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Le Bouddha Gautama

SOMMAIRE du No 31 juillet 1924 Le Bouddha Gautama (H. BAILLEAU)409 Les Séminaires dans nos Missions. Au Kouytcheou (Suite)(J. CHAMPEYROL)419 Un Pionner de la Brousse laotienne. Le père Xavier Guégo (Suite) (C. DÉZAVELLE)429 VARIA. Le repos en Dieu (E.S.)440 Le Concile de Shanghai443 En marge du Concile. S. E. le délégué Apostolique à la procure des M.-E.445 Chronique des Missions et des Etablissements communs. Nécrologe447 BULLETIN de la Société des
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    SOMMAIRE
    du No 31 juillet 1924

    Le Bouddha Gautama (H. BAILLEAU) 409
    Les Séminaires dans nos Missions. Au Kouytcheou
    (Suite)(J. CHAMPEYROL) 419
    Un Pionner de la Brousse laotienne. Le père Xavier
    Guégo (Suite) (C. DÉZAVELLE) 429
    VARIA. Le repos en Dieu (E.S.) 440
    Le Concile de Shanghai 443
    En marge du Concile. S. E. le délégué Apostolique à
    la procure des M.-E. 445
    Chronique des Missions et des Etablissements communs.
    Nécrologe 447

    BULLETIN
    de la Société des
    MISSIONS-ÉTRANGÈRES DE PARIS

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    3e ANNÉE Nº 31 JUILLET 1924
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    Le Bouddha Gautama

    Certains critiques ont nié lexistence de Bouddha. Les récits fantaisistes autant quinvraisemblables que ses disciples avaient faits de sa carrière, les légendes sans nombre dont les écrivains ont voulu, embellir les moindres de ses actions, tout cela a fini par former autour de ce réformateur comme une sorte de nébuleuse très opaque dont, avec le lointain des temps, il est devenu, disent-ils, impossible de discerner et de préciser le point central. Pour dautres, non seulement Bouddha est un mythe, mais le bouddhisme lui-même na jamais existé en tant que doctrine distincte des autres philosophies : il nest pas autre chose, affirment-ils, que le système de Sunkua, tel que lavait enseigné lillustre Kapila. Daprès eux, les bouddhistes avaient voulu établir une règle de morale sur cette philosophie, alors très répandue chez les Aryens. Aux principes purement métaphysiques du philosophe védique ils avaient ajouté, en les adaptant du mieux quils pouvaient, les règles multiples, élastiques en même temps que très austères, dun ascétisme supérieur à la morale des Védas. Le tout, pour être mis à la portée des intelligences, avant été concrétisé dans la personne dun être idéal auquel avait été donné le nom de Bouddha, lIlluminé, le Surhomme, diraient les Allemands.

    Il serait trop long de montrer comment, depuis une trentaine dannées surtout, les découvertes de manuscrits jusque là enfouis dans la poussière des monastères, leur publication en langue pâli, en langue sanscrite, ou leurs traductions soit en anglais, soit en français, ont jeté sur le bouddhisme une lumière qui lui manquait jusque-là et permis de localiser dans lhistoire de lInde la personne de celui qui en fut lauteur et le propagateur. Ainsi en est-il des inscriptions que lon a pu déchiffrer sur les monuments publics récemment découverts dans lancien royaume de Maghada, le berceau du bouddhisme. Tout incomplètes que soient et la découverte des monuments encore enfouis dans la jungle et la mise au point des inscriptions dont ils sont ornés, on peut affirmer quelles ne laissent aucun doute sur le fait de lexistence de Bouddha.

    Si nous en croyons ceux de ses disciples qui appartiennent à lécole bouddhique du Sud, le réformateur indien serait né au mois de mai de lannée 623 avant lère chrétienne ; ceux de lécole adverse, les bouddhistes du Nord, fixent au mois davril 1027 avant J.-C. la date de sa naissance. Lune et lautre de ces dates sont regardées comme inexactes par les Européens qui se sont spécialisés dans létude des choses orientales. Après avoir fait une comparaison très attentive des différents textes, tous sont à peu près daccord pour fixer lannée 557 avant J.-C. comme lépoque la plus probable de la naissance de Gautama.

    Jai montré plus haut ce quétait alors, au point de vue social et religieux, ce pays du nord de lInde, soumis tout entier à la domination des Aryens. Lorgueil de la race creusait un abîme infranchissable entre ces conquérants et les populations aborigènes du pays ; lorgueil du sang en creusait un autre entre les Kshattrias, nobles ou chefs militaires du pays, et la masse du peuple aryen ; les règles de la caste, la différence des occupations, les liens de la parenté, en creusaient dautres encore entre les différentes parties de la population, Mais sur tous, sur la masse du peuple comme sur les membres les plus élevés de laristocratie aryenne, une crainte superstitieuse à légard des divinités de la religion védique avait donné aux brahmes une suprématie que personne ne songeait à discuter.

    Morcelé, subdivisé à linfini au point de vue social, le pays ne létait guère moins au point de vue politique. Des Etats nombreux et parfois bien minuscules, républiques ou principautés, se partageaient alors lAryavarta, autrement dit toute la vallée du Gange. Tels, à louest de lEurope, nos seigneurs féodaux du Moyen-Âge, les Rajas ou princes de ces différents états, soucieux de leurs propres intérêts plus que du bien-être de leurs sujets, indépendants, mais souvent en lutte les tins contre les autres, reconnaissaient comme suzerain le roi du pays sur lequel sétendaient leurs états.

    Ces rois étaient au nombre de quatre. Celui de Kosala était le plus puissant des quatre. Le royaume de Kosala est demeuré célèbre dans lInde, car cest là quautrefois aurait régné Rama, le héros national de lHindoustan. Valmiki, lauteur du Ramayanam, décrit ce pays comme un pays de féerie et Ayodhia, sa capitale, comme une ville merveilleuse. Kosala sétendait sur le territoire actuel de la province dAoudh. A lest, le Gange, fleuve sacré, formait sa frontière ; au nord, sélevaient les premiers contreforts de lHimâlaya, le temple des neiges éternelles. Mais, quand naquit le réformateur indien, la puissance de Kosala commençait déjà à décroître. Ayodhia, la ville aux palais de marbre blanc, nétait plus la capitale du pays ; Ayodhia, qui avait été le théâtre du triomphe de tant de rois et qui avait en même temps, pendant de longs siècles, contemplé la splendeur et la gloire des brahmes parvenus au plus haut sommet de leur puissance, Ayodhia commençait à être mise en oubli par les princes du pays. Un autre royaume, celui de Magadha, se formait alors, qui allait absorber tous les autres états. Le Behar actuel en formait la partie centrale. Cest le royaume de Magadha qui allait être le véritable berceau du bouddhisme. Ses empereurs, au nombre desquels sera Asoka, seront les adeptes les plus fervents, les apôtres les lus zélés de la nouvelle doctrine. Dans les livres sacrés des bouddhistes, Magadha sera désigné comme le royaume des monastères. Cette époque était celle où, en dehors de lInde, les Juifs subissaient la captivité de Babylone, Cyrus commençait la série de ses conquêtes, Servius Tullius régnait à Rouie et Pisistrate gouvernait à Athènes.

    Au nord du royaume de Kosala se trouvait la petite principauté des Sakkyas. Cest dans la capitale de ce pays, à Kapilavastu, que naquit Bouddha. Lemplacement de cette ville fut identifié il y a un quart de siècle environ. A vol doiseau elle était située à 130 kilom. au nord de Bénarès. De nos jours il nen reste plus rien, Même le cours deau qui la traversait, la Rohini, a perdu son nom et sappelle maintenant le Kohâna. Non loin de lendroit où lon pense que sélevait la ville, sur les bords de la rivière, sous un enchevêtrement de joncs, darbres et de cactus, on a découvert les restes dun monument élevé jadis à la mémoire de Bouddha. Cétait une sorte de mausolée quAsoka avait fait construire pour contenir une partie des cendres de son maître et dans le but dindiquer la place où ce dernier était né. Dans une inscription quil y fit graver, le prince relate un pèlerinage quil fit en ce lieu pour y vénérer lendroit où naquit le fondateur du bouddhisme.

    Le père de Bouddha portait le nom de Suddhodana. Il appartenait à la caste militaire des Kshattrias. Bien plus tard les auteurs en ont fait un roi très puissant ; en réalité ce nétait que le chef dune des principales familles du pays. Sa puissance était des plus réduites et sétendait au plus sur quelques centaines de milliers de sujets. Cest également dans des ouvrages postérieurs de plusieurs siècles à la naissance de lenfant que, pour la première fois, se trouve mentionné le nom de Maya-Teoi, la mère du nouveau-né. Originaire dune famille qui appartenait à un clan voisin, celui des Kolyans, elle avait été, en même temps que sa sur aînée Maha-Maya, donnée à Suddhodana en qualité dépouse principale. Quand le temps fut proche où elle devait enfanter pour la première fois, et ce temps se produisit pour elle alors quelle avait déjà dépassé lâge de 45 ans, fidèle à une coutume que lon observe encore aujourdhui dans les familles indiennes, elle se mit en route pour se rendre auprès de sa mère. Elle nalla pas loin. Lescorte qui la conduisait sétait arrêtée à quelque distance de Kapilavastu pour se garantir contre la chaleur accablante du soleil de midi. Cest au lieu où se fit cette halte, sous les frais ombrages du bosquet de Lumibini, sur le bord de la Rohini, que naquit Bouddha. Celle qui lui avait donné le jour mourait une semaine plus tard et le nouveau-né se trouvait confié aux soins dune vieille tante, qui est désignée sous le nom de Maha-Pajati. Le jeune prince avait reçu le nom de Siddharta, nom que lon ajouta à celui de Gautama, son nom de famille.

    Daprès lhistoire, telle quont pu la reconstituer les différents auteurs, cest ainsi que naquit Bouddha. Tout autre est la légende.

    *
    * *

    Bouddha nattendit pas longtemps pour entrer dans le domaine de la légende. Ses disciples immédiats furent les premiers à lui en ouvrir les portes en faisant de sa vie des récits que leur imagination avaient embellis. Dautres suivirent qui, non contents damplifier ce quils tenaient de leurs devanciers, ajoutèrent force détails plus ou moins fantastiques. Tous ces récits, en passant les montagnes du Nord, traversant le golfe du Bengale à lEst ou le Pont dAdam au Sud, se trouvaient naturellement adaptés à la littérature des pays dans lesquels ils étaient colportés et finissaient par prendre ces proportions qui dépassent les limites du bon sens et de la vraisemblance. Telles certaines pagodes que lon voit dans le pays du Sud et qui avaient été construites selon les règles de lart dravidien : à la construction primitive les dévots des générations successives sont venus ajouter, qui un mandabam (portique), qui un kobouram (tour), qui une enceinte nouvelle, qui une pagode pour une divinité oubliée par les devanciers, qui un temple destiné à un culte rival. Très souvent ces adjonctions ont eu comme premier résultat de faire oublier la divinité que lon se proposait dhonorer ; elles ont, de plus, contribué à donner aux temples de lInde leur apparence actuelle, celle dédifices aux proportions gigantesques, aux dimensions irrationnelles. En réalité il ny a plus là une construction unique, mais une agglomération de temples superposés les uns aux autres, comme sur le Rocher de Trichinopoly, ou juxtaposés, comme à Bénarès.

    Cest le même résultat que produisirent les disciples de Bouddha. En ne cessant dentasser autour de leur maître légendes sur légendes, ils en ont fait un personnage fabuleux, un être monstrueux, quelque chose de pareil à ces images qui gardent lentrée de sa pagode à Prome, en Birmanie, sur les bords de lIraouaddy.

    Peut-être ont-ils voulu montrer par là aux populations de lInde que le bouddhisme nétait pas, ainsi que le soutenaient les brahmes, une religion privée de merveilleux, que la grandeur de leur Bouddha nétait pas inférieure à celle des divinités anciennes : nétaient-elles pas venues lui rendre hommage au moment de sa naissance ? Que sa puissance était supérieure à celle de Vichnou : navait-il pas mis un terme aux maux qui désolaient la terre ? Quen sagesse il dépassait même Ganesa, le dieu à la tête déléphant : nétait-ce pas sous la forme dun éléphant blanc que du ciel il était descendu lui-même pour sincarner dans le sein de sa mère ?

    Le principal recueil de ces légendes paraît être le Lalita- Vistara, ouvrage sanscrit qui aurait été composé au début du 4e siècle de lère chrétienne, alors que commençait à se faire sentir la réaction de lhindouïsme contre le bouddhisme ; alors que partout dans lInde on se redisait les histoires merveilleuses de Rama et des Pandavas ; alors aussi que paraissaient les premiers Pouranas. La grande préoccupation des bouddhistes, celle qui se manifeste partout dans leurs récits, a été de montrer la supériorité du surhomme quétait Bouddha sur les divinités anciennes qui cherchaient à reprendre possession du pays. Aux histoires invraisemblables contenues dans le Ramayanam, le Mahabaratha, les premiers Pouranas, ils ont opposé les légendes non moins invraisemblables quils avaient imaginées autour de la personne de Bouddha.

    On rencontre parfois, dans lune ou lautre de ces légendes, une certaine ressemblance entre Bouddha et le Jésus des Evangiles, ressemblance que nont pas manqué dexploiter les incrédules contre la religion catholique. Pourtant ce rapprochement paraîtra très logique si lon réfléchit que les Aryens du nord de lInde ont pu connaître les Juifs et leurs livres sacrés pendant la captivité de Babylone ; dun autre côté, linvasion dAlexandre le Grand, environ deux siècles après la naissance de Bouddha, avait eu pour premier résultat douvrir une route qui ne cessa jamais dêtre fréquentée entre la vallée du Gange et lAsie Mineure ; enfin, vers la fin du 3e siècle après J.-C., alors que les hagiographes bouddhistes faisaient la compilation de leurs légendes, la religion chrétienne ne pouvait pas être ignorée des peuples qui habitaient le nord de lInde ; la tradition ne montre-t-elle pas lApôtre saint Thomas traversant le pays tout entier pour venir porter lEvangile jusque dans la Présidence actuelle de Madras ?

    Au sujet de cette ressemblance entre Notre-Seigneur Jésus-Christ et Bouddha, quil me soit permis de répéter ici ce que lAmi du Clergé écrivait sur le même sujet dans son numéro du 1er Juin 1905 : A nos lecteurs il serait superflu de montrer en ceci simplement un vestige de tradition antique touchant la naissance virginale dun Rédempteur du monde, tradition qui incontestablement était dorigine divine, attendu que ce nest pas lhomme qui se fût de lui-même élevé à cette idée surnaturelle dune naissance virginale, ni qui dailleurs eût gardé à la virginité en général le culte et la vénération dont témoigne cette tradition. Au surplus, il ny a pas lieu pour nous de prendre ombrage du parallèle que nos adversaires ont tenté détablir entre la naissance de Jésus et la naissance de Bouddha. Toute la similitude se borne à cet idéal extérieur de maternité virginale; mais, quand il sagit de nous montrer la réalisation de cet idéal, il y a, du récit évangélique à la fable indienne, toute la distance du tableau à la caricature, de lhomme au singe, ou plutôt de Dieu à son singe, qui est le diable.

    Donc, daprès ces légendes, Bouddha na pas de père sur la terre, sa mère est une reine-vierge. Elle attendit longtemps le bonheur davoir un fils, puisquelle avait plus de 45 ans quand elle devint mère. Des rêves heureux lui annoncent que le temps est venu de la conception de Bouddha : alors les quatre dieux suprêmes et leurs femmes la transportent en songe dans lHimalaya : là elle est baignée, ointe, habillée et parée de fleurs, puis déposée dans une grotte. Cest là que, sous la forme dun éléphant blanc, le futur Bouddha pénètre dans son sein, et des signes en grande nombre annoncent à lunivers la conception de son Rédempteur. Pendant neuf mois lheureuse mère peut contempler le fruit quelle porte dans ses entrailles, car lenfant est visible. Il apparaît sous la forme dun fil ténu de soie blanche qui traverse toute une série de perles précieuses, nous dit la légende birmane ; il se montre sous lapparence dun prêtre qui enseigne, assis sur un trône, nous affirme la tradition des Cingalais de Ceylan.

    Il naît sous un arbre dans le bosquet de Lumbini et des dieux viennent assister à cet heureux événement. La première chose quil fait est de proclamer sa qualité de Bouddha. En effet, à peine a-t-il quitté le sein de sa mère, quéchappant aux mains de la sage-femme émerveillée, il fait sept pas sur la terre, faisant à chaque fois jaillir du sol une fleur de lotus et criant dune voix de tonnerre : Je suis le Bouddha, je suis lêtre le plus élevé du monde, je suis le roi de lunivers entier ; il ny aura plus désormais pour moi de naissance. Cette voix formidable, les dieux, les déesses, les demi-dieux, tout le monde lentend du sommet du ciel ; il ny a plus à hésiter, et ceux qui jusque là navaient pas jugé à propos de se déranger pour un être humain, ou que leurs affaires retenaient au fond de leur céleste demeure, se hâtent daccourir. Parmi toutes ces divinités, cest à qui sera le premier à rendre hommage au nouveau-né, à qui le comblera des bénédictions les plus efficaces. Cette même voix, les 10.000 géants qui sont épars un peu partout à travers les trois mondes lentendent aussi ; ils lentendent et ils tremblent, car ils prévoient que leur ruine est toute proche. Et, pendant que tremblent les géants, pendant que les dieux adorent le Bouddha nouveau-né, le ciel laisse tomber une pluie de fleurs, les monts et les vallées profondes, les déserts immenses et les plaines fertiles se couvrent de fleurs, et sur locéan ce sont des fleurs qui se jouent mélangées à lécume sur la crête des vagues.

    Lenfant est âgé de cinq mois ; un jour sa nourrice se repose et le laisse seul à lombre dun arbre. Mettant à profit ce moment de solitude dans lequel on le laisse, Bouddha se plonge dans une méditation profonde et le voilà ravi en extase. Pendant quil se trouvait en cet état, cinq vénérables rishis vinrent à passer, qui, par la voie des airs chevauchant un rayon de soleil, regagnaient leur solitude perdue dans lHimalaya. Une force invisible les arrête et les retient au-dessus de lendroit où lenfant est plongé dans lextase. Bientôt ils laperçoivent, descendent auprès de lui, ladorent et demeurent prosternés à ses pieds en attendant quil daigne revenir à lui-même. Alors à cet enfant merveilleux ils prédisent lavenir, à tour de rôle chacun y va de son sloka (couplet) et de sa prophétie.

    Enfant, tu seras ce torrent tout puissant dont les eaux viendront éteindre le feu de nos passions ;

    Enfant, tu seras ce char merveilleux sur lequel les hommes pourront enfin traverser le désert de la vie ;

    Enfant, tu seras ce sauveur bienfaisant qui délivrera les hommes des liens multiples de ce monde ;

    Enfant, tu seras le médecin tout puissant, toi seul mettras un terme à tous ces maux que nous apportent et la vie et la mort. »

    Le merveilleux remplit lenfance de Bouddha, un merveilleux où tout respire lexaltation ridicule de lorgueil : lombre des arbres cesse, pour le protéger, de suivre le déplacement du soleil ; les statues des dieux, quand il va dans leur temple, se lèvent et viennent se prosterner à ses pieds, après que lui-même a proclamé que ce nest pas à lui à rendre hommage aux dieux, mais aux dieux à lui rendre hommage. (Ami du Clergé, loc. cit.)

    Lune de ces légendes raconte la visite que fit à lenfant nouveau-né, un vieux rishi du nom de Kaladévila. Je la résume ici pour donner une idée de ce genre de littérature.

    Or donc, en ce temps-là, sur les pentes des monts Himalaya, bien loin du commerce des hommes, vivait un vieux rishi, un sage des anciens jours. Sous le poids des années son corps sétait penché, comme se penche larbre chargé de fruits ; mais son âme, toujours perdue dans les hauteurs dune méditation sans fin, sélevait de plus en plus au-dessus de la terre.

    Le jour où fit son apparition dans le monde celui qui devait être la gloire des Sakyas, celui qui devait délivrer les hommes des liens de la souffrance, quand naquit Bouddha lIllustre, des phénomènes étranges parurent de tous les côtés. Et le vieux rishi comprit quétait venu le temps fixé par les dieux, il comprit que venait de se produire cet événement attendu pendant de longs siècles et que désormais sur la terre les bénédictions allaient se répandre comme par torrents.

    Du haut de sa montagne il voyait se presser dans le ciel les dieux remplis de joie, leur voix faisait sonner bien haut le nom de Bouddha, et le bruit était pareil aux grondements du tonnerre, que tant de fois il avait entendu les jours dorage dans ces nuages noirs qui roulaient à ses pieds. Partout dans le lointain, sur le flanc de la montagne, lécho répondait aux acclamations des dieux et redisait le nom de Bouddha.

    Le sage veut connaître le motif de ce mouvement insolite. Il cherche. Quest-ce qui pourrait échapper aux regards dun rishi ? Il cherche, et soudain létonnement le saisit, car il a vu là-bas, bien loin dans la direction du Sud, un tout petit enfant couché dans un frêle berceau, au centre dun palais. Cet enfant, cest lespoir des Sakyas ; un jour, il en sera la gloire.

    Un ardent désir sempare aussitôt du vieux mouni. Il veut contempler cet enfant de tout près. Il veut le toucher de ses mains tremblantes. Son front ridé, couvert de cheveux blancs, il veut le reposer sur les pieds du nouveau-né. Transporté par son désir comme sur laile dun cygne, léger, rapide, le rishi traverse les airs : il se trouve au centre de Kapilavastu, à la porte du palais royal. Il y est introduit avec toutes les marques du plus profond respect. Cest quen effet le mécontentement du saint personnage pourrait être gros de conséquences. Il en pourrait résulter des malheurs sans nombre pour le pays tout entier, pour la famille royale, pour lenfant nouveau-né. On savait que même les dieux ne pouvaient résister à la malédiction dun rishi. Mieux valait chercher à sattirer sa bienveillance, aussi lui rendit-on des honneurs divins et le combla-t-on des plus riches présents.

    Cest donc avec les marques du plus profond respect que le prince, père du nouveau Bouddha, introduit près de son enfant le rishi venu des monts Himalaya. Mais, quand le vieux mouni se trouve admis à contempler le nouveau-né, quand il sest prosterné devant la frêle créature, quand il a pu le prendre dans ses bras, il se met tout à coup à pousser de profonds soupirs, il ne peut contenir ses larmes et le voilà qui éclate en sanglots.

    Pourquoi ces soupirs ? Pourquoi pleures-tu ? demande le prince effrayé. Mon enfant, que les dieux le protègent ! Un malheur le menace-t-il ? Non, répond le rishi, ce nest pas sur ton fils que je pleure, aucun malheur ne latteindra jamais ; je pleure sur moi-même... Ton fils est orné de tous les dons ; un jour il possédera la science de la vérité. Viendra le temps où sa renommée, sa grandeur éclipsera la gloire de tous ceux qui ont dicté des lois à lhumanité. Pour les dieux comme pour les hommes, ton fils deviendra une source de bénédictions, à tous il enseignera la voie qui conduit à léternelle paix dans léternel repos. Ton fils promulguera la loi sainte, la loi sans tache du droit. Vois combien souffrent les hommes ici-bas : la faiblesse les courbe, la maladie les abat, le chagrin les ronge, la mort les attend, de toutes parts les maux les enserrent. Tous ces maux sont issus de la haine, de lamour, de lillusion. Or ton fils est venu, qui sauvera les hommes et les délivrera de tons ces maux. Moi, je suis trop vieux, trop brisé par lâge. La vie maura bientôt quitté, je la sens qui me fuit, comme fuit lhabitant quand tombe sa maison. Il ne me sera pas donné de contempler le jour où cet enfant merveilleux, ton fils, aura délivré le monde, mis un terme à ces maux dont souffrent les hommes. Tel est mon malheureux sort à moi, et cest pour cela que je suis triste, ô prince, cest pour cela que je gémis et que je pleure. Le triomphe du Bouddha est tout proche ; pour moi, hélas, il vient trop tard !

    Cette prophétie inquiéta le père du jeune Bouddha. Suddhodana était un kshattria et, comme tel, il se souciait peu des maux dont pouvait souffrir le genre humain. Son rôle était de gouverner le peuple, de le protéger par la force des arrimes, de faire observer les lois, du pays. Ce quil demandait, cest quaprès lui son fils héritât de son trône et de sa gloire. Que voulait dire ce vieux rishi avec sa loi nouvelle ? Que pouvait signifier cet empire du droit, que son fils était destiné à propager de par le monde ? Rêveries que tout cela. Que dautres étaient venus déjà de ces Wandereos, dont chacun avait proposé à lhumanité souffrante la délivrance et la paix ! Il ne restait rien de leurs enseignements. Semblables à des insensés qui écrivent sur le sable du chemin, on les avait oubliés. Il nen devait pas être ainsi de son fils. Lempire, il le voulait pour lui, mais lempire qui repose sur la force des armes et non celui qui serait fondé sur quelque idée vague, commue un magnifique palais édifié sur des nuages.

    Et pour que son fils pût un jour acquérir la gloire dun guerrier kshattria, et non celle dun brahme rêveur, le prince se disposa à donner au jeune Gautama une éducation conforme à ses propres vues.

    (Le Bouddhisme dans lInde) H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam.

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    1924/409-419
    409-419
    Bailleau
    Inde
    1924
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