 1er septembre, il y a eu 222 secousses).

    Enfin les Surs de Saint-Paul arrivent, bien fatiguées, mais heureuses de pouvoir se retrouver auprès dune église encore debout. Je les installe dans la maison des uvres, qui na pas trop souffert du tremblement de terre ; elle est en ciment armé et a été inaugurée cette année-ci, au mois de janvier...

    Ce qui augmente mon angoisse, cest que S. G. Mgr Rey est absent ; il est parti ce matin pour Chûsenji, où se trouve le gros de notre séminaire, à la maison de campagne ; il a pris le train de 7 heures et a dû arriver à Nikkô après onze heures... Est-il déjà au courant du malheur qui vient de frapper la Mission ? Impossible de songer à lui donner une seule nouvelle ; toutes les communications sont coupées...

    Deux grands séminaristes reviennent enfin, mais hélas ! ils ne peuvent me donner aucun renseignement ; ils ont essayé de gagner les postes dAsakusa et de Honjo, mais ils nont pu entrer dans la fournaise. Tout Tôkyô est donc en feu... Pourvu que les confrères puissent se sauver à temps !...

    Les séminaristes qui sont allés à Tsukiji, notre ancienne cathédrale et ancien archevêché, résidence actuelle de Son Exc. le Délégué Apostolique, reviennent... Les nouvelles ne sont pas bonnes ; la cathédrale a été complètement renversée par le tremblement de terre, mais il semble quil ny a pas de danger dincendie, moindre mal que japprécie beaucoup à ce moment-là. Son Exc. le Délégué a pris la décision de venir à Sekiguchi avec son secrétaire... En effet, il est arrivé ce soir même, à neuf heures, après trois heures de marche, couvert de sueur et de poussière, nayant pu rien emporter, pas même son bréviaire...

    Le P. Mayet sest dirigé sur Azabu ; là le poste na presque rien eu à souffrir... Les Dames du Sacré-Cur, qui ont un établissement magnifique sur cette paroisse, ont vu leurs constructions bien endommagées ; il faudra sans doute tout démolir et reconstruire... Les PP. Jésuites sont à peu près dans le même cas ; leur maison dhabitation na pas trop souffert, mais leur école est probablement à abattre et à reconstruire... Grâce à Dieu, il ny a pas eu de victimes chez les Dames du Sacré-Cur ni chez les PP. Jésuites.

    La nuit arrive ; pas de lumière électrique... comme le gaz, et leau, lélectricité fait défaut... on séclaire avec des lanternes ; il serait difficile de trouver des lampes, elles ont disparu de Tôkyô depuis longtemps... La provision de chandelles suffira-t-elle ?... On commence à parler dincendiaires, qui profitent de la panique pour augmenter le malheur de tous. On fait retomber le crime sur les Coréens, mais les vrais coupables sont les communistes japonais.

    Pendant que tout le monde essaie de reposer sur la pelouse, il faut veiller ; si un incendie se déclarait dans notre voisinage, nous serions tous perdus... Le ciel est tout rouge ; Tôkyô brûle, quel brasier ! Notre église, debout après les terribles secousses de la journée, reflète la rougeur du ciel ; elle ressemble à un grand phare éclairant la partie de la ville qui ne brûle pas encore. A ses pieds, S. E. le Délégué Apostolique, les missionnaires, les chrétiens rescapés cherchent un peu de sommeil ; les religieuses de Saint-Paul essaient, elles aussi, de le faire, mais les pauvres Surs conservent le souvenir de leur compagne quelles ont laissée là-bas à Kanda, sous les décombres, et chaque nouvelle secousse de tremblement de terre les effraie ; elles passent la nuit à réciter le chapelet.

    Tout le ciel est en feu ; la veille se fait régulièrement... Je pense aux postes dont nous navons pas de nouvelles ; y a-t-il espoir de les conserver ? Vers trois heures du matin, je vais voir sur le penchant de la colline qui domine la ville : le cercle de feu a lair de sélargir. Quels sont les quartiers qui brûlent, impossible de le savoir ; mais de quelque côté que se portent les yeux, cest le feu. Lincendie de Rome au temps de Néron nétait pas certainement aussi étendu La nuit est claire ; une belle lune illumine le champ du sinistre ; peut-être sa lumière a-t-elle aidé à sauver beaucoup de vies humaines

    Laurore arrive ; on reprend quelque peu courage, mais comment finira la journée qui commence ?... Les tremblements de terre continuent : ils sont moins forts que ceux de la journée précédente, mais les nerfs sont excités et la moindre secousse renouvelle la crainte de voir tout sécrouler...

    DIMANCHE, 2 septembre. Lénervement ne permet pas aujourdhui de se réunir à léglise ; aussi nous faisons les offices à lautel de la grotte de Lourdes. Les chrétiens de la paroisse de Sekiguchi et les réfugiés des quartiers incendiés assistent à la sainte Messe célébrée par Son Exc. le Délégué. Jentends les confessions en plein air ; tout le monde paraît se préparer à la mort...

    Après la première Messe de six heures et demie, je vois arriver le P. Steichen, directeur de la Presse diocésaine, et le P. Giraudias, curé de la paroisse de Tsukiji. La cathédrale Saint-Joseph et la résidence de S. E. le Délégué, ancien archevêché, sont consumés. Le feu en a chassé les derniers habitants hier soir à neuf heures, et les Pères avec quelques chrétiens ont passé la nuit à la belle étoile, ou sous un pont, heureux davoir pu traverser les flammes et de navoir pas été brûlés ou asphyxiés, comme tant dautres dont les cadavres remplissent les rues. Notre poste de Tsukiji nexiste plus : la cathédrale Saint-Joseph, la première église chrétienne élevée à Tôkyô, après avoir été renversée par le tremblement de terre, a été réduite en cendres avant de pouvoir célébrer son cinquantenaire, qui devait avoir lieu en 1928. Le centre historique de la Mission vient disparaître.

    On ne croirait pas que cest dimanche aujourdhui... tout le monde est triste et déjà beaucoup de chrétiens arrivent, les uns après les autres, sûrs de trouver un asile à Sekiguchi... Chacun raconte ce quil a souffert, comment il sest sauvé et songe à ceux quil a laissés là-bas dans les flammes.

    Aucune nouvelle encore du P. Lissarrague, curé de la paroisse Saint-Paul, à Asakusa, et du P. Honjô, curé de la paroisse des 26 Martyrs japonais, à Honjo. Le feu a-t-il détruit cette partie de la ville ? on nen sait rien. Les nuages noirs couvrent toujours la capitale, mais où le feu fait-il son uvre de destruction ? de quel côté ? personne ne peut le dire. Sans doute les deux postes dAsakusa et Honjo ont dû disparaître dans les flammes...

    Jenvoie de nouveau quelques séminaristes essayer datteindre ces postes, mais ils reviennent longtemps après, sans nouvelles, ils nont même pas pu aller jusquà moitié chemin... Lincertitude nous oppresse.

    Enfin dans laprès-midi, vers deux heures, le P. Lissarrague est annoncé ; il vient à Sekiguchi. Son église a été renversée par le tremblement de terre, mais sa maison et le parloir des chrétiens ont bien tenu ; le Père a pu même se reposer dans sa chambre hier soir, pendant un bon moment. Lincendie semblait bien ne pas venir de son côté et, rassuré, le Père pensait célébrer la Messe dominicale dans quelque appartement de sa maison... Hélas ! le feu est venu dans la matinée chasser tout le monde ; il faut tout abandonne et partir... La traversée des rues est on ne peut plus pénible... Le feu envahit... Malgré tout, le Père, le catéchiste et quelques chrétiens, voisins de léglise, peuvent gagner Sekiguchi et là ils seront en sûreté.

    La capitale est complètement isolée ; la poste est détruite ; le télégraphe et le téléphone nexistent plus. Je voudrais avertir dabord Mgr lArchevêque puis envoyer un télégramme en France, mais on a beau essayer de tous les moyens, impossible de communiquer avec lextérieur de la ville. Les grandes gares de Shimbashi et dUeno sont brûlées et le chemin de fer ne marche plus ; les voies dailleurs ont été abîmées par le tremblement de terre et demanderont beaucoup de temps pour être réparées.

    Vers cinq heures du soir, la communauté des Dames de Saint-Maur vient se réfugier à Sekiguchi ; lincendie est dans le quartier de leur école, et la police craint que leurs bâtiments ne soient atteints ; il est plus prudent de les évacuer au plus tôt. La Rde Mère Supérieure, Mme Sainte-Thérèse, gravement malade depuis près de deux mois, a dû déjà fuir le feu ; elle se trouvait à lhôpital Saint-Luc, à Tsukiji ; le tremblement de terre ayant mis en danger la maison même, on a transporté les malades de lhôpital sur une pelouse au bord de la rivière, mais le feu menace et les malades doivent être transportés ailleurs... Heureusement lévêque anglican a la bonté de transporter la Rde Mère dans son automobile à lécole, où elle passa la nuit dernière... Cest de là que la vénérée malade est partie pour trouver un refuge à Sekiguchi.

    La nuit se passe comme la précédente sur la pelouse du jardin ; on ne peut se reposer ; les secousses, bien quamoindries, du tremblement de terre continuent : on en a compté 323 aujourdhui... Le ciel est toujours rouge ; le feu ne sarrête pas dans son uvre dévastatrice ; notre église, recouverte encore de son manteau rouge, paraît être éclairée par des feux de bengale. La croix domine cette mer de feu : seule elle est le gage de notre espérance.

    Les Dames de Saint-Maur sont surtout très soucieuses ; leur école est-elle déjà la proie des flammes ? Elles prient et essaient de se reposer un peu, assises sur des bancs. Une grande consolation leur est apportée vers minuit. Un chrétien des environs est venu leur annoncer que le feu sest arrêté non loin de leur école et que tout danger semble écarté ; un rayon de joie illumine ces visages attristés.

    Dès le matin les bonnes Surs se hâtent de regagner leur demeure que le tremblement de terre et lincendie ont épargnée. Leur chapelle seule, démolie, reste là pour leur rappeler la catastrophe qui vient danéantir la capitale.

    LUNDI, 3 septembre. Lincendie sera bientôt obligé de sarrêter faute de combustible, à moins quil ne tourne vers les hauteurs.

    On dit que la ville de Yokohama est complètement détruite et que le désastre est plus grand quà Tôkyô ; toute la côte, de Yokohama a Numazu, a énormément souffert et la destruction est très étendue... Nous navons pas dautres nouvelles... Que sont devenus nos confrères de Yokohama, et nos postes de ces parages ?... Le P. Mayet va essayer de se rendre à Yokohama pour savoir quelque chose ; mais les chemins sont-ils praticables ? Les ponts, paraît-il, sont emportés un peu partout. Il se décide à partir en bicyclette...

    Le P. Lissarrague va voir les ruines de son poste... il pousse jusquau poste de Honjo : le feu a tout nivelé ; il ne reste plus rien. Sur une pierre, il voit écrit : P. Honjô sain et sauf ; réfugié à la campagne... Nous apprenons cela avec plaisir, car le quartier de Honjo est celui qui a le plus souffert ; les victimes ne peuvent se compter, les cadavres jonchent les chemins cest pire quun champ de bataille On avait raison de craindre pour la vie du P. Honjô. Remercions Dieu de lavoir conservé...

    Je songe toujours à faire parvenir des nouvelles à Monseigneur, mais mes efforts sont vains... Sait-il déjà quelque chose ? Quels soucis doit-il avoir à notre sujet !

    La journée se termine sans nous apporter du nouveau. La nuit arrive avec sa tristesse et son obscurité nous navons plus les lueurs de lincendie... Le bruit court plus que jamais que les incendiaires représentés par les Coréens et les communistes japonais cherchent à détruire ce qui a résisté au désastre... Un triste sentiment, un sentiment rien moins que chrétien les domine : la jalousie de voir de plus heureux que soi, de constater que des maisons restent debout alors que la sienne a brûlé, excite les curs et les pousse à tout niveler afin que tout le monde soit logé à la même enseigne Nous, chrétiens, nous ne pouvons pas comprendre un tel sentiment ; mais, dans les circonstances actuelles, quand on entend sur les lieux les conversations des sinistrés, on voit très bien ce que contient le cur humain qui na pas été pétri par la charité chrétienne. La veille simpose plus que jamais ; la garde civile est sur pied... même les enfants à partir de quinze ans montent la garde... Les secousses se succèdent (aujourdhui 181 secousses sont enregistrées) et la crainte de lincendie empêche de loger dans les maisons ; ici, comme partout, on couche encore à la belle étoile.

    A dix heures et demie du soir enfin, Mgr lArchevêque arrive à Sekiguchi... Le soir du 1er septembre, S. G. est arrivée à Chûsenji. En route Mgr a bien senti le tremblement de terre, mais il na pas pressenti quil ferait de si grands ravages... De ce côté-là, la secousse na pas été très forte... Le ciel rouge, le soir, a bien effrayé les gens de Nikkô : on a bien cru à un malheur, mais les communications étant coupées avec Tôkyô, on na pu savoir ce quil en était ; le bruit court cependant que la capitale est en danger... Monseigneur envoie un séminariste à Utsunomiya, espérant avoir des nouvelles par le P. Cadilhac, notre Vicaire général ; mais là comme ailleurs, on na que des rumeurs, sans aucune nouvelle exacte... A Nikkô, où se trouve lEmpereur, un aéroplane a porté quelques nouvelles, disant que Tôkyô est détruit... Monseigneur, le lundi matin de très bonne heure, quitte Chûsenji ; les trains ne marchent pas régulièrement, il ny a plus dhoraire ; les voyageurs sont innombrables ; ils se mettent où ils peuvent ; dans les wagons, au-dessus, au-dessous, sur la machine, partout où il y a quelque point où saccrocher. Le train sarrête à Kawaguchi, gare sur le bord de la rivière Sumida, aux portes de Tôkyô... Là, le pont du chemin de fer est coupé et le train ne peut aller plus loin... Monseigneur avec le P. Houtin et un séminariste qui a sa famille dans le quartier sinistré, sont obligés de venir à pied de Kawaguchi et faire ainsi près de quatre lieues, (16 kilomètres)... Déjà la ville est entourée de troupes qui font la garde et secourent de leur mieux la foule des réfugiés allant chercher leur salut à la campagne... Enfin après une journée de voyage, de quatre heures du matin à dix heures et demie du soir (voyage que lon fait en temps ordinaire en sept heures), Monseigneur arrive à lArchevêché. Il a bien eu des nouvelles tout le long de la route, mais des nouvelles contradictoires... On lui a même dit que le poste de Sekiguchi était détruit... Ce nest quen arrivant à Ikebukuro, à trois quarts dheure de Sekiguchi, quil a appris que le feu nous avait épargnés...

    MARDI, 4 septembre.On ne parle plus dincendie nouveau... cependant on craint toujours... Le ravitaillement commence à se faire... Les provisions ont manqué jusquaujourdhui... Notre boulanger a eu ses deux fours démolis par le tremblement de terre et il est impossible davoir du pain. Pour toute nourriture, nous navons eu jusquà maintenant que du riz non décortiqué et quelques pommes de terre. Il faut bien dire que lappétit avait presque disparu... Quant à la boisson, nous avons heureusement un puits à Sekiguchi ; il nous a rendu un service inappréciable, car les conduites deau ne seront pas rétablies dici longtemps et que ferait-on sans eau, ne serait-ce que pour cuire le riz ?... On a craint un moment la famine, mais il semble quelle sera évitée ; aujourdhui, nous commençons à recevoir des légumes ; le riz, bien que rationné, ne manque pas...

    Le P. Mayet revient ce matin dOmori où il a passé la nuit. (Ce nouveau poste se trouve entre Tôkyô et Yokohama). Il na pas pu aller jusquà Yokohama... A Omori, il a eu quelques nouvelles, hélas ! très mauvaises... Il a pu avoir une liste des étrangers qui se sont réfugiés à bord des bateaux en rade de Yokohama ; lAndré Lebon, des Messageries Maritimes, a le plus grand nombre de réfugiés... Sur cette liste, aucun missionnaire et seulement neuf Dames de Saint-Maur avec la Supérieure... Que sont devenus les absents ? La ville de Yokohama, nexiste plus, paraît-il... Le tremblement terre a renversé les maisons, même les mieux construites, et le feu sest déclaré immédiatement; la population de la ville est presque anéantie...

    Espérons toujours, mais nest-ce pas contre toute espérance ? Je vais à lAmbassade de France, porter la liste des réfugiés... Son Exc. LAmbassadeur est à Yokohama... De lAmbassade, il ne reste que le secrétariat ; la résidence de lAmbassadeur est réduite en cendres...

    Je passe ensuite chez les Marianistes, qui ont vu brûler leur école primaire, la plus belle école de ce genre à la capitale ; ils ont pu garder leur lycée, qui cependant a été, bien menacé. Leur maison dhabitation a souffert du tremblement de terre, mais elle nest pas inhabitable...

    De là je me rends chez les Dames de Saint-Maur, croyant porter un peu despoir à la communauté de Tôkyô. Je leur montre la liste des réfugiés à bord de lAndré Lebon, et quoique au fond du cur jaie bien des doutes, je leur dis que probablement il y a encore beaucoup de personnes qui nont pas pu aller au bateau, mais que ce nest pas une raison de croire quelles sont perdues... Avec cette liste, jai porté une lettre de Madame Sainte-Louise, Supérieure de la maison de Yokohama ; je nen connais pas le contenu ; je la remets à Madame Saint-François-Régis, qui louvre et la lit devant toute la communauté... Cruelles nouvelles !... Huit Surs européennes, deux japonaises, six pensionnaires européennes et vingt enfants japonaises ont trouvé la mort... Quelle hécatombe ! Je ne croyais pas porter un tel message... La plaie est faite... Je prie Dieu de consoler la communauté en larmes... mes paroles sont incapables de le faire... A Yokohama, au moment du tremblement de terre, la chapelle sest effondrée pendant que les Surs faisaient leur examen particulier ; les regrettées victimes sont tombées auprès du Très Saint Sacrement, leur sacrifice a été fait en union avec celui de Jésus-Hostie Les Marianistes, voisins des Dames de Saint-Maur, sont accourus ; ils ont fait leur possible et ont pu sauver quelques Surs, mais leurs efforts nont pas réussi à sauver tout le monde... Une des Surs criait sous les décombres : De leau, de leau ! ... On la fait boire, on sefforce de la retirer de dessous le tas de briques, mais elle est embarrassée par une grosse poutre... il faudrait scier, mais pas doutils... Une autre Sur : Laissez-moi ; occupez-vous des enfants ; sauvez-les !... Le feu arrive... il a pris à la cuisine... et les sauveteurs voient leurs efforts rendus inutiles... Recommandez-vous à Dieu ; nous ne pouvons plus rien, disent--ils en se séparant de celles qui vont être brûlées vives... Lincendie les oblige à séloigner de lautel où vont se consumer les victimes que le Bon Dieu sest choisies pour purifier et sanctifier la grande hécatombe qui va couvrir le pays de cadavres... Cruelle épreuve pour une communauté... Les belles uvres florissantes ont disparu sous les cendres avec leurs chères directrices... Dieu a daigné laisser à cette famille religieuse sa Mère Supérieure... Elle se trouvait à la maison de campagne avec un bon nombre denfants, pensionnaires ou orphelines... En apprenant les événements, elle se met en route et marche pendant quatre heures... elle ne peut atteindre la maison le soir même et passe la nuit dans le parc public... Le matin, elle se rend sur les lieux où brûle encore sa chère maison... on fait lappel et dix de ses chères Surs ne répondent pas. Du haut du ciel, elles prient pour celles quelles ont laissées ici-bas pour les pleurer...

    Ma triste mission achevée, je rentre à Sekiguchi, et ma nuit se passe à songer au drame qui sest déroulé dans cette ville où, à tant de fêtes et de plaisirs, vient de succéder une telle profusion de souffrances et de pleurs... (Aujourdhui 184 secousses.)

    MERCREDI, 5 septembre. Les chrétiens sinistrés continuent à gagner le centre de la Mission ; ils viennent à Sekiguchi, où ils trouvent un refuge et peuvent causer avec leur pasteur... Que de tristes histoires lon entend !... Que de choses consolantes aussi ! Quelques-uns sont sauvés presque miraculeusement... Ils sont sortis de la fournaise sains et saufs... Sans doute, ils ont tout perdu, mais la vie leur a été conservée.

    Dans laprès-midi, nous avons le bonheur de revoir le P. Honjô, prêtre japonais, curé de la paroisse de Honjo ; il a failli perdre la vie ; lincendie la chassé de son presbytère, il a fui et a dû passer sur une montagne de cadavres déjà calcinés, pour chercher un refuge chez un de ses paroissiens... Il revient, nayant pu rien sauver ; il est comme tous les antres confrères de Tôkyô... Beaucoup de ses chrétiens ont dû périr dans les flammes ou dans les eaux de la rivière...

    Aujourdhui, nous avons enfin des nouvelles de nos chers confrères de Yokohama... Un chrétien de cette ville a vu le P. Caloin, curé de la paroisse japonaise (paroisse Saint-Michel) ; le Père a pu se sauver, bien que sa maison se soit écroulée ; il est avec quelques-uns de ses paroissiens sur une colline des environs de Yokohama, où le feu nest pas arrivé...

    Le P. Lemoine, aumônier des Dames de Saint-Maur, a été enseveli sous les décombres de la maison et y est resté deux heures... Par bonheur, le feu de la cuisine sest éteint au moment du tremblement de terre et lincendie nest venu quassez tard... On a pu retirer le cher Père de lantre ou il était enfoui, et de suite il sest rendu à la maison de campagne des Surs... celle de Yokohama était en flammes...

    Le P. Georges Lebarbey, curé de la paroisse du Sacré-Cur (paroisse européenne) venait de rentrer de ville quand le tremblement de terre a eu lieu ; il était dans sa chambre ; il a dû être tué sur le coup. Le P. Lemoine, après être sorti de dessous les décombres, a cherché partout le cher Père ; il a appelé, mais il na eu aucune réponse ; toute la maison est effondrée et il ne faut pas penser à pousser les recherches plus loin, car lincendie, là aussi, approche...

    On a retrouvé les cendres du cher Père Lebarbey ; le corps était complètement calciné ; il ne restait que quelques ossements informes... Pauvre Père, il avait une dévotion pour la Bienheureuse petite Thérèse... sa sainte Protectrice a dû lui assurer une bonne préparation au sacrifice... Le bon Dieu la pris... Le cher Père eût tant souffert de voir sa chère paroisse européenne complètement anéantie... Ses paroissiens qui ont eu la chance dêtre sauvés sont partis pour Kôbe... Reviendront-ils jamais à Yokohama ?... Dieu ne sest pas contenté de frapper notre chère Mission dans ses biens, mais il a daigné aussi léprouver dans ses membres, et Il nous a enlevé un jeune missionnaire plein de vie et de santé, alors que le nombre des ouvriers apostoliques est si réduit... Que Sa sainte Volonté soit faite ! Le cher Père Lebarbey devait être prêt ; son sacrifice est un gage de renouveau catholique dans la ville de Yokohama. Il est tombé avec son église, la première église du Japon. Les voyageurs qui ont vu la belle église de la montagne avec ses deux flèches dominant le port, se rappelleront la Procure de Yokohama ; mais sils repassaient maintenant, ils ne verraient que des murs écroulés, des masses de terre éboulée et des monceaux de briques...

    A Yokohama encore, les Missions-Étrangères ont fait une douloureuse perte. Le P. Olivier de Noailles, Procureur de la Mission de Hakodate, qui résidait à Yokohama, a été enseveli sous les décombres de son habitation. Le feu a fait son uvre après le tremblement de terre et avec le Procureur a fait disparaître tous les papiers de la Procure de la Mission de Hakodate... Les deux Missions qui autrefois nen faisaient quune, celle du Japon Septentrional, ont été de nouveau réunies dans le sacrifice... Les matelots français qui se trouvaient à Yokohama ont découvert les restes du cher Père de Noailles, qui iront reposer à Sendai, le centre de la Mission...

    On dit que la côte de Kamakura a beaucoup souffert, mais on na pas encore de détails. Plusieurs Princes ou Princesses y ont trouvé la mort... Que sont devenus nos postes de la côte ? Le titulaire des postes de Kamakura, Odawara et Yokosuka, le P. Demangelle, se trouvant à Sekiguchi, le 1er, a évité un grand danger, mais il est très soucieux... Des chrétiens de ses postes portent heureusement des nouvelles... Le feu na pas visité églises ou résidences, mais le tremblement de terre a tout renversé ; dans chacun de ces postes tout est à refaire ; les maisons sont inhabitables... On peut dire que ces postes sont détruits...

    Le bilan des pertes de la Mission grossit de jour en jour...

    JEUDI, 6 septembre. Je puis sortir aujourdhui, et vais faire un pèlerinage sur les restes de nos églises détruites. Je pars avec le P. Honjô... Nous passons dabord au parc dUeno ; de là on a vue sur la ville. De cette colline on peut se rendre compte de létendue de la catastrophe... De quelque côté que lon regarde, cest la désolation ; de ci de là on aperçoit quelques cheminées ou quelques pans de murs noircis... A côté, cest la plaine immense, dévastée, recouverte de décombres, en certains endroits encore fumants, plaine sétendant jusquà la mer... Quel champ de bataille !... Il faudrait des mois aux hommes faisant la guerre, pour produire de tels ravages... il a suffi de deux minutes de tremblement de terre pour réduire en cendres les habitations de près de deux millions dhommes, et en faire mourir plus de 130 mille à Tôkyô seulement...

    Dans la grande gare dUeno, la gare du Nord de Tôkyô, brûlent encore les wagons... Je pars de là pour le poste dAsakusa. On croirait traverser le désert. Les cendres de limmense brasier sont emportées par un vent brûlant qui ne trouve plus dobstacles sur cette immense plaine nivelée... Impossible de dépeindre le tableau que jai sous les yeux...

    Jarrive à lendroit qui fut le poste dAsakusa ; deux pans de mur des bas-côtés et le mur de labside avec son grand vitrail montrent bien où se trouvait léglise Saint-Paul ; à côté, le soubassement du parloir des chrétiens, tout en pierres, reste encore... En dehors de cela, seule la cheminée du presbytère domine le terrain couvert de décombres et de débris. Ce poste, que jai vu florissant avec plus de 400 communions le jour de Pâques, est complètement détruit... Que seront devenus les paroissiens ? Reviendront-ils tous au nid ? Cependant non loin de là restent deux pâtés de maisons curieusement conservées... Quelques chrétiens ont ainsi été sauvés et cela servira à recommencer la vie paroissiale, le soubassement du parloir restant pourra servir dabri ; il suffira de mettre quelques feuilles de zinc comme toiture et cela fera une baraque de première qualité.

    Du poste dAsakusa, je me dirige vers celui de Honjo... Cest ici surtout que je commence à comprendre létendue du désastre qui a passé par là... Dans le canal, je vois les premiers cadavres emmenés par les eaux noires ou rouges... Un peu plus loin, je passe tout près dun jardin public... Des monceaux de ferrailles empêchent la circulation... restes dautomobiles, de bicyclettes, de chars à bras, etc... La foule sest précipitée dans ces jardins, croyant être à labri, et elle a été prise comme dans un piège... Le feu a bien trouvé là ses victimes et la montagne de cadavres qui cache le tronc des arbres calcinés fait penser à la souffrance qui a dû accompagner lagonie de ces êtres humains... A 200 mètres de là, cest la grande rivière de Tôkyô, la Sumida, avec un grand pont de fer, dont une partie du trottoir sest effondrée... De quelque côté que je regarde sur la rivière, je vois des cadavres roulés par les eaux, quelques-uns à moitié brûlés, les autres gonflés ; cest le sixième jour depuis leur mort Je ne parle pas de lodeur qui se répand partout, elle est insupportable...

    Non loin de la rivière, le P. Honjô me conduit vers un endroit je ne connaissais pas encore ; cétait un terrain vague, de plus de sept hectares, autrefois occupé par lintendance militaire et actuellement presque inemployé... On préparait cependant sur ce terrain la construction dune école primaire... Cest là quau moment de lincendie qui a suivi immédiatement le tremblement de terre, se sont réfugiées plus de 100 mille personnes... Qui eût pu croire que sur cet immense terrain on fût en danger... Les fuyards, chacun avec ce quil a voulu conserver de son avoir, sont venus chercher là un lieu de refuge et de repos. Hélas ! tout le quartier est en feu... La chaleur, devenant trop forte, en fait partir un grand nombre ; ils vont chercher ailleurs, mais pour beaucoup il est trop tard... Ceux qui restent se rapprochent du centre du terrain vague, afin déviter la chaleur du brasier environnant ; quelques-uns se mettent dans le petit canal qui longe ce terrain pour atténuer limpression de chaleur...

    Alors se déroule un drame que même ceux qui y ont assisté ne peuvent dépeindre... Cette foule espère encore échapper aux flammes qui des quatre côtés éclairent cette immense scène... Le feu emmené par le vent dans toutes les directions, recouvre dun manteau de pourpre tous ces êtres humains réunis là et comptant encore sur le salut quils appellent de tous leurs vux... De temps en temps le manteau de feu sabaisse et la crainte sempare de tous les curs Des étincelles quon sefforce déteindre sont suivies de beaucoup dautres. A la fin, elles mettent le feu aux paquets que les fuyards ont apportés, surtout aux couvertures japonaises remplies de ouate Le bûcher est allumé et les victimes nont plus quà se préparer à la mort... Spectacle indescriptible !... La foule forme des groupes en cercle, sappuyant les uns contre les autres, pour laisser passer le feu qui consume le petit avoir dun chacun... Hélas ! le feu ne contente pas de cette proie... il en cherche une autre, une proie vivante, et il commence à sattaquer aux habits des pauvres victimes Cest fini... dans une demi-heure, il ne restera plus sur cette immense place, que des morts ou des demi-brûlés... La police a donné comme chiffre celui de 32.816 cadavres recueillis sur cet immense charnier... Ce chiffre est certainement au-dessous de la réalité ; il est si difficile de compter quand le feu a passé par là !...

    Sur ce champ de la souffrance, à quoi ont pensé les païens ? Pauvres âmes, aucune consolation nest venue adoucir leur sacrifice. Seul lespoir dun salut possible a pu rendre leurs derniers moments moins douloureux puis ça été le désespoir, la dernière lutte contre la destinée... Les cris, le brouhaha ont été vite étouffés par lasphyxie et les flammes.

    Cependant au milieu de cette multitude, dans ce brasier, le plus grand sans doute dans lhistoire du monde, Dieu a été adoré, aimé et prié. Beaucoup de chrétiens sétaient réfugiés là ; plusieurs ont pu se sauver et cest par eux que nous avons ces détails... Le nombre de ceux qui y sont restés est inconnu et il le sera toujours... Il y en a eu plus dune centaine... Ils avaient tous leur chapelet et, quand ils ont vu que tout espoir de salut était perdu, ils se sont mis à genoux et ont invoqué Notre-Dame de la Miséricorde. Cest dans cette position que la plupart, purifiés par le feu, ont rendu leur âme à Dieu.

    Un chrétien qui sétait réfugié là, gardant sa présence desprit, couché figure contre terre pour ne pas être asphyxié, a rampé jusquà une flaque deau qui se trouvait à quelque distance et a pu baptiser une trentaine denfants sur le dos de leur mère... De ce foyer de mort sest envolée une phalange de petits anges, qui intercèdent auprès de Dieu, en priant pour leur sauveur, et obtiendront la résurrection des uvres catholiques de Tôkyô... Le chrétien qui leur a ouvert le ciel a pu sortir lui-même du milieu des cadavres avec seulement quelques brûlures à la tête...

    Un autre chrétien était avec sa mère, son petit enfant et une vieille chrétienne... Dans la cohue, il a perdu la vieille chrétienne qui portait lenfant ; il est resté auprès de sa mère malade, espérant la sauver... Avec elle il récite le chapelet, puis, quand il voit que le salut est devenu impossible, il dit à sa mère : Maman, je crois que nous allons mourir ; préparons-nous à la mort, récitons un acte de contrition, puis nous nous séparerons... Ce serait trop cruel de mentendre crier dans lagonie, et pour moi je ne pourrais supporter dentendre vos gémissements... Séparons-nous ; nous nous retrouverons au ciel... Le feu vient et fait la séparation lui-même... Le jeune homme est resté au milieu du feu, récitant son chapelet... cinq fois de suite il a tressé la couronne mariale... Une blessure reçue à la tête couvre son visage de sang et obscurcit ses yeux... Le feu atteint ses oreilles, son nez, ses cheveux, ses bras... Il se badigeonne la figure et les bras de sang et de sable, pour arrêter laction du feu... Il ne voit plus rien... Il songe à se jeter dans le feu pour y trouver la mort, mais, se dit-il à lui-même, ce serait un suicide... Les Martyrs lont fait, cétait pour la Foi. Cela nest pas mon cas... Il attend la mort, il lappelle, car il fait si chaud. Plus que les brûlures, la chaleur le fait souffrir... La mort cependant ne vient pas. Des pieds à la tête, il est couvert de brûlures. Le feu sest éteint autour de lui... Il cherche sa pauvre mère ; il ne peut reconnaître le cadavre, pas plus que celui de la vieille et celui de son enfant... Le voilà tout seul ici-bas...

    Un vieux chrétien fuyait avec ceux de sa maison ; son âge ne lui permettant pas de se presser, il sadresse à ceux qui laccompagnent et leur dit : Laissez-moi tout seul ; fuyez, vous autres ; il ne faut pas que vous périssiez à cause de moi... Je ne puis pas aller plus loin je mourrai ici ; au revoir au ciel ! et sasseyant, déjà entouré par les flammes, il congédie du geste ceux qui étaient avec lui. Une croix et sur la poitrine, les bras croisés, il attend avec une entière résignation la mort quil a choisie pour lui... Ses compagnons sont sauvés ; lui, il est parti pour léternelle patrie, dont il a enseigné le chemin à tant dâmes pendant la plus grande partie de sa vie, car il avait, en effet, rempli les fonctions de catéchiste pendant longtemps, à Honjo même

    Ainsi, au milieu de la multitude païenne sacrifiée, Dieu sest choisi des âmes simples et droites... Il a voulu sanctifier lholocauste en y répandant les pleurs et la charité chrétienne avec lencens de la prière et de la résignation... Nos chrétiens pourront aller prier sur le lieu de cette douloureuse hécatombe et y prendre une grande leçon de détachement, de résignation et de dévouement...

    Je ne puis me retenir daller voir ce charnier lodeur est insupportable... Je récite un De profundis pour les braves chrétiens qui sont morts là, puis je continue mon chemin, essayant de me représenter la scène de limmolation des milliers de victimes dont je viens de voir la montagne de cadavres...

    Me voilà près qu poste de Honjo. Le nouveau bureau du téléphone, grand bâtiment en ciment armé, reste seul debout dans limmense steppe qui se déroule sous mes yeux... Mais il na plus de fenêtres et les taches noires qui salissent les ouvertures, montrent bien que le feu a aussi passé par là... La pluie nous force à entrer ; il reste encore une partie du toit, en ciment... Sous le porche, il nous faut fouler une quinzaine de cadavres pour passer...

    Tout à côté de ce bureau se trouve léglise des 26 Martyrs Japonais ; dès que la pluie a cessé, je vais avec le P. Honjô voir les ruines de sa chère église quil a construite avec tant de peine... Elle a été bénite en 1919, et les ouvriers travaillaient encore à achever les derniers ornements. Le pauvre P. Honjô avait reçu de nouvelles statues de France et devait les bénir le dimanche, 2 septembre ; les préparatifs étaient faits... Et voilà que la veille de ce jour, quil avait attendu avec impatience, le feu est venu tout détruire... Quelle désolation !... De cette grande église il ne reste que les colonnes en ciment armé du péristyle... en dehors de cela, un tas de décombres. La guerre même naurait pas fait tant de ravages... Le P. Honjô retrouve son fer à hosties : cest probablement la seule chose qui pourra encore lui servir... Cest un gage de résurrection. ... Le Sacrifice ne sera pas interrompu...

    Au retour, je vois le pont de Umayabashi, sur la Sumida, qui a été, plus que dautres, loccasion dune mort terrible pour beaucoup. Ce pont en fer a servi de refuge à des milliers de personnes, qui espéraient fuir là lincendie qui les avait chassées de chez elles... Malheureusement, là comme partout, le feu a pris aux paquets, et le pont a pris feu ; les traverses du tramway ont brûlé ; le ciment qui les entourait, est tombé dans la rivière, et il nest resté que les rails... Tous ceux qui étaient réfugiés là ont trouvé la mort également dans la rivière... Il est resté un bout du pont aux extrémités, et la foule des fuyards voulant profiter du pont, et ne sachant pas quil est brûlé au milieu, presse de toutes ses forces... cest la cohue, la panique et ceux qui sont en avant, tombent chacun à son tour dans le vide... Cest la poussée vers la mort... Combien de milliers sont tombés dans cet endroit ? aucune statistique ne pourra le faire connaître... Le courant de la rivière et la marée ont caché dans les profondeurs de la mer les restes de ceux qui ont péri en ce lieu...

    Deux heures de marche pour retourner à Sekiguchi ; je traverse de nouveau le désert et marrête un petit instant devant ce qui fut léglise de Saint-François-Xavier et lécole des Surs de Saint-Paul de Chartres... Là, le feu na pas été moins impitoyable quailleurs. De la nouvelle église de Kanda, construite depuis lincendie de 1913, il ne reste guère que deux pans du mur de la façade... De lécole, également quelques pans de mur et de grandes cheminées... Cependant, au milieu de la cour, la belle statue de sainte Jeanne dArc est debout, son oriflamme élevé vers le ciel... Comme au jour de son sacrifice son âme séleva du. bûcher, triomphante, son image est restée debout au milieu du brasier ; elle domine encore les décombres comme gage de limmortalité dé lEglise catholique...

    Je rentre au bercail que Dieu dans sa bonté nous a conservé à Sekiguchi et, toute la nuit, je revois les lieux que jai visités aujourdhui et me demande comment la Mission pourra réparer les pertes quelle vient de faire... Mais confiance ! Dieu est avec nous et nos chères victimes prient pour nous

    La ville est en état de siège ; on parle encore dincendiaires, mais nous sommes bien gardés... Le ravitaillement se fait aussi plus régulièrement... Les sinistrés qui ont pu revenir sur lemplacement de leur ancienne résidence, commencent à élever des baraques, quelques planches demi-brûlées et quelques feuilles de tôle recueillies sur le terrain, servant dabri... Tôkyô sera reconstruit et restera la capitale du Japon... Le bruit a couru que la capitale serait transférée à Kyôto ou Osaka, mais un Rescrit de S. M. lEmpereur, mettant fin à ces bruits, a invité tout le pays à unir ses forces pour refaire Tôkyô plus beau et plus grand quauparavant...

    Je termine là ces quelques notes écrites à la hâte, dans ces tristes circonstances... Je nai pu donner quune petite idée des événements de ces jours derniers, mais je ne me sens pas la force dinsister sur cette phase si douloureuse de lhistoire de notre Mission... Cest le réveil après un long cauchemar... Le Bréviaire nous faisait lire cette semaine le livre de Job... Quelle coïncidence !... Notre Mission nétait pas riche, loin de là ; mais les uvres étaient florissantes et lavenir promettait beaucoup... Et maintenant tout est détruit... Il ne reste plus que quelques postes qui naient rien éprouvé... La majorité de nos églises a disparu, et les chrétiens ont fui en grand nombre à la campagne, en attendant que Tôkyô se relève...

    Nous voilà à une époque de recommencement. Daigne le Bon Dieu nous aider à relever les ruines, nous donner les secours et les forces nécessaires pour ce dur travail... Après une telle épreuve, les bienfaits du Ciel ne peuvent se faire attendre... Il faut croire que le cur japonais sortira de sa léthargie... il verra la faillite du matérialisme... Beaucoup de païens disent que la cause dun tel malheur doit être attribuée au luxe qui a gâté le peuple... Cest une punition venue du Ciel, disent-ils... Ne se rapprochent-ils pas de nous en sexprimant ainsi ? Que de ce vaste champ de mort que sont devenus la capitale, Yokohama et les pays sinistrés, sorte la vie ; que le feu surgisse des cendres, je veux dire le feu de la Vérité et de la Charité, pour remplacer la glace du matérialisme qui avait pétrifié la société japonaise dans toutes ses classes...

    Que nos frères catholiques aient pitié de nous et nous aident à recommencer le travail de la conversion de la capitale du Japon, afin que de là parte la Lumière dans tout le pays. Plus que jamais la conversion de ce cher pays a de limportance pour la gloire de Dieu et le bien de la Sainte Eglise.

    Joseph FLAUJAC
    Missionnaire de Tôkyô.

    1923/708-728
    708-728
    Flaujac
    Japon
    1923
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