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Le Bouddhisme et lAme indienne

SOMMAIRE du no 32 Août 1924 Le Bouddhisme et lAme indienne (H. BAILLEAU)481 Les séminaires dans nos Missions. Au Kouytcheou (fin) (J. CHAMPEYROL)494 Un Pionnier de la Brousse laotienne. Le Père Xavier Guégo (suite) (C. DÉZAVELLE)501 La conversion dun village au Tonkin Maritime512 Chronique des Missions et des Etablissements communs. Nécrologe522 BULLETIN de la Société des MISSIONS-ÉTRANGÈRES DE PARIS 
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    SOMMAIRE
    du no 32 Août 1924

    Le Bouddhisme et lAme indienne (H. BAILLEAU) 481
    Les séminaires dans nos Missions. Au Kouytcheou
    (fin) (J. CHAMPEYROL) 494
    Un Pionnier de la Brousse laotienne. Le Père Xavier
    Guégo (suite) (C. DÉZAVELLE) 501
    La conversion dun village au Tonkin Maritime 512
    Chronique des Missions et des Etablissements communs.
    Nécrologe 522



    BULLETIN
    de la Société des
    MISSIONS-ÉTRANGÈRES DE PARIS

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    3e ANNÉE Nº 32 AOUT 1924
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    Le Bouddhisme et lAme indienne

    Quoiquen disent les disciples de Bouddha, la doctrine de leur Maître nest pas de tout point une doctrine originale, dont il aurait fait la découverte au pied de larbre sacré ; il lavait entendue dans les différentes écoles quil avait fréquentées avant daller sasseoir à lombre de cet arbre, et, tout incomplet que soit le résumé que nous venons den donner, il suffit pour se rendre compte des nombreux emprunts faits par le Réformateur à la philosophie des écoles hindoues. Bouddhistes et hindous, les uns et les autres ont façonné lâme indienne, ils ont travaillé de concert à sa formation ou plutôt à sa déformation ; mais, par le bouddhisme, les enseignements des philosophes de lInde ont été transportés dans tous les pays de lExtrême-Orient, et cest à ces enseignements quil faut, sans doute pour une très grande part, attribuer cette mentalité faite de fatalisme et de pessimisme, mentalité qui est celle de presque tous les peuples de lOrient.

    A ces philosophes qui sont venus il y a plus de 2500 ans plaider la cause du désespoir et de la mort, demandez, en effet, quel est le prix de la vie, si la vie est bonne ou mauvaise, si la somme des maux sy trouve supérieure à la somme des biens, si la souffrance y tient plus de place que la jouissance, si, malgré les maux qui abondent dans la vie, nous pouvons lui donner une valeur ou si, en définitive, la vie na en soi aucune valeur réelle. Pour nous répondre ils se perdent dans les arguments les plus subtils ; ils analysent une à une les idées partielles contenues dans lidée générale de la vie et, pressés de conclure, ils nous disent quen soi la vie est une chose mauvaise : mauvaise parce que la somme des maux lemporte sur la somme des biens, mauvaise parce que la douleur y tient plus de place que le bonheur, mauvaise parce que la vie elle-même étant causée par le karma, qui est mauvais, les actes de la vie ne dépendant pas de notre volonté, tuais dune cause nécessaire et aveugle, le karma, quoi que nous fassions il est impossible de lui donner une valeur morale ; la vie est mauvaise, car elle ne vaut pas pour lusage que nous en pouvons faire, niais par la nature même quelle a reçue du karma ; mauvaise enfin, et tellement mauvaise que pour nous le bien suprême repose, en dernière analyse, sur la destruction même de la vie, soit par limmersion dans le Grand-Tout, soit par lentrée dans le Nirvâna, lequel nest autre que lanéantissement pur et simple.

    A cette idée nous ramènent sans cesse les Vedas des brahmes et les Pitakas des bouddhistes. Répétée sous les formes les plus variées pendant plusieurs dizaines de siècles aux habitants de lInde, cette idée a créé dans toute la Péninsule comme une atmosphère chargée dun lourd pessimisme qui nous oppresse, elle a fini par changer laspect des objets, et un des plus beaux pays du monde se montre à nous sous les couleurs les plus sombres.

    Ce pessimisme de lInde a été décrit par M. André Chevillon dans une page magnifique. Je la transcris tout entière, car elle me paraît exprimer avec beaucoup dexactitude les idées dont il est ici question.

    Dans lInde la réaction générale à la vie sest toujours faite en douleur. Dans le triangle de cette vaste péninsule, tout entière située dans la zone torride, où des races, séparées du reste de lhumanité, soumises à de si puissantes influences physiques, se sont développées à part et comme en vase clos, le pessimisme est familier comme les famines, endémique comme le choléra. On le reconnaît au ton de la vieille littérature, à lappétit du néant qui sy exprime du fond de lêtre, avec quelle ardeur de soupir ! comme on le devine encore aujourdhui à la morne langueur des yeux de ténèbres, à la fatigue, à lennui morne des physionomies détendues. LEuropéen a vite le sentiment dy voyager à travers une nappe flottante dennui et de tristesse, étrangement mêlée à la couleur éclatante des costumes, à la splendeur des parures et du décor ; tristesse sous la torpeur et le feu du ciel, au sein dune nature disproportionnée à lhomme ; tristesse de la caste où lHindou est inexorablement enfermé, condamné à tourner de père en fils, dans le cercle sans issue du métier ; tristesse des inéluctables traditions qui davance règlent les détails de la vie ; tristesse surtout des cultes absorbants et compliqués, des noirs cultes démoniaques, des religions monstrueuses, dont les molles cervelles imaginatives sont véritablement frappées, qui les mènent par lobsession, font de lInde une possédée, la monomane hallucinée du rite. Tristesse de la vie, répète lInde depuis ses origines, et, par le rêve, par la spéculation, par lextase, par lhypnose, lhébétude systématique, livresse, lopium, lorgie mystique, qua-t-elle fait que tâcher à fuir la vie ? Quelle félicité a-t-elle promise à lhomme que de sen évader tout à fait, de ny jamais revenir, de nêtre jamais repris par la roue des transmigrations, de se fondre enfin dans lêtre ou le néant ? Le bouddhisme est une méthode accessible non pas seulement aux brahmines, mais à tous les hommes, une calme méthode pour atteindre à cette perfection. Ni dieu, ni âme, ni matière, dit-il, rien que des composés, des skandas, tout étant semblable à lécume, semblable à une bulle deau, sans essence, sans permanence, sans moi, changement, souffrance, illusion, Anesha, Dokka, Anatta, comme laffirme la sempiternelle formule que bourdonnent en ce moment tant de lèvres au pied de ces images. Mais le salut est possible, et cest la bonne nouvelle apportée par Bouddha. Hors de la réalité-mensonge, hors du devenir-souffrance, il est des sentiers. Que lhomme sapplique à se déprendre des choses, de soi-même, quil sentraîne aux disciplines, à la retraite monastique, quil supprime en soi le désir, aiguillon de la vie, force par laquelle le composé vivant, ce tourbillon, transmet en se défaisant son mouvement au nouveau composé, qui, héritier de son mouvement (karma), nest que lui-même sous une forme différente, et voilà lhomme sauvé. Maître de soi, vainqueur du vouloir vivre, du principe qui lassemble et le fait renaître, affranchi de légoïsme comme de lillusion, dédié à ce qui nest pas lui, charitable, il monte vers létat suprême où le quittent enfin tout sentiment dindividualité, toute idée, toute conscience de quoi que ce soit. Comme un nuage qui se résorbe insensiblement dans luniversel azur, il sévanouit alors de cet évanouissement qui ne laisse absolument rien subsister. (Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1903, p. 846.)

    Le rôle de lignorance. Mais, pour sortir de la vie, quel moyen nous propose le bouddhisme ? Il faut, nous dit-on, arrêter laction du karma en le supprimant lui-même. Mais encore, ce karma, qui nest autre chose que lagrégat de nos actions, jusquoù remonter pour en trouver lorigine ?

    En dautres termes à quel principe premier faut-il attribuer ce besoin dagir que nous sentons en nous-mêmes ? Cest au désir quil faut lattribuer ; et remarquons en passant que Bouddha donne à ce terme désir le même sens que lécole sensualiste ; il explique par les sensations lorigine de toutes les idées. Si, continuant notre recherche, nous demandons doù naît en nous le désir, on nous dit quil prend son origine dans nos perceptions du monde extérieur et lon ajoute que celles-ci nous induisent en erreur. Cest donc lignorance qui est la source de nos désirs.

    En dernier ressort pour les bouddhistes comme pour les hindous, lignorance est loccasion première de la vie : delle vient notre perception dun monde extérieur, de cette perception naissent nos désirs, de nos désirs nos actes, dont lensemble constitue notre karma ; notre karma forme notre vie, et la vie, cest le mal. Pour les uns comme pour les autres lignorance est donc bien

    Ce pelé, ce galeux, doù nous vient tout le mal.

    Et Bouddha de nous expliquer la nature des illusions dont lignorance fait de nous les victimes. Reprenant la théorie des philosophes sur la subjectivité du monde extérieur, il nous affirme et sefforce de nous démontrer que la vie nest quun songe prolongé. Ecoutez le raisonnement que tient à ce sujet un professeur à son élève : Au milieu dun profond sommeil un homme a rêvé quil se battait contre son ennemi ; quand viendra pour lui le réveil, peut-être se souviendra-t-il davoir vu cet adversaire en songe ; croira-t-il pour cela à lexistence de cet ennemi ? Pensera-t-il que réellement il a livré un combat ? Et le disciple de répondre : Non, certes, il ne le pensera pas. Sil en est ainsi, reprend le maître, serait-ce le fait dun homme sensé que de croire à lexistence de cet ennemi, à la réalité du combat livré par lui à cet ennemi au milieu de son rêve ? Non, cela ne serait pas le fait dun homme sensé. Et le maître de conclure: Et pourquoi non, sinon parce que les ennemis entrevus par nous dans nos rêves nexistent pas dans la réalité. Il ny a donc pas eu de lutte, et pourtant celui qui éprouvait le rêve était bien persuadé quil combattait ; même à son réveil il en éprouve encore de la fatigue. Ainsi en est-il de linsensé, de lignorant, quand de ses yeux il perçoit des formes désagréables, persuadé quelles existent réellement : il ressent pour elles de laversion, se met en colère et fait des efforts pour les mettre en fuite et les écarter de lui (Sikha, 253).

    Afin de prouver à son élève que tout nest quillusion, le Maître continue la série de ses exemples : illusions, les éléments dont nous disons quest formé lunivers ; illusions, les formes dont nous paraissent revêtus les êtres matériels : le Maître nenseigne-t-il pas quelles ne sont que de simples phénomènes produits dans notre esprit ; illusions, nos sensations : quel point de contact y a-t-il entre nos sens et les objets de nos sens ? illusions, lessence des êtres : nous savons par Bouddha quon ne peut lexprimer par des mots ; or comment croire à lexistence de ce qui ne peut être dans la langue rendu par aucun terme ? illusion, la pensée de lhomme : sur quoi porte-t-elle en effet ? Sur le passé ? Mais ce qui est passé nest plus ; sur le présent ? Mais le présent nest quun point imperceptible reliant le passé au futur, une chose qui nest plus à une autre qui nest pas.

    Mais, reprend lélève, sil en est ainsi, si tout est illusion, si tout nest que néant, pourquoi le Bouddha nous enseigne-t-il que toute chose a un commencement et toute chose a une fin ? Ce qui nest pas na pas eu de commencement et comment pourrait-il avoir un terme? Voici la réponse à lobjection : Le Maître a voulu employer les expressions des hommes ; ils croient à lexistence des êtres ; pour eux tout être a eu un commencement et tout être doit finir. Le Bouddha, dans sa grande pitié pour les humains et afin dêtre compris par eux, est venu leur parler, leur dire que toutes les choses ont une origine et quelles auront un terme, mais lui, qui connaît tout, il sait bien que cela nest pas... (id. 263).

    Et non seulement lignorance nous induit en erreur en nous faisant prendre pour des réalités ce qui nest que néant, mais cest elle encore qui nous trompe sur la nature de notre moi. Nous avons vu les idées du bouddhiste sur lindividualité. Que fera-t-il pour se défaire de cette idée du moi ? Ecoutons à ce sujet les réflexions que fait un vrai bikshou sur le point de se retirer dans la solitude des forêts afin dy mener la vie danachorète : Au moment daller dans la forêt chercher le calme de la solitude, il me faut renoncer à toute attache, à toute idée, à toute recherche du moi, à toute affirmation du moi individuel, à toute hérésie que renferme la croyance au moi ; si je mappuie sur mon moi individuel, si je mingénie et si je cherche à protéger un moi individuel, mon séjour dans la forêt ne me sera daucune utilité.. Et, de même que ni les herbes, ni les fleurs, ni les plantes, ni les arbres, néprouvent aucune appréhension, ne connaissent ni la crainte, ni lépouvante, de même le bikshou devra se rendre insensible à la terreur, ne pas faire de son corps plus de cas que des plantes, ne voir dans ce même corps que lenduit dont on recouvre les murailles ou mieux encore lapparence irréelle dun moi illusoire.

    Comment y parviendra-t-il ? Par lacquisition de la science. La connaissance (vijnanam) nest-elle pas lopposé de lignorance (avijnanam) ? La grande affaire pour le bouddhiste est donc darriver à la conviction inébranlable que tout nest quillusion ; la méditation lui est indiquée comme le moyen dy arriver. Pour le bouddhiste qui veut parvenir à la perfection, la méditation devra être la principale occupation de sa vie.

    La méditation bouddhiste. La connaissance du néant de toute chose, y compris le sien propre, telle est la science que doit acquérir le disciple de Bouddha. Il ne sagit pas ici dune notion vague et imprécise, mais dune perception nette du non-être ; et, si le néant pouvait être lobjet dune vision, il faudrait dire de la connaissance qui est requise chez le bouddhiste quelle est la vision intuitive du néant. Elle se pourrait alors définir un acte réel par lequel lintelligence, on ce qui en tient lieu, ayant saisi le néant absolu dans son identité, sarrête et se fixe dans cet acte qui devient comme la contemplation du non-être.

    Il est aisé de saisir la différence radicale qui existe entre lhindou et le bouddhiste. Ils partent lun et lautre de ce principe que lignorance étant la cause de tous les maux, il faut la combattre et que, de tous les moyens, la méditation est le plus apte à nous faire acquérir la connaissance qui nous est nécessaire. Seulement sagit-il de lobjet de cette connaissance, quil soit védantiste ou quil soit yôgi, lhindou croit que lâme humaine est ou bien la divinité elle-même ou bien simplement une parcelle de la divinité ; cette divinité, il la prendra comme sujet de ses méditations, dans le but darriver à la connaissance de son identité avec lessence divine. Le bouddhiste, au contraire, ne croit ni à lexistence de lâme, ni à celle de la divinité ; il fera du néant le sujet de ses méditations et, renonçant à la prétention de devenir un dieu, il se fera du néant lidéal à atteindre.

    Mais il est difficile de parvenir à cette illumination quest lintuition immédiate du néant, plus difficile encore de se maintenir dans la contemplation de ce même néant, quand une fois on a pu le saisir. Si, en fait, une illumination soudaine et la persévérance dans cet état sont des privilèges dont furent gratifiés, daprès les premiers bouddhistes, leur fondateur et ses premiers disciples ainsi que les bienfaiteurs les plus insignes de lOrdre, il nen est pas moins vrai que, pour le commun des mortels, une longue préparation est nécessaire, des efforts continus sont requis, une grande application, ou plutôt une contention qui fatigue en même temps et lesprit et le corps, est exigée de celui qui veut parvenir à cette bienheureuse illumination.

    Quon lui donne le nom de méditation ou celui de contemplation, cet exercice est avant tout une concentration de toutes les forces de lintelligence sur lobjet dont il sagit dapprofondir le néant. Cet objet changera : le corps et les sens, lesprit et les idées, le monde extérieur et les êtres quil renferme, seront tour à tour soumis à la contemplation du bouddhiste ; ainsi quon effeuille les pétales a dune fleur de lotus, tout agréable quelle paraisse aux regards, le bikshou écartera successivement tous les semblants de réalité dont se recouvrent les objets. Ce travail de destruction, il doit le continuer sans relâche : Il ne sen détournera donc pas pour jeter sur sa demeure un regard tout chargé de regrets, il quittera sa maison, sen allant tel que senfuit le cygne dun étang desséché. Il sera du petit nombre de ceux qui nont aucun trésor sur la terre ; de ceux qui nont quun but : celui dacquérir la liberté que donne aux hommes la conviction de limpermanence et du néant de la vie ; de ceux dont les traces sont aussi difficiles à trouver sur la terre quil est malaisé de retrouver celles que laisse le sillage de loiseau qui senfuit dans les airs.

    Lintuition du néant de toute chose doit amener chez le bouddhiste lextinction du désir. Le désir dont il est question, cest sans doute la soif des plaisirs, linstinct de la conservation, la poursuite du succès, mais cest aussi le besoin dagir qui est naturel à lhomme. Quelles que soient les significations dominées à ce ternie, cest dans le désir, produit de lignorance. quil nous faut rechercher la source de nos maux, lorigine des misères dont souffre la pauvre humanité : Telle sétend la liane du malwa, tels se développent les désirs de lhomme : cest par eux que ce dernier passera dune existence à lautre ; ainsi le singe qui sen va à la recherche des fruits se trouve par son élan porté de branche en branche (Dharma, 334), et, de même que le moindre saillant dans la muraille sert de point dappui à la tige des lianes, de même sur les moindres apparences se fixent nos désirs ; si tu vois sélever en toi, ainsi que des lianes, les ombres du désir, hâte-toi, arrache-les jusquà la racine (349).. Sois détaché du passé, indifférent au présent, désintéressé de lavenir, alors tu seras libre, tu nauras plus à craindre de naissances nouvelles, tu ne reverras plus le temps de la vieillesse (348). Et le disciple alors, ainsi que Gautama son maître, pourra dire : Je sais, je connais ce quest toute chose, et sur toute chose je suis illuminé : me voici détaché, me voici purifié, je suis en liberté, car en moi jai tué tout désir (353)

    Il faut remarquer que le bouddhisme ne sen tient pas à la suppression des désirs mauvais, de ces désirs qui sont pour lhomme une entrave dans sa recherche du bien ; la suppression porte sur tous les désirs, sur lactivité elle-même. Cest parce quil est principe daction que le désir doit être détruit dans lhomme. Tout acte moral est un principe de mérite ou de démérite ; or nest-ce pas de la collection de ces mérites et de ces démérites quest fait notre karma, et nest-ce pas à notre karma que nous sommes redevables de ces séries dexistences remplies de tant de misères ?

    Pourtant il faut agir. Tant quil demeure en ce monde, se trouvât-il isolé dans la plus profonde solitude de la forêt la plus épaisse, le bikshou aura beau réduire le plus possible son activité naturelle, de létat dinertie il aura beau faire son état préféré, en certaines circonstances il nen sera pas moins dans lobligation daccomplir certains actes. Il agira donc, mais en se comportant de façon à nacquérir ni mérite ni démérite. Il agira, mais il évitera toute action morale, ses actes seront des actes indifférents. La vie est un songe, il agira ainsi que dans un songe. Quand il sera question dagir, il imposera silence à cette voix intérieure qui, sous le nom de conscience, lui commande ou lui défend daccomplir cette action parce quelle est bonne ou mauvaise, il éteindra le sentiment de son obligation. Puis, laction étant accomplie, peut-être la même voix pourra se faire entendre, essayer de lui suggérer que cest à lui, lagent, à répondre du bien ou du mal qui a put résulter de son action ; cette voix, quil ne lécoute pas, quil éteigne en lui le sentiment de la responsabilité ; est-il responsable de ses actes celui qui agit dans un rêve ? Si son action est bonne en elle-même, quil ne pense pas quil a un droit su bien qui en résultera, mais quil éteigne en lui la notion du mérite, comme il y doit éteindre la voix du remords, si laction posée a été une action mauvaise.

    Ayant de la sorte perdu la notion de lobligation, celle de la responsabilité, celle de la sanction, le fils de Bouddha sera heureux. Alors il jouira de la paix, de cette paix profonde que rien ne saurait troubler, de cette béatitude, de ce Nirvâna, qui nest autre que lanéantissement du moi !

    Tout le monde connaît lattitude classique du Bouddha plongé dans sa méditation. Lune de ses statues se trouve non loin de Kumbakonam, à Jeyankondachôlapuram, sur le bord dun bel étang, près de lendroit où la route fait une courbe avant de descendre en ligne droite vers les vallées du Coléron et du Kavéry, au sud. Le Bouddha fut sculpté dans un bloc de pierre grisâtre, il y a sans doute bien des siècles ; il est assis dans la position réglementaire, les deux jambes repliées sous le corps ; on le dirait embarrassé de ses deux mains, dont lune, celle de droite, se tend vers le sol, et dont lautre, ouverte à la hauteur de labdomen, semble attendre les aumônes. Les paupières sont fermées, mais pourquoi un éternel sourire semble-t-il errer sur les lèvres ? Sourire de dédain, sans doute, pour les vanités du monde dont il a reconnu le néant ; sourire de pitié peut-être, pour ces pauvres humains qui, passant affairés, sen vont le long du chemin, pour le cadavre quon emporte et quon va brûler non loin de là, pour les jeunes filles qui viennent en riant puiser de leau sous ses yeux ; ou bien sourire de satisfaction, car il est arrivé au terme, il y est parvenu après avoir parcouru des existences sans fin, des existences dont le nombre est plus grand que nest grand le nombre des gouttes deau dans létang de Jeyankondachôlapuram !

    La méditation de lhindou. Partant de ce principe que lignorance est la cause initiale de tons les maux, les bouddhistes prétendent arriver à la destruction de toute responsabilité ; les hindous tendent au même but en partant du même principe, mais en suivant une voie différente : tandis que les premiers ont fait porter toutes leurs méditations sur le néant de toute chose afin daller se perdre dans le non-être absolu, les seconds nont vu dans les créatures et dans les phénomènes du monde externe que les effets de lillusion dont ils étaient victimes ; ils ont concentré tous les efforts de leur intelligence dans la contemplation de la divinité, au sein de laquelle ils veulent aller se perdre et sanéantir. Cest bien ce qui ressort clairement enseignements de Sankara, cet interprète des Védas dont nous avons parlé plus haut.

    Même point de départ : lignorance est la cause de tous les maux : Quand je me trouvais encore dans les ténèbres de lignorance, je regardais lunivers entier comme possédant une existence réelle (La définition du moi, 152).

    Même conception de la vie : Le monde des phénomènes abonde en désirs comme en sentiments de répulsion ; regardons-le comme faisant lobjet dun songe véritable ; cet objet, nous le croyons réel pendant que nous rêvons, sa réalité cesse à notre réveil (Connaissance, 6).

    Quand en moi sest levé le soleil de la connaissance, je ne vois plus rien, cest vraiment prodigieux (Défin., 152).

    Même moyen pour arriver à la connaissance: Assis dans un endroit solitaire, délivré de ses passions, maître absolu de ses sens, lhomme devrait se livrer à la contemplation de lEtre infini, cet Etre avec lequel il est identique ; il ne devrait penser à rien autre chose (Connaissance, 38).

    Même anéantissement de la personne morale : Quand, au moyen de la connaissance, lâme est enfin arrivée à percevoir son identité avec lEtre suprême, elle perd conscience de toute chose, des objets internes aussi bien que des externes (Une Centaine de Strophes, 43). Tout en demeurant unie au corps, cette âme sélève bien haut par dessus la misère, lignorance et tons les obstacles ;... elle ne fait plus dacte de volition ; parvenue au quatrième degré, elle na plus ni mérite ni démérite, elle est devenue libre, même au sein de cette vie (id, 44).

    Et, par conséquent, même indépendance à légard des lois de la morale : Jai brisé les liens qui attachaient à mes actes les qualités de bien et de mal (Défin. 129).

    Du reste, comment pourrait se considérer comme liée par la loi du devoir une âme qui se reconnaît identique avec lEtre suprême : Je ne mincline pas devant les dieux. Celui-là ne salue pas les divinités qui est au dessus delles. Quand un homme est arrivé à ce degré. il ny a rien de prescrit pour lui et, sil se doit incliner devant quelquun, ce sera devant lui-même (Défin, 153).

    Le pays du rêve. Quand nous passons en revue ces différents systèmes de philosophie, dont les uns visent à lanéantissement de lhomme, les autres à sa déification, il est aisé de remarquer que les uns comme les autres font de la créature humaine un être indépendant de tout être supérieur ; quils enseignent pareillement que le salut de chacun ne vient pas dun secours extérieur, mais de lindividu lui-même ; que la perfection est uvre de lintelligence et non de la volonté ; et quand, à ces théories qui font de lhomme le centre de lunivers, nous voulons rechercher une cause première, une commune origine, il nous faut, par delà le Bouddha et son Nirvâna, par delà les Védas avec leur Moksha, remonter à la scène de la tentation dans le Paradis terrestre ; il nous faut entendre le tentateur qui, sous larbre au fruit défendu, sefforce déblouir notre première mère au moyen de ses fallacieuses promesses : Vous ne mourrez point, vos yeux seront ouverts et vous serez comme des dieux, sachant le bien et le mal ! (Genèse, III, 4-5).

    Aux peuples de lInde, pendant près de trois mille ans, on na cessé, sous une forme oit sous une autre, de répéter ces enseignements ; sous forme de symboles on leur a présenté ces idées dont ils ne pouvaient comprendre la nuageuse métaphysique ; dans ce quon leur représentait sous forme de symboles dune grossièreté parfois révoltante, les peuples ont vu et continuent de voir des réalités.

    Tous ces vieux maîtres dont lInde est si fière, quils soient bouddhistes ou védantistes, yogis ou chefs de quelque autre secte, tous ont contribué à obnubiler par leurs rêves lintelligence indienne et à briser chez les peuples la volonté, qui est le ressort de lénergie et le principe de laction ; à tous on pourrait appliquer ce quà la fin du siècle dernier écrivait un philosophe chrétien : ils furent des aveugles ou bien ils virent mal. I1 y a un certain usage de la lumière qui amène des lumières nouvelles, croissantes. Il y a un certain usage de la vue qui rend plus apte à voir. Il y a aussi un usage de la lumière qui en tarit la source, un abus de la vue qui la débilite et finit par la supprimer. (Le Prix de la Vie, p. 302). Ceux qui ont pris part à la guerre se rappellent leffet produit sur eux par la lumière des projecteurs : bien dirigée, cette lumière leur montrait le but à atteindre, en même temps quelle leur découvrait les moindres obstacles à surmonter ; mal dirigée, elle les aveuglait.

    Mal dirigée, la méditation des hindous, comme celle des bouddhistes, a rendu aveugles maîtres et disciples. A la lumière de la raison ils auraient pu connaître lexistence de la divinité, ils auraient pu se rendre compte des obstacles que lhomme doit surmonter pour arriver à une perfection conforme à la nature humaine, ils auraient ainsi préparé la voie à Celui qui devait venir pour être la lumière du monde et qui I devait pouvoir dire : Je suis la Voie, la Vérité et la Vie. Au lieu de cela ; ils ont concentré sur leur moi toutes les forces de cette même raison ; ne voulant pas reconnaître la véritable nature de lhomme, ils nont vu en lui que lintelligence ; à laide de cette même intelligence, ils se sont recherchés eux-mêmes, se sont repliés sur eux-mêmes. Lâme de ces Indiens a été semblable à celle dont parle Bossuet : Hélas ! Quelle sest trompée et que sa chute a été funeste ! Elle est tombée de Dieu sur elle-même. Que fera Dieu pour la punir de sa défection ? Il lui donnera ce quelle demande : se cherchant elle-même, elle se trouvera elle-même. Mais en se trouvant ainsi elle-même, étrange confusion, elle se perdra bientôt elle-même. Car voilà que déjà elle commence à se méconnaître ; transportée de son orgueil, elle dit : Je suis un dieu et je me suis faite moi-même. Cest ainsi que Dieu fait parler les âmes hautaines, qui mettent leur félicité dans leur propre grandeur et dans leur propre excellence. (Profession. de Mme de la Vallière, 1e partie).

    Cette âme, oublieuse de tout le monde extérieur et se tenant comme hypnotisée devant elle-même, ressemble à ce pauvre oiselet que mon Evêque me faisait remarquer un jour. Cétait à Kumbakonam, dans le jardin de la Résidence, par une belle matinée du mois de janvier : le soleil sélevait lentement à lhorizon, tout renaissait à la vie et les meina, hôtes habituels du jardin, menaient grand tapage en se poursuivant sons lombre des grands arbres ; à leur manière ils redisaient les louanges du Très-Haut. Lun. deux était entré dans la chambre de lévêque, et là, devant une glace posée très bas sur une table, debout sur ses pattes minuscules, le cou tendu, il contemplait son image que reflétait le poli de la glace. Immobile comme un bouddha, insensible ainsi quun rishi aux chants qui venaient du dehors, nentendant rien du bruit que nous faisions en marchant dans la salle, le petit oiselet paraissait se pâmer daise, perdu quil était dans la contemplation de sa frêle-silhouette.

    De même en a-t-il été de lâme indienne dans sa marche à travers les siècles : plongée tout entière dans la contemplation mystique de son moi, perdue dans son idée de souffrance, dans le rêve de son néant ou dans celui de sa divinité, cette âme na pas su voir les événements qui se déroulaient dans son propre pays, et linde se trouve-être lun des rares pays où lhistoire nexiste pas ; elle est demeurée indifférente aux choses du monde extérieur, à celles de la vie, indifférente à ces grands mouvements qui entraînent les autres peuples vers la civilisation et vers le progrès, et si, dans, la littérature de lInde, on trouve s des choses remarquables, toujours les productions les plus belles aboutissent au culte du moi, comme les rayons aboutissent au centre dun cercle.

    Non seulement ces maîtres de la philosophie hindoue ont obnubilé chez leurs disciples la faculté de voir, ils ont aussi affaibli et parfois détruit chez eux la force de vouloir. Les voyageurs, qui très souvent ont eu loccasion de constater le manque dénergie chez un grand nombre de gens de ce pays, en attribuent la cause à la chaleur accablante du climat. Sil eut était ainsi, la faiblesse de la volonté devrait être la même chez les différentes peuplades qui demeurent sur le sol de limmense presquîle. Or lénergie, la force de vouloir est plus grande chez les musulmans qui depuis une dizaine de siècles vivent sous le même climat que les populations hindous : dun autre côté elle est nulle à peu près chez certaines peuplades bouddhistes qui habitent dans des régions froides, telles que les hauts plateaux de lHimalaya. Il semble donc bien que laction du climat ne suffit pas pour expliquer à elle seule le manque de volonté chez le grand nombre des hindous. Il faut rechercher une autre cause en dehors de celle-là. Elle se trouve dans les enseignements des premiers éducateurs de lInde, enseignements qui, de siècle en siècle et depuis les temps les plus lointains, se sont transmis jusquà nos jours. En enseignant à ces peuples que linaction est pour eux une condition de salut, en leur apprenant à se laisser aller à. ces rêveries sans fin, en leur montrant que lidéal suprême est de disparaître dans le sein dune divinité impersonnelle, ou de se jeter dans les profondeurs dun néant absolu, les premiers maîtres de lInde ont été cause que chez ces mêmes peuples les ressorts de la volonté se sont détendus et parfois brisés.

    (Le Bouddhisme dans lInde) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

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    1924/481-494
    481-494
    Bailleau
    Inde
    1924
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